Souvenirs de Roustam, mamelouck de Napoléon Ier Introduction et notes de Paul Cottin

Part 9

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Effectivement, je n'eus la peine que de le rappeler une fois à son souvenir, et, peu de jours après, j'appris par le général Drouot, qui était chargé de ces sortes d'affaires, et à qui j'en avais causé, que le Conseil devait prononcer, le jour même, sur celle-ci.

L'Empereur me dit, le soir: «Tu dois être content? Voilà ton ami réintégré!» Je le savais par le général Drouot qui avait bien voulu me le dire, en sortant du Conseil.

Ce fut dans ce voyage où l'Empereur monta, un jour, en calèche pour aller rejoindre le corps d'armée du maréchal Ney.

Sa Majesté avait, dans sa voiture, le prince de Neuchâtel. Je me présentais pour monter devant la voiture, comme de coutume, lorsque l'Empereur me dit: «Roustam, donne ta place à Murat, et toi, monte à cheval.»

Nous avons marché toute la journée et arrivâmes, le soir, fort tard.

* * * * *

Un matin, à la Malmaison, l'Empereur faisait sa toilette, sa fenêtre donnait sur un petit canal, en face du château. Il y avait des cygnes. Sa Majesté me demanda sa carabine. Je la lui apportai. Il tira sur les cygnes. L'Impératrice était dans son boudoir, qui s'habillait. Elle entend le coup, elle accourt en chemise, et entortillée d'un grand schall. Elle saute après l'Empereur, en lui disant: «Bonaparte, ne tire pas après mes cygnes, je t'en prie!» L'Empereur persistait, en lui disant: «Joséphine, laisse-moi donc. Cela m'amuse.» Alors elle me prend par le bras et me dit: «Roustam, ne donne pas la carabine.» L'Empereur me dit: «Donne-la moi.» L'Impératrice me voit dans l'embarras et me retire la carabine des mains, qu'elle emporte.

L'Empereur riait comme un fou.

* * * * *

Dans le même temps, l'Empereur fut à la chasse au Butard. Ensuite, il se promena dans le bois de Saint-Cucufa, où il y a un étang très profond. Sa Majesté désira se promener sur l'eau et me dit: «Va chercher le canot.» C'était la ville du Hâvre qui lui en avait fait présent. J'entre dans un petit bateau, le batelier me conduit au canot et, avant qu'il en fût assez près, je m'élançai. Le petit bateau chavira, et me voilà dans l'eau. J'allai au fond et je sentis la bourbe. Je donnai un coup de pied qui me fit revenir sur l'eau. L'Empereur me criait: «Roustam, sais-tu nager?--Non, lui disais-je.» Il dit, aussitôt, aux chasseurs qui l'accompagnaient: «Que ceux qui savent nager aillent vite au secours de Roustam!» Mais, à force de me débattre, j'attrapai le grand bateau et j'y entrai. Je regagnai le bord. Je vis plusieurs chasseurs qui avaient mis l'habit bas, tout disposés à me retirer.

L'Empereur me dit: «Comment ne sais-tu pas nager? Je veux que tu apprennes. Vas au château te rechanger.»

J'appris donc à nager et, pour mon coup d'essai, je perdis un très-beau bijou en diamants, que m'avait donné l'Impératrice.

* * * * *

À la Cour, on n'avait pas l'habitude d'intéresser le jeu. L'Empereur lui-même ne jouait jamais d'argent. Cependant, après la bataille d'Eylau, étant à Osterode, il jouait le vingt-et-un avec Murat, Berthier, Duroc, Bessières.

J'étais dans le salon à côté. J'entends appeler: «Roustam!» à plusieurs reprises. J'entre, et l'Empereur prit une poignée d'or et me dit: «Tiens, voilà de mon gain!» Il y avait six cents francs.

Le lendemain, il m'en donna autant, et, le surlendemain, sept cents francs. Il paraissait enchanté d'avoir gagné. Ce sont les seules fois où je l'aie vu intéresser le jeu, et, une autre fois, à Rambouillet, où il me donna quatre cents francs. Ce fut l'Impératrice qui eut la bonté de venir m'appeler, elle-même, dans la chambre de l'Empereur[101].

* * * * *

Nous étions à Fontainebleau. On parlait du départ de l'Empereur pour l'île d'Elbe. Sa Majesté était fort triste et parlait à peine.

Un jour, on me demande, ainsi qu'à plusieurs autres, et avec les formes d'un chargé d'affaires, si j'étais dans l'intention de suivre l'Empereur. Je ne crus pas devoir répondre à la personne autre chose, si ce n'est que j'en causerais avec l'Empereur. J'avais une condition à y mettre.

On ajouta qu'à l'île d'Elbe, Sa Majesté n'aurait pas besoin de moi comme Mamelouck, qu'alors je ferais le service de l'antichambre. Je répliquai que je ferais le service comme par le passé et que, de même, je n'y reconnaîtrais de maître que l'Empereur, et que je n'y recevrais d'ordres que du Grand Maréchal. Enfin, la discussion devint vive, lorsqu'un grand personnage de la Cour vint s'en mêler, en me disant que j'étais un homme à lui, et que je ne pouvais pas faire autrement. Je lui répondis que je n'étais à personne qu'à moi-même; que mon attachement à l'Empereur était tout en engagement auprès de Sa Majesté; que, d'ailleurs, tout ceci me regardait avec Elle, et que je n'avais de compte à rendre à personne sur mes intentions, dans cette circonstance. Jamais je ne fus plus vexé et plus humilié.

Lorsque M. le comte Bertrand me fit venir chez lui et me demanda, avec la bonté et la douceur qui le caractérisent, si je suivais l'Empereur, dans toute autre circonstance où j'aurais eu l'esprit plus libre et plus agité, je lui eusse ouvert mon coeur, mais la nouvelle scène que je venais d'avoir avec les autres m'en avait ôté toute la faculté, et je me contentai de répondre que, sans doute, j'en avais le désir, mais que j'en causerais avec l'Empereur.

J'avais écrit, la veille, à ma femme, et je lui disais que je partirais, peut-être, à l'île d'Elbe sans la voir, et que, dans ce cas, elle recevrait, à mon arrivée dans ce pays, quelque temps après, les instructions nécessaires pour arranger nos affaires et venir me retrouver avec ses enfants, mais que, cependant, je ferais ce qui dépendrait de moi pour aller lui faire mes adieux.

Je me hasardai donc à en demander la permission à l'Empereur, qui me l'accorda, et je partis, un matin. Mais sa tristesse m'ôta le courage de lui parler de moi, et il ne sut rien des désagréments que je venais d'éprouver.

J'arrivai à Paris. Ma femme me dit qu'elle venait de m'écrire et qu'elle m'approuvait beaucoup du parti que j'avais pris de suivre l'Empereur et qu'elle était toute disposée, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup de quitter son père et sa mère, à me rejoindre dès que je la demanderais. C'était aussi le contenu de sa lettre, mais elle me conseilla, lorsque je serais de retour à Fontainebleau, de parler avec franchise à l'Empereur. Elle sentait que mon caractère ne supporterait pas davantage d'être commandé par ceux qui s'y disposaient, et que je ne consentirais pas à me laisser humilier par eux. Enfin je lui dis que je ne me sentais pas le courage d'entretenir l'Empereur de ce qui me regardait, que je voulais risquer le voyage de l'île d'Elbe et que, si je m'y trouvais malheureux, je m'arrangerais avec un négociant de ce pays pour m'amener en Italie; que, de là, je rentrerais en France. Elle combattit mon projet, en me disant qu'ensuite on ne me laisserait pas rentrer.

J'ai toujours eu des intentions si pures, que je ne pouvais pas comprendre qu'on pût me refuser d'habiter le lieu où je me serais présenté.

Enfin, je passai deux jours dans ma famille; j'y fis mes petites dispositions d'intérêts, et je fis faire une procuration par maître Fouché, mon notaire. Elle portait que j'autorisais ma femme à gérer mes affaires, pendant mon séjour à l'île d'Elbe. Ensuite je partis pour Fontainebleau.

J'arrivai le soir, au grand étonnement de tout le monde, de l'Empereur même à qui on n'avait pas négligé de faire croire que j'étais parti pour ne plus revenir.

Sa Majesté me dit: «Te voilà?» et ne m'en dit pas davantage.

Je réclamai la lettre de ma femme: personne ne l'avait vue. Mais, ne comptant plus sur mon retour, un de mes camarades me dit qu'on l'avait décachetée et portée au Grand Maréchal. Elle n'était pas, cependant, contre moi, comme je l'ai déjà dit: c'était une réponse à celle où je lui disais que j'avais l'intention d'aller à l'île d'Elbe.

Le bruit courait, au château, que l'Empereur avait voulu se détruire avec du charbon. Je fus attéré et ne dormis pas de la nuit. Comme j'étais frappé de cette idée de destruction, tout me portait ombrage, et j'observais toujours, avec inquiétude, la mine de l'Empereur, lorsque, le matin du lendemain de mon arrivée, il me demanda ses pistolets. Comme j'étais chargé de ses armes, en toute autre circonstance, j'eusse pensé que c'était pour son agrément, mais dans celle-ci, je jugeai à propos de ne pas les lui donner. Je n'osai pas le refuser ouvertement, mais j'alléguai des raisons, et j'allai trouver le prince de Neuchâtel, lui parler de mes craintes, et le prier de m'autoriser à refuser ses pistolets, dans le cas de récidive. Il me dit: «Cela ne me regarde pas», et m'abandonna à moi-même.

Un ami, que j'avais à Fontainebleau et à qui je me gardai bien de parler de tout ceci, me dit que le bruit se répandait que l'Empereur avait voulu se détruire. Je lui dis que je n'en avais pas de connaissance: «Savez-vous, me dit-il, mon cher Roustam, que c'est ce qui pourrait vous arriver de plus fâcheux? Surtout, si le malheureux événement arrivait la nuit, on n'ôterait pas de la tête du public que vous avez été gagné par les Puissances étrangères, pour commettre ce meurtre.»

Alors je ne tins plus à cette horrible perspective, je perdis la tête et je résolus de fuir. J'écrivis à l'Empereur: je lui disais que j'étais forcé de m'éloigner et que, quand il le jugerait à propos, il me rappellerait.

Je chargeai quelqu'un de lui remettre ma lettre, mais on ne la remit pas[102]. Le style en était peut-être bien ridicule, vu le peu de facilité avec laquelle j'écris le français, et avec la tête désorganisée. Il fallait, sans doute, beaucoup d'indulgence, mais l'Empereur l'aurait interprétée, quelle qu'elle soit.

Je partis de Fontainebleau à une heure. J'arrivai à Paris le soir, au grand étonnement de ma famille. Je restai dans l'attente. Ma femme me dit: «Il faut espérer qu'il n'arrivera point d'événement à l'Empereur; tiens-toi prêt, dans le cas où Sa Majesté te ferait demander.»

Ce fut à cette époque où il vint deux envoyés de M. le comte d'Artois me demander des renseignements sur les diamants que l'Empereur m'avait envoyé chercher chez M. de la Bouillerie[103].

Comme je n'avais que la vérité à dire, je ne fus pas bien embarrassé, et je répondis à ces messieurs que l'Empereur m'avait effectivement donné ordre d'aller chercher ses diamants; que je m'étais présenté chez M. de la Bouillerie, muni d'un reçu de l'Empereur; qu'alors, il me les avait remis et que je les avais apportés à Sa Majesté, dans son cabinet; qu'il m'avait dit de les poser là et que je n'avais point connaissance de ce qu'il en avait fait.

Enfin, quelques jours s'écoulèrent, et j'appris que l'Empereur était parti de Fontainebleau.

Je pressentis, alors, qu'on n'avait point donné connaissance de ma lettre à Sa Majesté. On me nomma les personnes qui l'avaient accompagnée, et de la part desquelles je n'aurais craint aucun désagrément. Toutes étaient à mon gré. Alors, je résolus d'aller rejoindre l'Empereur à l'embarquement, et ma femme alla, de suite, à la poste aux chevaux, faubourg Saint-Germain, pour se procurer une chaise de poste. Elle rencontra un monsieur de notre connaissance, qui était dans la cour, et il lui dit: «Vous ne parviendrez pas à avoir des chevaux, car on vient de m'en refuser pour aller chercher mon beau-frère, à Fontainebleau.»

Elle ne se décourage pas, et entre au bureau où elle prie et supplie. On lui dit: «Madame, il n'y en a même pas assez pour le service des Souverains.» Elle revint désolée; moi j'étais au désespoir. Il fallut se résigner et, depuis, j'ai été fondé à croire que, dans le cas où j'aurais eu des chevaux, on ne m'aurait pas donné un passe-port.

Je ne tardai pas à être inquiété. Un chef de la police, que je connaissais, m'engagea à quitter Paris avant l'entrée du Roi, en me disant que ce serait le parti le plus sage; qu'il fallait mieux s'éloigner et aller passer quelque temps à la campagne, que d'attendre qu'on me renvoyât et qu'on m'exilât.

Tout ceci était nouveau pour moi, je ne pouvais pas concevoir qu'on pût me regarder comme un être dangereux. Mais, enfin, il m'assura qu'on me voyait, à Paris, avec inquiétude et je ne me rendis à ces raisons qu'à la sollicitation de ma famille qui me chérissait, et à qui l'idée de me voir tourmenter causait le plus grand chagrin.

Je sortis donc de Paris avant l'entrée du Roi, et j'allai me réfugier à Dreux, où je passai quatre mois. Ma famille sollicita, deux mois après, le ministre de la police, pour qu'il m'accordât la permission de rentrer, ou, du moins, pour que ma rentrée à Paris eût son agrément. Et, deux mois après, il y consentit.

* * * * *

Quelques jours avant l'accouchement de l'Impératrice, l'Empereur me sonnait plusieurs fois, la nuit, et m'envoyait savoir des nouvelles de Sa Majesté. Je me rendais auprès des femmes qui l'entouraient et je rendais compte à l'empereur des nouvelles qu'elles me donnaient. Mais, la nuit qui précéda le jour de son accouchement, l'Empereur passa la nuit auprès d'elle, la promenant dans sa chambre par le bras. Elle ressentait de légères douleurs.

Sur les six heures, elles se calmèrent et elle s'endormit. L'Empereur remonta chez lui et me dit: «Roustam, mon bain est-il prêt?--Oui, Sire, lui répondis-je.» Il s'y mit aussitôt et se fit servir son déjeuner, lorsqu'une demi-heure après, M. Dubois[104] se fit annoncer: «Vous voilà, Dubois! lui dit l'Empereur. Qu'y a-t-il de nouveau? Sera-ce pour aujourd'hui?--Oui, Sire, ce ne sera pas long, mais je désirerais que Votre Majesté ne descendît pas.--Mais pourquoi cela, Dubois?--Parce que la présence de Votre Majesté me gênerait.--Mais, pas du tout! Il faut que vous accouchiez l'Impératrice comme si vous accouchiez une paysanne et ne pas vous inquiéter de moi.--Mais, Sire, je préviens Votre Majesté que l'enfant se présente mal.» Alors l'Empereur lui demanda des explications là-dessus: «Eh! comment allez-vous faire?--Mais, Sire, je serai obligé de me servir de ferrements.--Ah! mon Dieu! dit l'Empereur effrayé, est-ce qu'il y aurait du danger?--Mais, Sire, il faut ménager l'un ou l'autre.--Eh bien, Dubois, ménagez d'abord la mère. Et descendez de suite, je vous suis.»

M. Dubois descendit par le petit escalier dérobé qui donnait dans la chambre de l'Impératrice.

L'Empereur sortit du bain précipitamment: à deux, nous lui passâmes ses vêtements. Il courut, de suite, à l'appartement de l'Impératrice, et je l'y suivis, impatient aussi de voir ce qui s'y passait.

Il entra dans la chambre de Sa Majesté. Tous les grands officiers de la Couronne y étaient déjà rendus et se répandaient jusque dans le grand salon, dont les portes étaient ouvertes. Cela ressemblait à un jour de fête. Moi, j'étais dans le boudoir qui donnait dans ce salon et dont la porte était ouverte aussi.

Enfin, l'enfant vint au monde et l'Empereur dit à madame de Montesquiou[105] qui le recevait: «Madame de Montesquiou, qui est-ce que c'est?--Sire, vous le saurez tout à l'heure.» Et l'Empereur le prit dans ses bras avant que d'être arrangé, et le montra à tout le monde.

L'Empereur sortit dans le salon et dit: «Messieurs, dites qu'on tire deux cents coups de canon.»

* * * * *

L'Empereur aimait beaucoup les enfants; il me demandait souvent des nouvelles de mon fils. Un jour, je le fis descendre avec moi dans la chambre de l'Empereur. Sa Majesté s'y trouvait. Elle lui dit aussitôt: «Eh bien, te voilà, bon sujet!» Il avait, à cette époque, quatre ans, il tutoyait tout le monde, et pas plus de timidité qu'on n'en a ordinairement à son âge. L'Empereur le fit placer dans l'embrasure de la fenêtre, et l'enfant se mit, aussitôt, à toucher à ses ordres et à le questionner sur cela.

L'Empereur lui dit: «On ne donne ces choses-là qu'à ceux qui sont sages. Es-tu sage, toi?» Il ouvre aussitôt de grands yeux et lui dit: «Regarde dans mes yeux, plutôt.--J'y vois qu'Achille est un fier polisson!»

Choqué malgré moi de ce qu'il tutoyait, je cherchai à lui faire signe, mais l'Empereur, s'en apercevant, lui fit me retourner le dos et l'enfant continua son babil mieux que jamais. L'Empereur lui dit: «Sais-tu prier Dieu?--Oui, lui dit-il, je le prie tous les jours.» L'Empereur lui dit: «Comment te nommes-tu?--Je m'appelle Achille Roustam. Et toi?» Je m'approchai et je lui dis: «C'est l'Empereur!--Tiens! c'est toi qui cours la chasse avec papa?»

Sa Majesté me dit: «Est-ce qu'il ne me connaît pas?--Sire, il a vu plus souvent Votre Majesté en habit de chasse; c'est pourquoi il la reconnaît moins, dans celui-ci.»

L'Empereur lui tira les oreilles, lui frotta la tête. L'enfant était enchanté et il semblait qu'il eût toujours beaucoup de choses à lui dire; mais Sa Majesté lui dit: «Il faut que j'aille déjeuner. Tu viendras me revoir.»

* * * * *

Je couchais dans l'appartement de l'Empereur, dans le salon le plus voisin de sa chambre à coucher. On me dressait, tous les soirs, un lit de sangle. Dans le temps des conspirations, je m'étais imaginé de mettre mon lit en travers de sa porte.

Une nuit, l'Empereur, au lieu de me sonner, vint dans ma chambre et, en ouvrant la porte, se trouva arrêté par mon lit, et se mit à rire beaucoup de ma précaution. Le lendemain, il la raconta à tout le monde et dit: «Si l'on parvient à moi, ce ne sera pas de la faute à Roustam, car il s'est imaginé de barrer ma porte avec son lit!»

Mais, je le répète, ce n'était que dans les temps des conspirations. Ordinairement, je couchais au milieu du salon, lorsque le Grand Maréchal trouva plus convenable d'y faire une armoire contenant mon lit, qui se tirait en ouvrant les deux battants.

Ce fut à Saint-Cloud qu'elle fut construite et, dans un voyage que nous fîmes, le Grand Maréchal me montra cette nouvelle invention, en m'observant que ce serait plus propre et plus commode. Je me rendis à ces raisons et me couchai dans mon nouveau lit.

Le hasard voulut encore que l'Empereur vint me chercher. Ne voyant point de lit, après avoir fait le tour du salon, il vint à mon armoire. Suffoqué de colère, il me réveilla très-vivement. Je ne savais plus où j'étais, et la première pensée fut qu'un malfaiteur avait pénétré jusqu'à lui, et j'allais sauter en bas du lit pour le saisir, lorsque je reconnus l'Empereur qui m'accabla de reproches, disant: «Est-ce ainsi que tu me gardes? On m'abandonne!» Je le suivis dans sa chambre en cherchant à m'expliquer, mais il ne voulut pas m'entendre.

Ce ne fut que le lendemain, lorsqu'en me parlant de cet événement, il se mit à rire en disant qu'il m'avait fait une belle peur: «Il est vrai, Sire, j'en tremble, lorsque j'y pense encore. Je croyais qu'un malfaiteur s'était introduit dans la chambre de Votre Majesté ou qu'il voulait y pénétrer, et j'ai été au moment de vous saisir pour vous défendre.»

Il raconta cette catastrophe à l'Impératrice Joséphine, qui parut me plaindre, en disant: «Ce pauvre Roustam! Il est si attaché, et, depuis hier, tu lui as causé bien du chagrin!» Elle avait une si grande tendresse pour l'Empereur qu'elle affectionnait tous ceux qui lui portaient un véritable attachement. Elle en devenait la protectrice. Elle redressait souvent les injustices et adoucissait l'Empereur dont le caractère était assez violent. Je lui dois de n'avoir pas été parfois éloigné de l'Empereur.

Cependant, on est parvenu à m'empêcher de monter à la parade: je n'étais là d'aucune utilité, il est vrai. Ce n'était, pour ainsi dire, qu'un service d'honneur, mais enfin, depuis tant d'années je l'accompagnais partout et je tenais à ce qu'on n'empiétât pas sur mes droits, de manière que je me plaignis à l'Empereur de ce qu'on ne voulait pas que je montasse à la parade. Il me dit: «Ne les écoute pas et montes-y toujours.» Il donna l'ordre très-impérativement et on ne lutta pas. À quelque temps de là, on me dit qu'il y avait plusieurs chevaux malades, et, ensuite, on me donna à entendre que j'employais inutilement des chevaux. Je dus céder, ne voulant pas importuner l'Empereur par de nouvelles plaintes; d'ailleurs je me flattais qu'il se plaindrait de mon absence, mais il ferma les yeux là-dessus, et ne m'en parla pas.

* * * * *

On fit les mêmes tentatives au couronnement, mais vainement.

L'Empereur avait commandé deux beaux habits, qui furent exécutés par deux brodeurs différents, et tous deux plus brillants l'un que l'autre. Un soir, il me fit appeler au salon, au milieu de plusieurs grands personnages et me donna un poignard enrichi de brillants. Tout m'annonçait que je devais être du cortège et j'étais loin de penser qu'on cherchât à s'y opposer. J'étais donc dans une parfaite sécurité, lorsqu'un jour j'allai m'informer à M. de Caulaincourt du cheval qu'il me destinait. Il me dit affirmativement que je ne montais pas; que, d'ailleurs, j'aille m'en informer au Grand Maître des Cérémonies[106], qui me répondit qu'il n'y avait pas de place et que je m'adresse à l'Empereur; c'était Sa Majesté qui avait désigné les places.

Je choisis l'heure du dîner pour demander à l'Empereur la permission d'être du cortège. Il me répondit que, sans doute, c'était son intention, et qu'il m'autorisait à aller auprès du Grand Écuyer lui demander un beau cheval, mais il persista à me dire qu'il ne pouvait m'assigner une place. Enfin, je pris le parti d'implorer l'appui de l'Impératrice, craignant de fatiguer l'Empereur. Elle a eu la bonté de me dire qu'elle en parlerait à Sa Majesté et que je me trouve au salon en sortant du dîner. Au moment où l'Empereur prenait son café, je m'y rendis. En m'apercevant, il me dit: «Eh bien? que veux-tu?» L'Impératrice prit la parole et lui dit: «Ce pauvre Roustam a bien du chagrin; on veut l'empêcher de te suivre à Notre-Dame; lui qui a partagé tes dangers, il est bien juste qu'on lui donne cette récompense!»

L'Empereur me dit: «As-tu un beau costume?»

Je lui observai que j'en avais même deux. Il me dit: «Va t'habiller, que je te voie!» Je me rendis, l'instant d'après, à ses ordres, et brillant comme un soleil. Il trouva, ainsi que l'Impératrice, mon costume superbe et fit appeler M. de Caulaincourt, à qui il donna l'ordre de me donner un cheval et, sur l'objection qu'il lui fit qu'on ne pouvait me désigner une place, parce que, dans les anciens cortèges, il n'y avait point de Mameloucks, l'Empereur lui répondit: «Il sera partout.» Et j'eus le bonheur, le lendemain, d'accompagner l'Empereur, plus satisfait encore en raison des obstacles qu'on avait élevés.

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C'est un garçon de garde-robe qui, pendant trois jours, portait, pour les briser, les souliers et les bottes de l'Empereur. Il s'appelle Joseph.

L'Empereur était à Paris (1811). Le cordonnier s'appelait Jacques. L'Empereur était à sa toilette. Son valet de chambre, son médecin étaient là: «Voyez, Monsieur, prenez ma mesure.--Oui, Monsieur, vous serez content.--Combien me faites-vous payer ces souliers?--Douze francs, Monsieur, cela n'est pas cher!--Comment, pas cher? Très-chers, des petits souliers!--Aux autres pratiques treize francs, mais pour conserver votre pratique, douze francs.»

Le cordonnier sort, et l'Empereur dit: «Comment s'appelle ce gaillard-là? C'est un vrai Français.» Les souliers n'allant pas mieux, on eut recours à un garçon de garde-robe qui les brisait.

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Smorgoni[107], ville polonaise en réputation pour apprivoiser les ours, dans la retraite de Russie.

Sa Majesté arriva dans cette ville, appuyé sur un grand bâton. Il faisait un froid épouvantable: les chemins étaient tellement couverts de neige et de glace, qu'on ne pouvait pas se servir de voitures.