Souvenirs de voyage dans le midi de la France... dans la Ligurie, à Gênes, Rome, Naples... sur l'Adriatique, dans l'Albanie... la Dalmatie, l'Illyri

Part 15

Chapter 153,857 wordsPublic domain

Le gouvernement autrichien grève d'impôts sa conquête; d'abord l'impôt fixe pour le foncier est de vingt-cinq pour cent sur le revenu, puis, avec les taxes surérogatoires, l'impôt s'élève à cinquante pour cent du revenu: on achète alors la propriété, en conséquence de toutes ses charges, à-peu-près quatre et demie pour cent.

Les rues étant étroites, l'arrivée soudaine des gondoles contribuait à rendre important le carnaval et à lui donner une grande renommée; mais depuis que le lion de l'Allemagne, avec sa crinière, s'est installé sur ces îles enchantées, la magie du carnaval s'est évanouie; il est fort peu de chose; il ne reste plus que son ancienne réputation de fêtes et de plaisirs.

Les édifices sacrés y sont très-beaux; nous avons été visiter les églises Saint-Moyses, Saint-Fantin et Saint-Zacharie, où est le Tableau de la Sacrée-Famille, par Jean Belineau, et la belle fresque du Paradis, par Rio; enfin l'église Saint-Martin, et, dans l'île de Saint-Michel, la belle église bâtie des deniers d'une courtisane appelée Marguerite Emiliani, richesses qu'elle avait amassées dans sa jeunesse voluptueuse et qu'elle employa, à la fin de ses jours, à cette oeuvre de piété.

Dans l'île Saint-Nicolas, on voit un puits d'eau douce qui croît et décroît, suivant le flux ou le reflux de la mer.

Les Vénitiens ont de beaux meubles et tout ce qui peut contribuer à la sensualité et à la mollesse.

La place Saint-Marc est constamment couverte de pigeons qui voltigent amoureusement et font leurs nids sur les toits de plomb; personne n'est en guerre avec eux: sur les deux heures, ils viennent ponctuellement chercher la nourriture qu'une dame riche leur a léguée en mourant.

Nous flânions sur la place Saint-Marc; nous vîmes sortir, d'un des plus brillants cafés, un joli cavalier qui avait l'air d'aller à la rencontre des aventures: il était décoré de longues moustaches, comme le sont les chefs-d'oeuvres de Raphaël et de Michel-Ange; il avait un cigaro, et à la main le jonc du fashionnable; il nous a abordés d'un air de connaissance: nous cherchons alors à dévisager ce gentil Mustapha; nous reconnûmes le très-recueilli pasteur de Saint-Pétersbourg, que nous avions eu occasion de voir plusieurs fois à Rome, sous l'habit pénitent et apostolique; mais, dégagé de toute forme mystique, il était ainsi travesti en voyageant, pour mieux pénétrer dans le dédale des moeurs.

À la porte de l'Arsenal, on aperçoit deux lions de grandeur colossale, transportés d'Athènes, une belle lionne, également en marbre, est auprès: l'Arsenal a trois mille pieds carrés, et possède l'armure d'Henri IV, don que ce prince avait fait à la république de Vénise.

Il existe aussi un dépôt de mendicité et un corps de pompiers. Un homme, dans la grande tour en face de l'horloge dont nous avons parlé, qui est couverte de marbre et qui marque les saisons et les signes du Zodiaque, est toujours de garde pour sonner le tocsin, au besoin et en cas d'incendie.

La révérence vénitienne est fort différente de la nôtre; quand ils abordent quelqu'un pour le saluer, ils se baissent lentement pour marquer plus de modestie et de respect, et restent longtemps dans cette posture, faisant mille protestations de service et de dévoûment.

Le long du canal de la Giudecca, on voit deux colonnes en marbre apportées de Constantinople.

Sur la Place de l'Hôpital, est une statue colossale, en bronze, du général de la république, Bartolemeo Colcona, monté sur un beau cheval du même métal.

Partout des citernes reçoivent de l'eau de pluie pour boire et pour laver.

Nous avons visité une seconde fois l'église de Saint-Jean et de Saint-Paul; on y voit un beau tableau du Tintoret, représentant trois sénateurs qui implorent la Vierge, contre la peste: dans une chapelle contiguë est une sculpture en marbre magnifique, de Psonari, dont le sujet est la Nativité. L'église des Jésuites possède une chaire toute en marbre ainsi que les rideaux, si bien imités, qu'on croit que ce sont des draperies; le beau tableau de l'Assomption est du Tintoret, et l'autel entier est en lapis lazuli.

L'église du Cimetière et les tombeaux méritent aussi d'être explorés.

Dans l'ancienne Vénise, on remarque l'église de Saint-Pierre; c'est de ce côté, appelé le bourg de Maran, que l'on fait les glaces, les perles; que l'on mange les meilleures huîtres: on compte six fabriques de perles, dirigées par un Français; il faut le dire, notre industrie pénètre partout. On voit encore dans cette localité l'église Santa-Maria-Formosa. Il y a aujourd'hui trente églises de la plus grande beauté, dignes de fixer l'attention des peintres et des artistes, d'un genre qui inspire plus de piété qu'à Rome.

C'est surtout à Vénise que nous avons vu réunie, dans les édifices sacrés, la multitude en une seule famille; les grands et le peuple, le maître et le serviteur, aux pieds des mêmes autels, apprennent qu'ils sont égaux par la nature, enfants du même père, soumis aux mêmes lois; qu'une même destinée les attend, et que les rangs se confondent dans le sentiment d'une vraie piété, d'une bienveillance universelle. Dans les temples, dit Bernardin-de-Saint-Pierre, la religion abaisse la tête des grands, en leur montrant la vanité de leur puissance, et elle relève celle des infortunés, en leur présentant un avenir immortel.

La cathédrale Saint-Marc est d'une richesse infinie; les fresques innombrables et admirables sont d'un grand prix. L'eau de la mer a un peu endommagé le pavé de cet édifice éblouissant et merveilleux. Saint-Marc a cinq dômes et point de clocher; on voit sur le haut de la porte d'entrée quantité de figures de pierres, entr'autres celle d'un petit vieillard qui tient son doigt sur la bouche: on prétend que c'est l'architecte qui a bâti cette église. Il s'était engagé à faire le plus beau bâtiment qu'il y eût au monde, à condition qu'on lui laissât la liberté de placer sa statue dans l'endroit le plus honorable de l'église, pour rendre son nom immortel. Ayant un jour reçu quelques mécontentements des procurateurs de Saint-Marc, il s'en plaignit au Doge, et son ressentiment le porta même à dire que, si on en avait mieux usé avec lui, il aurait fait encore quelque chose de plus beau. Le Doge lui répondit que, puisqu'il manquait à sa parole, il ne devait pas trouver mauvais qu'on ne lui tînt pas celle qu'on lui avait donnée, de placer sa statue dans le lieu de l'église le plus apparent. L'architecte reconnut aussitôt sa faute, c'est pourquoi on le voit le doigt sur la bouche, dans la posture d'un homme qui se repent d'avoir dit une sottise. Les cinq portes de l'église sont d'airain, venant autrefois de Sainte-Sophie, à Constantinople, ainsi que les admirables coursiers qui sont au-dessus. Il y a huit colonnes de porphyre et, autour de l'église, cinq cents colonnes apportées de Grèce et d'Athènes: le pavé se compose de petites pierres de jaspe, de porphyre, de serpentine, de marbre de plusieurs couleurs qui forment des compartiments. La contretable du maître-autel est extrêmement riche; elle est d'or massif et de pierres précieuses. Dans la chapelle du Saint-Sacrement repose le corps de Saint Marc; il y a quatre colonnes d'Albâtre transparent, que l'on dit avoir été au temple de Salomon.

Il est triste présentement de regarder le port dépourvu de vaisseaux et en si petit nombre, comparé à sa splendeur primitive; mais la victorieuse Trieste, quoique le port de Vénise soit franc, fait à elle seule tout le commerce, et laisse peu de choses à sa vassale. L'industrie de cette magnifique désolée ne sera plus que dans une misérable végétation, tant que cette cité sera sous le joug d'un suzerain: il est vrai que son éclat et son ancienne virilité ne doivent plus exister, puisque tout change de face ici-bas; que les empires se disloquent et se démembrent, que d'autres s'élèvent au milieu des décadences, des ruines, et des jours néfastes; mais il n'en est pas moins vrai que si la Lombardie recouvrait son indépendance, Vénise, sans avoir l'esprit de conquête, florirait encore, et ses navires parcourraient majestueusement l'Adriatique: aujourd'hui, ce qui la soutient, c'est qu'elle est habitée par des seigneurs d'une grande richesse, que les chefs-d'oeuvre qu'elle possède, attirent un nombre considérable d'étrangers, comme dans plusieurs endroits de l'Italie; cela suffit et peut rendre durable son existence, qui a besoin de tout tirer du dehors pour se conserver.

Nous avons eu de charmants rapports avec M. Cherdubois, le banquier; il a fait ce qu'il a pu pour contribuer à nous rendre profitable le séjour de Vénise. Trois des côtés de la place Saint-Marc sont entourés de spacieuses et belles galeries; pendant le jour, les désoeuvrés viennent prendre le café et dépenser un temps qu'ils n'ont pas le moyen d'utiliser; nous avons entendu sur cette place de délicieuse musique, et dans les cafés, nous avons vu des dames avoir un cortège sans doute innocent.

Du clocher près la cathédrale, qui a trois cent soixante pieds de hauteur, et qu'on monte sans escalier, par une pente douce comme une spirale, on découvre Vénise, unique dans son genre, Vénise qui étonne, qui captive pour quelques mois, Vénise que nous sommes enchantés d'avoir vue, et que nous sacrifierions volontiers pour habiter Naples ou Trieste: on y découvre encore les montagnes d'Istrie, l'Apennin, la Lombardie, l'embouchure de l'Adige et du Pô.

N'ayant plus rien à examiner de remarquable dans Vénise, et après avoir fait quelques emplettes en perles et en chaînes d'or, actuellement principal commerce de cette ville, je fis réclamer à notre jolie Térésa, à l'oeil si noir, le linge que nous lui avions donné; elle eut l'audace, la cruelle, de nous demander quatre fois plus qu'à Rome et qu'à Naples; il est vrai qu'il faut souvent faire venir de l'eau de loin, et que, contre la nécessité, nous avions oublié de faire marché préalablement: donc, nous devions être un peu mutilés en quittant Vénise.

Nous subîmes une investigation de douane très-rigoureuse. La merveilleuse parisienne qui ne voyage jamais sans avoir à sa suite l'arsenal obligé de sa gracieuse toilette, est à plaindre lors de la visite des douaniers: que de chapeaux déformés! Que de rubans flétris par la main calleuse de ces inquisiteurs en sous ordre! Nous fîmes plomber nos malles pour éviter les pénibles fouilles douanières, et nous nous en retirâmes avec la bonne-main, prodiguant la lire de Lombardie.

Nous quittons Vénise, et nous allons en gondole jusqu'à Fusine; sous la rame, l'eau est étincelante: quand on se rend à Vénise, on s'embarque à Mestre. Nous passons par Padoue, dont les maisons sont entourées de belles arcades; l'église dédiée à Saint Antoine renferme son corps; c'était autrefois un temple consacré à Junon; Padoue est située au milieu d'une riche plaine; elle est la patrie de Galilée et de Pétrarque.

Nous sommes à peu de distance du Tyrol; nos coeurs vibrent pour y aller; nous aimerions voir ces montagnes pittoresques et entendre le pâtre chanter:

Doux Tyrol, montagnes tranquilles, Lieux chéris, berceaux de mes amours, Fatigué du bruit de leurs villes, Attristé des plaisirs des cours, Je vous revois... C'est pour toujours, c'est pour toujours.

Mais le temps nous manque, et le cher Théodore, notre fils chéri, a peut-être besoin de nos soins. Nous nous arrêtons à Vicence, à Véronne, remarquable par un cirque olympique, et où les contadines portent le chapeau comme les hommes: pour la haute classe, nous l'avons déjà dit, elle copie et se rapproche des modes françaises.

Dans l'église des Capucins, à Véronne, nous avons vu le tombeau de Romeo et de Juliette, victimes mémorables d'un amour malheureux, et immortalisées par Shakespeare.

C'est encore à Véronne qu'est le mausolée de Gonsalgue Gabia. Les fortifications de la ville sont immenses. La campagne de la Lombardie est une terre promise, d'une grande fécondité et abondant en luzerne, en trèfles, grains, arbres de toutes espèces. La route de Brescia est superbe; des bords enchanteurs du lac de Garda, nous voyons les montagnes du Tyrol, dans la direction de Trente. Brescia est aussi une jolie ville bien fortifiée. C'est en traversant ce riche territoire, escortés par deux gendarmes, que nous arrivons à Milan.

CHAPITRE XIV.

_De Milan, route du Simplon, à Genève._

Nous voici à l'Hôtel Suisse, où l'on trouve le chocolat mousseux de Lyon; nous prenons un domestique de place, et nous nous faisons conduire chez M. Pasleur Girod, notre banquier; nous fûmes ensuite admirer un arc de triomphe, bientôt fini, qui peut rivaliser, s'il ne surpasse l'arc de triomphe de l'Étoile de Paris. L'arc de Milan embellit l'entrée de la ville, sur la route du Simplon, en commémoration de cette échelle si importante conçue par le génie de Napoléon, à travers les précipices et de hautes montagnes. L'arc de triomphe est tout entier en marbre, oeuvre des disciples de Canova, orné des plus belles statues et des glorieux symboles représentant les victoires de l'Empire Français. Il est étonnant que l'Autriche laisse réaliser des souvenirs si précieux pour la France. Outre que l'empereur François était notre beau-père, il faut bien se laisser aller aux circonstances entraînantes du temps: il est impossible de lutter contre son époque, sans faire naufrage. De nombreuses souscriptions se sont formées à Milan, et treize millions sont venus se grouper pour l'érection de ce monument.

Les hommes et les femmes ont des traits durs et le teint blême.

Milan est située dans une charmante plaine de la Lombardie; ses coteaux et la proximité du lac de Côme et du lac Majeur la rendent florissante; les palais sont vastes et dépourvus d'ornements extérieurs; il ne reste plus d'antiquités romaines, que l'emplacement des Thermes et de quelques temples.

L'extérieur de la Cathédrale est fort beau et fort gracieux; il y a quatre mille cinq cents statues en marbre; c'est une masse de marbre blanc travaillée en relief; ces pinacles élancés sont surmontés de statues légères, on croit voir un palais d'argent; quand on soulève la lourde draperie qui ferme l'entrée, comme celles de toutes les églises d'Italie, l'oeil reste ébloui; on est frappé à la vue de cette longue et imposante nef: devant le maître-autel, on voit la châsse de Saint Charles Borromée, entourée de lampes allumées; derrière, s'élève le choeur. Les colonnes des ailes sont de granit rouge, les fonts baptismaux en porphyre, le pavé en marbre, les hautes fenêtres à vitraux de couleur offrent les teintes les plus brillantes.

Nous avons visité la chapelle souterraine de Saint-Charles-Borromée; son corps y est renfermé dans un tombeau de cristal de roche; on estime à six millions les richesses de cette chapelle, qu'un prêtre nous a permis d'examiner, moyennant la rétribution d'une piastre, et sans recourir à la tradition; ainsi, un écrivain français a commis une grave erreur de topographie, en plaçant à Arona, auprès de la statue colossale du Saint, le corps de Saint Charles Borromée, qui est dans la cathédrale de Milan, et qui ne doit point voltiger ni quitter son vrai domicile dans des Impressions de voyage pleines d'érudition.

Le Champs-de-Mars est de grande dimension et les Arènes fort belles; elles sont entourées d'un canal pour l'exercice des joutes marines.

Milan est une ville importante; mais pour qu'un étranger se livre à l'admiration, il faut entrer en Italie par la Lombardie, et ne pas commencer par voir Gênes, Florence, Rome, Naples, Vénise. Les femmes portent des voiles noirs: le passage Christoforis est entouré de glaces et de magasins comme les beaux passages de Paris.

On voit, dans ce moment, beaucoup de palais inhabités; la politique de Metternich a, pour la conservation de sa conquête, envoyé les habitants en exil au Spielberg après avoir encombré les prisons des Condotieri, sous les verrous de la torture et de la souffrance. L'Italie Autrichienne se soumet à la force, mais n'en regrette pas moins sa liberté et son indépendance.

Le théâtre de la Scala est digne de toute sa renommée: son extérieur est très beau; on voit au-dessus une grande terrasse, puis au-dessous un vestibule qui mène aux premiers rangs de loges et au parterre; les draperies extérieures des loges sont riches, l'intérieur est magnifiquement décoré: la plupart ont des chambres adjacentes pour jouer et souper; les peintures sont belles; les décorations qui ont paru dans une pièce ne servent jamais pour une autre: on se fait visite dans les loges; on tourne le dos à la scène, excepté quand l'orchestre avertit qu'une scène de ballet, un air, un duo va se jouer; alors on écoute avec ravissement, mais, la scène finie, on reprend la causerie privée, qui n'est troublée que par l'entrée et la sortie des visiteurs: une habitude désagréable, c'est que l'arrivée du dernier est toujours suivie du départ du premier.

Voulant voir la Suisse, nous n'avions qu'à passer par le Simplon, pour admirer les sites sur notre route: nous montons donc encore dans le corriero: à Cascine, nous voyons un if séculaire de dix-huit pieds de circonférence; nous changeons de voiture à Arona; c'est ici que l'on voit la statue colossale de Saint Charles Borromée; elle a quatre-vingt-seize pieds d'élévation; pour y monter, il faut une grande échelle; elle contient facilement douze personnes dans sa tête; un homme peut se placer dans les fosses nasales, sans craindre d'être lancé comme une bombe par un éternuement. Nous parcourons le littoral du lac Majeur, si bien décrit par notre compatriote Alexandre Dumas: nous avons admiré les gracieux Palais de l'Île Belle et de l'Île Mère: des bateaux à vapeur serpentent sur le lac; enfin, après avoir voyagé tout le jour, nous nous arrêtons, à dix heures du soir, à Isella, petite ville à l'entrée du Simplon, où nous réparons nos forces par d'excellentes truites.

On avait eu soin, aux messageries et dans tout ce qui tenait aux services des postes, de nous dérober le danger présent de la route du Simplon; aussi nous crûmes que nous allions voir se renouveler les apparitions effrayantes de la route de la Corniche, et que nous en serions quittes pour de profondes émotions. Nous ne fûmes pas long-temps à nous apercevoir que la nature allait se dérouler dans ses belles horreurs, déployant les périls sans mesure.

Le courrier se composait d'un capitaine de navire américain, d'un officier supérieur très-brave homme fort aimable, d'une religieuse prise à Arona. L'officier eut une querelle assez vive avec le postillon, et menaçait d'argumenter à coups de canne; le postillon ripostait avec insolence et mépris; c'était une répétition des controverses comminatoires de M. de C...; avec un peu plus de sobriété de paroles et un peu moins d'épanchements épigrammatiques, tout cela n'aurait pas eu lieu; le courrier nous engagea à partir, et à profiter de la fraîcheur de la nuit pour éviter le danger des avalanches que le vent ou le soleil détachent si facilement dans le mois de mai, moment de la fonte des neiges. Nous parcourions donc l'effroyable vallée de Gondo, au milieu d'horribles torrents se roulant tumultueusement des hautes montagnes, menaçant de tout emporter dans le précipice, des neiges, des roches qui tombent avec fracas; tout cela pénètre de saisissement dans ces lieux où la nature est improductive.

Près le pont de la Doveria, le torrent précipite ses ondes avec un bruit épouvantable. Des rochers perpendiculaires, d'une couleur sombre en parfaite harmonie avec sa solitude, dont la cime égarée dans les nues menace de tomber sur vos têtes; à vos pieds, dans le fond du précipice, où la vue n'ose descendre, on entend mugir la colère du torrent, la nature expire, la mort seule est vivante. L'Auberge de Gondo, avec ses petites fenêtres grillées, a l'apparence d'une prison. Quelques rayons du soleil planent sur de petits jardins et animent un peu la végétation des légumes qui, rarement, parviennent à maturité.

Avant Isella, des ruisseaux folâtrent au milieu de bouquets de mélèze, et forment de riantes cascades.

La route, pendant trois mois de l'année, est praticable même aux voitures; elle a une largeur de trente pieds; des remparts préservent, et l'on n'a d'autres risques à courir que ceux, rares dans cette saison, de voir les rochers se détacher et tomber sur la route; mais pendant neuf mois, surtout dans le mois de mai, il y a beaucoup de danger; c'est le moment où les neiges commencent à se fondre; ce qui est une cause des avalanches ou lavanges; le vent, un bruit soudain peut encore occasionner des détachements de neige.

Malheur au voyageur surpris par l'avalanche; la fuite est inutile, il faut se résigner. Des masses de neige, d'un quart de lieue d'étendue, emportent tout sur leur passage, les hommes, les arbres, les blocs de rochers, et les précipitent jusqu'au fond des abîmes, souvent de six mille et quelques cents pieds de hauteur.

C'est au milieu de ces difficultés que Napoléon, rayonnant de sa splendeur, fit, malgré les obstacles, construire la belle route du Simplon; des montagnes, par le moyen des fulminants, furent percées dans plusieurs endroits, à un espace de plus d'une demie-lieue. Trente mille hommes, pendant cinq ans, s'occupèrent de ces épineux travaux avec un courage inouï. Présentement, trois cents ouvriers sont employés à l'entretien de la route, à l'enlèvement des roches et des neiges qui encombrent si souvent; ainsi, grâce aux sollicitudes de l'Empereur, dans le peu de temps de son règne, et à l'apogée de son immense gloire, il a rendu un service incommensurable à la civilisation, en ouvrant des communications entre l'Italie et la France, qui, auparavant, éprouvaient tant de difficultés de relations, et que les Carthaginois, avec Annibal, avaient franchies si périlleusement.

Sur les trois heures de la nuit, le courrier descend précipitamment et est obligé, faisant avec les mains et les pieds le levier opposant, de soutenir la voiture, que de grosses pierres sous une roue allaient faire descendre dans les abîmes; deux fois, il est obligé d'opérer cette manoeuvre: des couches de neige rétrécissent la voie; une roue de la voiture frotte souvent les pierres du parapet qui nous sépare des torrents, l'autre roue va avec peine dans la neige; les difficultés s'augmentent; il faut abandonner le carrosse; l'obscurité de la nuit ne nous avait pas fait apercevoir les précautions que nous dérobait le courrier pour ne pas nous décourager, ni perdre sa clientelle: il avait attaché trois traîneaux à la voiture.

Voici, nous dit-il, une variété de plaisirs que je vous offre; je vous invite à monter en traîneau; le traîneau de devant était consacré aux dames, le second nous portait, et le troisième avait les bagages. Si j'avais su les dangers qui nous menaçaient, j'aurais voulu naviguer sur cet océan de neige, sans être séparé de Mme Mercier; notre caravane n'eut point de malencontre jusqu'à l'Auberge du Simplon; nous nous y trouvâmes très-bien et nous fîmes honneur à la cuisine, dans la région des neiges; c'est là que nous apprîmes le funeste accident arrivé la surveille à quatorze ouvriers du Simplon, qui avaient péri sous une avalanche. La blancheur de la neige et son éclat donne de fréquentes ophtalmies, et altère la vue; de là vient l'usage des lunettes vertes chez ces montagnards. Le village du Simplon est le domaine des glaces et des neiges, c'est le palais de l'hiver, aucun arbre, aucune fleur ne le décore, l'aigle, souverain des airs, y fait de fréquentes apparitions. Les villageois de ces lieux sont vêtus de peaux de mouton dans toutes les saisons.

Nous reprenons la route sur des traîneaux encore plus petits. De lieue en lieue, des maisons de station ont été établies pour servir d'abri aux voyageurs dans la tourmente; nous franchissons des montagnes percées sur des glaciers; nous sommes étonnés de ces admirables glaciers qui se forment d'un amas de neige, et présentent des champs de glace de cent à cent cinquante pieds de profondeur et d'une lieue de long; les torrents se forment des passages au milieu de ces miroirs gelés.