Souvenirs de Roustam, mamelouck de Napoléon Ier Introduction et notes de Paul Cottin

Part 8

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On avait fait, à la tête du pont de Saint-Cloud, un arc de triomphe, pour l'arrivée de l'Empereur. Mais, arrivé tout seul, il allait si vite qu'on n'a pas eu le temps d'ôter la barrière. L'Empereur a passé à côté. Enfin, nous sommes arrivés au palais de Saint-Cloud.

Tout le monde dormait encore; l'Empereur se précipita de sa voiture, et monta les escaliers quatre à quatre, et entra chez l'Impératrice. Et moi, je n'ai pas eu d'autre bonheur que de monter, sur le-champ, chez moi, où j'ai trouvé ma femme dont j'ai reçu les caresses et la tendresse la plus sincère, et dont j'étais privé depuis onze mois.

Le lendemain, je voulais aller voir mon fils, en nourrice au Mesnil, près de Saint-Germain-en-Laye. Ma femme me dit: «Non, mon ami, tu es trop fatigué de ton voyage. Tu iras le voir demain», parce qu'elle voulait me faire une surprise.

Deux jours avant mon arrivée, ma femme a fait venir mon fils, avec sa nourrice, chez un de mes amis, nommé Le Peltier, qui demeurait à la Porte Jaune, près Saint-Cloud.

Le lendemain de mon arrivée, ma femme me dit: «Madame Peltier est malade, nous allons lui faire une visite.» Quand nous sommes arrivés chez elle, elle était bien portante comme nous, et nous avons été nous asseoir à l'ombre des marronniers, et on a fait passer la nourrice et mon fils à côté de moi.

Je regarde ce petit si gentil. Je dis à ma femme: «Ah mon Dieu! Voilà un bel enfant! Comme il est joli!» Je regarde bien sur sa figure, je dis à ma femme: «Je parie que c'est mon fils! Il a tout à fait ma figure et mes yeux.»

Voilà donc que tout le monde commence à rire, et je prends l'enfant, je le serre contre mon coeur. C'est dans ce moment-là que j'ai vu que ma femme avait préparé une surprise agréable.

IV

Corvisart et l'Empereur; la canne de Jean-Jacques Rousseau.--Bourrienne jugé par Napoléon.--Sa tendresse pour le roi de Rome.--Sa sévérité pour le général Guyot.--Napoléon intime.--Je fais pensionner le piqueur Lavigne.--Le docteur Lanefranque.--Corvisart à Schoenbrunn.--Les pistolets de l'Empereur.--Son voyage à Venise; passage du Mont-Cenis.--Il décachette les lettres de ma femme: avantage que son indiscrétion me procure.--Les cygnes de la Malmaison.--Je manque me noyer dans l'étang de Saint-Cucufa.--Le jeu de l'Empereur.--Napoléon à Fontainebleau.--Bruits de suicide.--Les diamants de la couronne.--Pourquoi je n'ai pas été à l'île d'Elbe.--Je pars pour Dreux.--Anecdotes: Naissance du Roi de Rome.--L'empereur et mon fils.--Mon service de nuit chez l'Empereur.--Bienveillance de Joséphine à mon égard.--Je lui dois de figurer dans le cortège du Couronnement.--L'Empereur et son bottier.--Campagne de Russie: Smorgoni.--Compranoï.--Vilna.--Kovno.--Varsovie.--Posen.--Mon visage gelé.--Dresde.--Erfurt.--Mayence.--Le factionnaire des Tuileries.--Une consultation du docteur Corvisart.

Monsieur Corvisart[93] assistait, tous les deux ou trois jours, à la toilette de Sa Majesté. Un jour, on annonce M. Corvisart; il dit qu'il entre: «Vous voilà, grand charlatan! Avez-vous tué beaucoup de monde, aujourd'hui?--Pas beaucoup, Sire.»

Sa Majesté: «Corvisart, je ne vivrai pas longtemps; je me sens plus faible qu'il y a cinq ou six ans!» Il disait ça en riant. Corvisart dit: «Sire, est-ce que je ne suis pas là pour vous en empêcher?» Sa Majesté lui tire les oreilles en riant: «Vous croyez ça, Corvisart? Je vous enterrerai?» Corvisart dit: «Je crois bien, Sire, moi et bien d'autres!» Sa Majesté dit, en souriant: «Taisez-vous, charlatan! Qu'est-ce que vous tenez à la main?--C'est ma canne, Sire.» Sa Majesté: «C'est bien vilain! Elle n'est pas jolie; comment un homme comme vous peut-il porter un vilain bâton comme ça?» Corvisart dit: «Sire, cette canne-là, elle me coûte fort cher, et je l'ai eue très-bon marché.» Sa Majesté: «Voyons, Corvisart, combien vous a-t-elle coûté?--Quinze cents francs, Sire! Ce n'est pas cher.» Sa Majesté dit: «Ah mon Dieu! Quinze cents francs! Montrez-le moi, ce vilain bâton-là!»

Sa Majesté visite la canne en petit détail; il aperçoit le portrait, en médaille dorée, de Jean-Jacques Rousseau, sur la pomme de la canne: «Dites-moi, Corvisart, c'est la canne de Jean-Jacques? Où l'avez-vous trouvée? Sans doute c'est un de vos clients qui vous a fait ce présent-là? Ma foi, c'est un joli souvenir que vous avez!» Corvisart dit: «Pardonnez-moi, Sire, elle m'a coûté quinze cents francs!» Sa Majesté: «Au fait, Corvisart, ce n'est pas payé son prix, car c'était un grand homme, c'est-à-dire un grand charlatan comme Corvisart!» Corvisart riait en écoutant. Sa Majesté dit: «Au fait, Corvisart, c'était un grand homme en son genre. Il a fait de belles choses.» Après ça, il tire les oreilles de M. Corvisart, en lui disant: «Corvisart, vous voulez singer Jean-Jacques!»

Après ça, Sa Majesté dit: «Corvisart, y a-t-il beaucoup de malades dans Paris?» Il répond: «Mais, Sire, pas de trop.» Sa Majesté dit: «Voyons, Corvisart, combien d'argent vous avez gagné, hier, dans la matinée?--Mais, Sire, je n'ai pas compté!--Vous avez gagné, au moins, deux cents francs?--Pas autant, Sire.--Mais, Corvisart, vous ne recevez pas à moins de vingt francs par visite!» Il dit: «Pardonnez-moi, Sire, je n'ai pas un prix fixe; je recevais jusqu'à trois francs.» Sa Majesté dit: «À la bonne heure! Vous êtes humain!»

Dans ce moment-là, Sa Majesté s'habillait pour aller chasser au tiré, dans la forêt de Saint-Germain, Sa Majesté dit: «Corvisart, aurai-je beau temps pour ma chasse?» Corvisart dit: Oui, Sire, il fait un temps superbe.--Êtes-vous chasseur, Corvisart?--Oui, Sire, je chasse quelquefois.» Sa Majesté: «Et puis vous laissez mourir vos malades!» Sa Majesté: «Où chassez-vous, Corvisart?--Sire, je chasse à Chatou, chez le duc de Montebello.» Sa Majesté: «Corvisart, je veux que vous veniez chasser avec moi; je veux savoir si vous tirez bien.» Corvisart: «Sire, c'est un grand honneur pour moi. Je n'ai pas mes fusils.» Sa Majesté: «On vous donnera mes fusils... Entends-tu Roustam?» Corvisart: «Sire, je ne pourrai pas me servir des fusils de Votre Majesté.--Pourquoi ça, charlatan?--Parce que je suis gaucher.» Sa Majesté: «Ça ne fait rien, je veux que vous veniez, ce serait trop tard pour faire venir vos fusils.» Corvisart monte dans la voiture du Grand Écuyer et partit pour Saint-Germain. C'est la seule fois que M. Corvisart a chassé avec Sa Majesté.

* * * * *

M. Corvisart assistait souvent à la toilette de l'Empereur. Un jour, dans leur conversation, on parlait de M. Bourrienne. L'Empereur disait: «Je parie, Corvisart, que je ferais renfermer Bourrienne, seul, dans le jardin des Tuileries, il trouverait de l'argent[94]; c'est un homme très-fin!»

* * * * *

Les appartements des Tuileries, qui étaient occupés par l'Empereur, sa chambre à coucher donnait sur le jardin. Un jour, l'Empereur faisait sa toilette. On annonce le petit Napoléon. Il dit qu'il entre. Il le prend dans ses bras; il l'embrasse beaucoup. Il était entre les deux fenêtres. Il lui montre le jardin, et l'Empereur lui dit: «À qui ce jardin-là?» Il lui répond: «À mon oncle!» Après ça, il lui tire les oreilles en lui disant: «Après moi, ça sera pour toi. J'espère que tu auras un bon héritage!»

* * * * *

Dans la campagne de Dresde, un jour l'Empereur causait avec M. Maret, pour les affaires du roi de Bavière; il dit à M. le duc de Bassano: «Quand nous serons à Munich, je ne laisserai pas deux pierres l'une sur l'autre!»

* * * * *

Le général Giot[95], qui commande une division de cavalerie de la Garde, avec une batterie d'artillerie légère, un jour avant bataille de Montereau, fut surpris par les ennemis et a perdu plusieurs canons. Quelques heures après, l'Empereur a su que la division du général Giot vient de perdre ses canons. Alors l'Empereur fait venir le général Giot auprès de lui, qui était près de la grande route qui conduisait à Montereau. L'Empereur était au milieu de son État-Major, quand il aperçut le général. Il était furieux contre lui, en lui disant: «Monsieur le général, je vous avais confié mon canon, qu'en avez-vous fait? Faites violer votre femme, je m'en fous, et non pas faire prendre mes canons!» En jetant son chapeau par terre, au milieu de tout le monde. Le général voulait lui dire que ce n'était pas sa faute, mais l'Empereur lui dit d'un ton très-dur: «Taisez-vous, monsieur, vous êtes un lâche!»

* * * * *

L'Empereur avait les mains, les pieds très-petits et très-bien faits: je suis sûr que les plus jolies femmes de Paris n'en ont pas comme ceux de l'Empereur. Tout son corps était fait à peindre. Il prenait un bain presque tous les jours. Il changeait souvent deux chemises par jour, il portait, tous les jours, un habit de chasseur de la Garde, quelquefois un habit de grenadier, mais pour les cérémonies, ou quand il passait ses troupes en revue.

Toilette qu'il mettait tous les jours, soit à Paris ou en voyage: une paire de chaussettes, bottes de soie, caleçon de toile, gilet de flanelle, chemise de toile de Hollande, culotte de casimir blanche, gilet pareil, une cravate de mousseline claire, un col de soie noire. Son habit de chasseur, ou grenadier, comme je l'ai dit. En voyage, il mettait rarement des souliers. Il se mettait toujours en bottes. Quand il habitait ses palais, il était très-souvent en souliers et boucles d'or: il ne mettait ses bottes que pour la chasse.

* * * * *

Lavigne était le plus ancien piqueur de l'Empereur, père de famille de neuf enfants. On l'avait mis à la pension de six cents; ce n'était pas assez seulement pour avoir du pain pour dix personnes. Comme je connaissais Lavigne (même j'ai tenu un de ses enfants aux fonts de baptême), je lui demandai une pétition pour Sa Majesté, pour faire donner quelques secours par Sa Majesté. Je faisais ça d'après mon coeur, je ne pensais pas que ça aurait causé quelque désagrément à monsieur Caulaincourt, Grand écuyer. J'ai eu la pétition dans notre voyage de Compiègne.

Un matin, à la toilette de Sa Majesté, j'ai remis la pétition à l'Empereur, et je supplie Sa Majesté qu'il fasse quelque chose pour ce pauvre Lavigne. L'Empereur a lu la pétition; il me dit: «Roustam, va chercher Caulaincourt», qui était dans le salon avec les grands officiers qui attendaient le lever de Sa Majesté. Alors, j'annonce M. Caulaincourt à l'Empereur. Il me dit qu'il entre. Dans ce moment-là Sa Majesté était en mauvaise humeur. Il dit: «Caulaincourt, comment gérez-vous mon écurie? Comment! Un homme qui m'a servi dans la campagne d'Italie et d'Égypte, le plus ancien de ma Maison, vous avez eu la grâce de lui faire six cents francs de pension, et vous allez donner, sans doute, sa place à un de vos domestiques!»

M. Caulaincourt voulait faire quelque observation pour cela, mais l'Empereur lui tourne le dos et il me dit: «Un monsieur bien agité! Roustam, sais-tu écrire?» Je lui réponds: «Un peu, Sire.--Eh bien! écris à Lavigne, aujourd'hui; dis-lui que je lui fais douze cents livres de pension sur ma cassette, et je lui donne la place de concierge des écuries de Versailles, aux gages de 2.400 francs.»

Depuis cette époque, j'ai reçu une seule visite de Lavigne.

* * * * *

J'ai beaucoup connu, autrefois, M. Bizouard[96], chef de division à la Banque de France. Un jour, j'étais à dîner chez lui avec toute ma famille. Il se trouvait au dîner, avec nous, un nommé Morizot, ancien chirurgien, garde-suisse. Il était sans pension et sans fortune. Il était très-sourd et âgé de 78 ans.

M. Bizouard disait: «Père Morizot, l'Empereur fera quelque chose pour M. Roustam.» Sans charge, ce pauvre homme était si content qu'il pleurait de joie. Alors, j'ai fait faire une pétition par M. Bizouard, sans rien dire à M. Morizot de ce que nous voulions faire pour lui et soulager sa vieillesse. J'ai gardé, plusieurs jours, la demande dans ma poche, sans pouvoir la remettre à l'Empereur, parce que je voulais attendre un jour de bonne humeur, car, quelquefois, personne n'aurait osé lui parler.

Un matin, l'Empereur sortant de son bain, on annonce M. Corvisart. Il dit qu'il entre. En le voyant, il dit, en riant: «Vous voilà, charlatan! Qu'est-ce qu'on dit, dans Paris?» Il chantait, en faisant sa toilette.

Je profite de ce moment favorable pour lui demander trois cents livres de pension pour mon protégé. L'Empereur me dit: «Comment, trois cents francs! Mais une fois donnés, sans doute?--Non, Sire, par an; d'ailleurs, ce n'est pas un grand sacrifice: cet homme a soixante-dix-huit ans!» M. Corvisart, qui était présent, se joignit à moi, et l'Empereur lui demanda: «Est-ce que vous le connaissez?» Il n'attendit pas sa réponse et lui dit en riant: «Ah! d'ailleurs, tous les charlatans se connaissent!» Il employait, quelquefois, cette expression avec lui, pour le taquiner.

* * * * *

Sa Majesté était au quartier général de Schoenbrunn. Monsieur Lanefranque[97], grand médecin de Vienne, venait voir sa Majesté. Il restait, quelquefois, une heure entière auprès de Sa Majesté, quand il était dans son bain et à sa toilette. Sa Majesté l'appréciait beaucoup pour sa réputation et son mérite.

Sa Majesté fit venir M. Corvisart à Schoenbrunn. Cependant, Sa Majesté n'était pas malade. L'hiver comme l'été, Sa Majesté toussait toujours un peu. M. Corvisart, à son arrivée à Schoenbrunn, assistait à la toilette et au coucher de l'Empereur. Il resta trois jours, après lesquels il demanda à l'Empereur de retourner en France: «Comment! vous voulez partir déjà? Est-ce que vous vous ennuyez?--Non, Sire, mais je préférerais être à Paris qu'à Schoenbrunn.--Restez avec moi: je donnerai une grande bataille, et vous verrez ce que c'est qu'une bataille.--Non, non, Sire, je vous remercie, je ne suis pas curieux.--Ah! vous êtes un badaud! Vous voulez aller à Paris pour tuer vos pauvres malades en détail!»

Et M. Corvisart partit le lendemain.

* * * * *

L'Empereur[98] avait confié à ma surveillance toutes les armes de guerre, et j'avais un homme sous mes ordres pour les nettoyer et les mettre en état. Il était de tous les voyages, pour ce singulier service.

On mettait toujours, dans les fontes de la selle de l'Empereur, une paire de pistolets, dans le cas où Sa Majesté voulait tirer, en route, sur des oiseaux, et il était souvent arrivé que les pistolets se dérangeassent par la secousse du cheval, ce qui m'avait causé plus d'une fois du désagrément avec l'Empereur, parce qu'il me rendait responsable de cet inconvénient.

M. Le Page, arquebusier de Sa Majesté, imagina un petit verrou, sur lequel on devait appuyer, avant de s'en servir. Je m'empressai d'en donner connaissance à l'Empereur et de lui expliquer ce mécanisme ingénieux. Il convint, avec moi, que ce moyen paraissait excellent.

Nous étions, à cette époque, à Berlin. Sa Majesté, un matin, monta à cheval après son déjeuner, avec son État-Major, pour aller promener. Nous arrivâmes dans une grande plaine. L'Empereur s'aperçut qu'elle était couverte de corbeaux. Aussitôt il s'élance au grand galop, prend un pistolet et tire sur eux. Mais, ayant négligé d'appuyer sur le bouton, le coup ne partit pas. La colère s'empara de lui: il le jette à terre et vint sur moi, sa cravache levée.

J'étais au milieu de son État-Major, lorsque, le voyant approcher, je quitte ma place. Je galope pour qu'il ne puisse pas m'atteindre. Comme il ne quittait pas prise, je m'arrête devant lui. Il m'accable de reproches et me dit que je n'avais pas soin de ses pistolets. Je veux m'expliquer, mais il me tourne le dos et va rejoindre son État-Major et leur dit: «Ce coquin de Roustam est cause que je n'ai pas tué un corbeau», tandis que, de mon côté, j'allais ramasser le pistolet que je tirai en l'air pour faire voir que je n'étais pas dans mon tort.

Le Grand Écuyer vient à moi, le visite et voit qu'il était en bon état.

Le général Rapp me rejoint et m'apporte des paroles de consolation. J'étais oppressé. Il me dit: «Ne te chagrine pas, mon cher Roustam, tu sais que l'Empereur est vif, mais il sait t'apprécier.»

Le lendemain, Sa Majesté me dit: «Eh bien, gros coquin! Feras-tu attention à mes pistolets?--Comme à l'ordinaire, Sire, je n'ai rien négligé de ce qui concerne mon service.»

Il m'imposa silence, et, pourtant, à l'avenir, il fit usage du petit verrou, par le moyen duquel un pistolet ne ratait jamais.

Le Grand Écuyer, qui paraissait convaincu que je n'étais pas dans mon tort, voulut cependant donner des suites à cette affaire, et me dit qu'il ferait payer une amende à celui qui était chargé du soin des armes. J'ai encore peine à concevoir quel était le motif qui le faisait agir. Était-ce une manière de le tenir en haleine? Il n'y avait pas de nécessité, puisqu'il remplissait parfaitement son devoir. Aussi lui ai-je dit: «Monsieur le Duc, si vous tenez à ce qu'il paye une amende, c'est moi qui la payerai!»

Il réprimanda ce malheureux homme, qui vint me trouver pour éclaircir cette affaire, à laquelle il ne comprenait rien.

Je le rassurai en lui disant qu'il soit tranquille, que, s'il y avait des torts, ils seraient de mon côté, puisque je visitais les armes avant que de les donner à l'Empereur. Je retournai chez le duc de Vicence pour lui dire que cette action serait de la plus grande injustice, et l'affaire en resta là.

L'Empereur fit le voyage de Venise. Il emmena peu de monde, la Maison du Vice-Roi, qui était à Milan, étant, pour ainsi dire, la sienne.

Il avait le maréchal Duroc dans sa voiture, qui était attelée de huit chevaux; nous arrivâmes au pied du Mont-Cenis. Il faisait un temps affreux. L'Empereur voulut monter dans sa voiture, mais, un quart d'heure avant que d'arriver sur le plateau, il vint un ouragan et un vent épouvantables, des tourbillons de neige qui aveuglaient les chevaux. Ils refusèrent de marcher, et il fallut faire halte. Impatient d'être ainsi dans l'inaction, l'Empereur descendit de voiture avec le Maréchal, et les voitures de suite restèrent en arrière.

Nous cheminâmes, tous trois, avec l'intention d'atteindre une petite baraque qui était sur la route, à peu de distance, mais la tourmente s'accrut et l'Empereur fut suffoqué; il perdait la respiration. Le Maréchal, quoique assez fort, eut de la peine à lutter contre le vent. Je pris l'Empereur dans mes bras, je le portai, pour ainsi dire, non pas comme on porterait un enfant, car ses pieds touchaient la terre, mais je l'aidai de mes forces pour le faire avancer. Nous arrivâmes, non sans peine, à la petite baraque: elle était habitée par un paysan qui vendait de l'eau-de-vie aux passants. L'Empereur entra et s'assit près de la cheminée, où il y avait un modeste feu. Sa Majesté dit: «Eh bien, Duroc! Il faut convenir que ce pauvre Roustam est bien fort et bien courageux.» Il se retourna vers moi et me dit: «Qu'allons-nous faire, mon gros garçon?--Nous passerons, Sire, répliquai-je; le couvent n'est pas bien loin.» Et je m'occupai, de suite, de chercher, dans la maison, ce qui pouvait convenir pour faire une chaise à porteurs de circonstance. Je trouvai, dans un coin, une échelle courbée, dont je m'emparai; je pris des fagots; j'en fis des cerceaux que je liai fortement ensemble et à l'échelle, avec de grosses cordes. Je mis son manteau par dessus.

J'établissais mon petit équipage sous ses yeux, cela le faisait rire comme un bienheureux. Il me dit: «Mon gros garçon, nous allons partir.» Je lui fis observer que le régent était resté dans la voiture, et je lui proposai d'aller le chercher: «Tu as raison, me dit-il.» Je partis. Durant ce petit trajet, je vis avec plaisir que le temps commençait à se calmer. J'arrivai à la voiture, je pris le régent et l'apportai à l'Empereur dans sa caisse, laquelle je mis sur l'échelle, et il s'assit dessus.

Je pris deux paysans qui se trouvaient dans la baraque, et je les plaçai, chacun, à un bout de l'échelle, et moi au milieu, qui soutenais le manteau pour qu'il n'entraînât les cerceaux.

Nous arrivâmes, enfin, chez les bons moines, qui reçurent l'Empereur avec toutes les marques du plus grand attachement et de la reconnaissance. Il leur faisait beaucoup de bien.

Nous couchâmes au couvent, et les voitures arrivèrent le lendemain, à dix heures du matin. Je fis la toilette de l'Empereur et, après son déjeuner, il me demanda si je connaissais les deux paysans qui l'avaient porté. Comme ils étaient restés aussi au couvent, je lui dis: «Sire, ils sont en bas.» Et je les fis monter.

L'Empereur était dans sa chambre, avec le Grand Maréchal. Sa Majesté leur demanda leurs noms: «Vous êtes de braves gens, leur dit-il; Duroc, donnez-leur, à chacun, six cents et trois cents francs de rentes.»

Nous partîmes donc pour Milan. L'Empereur raconta à toute la Cour la manière dont je lui avais fait passer le Mont-Cenis, et voulut bien louer mon attachement à sa personne. Enfin, il paraissait me savoir un gré infini d'une chose qui n'était que naturelle, et que tout le monde, à ma place, et doué de ma force, aurait faite. Il n'est pas de compliments que je n'aie reçus des grands personnages qui l'entouraient.

M. F***, alors son contrôleur, me dit: «L'Empereur paraît tellement satisfait, que je ne doute pas que vous n'ayez la croix.--Si on me la donne, je la recevrai avec plaisir, lui dis-je, mais jamais je ne la demanderai.»

D'ailleurs, je me trouvais récompensé au delà de la peine que j'avais eue, par le plaisir que j'éprouvais, et je n'aurais pas voulu donner mon voyage, pour bien de l'argent.

Nous partîmes pour Venise, où nous restâmes quelques jours. Nous revînmes à Milan.

En chemin faisant, une estafette rejoignait l'Empereur et approcha de sa voiture pour lui remettre les dépêches de Paris. Un moment après, il baisse la glace de sa voiture, et me remit une lettre de ma femme. Elle était décachetée: «Tiens, Roustam, voilà une lettre de ta femme!» Je souris de même, en la prenant. Il me dit: «Elle demande des chaînes de Venise.»

Lorsque nous arrivâmes à Milan, en descendant de voiture, l'Empereur me dit: «Si tu ne portes pas de chaînes de Venise, tu seras mal reçu!--Sire, lui ai-je répondu, j'en achèterai ici.» Le Vice-Roi me dit: «Roustam, c'est moi qui veux te les donner.» Effectivement, le lendemain, Son Altesse me fit demander et me remit un paquet de chaînes de Venise pour ma femme.

Je recevais toutes les lettres de ma femme par l'estafette. M. de Lavalette[99] avait eu la bonté de m'accorder cette faveur, et l'Empereur n'a jamais paru le désapprouver.

* * * * *

Cette idée de décacheter, parfois, mes lettres, du moins quand les dépêches lui parvenaient en route, m'a bien servi dans une certaine circonstance.

Un colonel de ma connaissance, qui avait été disgracié à tort, m'avait prié de remettre plusieurs pétitions à l'Empereur, étant à Paris. Sa Majesté m'avait toujours promis, mais légèrement: je présume qu'Elle attendait les renseignements du ministre de la Guerre, lorsqu'en Espagne il m'écrivit, dans la lettre de ma femme, et me parla de son affaire. Il me dit que l'issue lui en paraissait longue, qu'il me priait d'en parler à l'Empereur et de prendre un moment de bonne humeur, afin de ne pas la faire rejeter, enfin de ces instants où l'Empereur chantait.

Sa Majesté reçut son estafette dans la nuit, étant au château, près Madrid. Il me dit: «Roustam, fais descendre Méneval[100].» Lorsqu'il fut arrivé, je me retirai dans le salon où je couchais et, en sortant de la chambre de l'Empereur, M. de Méneval me remit une lettre de ma femme, toute décachetée. Il me dit, le lendemain, à sa toilette: «Roustam, quel est le colonel dont il est question?» Je lui rappelai, alors, que c'était le même dont je lui avais parlé, plusieurs fois, à Paris, et je le suppliai, de nouveau, de lui faire rendre justice, que j'en répondais et que ce serait un brave de plus. Il voulut bien me promettre de s'en occuper, en arrivant à Paris.