Part 4
Nous partons de Nice pour Gênes, par le courrier, et nous traversons Menton; la route très-variée et montueuse de la Corniche, qu'on appelle aussi la rivière de Ponen, est féconde en grandes émotions. Nous voici sur la principauté de Monaco: cette cité se compose de deux ou trois rues sur des roches à pic; mille misérables y meurent de faim: un château délabré en est l'ornement. Un bataillon de troupe, compose l'armée de cette puissance. On y voit sur quelques arpents de terre, de beaux orangers, des oliviers, des mûriers épars en petit nombre jusque sur les roches. La misère y est extrême. Le Prince est un piccolo potentat qui exprime tous les sucs métalliques de ses sujets; il a pourtant cinq millions de revenus! Ses douaniers et ses carabiniers ne jouissent du bienfait d'aucune solde: ainsi que les oiseaux de proie, ils vivent de rapine, et regardent les voyageurs comme leur butin; ils les étrillent et les rançonnent le plus qu'ils peuvent. Son premier magistrat jouit seulement du petit traitement de 600 francs. Nos compagnons de voyage étaient un sénateur de Nice et un négociant de Gênes. Le sénateur nous dit que les Italiens ayant la monomanie du poignard, les gouvernements, afin d'empêcher les assassinats, avaient fait des lois très-sévères et punissaient des galères ceux qu'on trouvait avoir des armes secrètes comme pistolets de poche, cannes à épées, etc. Ce grave aréopagiste, malgré l'austérité de moeurs qu'impose la toge, ne paraissait point insensible, ainsi que le génois, à la courtoisie, et si on eût donné pied, ils auraient volontiers cultivé le Sigisbéat en vogue à Gênes. Si les voitures publiques ont quelques désagréments qui, quand on veut se tenir, n'ont jamais aucun fâcheux résultat, elles ont l'avantage d'apprendre à connaître le pays. Dans sa voiture, que voit-on? qu'entend-on? On voyage comme si on ne voyageait pas. On revient chez soi après bien des fatigues, aussi vide et aussi dénué de connaissances qu'en quittant ses foyers. La route devient des plus montueuses et des plus effrayantes; dans beaucoup d'endroits, une voiture peut seule passer; des précipices et la mer sont à deux cents pieds; la roue de la voiture, assez fragile, n'en étant éloignée que de quelques pouces, n'a point la garantie des parapets, la route est onduleuse et suit les inégalités de la mer: ce sont des montées et des descentes continuelles; sur votre tête, des roches affreuses qui vous menacent et que les grandes pluies détachent souvent. Dans les orages et dans le bas des montagnes, s'improvisent d'horribles torrents et de petites rivières que la prudence ne permet pas toujours de passer; il faut alors attendre l'écoulement de ces eaux, qui ne tardent pas beaucoup à se retirer. Les propriétés sont aussi chères qu'en France. Pour six francs par jour, on peut nourrir deux chevaux.
L'épine-vinette et le sorbier lancent leurs grappes de corail. Les plus faibles étendues de terrains inclinés sur l'escarpement des montagnes, sont aussi bien cultivées qu'un jardin; dans tous les bouleversements de la nature, au milieu de ces rochers détachés des montagnes et retenus par des arbres élevés dans leurs intervalles, on voit des signes de la patiente et réparatrice industrie de l'homme.
Dans ces passages étroits, on rencontre de jeunes voyageurs ayant une blouse en toile grise, de gros souliers, un havre-sac renfermant un bagage où ils ont rarement recours, si on en juge par leur extérieur.
Nous changeons de chevaux, après avoir fait une lieue; le postillon s'arrête, dit au courrier qu'il venait de laisser tomber son manteau sur la route, il nous fait attendre plus d'une heure; il avait été le chercher chez lui. En France, tolère-t-on de pareils délais; les entreprises générales des postes souffriraient-elles de pareilles infractions. Un conducteur de chevaux ne serait-il pas immédiatement expulsé. Nous devons cependant le dire, à la louange des Italiens, nulle part nous n'avons trouvé de postillons et voiturins pris de vin; ils ne s'enivrent point de _rosette_, comme à Marmande; presque toujours un postillon français rit, se dépite, chante ou jure tout le temps qu'il est en route; si une montagne ou quelques mauvais chemins l'oblige d'aller doucement, il fait claquer son fouet par dessus sa tête, pendant un quart d'heure, sans rime ni raison; tout ce bruit, ce mouvement, viennent de cette aversion pour le repos.
Un postillon italien, au contraire, mène quatre chevaux avec toute la tranquillité possible; il ne chante, ni ne rit, ni ne s'impatiente; il fume seulement, et, quand il approche d'un défilé, il sonne de la trompette, pour empêcher les voitures d'entrer par l'autre bout, avant qu'il ait passé. Si vous lui dites d'aller un peu plus vite, il se retourne, vous regarde en face, ôte sa pipe de sa bouche, et continue à suivre exactement le même pas.
Au milieu de la nuit, je ne dormais pas, occupé, dans un passage si difficile, à veiller aux jours précieux qui m'étaient confiés, lorsque les roues, à quelques pouces des abîmes, trouvent de grosses pierres pour obstacles; nous allions verser, et descendre dans la mer, à quelques centaines de pieds. Je réveille les voyageurs, nous mettons à la hâte pied à terre, et nous laissons la voiture, avec notre Phaëton, vide de nos personnes, franchir ces périls. En attendant, quoique sur le minuit, guidé par notre sénateur et le génois, nous cherchons à visiter un Moulin à eau; les meuniers se livraient à quelques réparations; ils sont effrayés d'entendre des visiteurs nocturnes, ils croient aux farfadets et aux brigands; nous revenons à la charge, nous les lassons, ils nous ouvrent; ils aiguisaient des meules à la lueur lugubre d'une torche. Ayant eu un moment de conversation, nous remontâmes dans la voiture, qui avait déjà franchi la descente dangereuse.
À Final, nous sommes satisfaits de l'hôtel; tout y est meublé à l'antique; ce serait une bonne fortune pour les amateurs, puisque le rococo reparaît triomphant sur cette scène du monde. Nous fûmes fort bien traités, on nous fit manger d'excellents choux rouges et des fruits délicieux du Pomi Carli, fondant comme la beurrée d'Arembert. Le domestique de table ne trouvant pas notre appétit proportionné à la bonté de la cuisine, croyait, par scrupule de conscience, devoir nous exciter à faire honneur au dîner; il nous disait avec candeur: Mangez autant que vous pourrez, que vous mangiez beaucoup ou peu, les prix de table d'hôte sont ici fixés.
Nous n'avons point encore vu d'aussi belles églises qu'à Final; avant d'y arriver, nous avons eu à franchir la haute montagne de la Scatera; les voitures montent au moins douze cents pieds pour les descendre ensuite; des hommes sont postés de distance en distance, afin de prévenir les conducteurs de s'arrêter dans quelques endroits plus spacieux; car deux voitures ne peuvent passer de front; on descend par dix spirales parfaitement ménagées; mais on est bien dédommagé des périls et des craintes par la vue magnifique dont on jouit sur ces hauteurs, qui forment une barrière hardie et soudaine; ce sont de véritables limites naturelles.
L'aspect de ces montagnes est superbe, et produit dans l'esprit des sensations fort agréables, surtout lorsque la première fois Gênes et la Méditerranée s'offrent aux regards. En descendant une de ces collines couvertes de myrtes, d'oliviers, de grenadiers qui contrastent avec la stérilité du sommet des rochers, on oublie tout ce qu'on a enduré de pénible. Nous continuons la route; c'est un beau bois d'oliviers que nous traversons; plus loin, un jardin anglais composé de palmiers, d'orangers, de citronniers et de mûriers; puis nous franchissons deux montagnes, creusées en forme de voûtes; il est impossible de voir des sites plus riants; la nature était parée comme un printemps, la mer majestueuse s'élevait par fois jusqu'aux nues, venait mugir et expirer contre les rochers escarpés; des vaisseaux, des embarcations, des bateaux à vapeur sillonnant les ondes, tout cela est une variété curieuse. Nous commençons à voir des buffles imposants dans leurs allures.
Nous arrivons à Savone, où le Saint-Père Pie VI, sous l'empire, a été détenu au Palais de l'Archevêché. Les femmes, déjà comme à Gênes, ont le voile ou le schal sur la tête. Les ordres religieux continuent de se multiplier. Napoléon, dans le court trajet de sa gloire, a rempli tous ces états de travaux immenses; c'est lui qui a ordonné la route de la Corniche, si hérissée de difficultés: il s'est fâché contre l'ingénieur en chef d'avoir organisé cette route sur les points saillants des montagnes, tandis qu'elle pouvait être pratiquée au bas des rochers. On a regardé cet ingénieur comme vendu aux Génois, qui voulaient par suite conserver leurs remparts en cas d'invasion et d'hostilités.
CHAPITRE VI.
_De Gênes, Livourne, Pise à Florence_.
Nous arrivons à Gênes, reine de la mer de Ligurie, vers onze heures du soir, et nous avions fait quarante-cinq lieues depuis Nice. Peu versés dans la langue génoise, nous eûmes un moment de difficulté pour nous rendre à la Croix de Malte. Notre facchino, c'est le nom des portefaix en Italie, nous faisant passer par des rues très étroites, je crus qu'il ne m'avait pas compris, et qu'au lieu de nous conduire à un hôtel honnête, il nous dirigeait dans une habitation moins convenable; les rues devenant si étroites qu'on avait peine à circuler, je me tuais de lui crier en italien, qu'il se trompait, et que nous allions mal. Dans presque tous les pays chauds, les rues sont très-resserrées pour conserver de la fraîcheur; autrefois même, dans le temps des sièges, cela rendait plus faciles les moyens de défense; enfin, après avoir bien circulé dans ces ruelles, nous sommes à la Croix de Malte; c'est un véritable palais: le vestibule en mosaïque et des jets d'eau y répandent la fraîcheur; l'escalier en marbre est fort glissant; c'était pour moi une difficulté de monter et descendre, je craignais vaciller et me casser la tête; notre chambre à coucher était magnifique; nous n'avons vu nulle part plus d'élégance; l'argenterie abonde et prend mille formes gracieuses. Beaucoup d'Anglais, et où n'en trouve-t-on pas! habitaient notre hôtel. Sitôt que nous sûmes les bureaux ouverts, notre première occupation fut d'aller chercher, à poste restante, c'est l'usage en Italie, nos lettres de France. Nous en trouvâmes plusieurs de nos parents, une de M. Perrin, l'un des estimables avocats de Nantes, mon affectionné du premier âge, dont l'amitié a toujours été sans nuages, par l'excellence de son caractère, sur lequel nous pouvions compter comme sur nous-mêmes, ainsi que sur sa charmante compagne. Cet ami nous donnait des nouvelles de notre cher enfant. Les lettres étaient très-favorables; la santé de notre rejeton allait à merveille. Nous remîmes immédiatement, à M. le Colonel Giraldes, Consul-Général de Portugal, des lettres que M. le Docteur Godillon, son beau-frère, nous avait chargés de lui porter; M. le Consul, avec de pareilles recommandations, nous accueillit fort bien, ainsi que ses dames, et fit tout ce qu'il put pour rendre notre voyage agréable. À Gênes, les femmes du peuple sortent avec un voile de toile peinte ou de mousseline gracieusement jeté en arrière de la tête, qu'on appelle Mezzaro; elles peuvent se promener seules avec ce voile, sans que personne le trouve mauvais: en général, les femmes sont mal mises, elles confondent la richesse et les ornements; elles se fardent avec du blanc, et sont couvertes, même les jours ouvriers, de bijoux d'or et d'argent; le dimanche, elles y ajoutent quantité de perles fines et de coraux: les dames, plus aisées, ont un voile blanc sur un bonnet qu'on nomme zendale; les jeunes filles sont parées de leurs cheveux, et portent un petit éventail à la main; les contadines quittent le voile pour travailler, et se mettent la tête nue aux ardeurs du soleil; la haute société, autant que possible, dans toute l'Italie, suit les modes françaises: si nous ne pouvons plus exercer l'empire guerrier chez ces peuples, la preuve de leur constante admiration pour nos usages, est qu'ils cherchent toujours à les imiter.
Les jeunes personnes ne font point apparition dans le monde avant d'être mariées; on les met fort jeunes en ménage, toujours par intérêt; il en résulte que les caractères et les goûts sont souvent fort dissemblables, et, en outre, excités qu'ils sont par un climat peu tempéré, jugez de la bonté des mariages et des causes du sigisbéat. Les femmes de soixante ans ont autant de prétentions, de coquetterie, et sont aussi peu couvertes que celles du plus jeune âge.
Les épouses sont tellement circonscrites dans l'administration domestique, que le mari a le pouvoir absolu; une princesse n'avait pas seulement permission d'ordonner le thé ou le chocolat, le prince avait donné délégation à son aumônier pour ses soins culinaires: la maîtresse du palais ne pourrait commander le turbot à la sauce piquante, sans l'agrément d'un Mentor.
Les maris, qui, dans bien des pays, prennent si facilement ombrage, ici, ne sont point jaloux de la constante assiduité des chevaliers servants autour de leurs dames: ces sages maris, qui portent chez autrui les prévenances que d'autres jeunes hommes ont déjà introduites dans leurs palais, se rassurent et concluent de ce calcul qu'ils se surveillent respectivement, et conservent le bon ton et la décence.
À Gênes, on mange beaucoup de macaroni, de saucisson cru, de jambon, de parmesan et d'un mets succulent composé de macaroni, d'huile et d'ail.
Les Piémontaises ont une voix retentissante.
À Gênes, les chaises à porteur se nomment portantines. Le palais Durazzo est le palais des anciens Doges: l'église Saint-Laurent est la cathédrale; mais celle de Sansyre est plus moderne et plus belle.
Les maisons, quoique très-élevées, ont de l'eau à tous les étages: la ville, bâtie en amphithéâtre, a la forme d'un demi cercle dont une partie est occupée par la mer et le port; l'autre, par les Apennins souvent couverts de neige; le port est dominé par une très-belle terrasse qui sert de promenade, et par le palais Doria, bâti sur le bord de la mer, à l'entrée de la ville, contre des rochers noirs et escarpés: ses colonnes présentent un aspect imposant sur ce port, où Christophe Colomb lança pour la première fois sa barque aventureuse, et commença ces périlleux voyages qui ouvrirent le chemin d'un nouveau monde, vers ces îles parfumées qui semblaient voguer comme des corbeilles de fleurs sur la surface tranquille de l'Océan. Dans cette mer des Antilles, dit Malte-Brun, les eaux sont si transparentes, qu'on distingue les poissons et les coraux à soixante brasses de profondeur. Le vaisseau semble planer dans l'air; une sorte de vertige saisit le voyageur, dont l'oeil plonge à travers le fluide cristallin: au milieu des jardins sous-marins ou des coquillages, des poissons dorés brillent parmi les touffes de fucus et les bosquets d'algues marines.
Dans la cour du palais Doria, on voit une statue d'André Doria, sous la forme d'un Neptune.
Des bandes de galériens travaillent à l'entretien du port, ou tirent de lourds charriots chargés de quartiers de marbre.
Le port franc est en avant de la ville; les marchandises de toutes les nations ne sont assujéties à aucune espèce de taxe; c'est un vaste entrepôt qui excite les étrangers à venir; rien n'est plus avantageux pour la prospérité d'un pays. Le peuple de la ville s'enrichit, mais, afin que le Gouvernement n'y perde pas, les marchandises qui doivent entrer dans la ville, par terre, sont assujéties à un droit de douane. À Trieste, à Vénise, dans plusieurs autres localités d'Italie, riveraines de la mer, le port et la ville adjacents sont exempts de droits qui ne pèsent que sur les marchandises sortant ou entrant par terre. Jugez quelles richesses dans ces cités maritimes, quelle affluence d'étrangers viennent y porter leur industrie et leurs trésors.
À Gênes, il y a une telle liberté de culte, que les Turcs y ont une mosquée.
Les habitants ne balaient jamais devant leurs maisons. Des galériens enchaînés deux à deux, munis de longs balais, traînant avec lenteur un tombereau, nettoient matin et soir les quartiers de la ville.
Les fontaines n'ont aucune ressemblance avec celles du midi de la France; à Gênes, c'est une imitation d'après nature des rochers, qui font tomber l'eau goutte à goutte dans des conques à l'ombre des orangers, où bondit la gerbe d'eau vive sous des arcades de citronniers en fleurs. C'est un roulier qui fait désaltérer ses chevaux dans un petit bassin de Carrare; plus loin, des passants étanchent leur soif à des robinets pratiqués exprès.
Comme nous l'avons déjà dit, presque toutes les rues sont obscures, rapides, étroites; les voitures alors ne peuvent circuler, et les dames de distinction se font porter dans des chaises, précédées de plusieurs laquais. Les hautes et sombres murailles qui se trouvent en face des maisons, rendent les étages inférieurs extrêmement sombres et désagréables; les pièces d'honneur occupent ordinairement la place de nos greniers!
Une seule rue, en ligne irrégulière, qui prend les noms de Strada Nuovissima, Strada Balbi et Strada del l'Annunziata, se fait remarquer par la longue suite des palais Doria, Durazzi, Fiesque, Brignole, Serra, surnommé le Palais du Soleil; rien d'éclatant au monde comme cette succession monumentale de portiques, rangés sur deux lignes, divisés par un pavé de granit doré par cette douce et vaporeuse lumière que le Ciel italien aime tant à prodiguer; on passe des heures en extase devant ces portiques, ces escaliers défendus par des Lions; là se promènent de jeunes et jolies femmes nées pour ces bosquets et ces lieux enchanteurs: sur le pavé poli de ces dalles, passent légères d'autres femmes brunes, fraîches et blanches; souvent ce sont les Grâces, une procession et un cortège admirable de Vénus.
La Salle de Spectacle est aussi fort belle; l'étiquette, comme dans tous les théâtres d'Italie, est d'y rendre visite aux personnes qu'on connaît. La ville étant commerçante, le peuple est laborieux, mais le luxe est sa passion; les femmes excellent à faire des broderies qu'elles confectionnent avec autant de facilité, que nos dames champêtres à tourner le fuseau. La rue occupée par les orfèvres est très-curieuse; nulle part la bijouterie ne travaille aussi bien l'argent, qu'elle sait transformer de mille et mille manières: c'est une profusion d'ouvrages d'or, d'argent, de filigranes, d'agraphes, de bagues, de boucles d'oreilles, de chaînes, de peignes et de coraux.
L'église de l'Annonciation a dix-neuf autels en marbre ainsi que la chaire ornée de pierres précieuses, de dorures, etc.; elle appartient aux Franciscains; on y voit plusieurs beaux tableaux: un entr'autres, au-dessus de la porte principale, représente un homme rompu sur une roue, avec tant d'expression, qu'on croirait qu'il a été formé d'après nature; il y a encore un joli jeu d'orgues et des stalles fort remarquables. L'usage est de quêter avec de petits sacs attachés au bout de longs roseaux que plusieurs hommes font mouvoir à la fois avec cadence; ils sont si agiles dans cette manoeuvre que, n'étant point accoutumés à ce genre d'exercice, et surpris d'entendre soudainement derrière nous ce bruit argentin, nous détournant subitement pour reconnaître ce nouvel enchantement; nous le fîmes avec tant de vitesse, que nous manquâmes de nous disloquer le cou et de devenir torticols. C'est dans cette chiesa que nous entendîmes pour la première fois prêcher en italien; peu accoutumés à l'euphonie de cette langue, où le geste est abondant, prononcé, et marche avec autant de célérité que la parole, nous crûmes que l'apôtre, dans un mouvement oratoire, allait s'élancer de la chaire, pour écraser dans sa chute, comme une bombe éclatante, ses débiles auditeurs, et les réduire en cendre. Il y a beaucoup d'écorce de dévotion avec une alliance d'immoralité: l'église est souvent une réunion où l'on fait le sentiment, et où les brillantes toilettes de Gênes viennent se repaître de douces illusions, organiser d'intéressantes coquetteries qui finissent par n'être plus innocentes: tout cela est peu édifiant sous les voiles du sanctuaire. Des fashionables portent le livre de prières, offrent des fleurs à leurs maîtresses, et les accompagnent le matin à la chiesa de l'Annunziata. Le soir, à la promenade de Strada Nuova, ils présentent des bouquets où se mêlent le feuillage de geranium avec les fleurs de myrte, et les placent soigneusement dans le mouchoir brodé.
Nous avons vu dans l'église de l'Annonciade le tombeau du duc de Bouflers, mort à Gênes, en commandant les troupes françaises.
Le palais Durazzo a un escalier magnifique, les murs sont enrichis de fresques, les planchers de marbres et les plafonds dorés. La galerie renferme une collection curieuse de statues, de sculptures et de portraits de famille par Tintoret. Le palais Spinola, remarquable par sa belle façade, possède une Vénus du Titien; vient ensuite le palais Brignoles, si intéressant par le portrait de la belle princesse Brignoles, improvisé, à son insu, par le peintre Vandych qui, l'ayant vue à l'église, et brûlant de flammes pour sa ravissante beauté, put, de retour chez lui, parfaitement former sa ressemblance. Le prince Brignoles prie un jour Vandych de faire le portrait de son épouse; le peintre ne demanda que quelques heures de séance; seul avec la princesse, il ne s'occupa d'autre chose que de lui déclarer son amour. Il se retira passionné, et envoya immédiatement le beau portrait parfaitement ressemblant; tout le monde en fut dans l'admiration et la surprise; mais la princesse ayant été indiscrète, compta à son mari les sentiments de l'artiste; le prince en prit une telle colère, qu'il appela Vandych à un combat singulier; l'affaire se termina sans tirer la lance, mais ce fidèle adorateur, consumé d'amour, périt peu de temps après, ne pouvant apaiser les feux qui le dévoraient.
Dans une des salles du palais Balbi, il y a un plafond décoré de fresques qui représentent la naissance de l'Homme, le Destin, le Temps, les Parques. On est occupé à terminer le palais de Christophe Colomb qui, avec celui de l'Université et de tant d'autres monuments, doivent être regardés comme admirables.
Les palais Doria et Ursi semblent avoir épuisé Carrare, et se reposent le front couronné de jardins. Le palais Serra, tout en marbre, est décoré de caryatides à l'extérieur: on vous reçoit aussi dans ces fabuleux salons de lapislasuli et d'or, à colonnades corinthiennes ornées de sphinx, noirs, dont les hautes croisées s'ouvrent sur des pavillons de marbre: partout, dans ces nombreux palais, aujourd'hui séjour de solitude et de silence, sont des galeries de tableaux des plus grands maîtres. Le dimanche, dans cette cité, toute la gaîté et les parures des habitants étaient déployées; le devant des maisons était plein de gens qui prenaient l'air en causant; les boutiques étaient fermées; à chaque vicolo ou petite rue, on voit un oratoire; des madones avec des couronnes d'étain toutes neuves, les saints portant des guirlandes de lauriers, des lanternes de papier suspendues de tous côtés; des chandelles brûlent devant ces autels en plein vent, et annoncent les fêtes pieuses qui doivent avoir lieu le soir; partout on voit faire des offrandes, marcher des processions; des moines et des religieuses prient ou mendient; mais ils n'ont point la physionomie composée ni austère; ils sont gais, ils rient, ils prient, ils chantent.
À notre hôtel, on nous a demandé si nous voulions du café au blanc ou au noir; le luxe y brille, et les sonnettes sont répandues dans les lieux les plus modestes.
Dans des tratoreries, ayant été séduits par de fort mauvais ragoûts italiens, nous ne voulions plus nous rassasier que de poulets rôtis, d'oeufs et de salades.