Souvenirs de Roustam, mamelouck de Napoléon Ier Introduction et notes de Paul Cottin
Part 6
Ma blessure n'était pas encore guérie quand j'ai appris que le Consul va à l'armée[71]. Je voulais voir le Consul, mais le docteur ne voulait que je marche. Un jour, sur les six heures du soir, j'ai été voir le Consul après son dîner. Il me dit: «Te voilà! Comment t'es-tu laissé tomber du cheval?» Je lui dis: «Ce n'est pas ma faute, il me paraît que les chevaux de l'Arabie sont meilleurs que ceux de la France.» Et il me dit: «Tu sors trop bonne heure; tu fatigueras ta jambe.» Je lui dis que non, que je suis presque guéri. Je lui dis: «Mon général, j'ai appris que vous allez à l'armée; j'espère que j'irai aussi.» Il me dit: «Non, mon cher, ça ne se peut pas. Pour venir avec moi, il faut avoir des bonnes jambes, et monter à cheval.» J'ai dit: «Mais je marche bien aussi, je monterais aussi à cheval.» Il me dit: «Eh bien, marche au-devant de moi, pour voir si tu boites!» Je faisais mon possible pour marcher droit, mais c'était impossible, car je souffrais horriblement, et il me dit: «Ne craignez rien, je serai de retour bientôt. Tu resteras avec ma femme. Elle te laissera manquer de rien.»
Je n'étais pas content de rester à Paris, je désirais bien faire le voyage. Madame, qui était à côté du général, dans le salon, me disait: «Comment, Roustam! Pourquoi tu n'es pas content de rester avec moi? Je t'aurais bien soigné!» Enfin j'ai fait mes adieux au Consul et je suis allé dans ma chambre en versant des larmes de devoir rester à Paris, malade, sans parents, sans amis, ni même de connaissances.
Mademoiselle Hortense, la fille de Madame Bonaparte, me faisait venir chez elle bien souvent, pour faire mon portrait[72]; mes jambes me faisaient toujours du mal. Bien souvent j'avais envie de dormir. Elle me disait: «Roustam, ne dormez pas, je vais te chanter des jolis couplets!» Un autre jour, elle me donne une tabatière dessinée par elle.
Dans ma maladie j'avais Mme Couder[73] et son mari, pour me soigner. Sa fille venait tous les soirs, pour voir sa mère, et elle me soignait aussi quelquefois. Après ma maladie, je voulais me marier avec elle. Elle n'était pas jeune ni riche, mais je voulais faire son bonheur. J'attendais le retour du Consul, pour lui demander la permission, mais plusieurs personnes de la maison me disaient: «Le Consul vous donnera jamais son avis pour un mauvais choix comme ça.»
Après la bataille de Marengo, le consul arrive à Paris, le ... (_sic_). Il fit demander, sur-le-champ, de mes nouvelles, si j'étais tout à fait rétabli.
Le premier service que j'ai fait, depuis le retour du Consul, c'était le jour d'une grande parade, que j'ai monté à cheval avec le Consul. Le maréchal du Palais, Duroc, voulait pas que je monte à cheval le jour de parade. Ça me faisait de la peine. Je demande alors, au Consul, la permission de ne jamais quitter, car M. Duroc veut m'en empêcher. Il me dit: «Monte toujours, il faut pas écouter Duroc, ni personne.» Après, j'ai monté toutes les fois qu'il y avait des parades. J'avais une selle turque, toute brodée en or, et un cheval arabe pour les jours de parade, et, pour le service ordinaire, j'avais des chevaux français, et la selle à la hussarde galonnée en or, et je m'habillais comme je voulais. J'avais des habits des Mameloucks, en velours et en casimir brodés en or, bien riches pour les cérémonies, et des habits de drap bleu et brodés, moins riches[74].
Un jour, au déjeuner du Consul, j'ai demandé la permission de me marier. Il m'a dit: «Mais tu es encore trop jeune pour ça. La demoiselle est-elle jeune et riche?» Je lui dis: «Non, mais elle sera une bonne femme. Je l'aime bien.» Il me paraît qu'on avait prévenu le Consul pour ça. Il me dit: «Non, non, je ne veux pas, tu es encore jeune et elle n'est pas riche. Elle a vingt-quatre ans; tu n'as que quinze ans, tu vois bien que ça ne peut pas s'arranger!» Enfin, il me refuse. J'ai bien vu que ce refus était pour mon bien et j'ai été obligé de dire au père et à la mère: «Le Consul ne veut pas que je me marie; c'est impossible de le forcer.» Après qu'on a dit ça à sa fille, elle était désolée de cette mauvaise nouvelle. Je l'ai consolée le mieux que j'ai pu. Elle a été mariée, une année après, avec un homme d'Amérique. J'ai fait donner une place à son mari, dans la même année.
Nous avons resté à la Malmaison trois mois pour prendre l'air de la campagne. Le premier Consul a voulu que je reste à Versailles chez M. Boutet[75] jusqu'à ce que j'apprenne à bien connaître les armes de chasse. Comme la Malmaison n'est pas bien éloignée de Versailles, je dis au premier Consul: «Si je reste toujours à Versailles, qui est-ce qui couchera à la porte de votre chambre pour vous garder dans la nuit? Je voudrais y aller le matin à six heures, et je travaillerais jusqu'à six heures après midi, et je viendrais ici pour faire mon service?» Il me dit: «Oui, tu as raison.»
J'ai fait tout ce trajet-là à cheval, et, pendant deux mois, M. Boutet m'a montré tous les objets qui étaient nécessaires pour la chasse. Quand j'ai appris tout, M. Boutet m'a donné une lettre pour le Grand Maréchal, par laquelle je pourrais charger les fusils du premier Consul, et ses pistolets. J'ai porté la lettre au Grand Maréchal. Il l'a montrée au premier Consul, qui a été satisfait. M. Lerebours[76] me montrait aussi, pendant longtemps, à connaître les lunettes et leur nettoyage, et j'étais chargé de visiter, tous les jours, les lunettes du premier Consul et de charger ses pistolets. Les jours de la chasse, je portais sa carabine et je chargeais les fusils toujours à cheval. Il me faisait toujours des compliments du service que je faisais auprès de lui.
Après quelque temps, le premier Consul a pris sa résidence au palais de Saint-Cloud, et il s'est fait nommer Empereur des Français, ce qui était un grand fait pour tout le monde.
III
Le manque d'appointements m'oblige à vendre un châle de cachemire.--Colère de l'Empereur à cette nouvelle: il me fait donner un traitement, puis le brevet de porte-arquebuse.--Berthier refuse de me rendre mon sabre; l'Empereur me donne un des siens.--Il m'invite à envoyer mon portrait à ma mère, et promet de la faire venir à Paris.--Mes campagnes.--L'Empereur consent à mon mariage.--Campagne d'Austerlitz.--Mariage du Vice-Roi d'Italie.--L'Empereur signe à mon contrat et paye les frais de ma noce.--Son couronnement à Milan.--Je réclame l'arriéré de ma solde de Mamelouck et obtiens mon congé de ce corps.--Un cadeau de l'Empereur.--Danger par lui couru à Iéna.--J'apprends à Pultusk que je suis père.--Eylau.--M. de Tournon.--L'Empereur et le maréchal Ney.--Friedland.--Entrevue de Tilsitt.--La reine de Prusse et sa coiffure «à la Roustam».--Ma présentation au tsar Alexandre.--Fêtes de Tilsitt.--Dresde.--Mon retour à Paris dans la voiture de l'Empereur.--Surprise agréable que ma femme me ménageait.
Depuis trois années que j'étais chez l'Empereur, je n'avais pas été payé. Je n'avais aucun traitement. Je ne demandais rien et on ne me donnait rien non plus. L'Empereur ne savait rien de tout cela. Je n'avais pas même un peu d'argent pour acheter du tabac. J'avais un châle de cachemire. J'ai préféré le vendre que de demander de l'argent à l'Empereur. Cependant, toutes mes connaissances me disaient: «On croit, dans le monde, que l'Empereur vous donne beaucoup d'argent. Il faut en demander!» Mais j'ai beaucoup connu M. Venard[77], qui était mon protecteur et mon ami, qui me prit en amitié depuis mon arrivée d'Égypte. Il n'a jamais voulu que je demande de l'argent à l'Empereur, en me disant: «Laissez-le faire, l'Empereur vous laissera jamais manquer de rien; il faut rester comme vous êtes.» Enfin je suivis toujours ses bons conseils, et je m'en suis trouvé toujours bien.
Avec tout ça, je n'avais pas d'argent pour faire quelque petite dépense que j'avais besoin. J'ai donné mon châle à un homme qui venait quelquefois me voir, pour vendre quinze louis, mais le cochon m'a apporté dix louis, en me disant qu'il me remettra cinq autres dans trois jours. Les trois jours passent, un mois passe, pas de réponse! Je me suis présenté un jour chez lui. Il était déménagé, mais le portier me donna son adresse, qui était à côté du passage Feydeau. Je lui fais écrire plusieurs lettres. Je n'ai jamais eu aucune réponse. Un beau jour, j'ai été moi-même chez lui, que j'ai trouvé. Il me fait très-mauvaise mine, en me disant: «Je n'ai pas d'argent à vous payer: j'ai vendu votre châle quinze louis; dix pour vous, cinq pour moi!» Je le menace de le faire mettre en prison. Il me dit: «Je ne vous crains pas!» Je lui dis: «C'est bon, adieu, nous nous reverrons!»
Une personne m'a dit qu'il dînait tous les jours à la table d'hôte, à côté de la porte Saint-Martin, et j'avais bien l'adresse. Je me suis présenté, un jour, à deux heures après-midi, pour savoir s'il y était. La bourgeoise, dans son comptoir, me dit: «Vous demandez M. Antoine?[78] Il est à table.» Je lui dis: «C'est bien, je vous remercie.» Et je me suis retourné au palais des Tuileries. J'ai fait demander l'officier de grenadiers qui était de service, et que je connaissais depuis Grand Caire. Je lui demande deux grenadiers, et les mène à la maison où était à dîner M. Antoine. J'ai dit à la servante: «Dites à M. Antoine qu'il descende. Il y a une personne qui désire lui parler.» Le voilà qui descend. Je le mis entre les mains des grenadiers, pour le faire mettre en prison, mais il a bien vu que j'avais agi sévèrement; il me demande de le faire conduire chez lui, il me paiera tout de suite. Et je suis allé. Il m'a payé, comme nous étions convenus, et je donne douze francs aux grenadiers, pour boire la bouteille.
Un mois après, l'Empereur est venu à Paris[79] pour passer une grande parade et rester quelques jours à Paris. Comme je couchais toujours à sa porte, il me demanda un jour, à souper à minuit. J'avais son souper toujours à côté de moi; je le servais dans son lit où il était couché avec l'Impératrice. L'Empereur me dit: «Roustam, es-tu riche? As-tu de l'argent?» Je lui dis: «Oui, Sire, tant que j'aurai le bonheur d'être toujours auprès de Votre Majesté, ça sera une grande fortune pour moi.» Il me dit: «Enfin, si je te demande de l'argent, pourras-tu m'en prêter?» Je lui dis: «Sire, j'ai dans ma poche douze louis. Je vous donnerai tout.--Comment, pas plus que ça!--Non, Sire.» Et il me dit: «Combien as-tu d'appointements?--Rien, Sire. Je me plains pas; je me trouve heureux.--Enfin, combien gagnes-tu avec moi?» Je ne voulais pas encore lui dire la vérité. Il commença à être très-mécontent contre monsieur Fischer, qui était à la tête de sa Maison. Il me dit encore: «Dis-moi donc combien tu gagnes avec moi?» Je lui dis: «Rien. J'ai rien demandé, et ils m'ont rien donné.--Comment! Depuis deux années tu n'as pas d'argent?» Je lui dis: «Je vous demande pardon, Sire. En revenant d'Égypte, j'avais un châle de cachemire; je l'ai vendu pour avoir un peu d'argent, pour avoir du tabac et quelques petites dépenses que j'avais besoin de faire.»
Après ça, il se mit en colère tout-à-fait contre monsieur Fischer; il me dit: «Va chercher Fischer![80]» Comme je ne pouvais pas quitter la porte de l'Empereur, j'ai envoyé le chercher par un garçon de garde-robe. Quand Fischer m'aperçut, il me dit: «L'Empereur est-il de bonne humeur? Pourquoi me fait-il demander à l'heure qu'il est?» Je lui dis: «Je ne sais rien, mais ne craignez rien; il est de bien bonne humeur.» Et j'annonce monsieur Fischer à l'Empereur, qui le reçut assez mal. Il l'a beaucoup grondé, en lui disant: «Pourquoi Roustam n'est-il pas sur les états de ma Maison? Je suis entouré de Français qui me servent par intérêt. Voilà un homme qui m'est bien attaché. On ne lui donne pas d'appointements depuis deux années!» Et il lui dit: «Sire, je ne voulais rien faire sans ordres.» L'Empereur lui dit: «Vous êtes un imbécile; il fallait m'en prévenir; j'ai autre chose à penser qu'à ça. Allez sur-le-champ le faire mettre sur les états de mes valets de chambre!» Mais il n'a rien dit pour l'arriéré de deux années que j'avais rien reçu.
Après ça, on m'a payé 1.200 livres par an, comme tout le monde. Quelques années après, on m'a mis à 2.400 livres. On organisait la Maison de l'Empereur; on avait pris des Pages. Le contrôleur Fischer me dit: «Roustam, vous ne servirez plus l'Empereur.» Je lui dis: «Pourquoi ça? Je le sers depuis l'Égypte. Est-ce que l'Empereur est mécontent de moi?» Il me dit: «Non, on fait comme autrefois: vous donnerez les assiettes propres aux Pages qui les donneront à l'Empereur eux-mêmes, et vous recevrez les sales des mains des Pages.» Je lui répondis: «Non, je ne servirai pas de cette manière-là. Si l'Empereur me dit pourquoi je ne sers pas, alors je lui dirai ma façon de penser.» Je n'ai pas servi depuis cette époque-là, et l'Empereur ne m'en a jamais parlé.
Le prince de Neufchâtel avait présenté à l'Empereur un état pour organiser la chasse à tir, mais il manquait un porte-arquebuse. Le prince propose un homme pour porte-arquebuse, mais l'Empereur n'a pas voulu, en disant au Prince: «Cette place appartient à Roustam. Il a appris son métier chez Boutet, et il chasse toujours avec moi; même c'est un très honnête homme. Il faut avoir des égards.» Mais je ne savais rien de tout ça. J'ai su ça que quelques jours après.
Il y avait bien longtemps que le prince de Neuchâtel m'avait promis une permission de chasse pour Saint-Germain. Je l'attendais tous les jours pour faire une grande chasse au lapin: un jour, le chasseur du Prince m'apporta une très-grande lettre de la part du Prince. Je pensais que c'était ma permission de chasse. Point du tout, c'était mon brevet de porte-arquebuse[81], que le Prince m'envoyait, avec une lettre de lui très aimable. Cette place de porte-arquebuse montait à 2.400 livres par année. Après ça, je me suis présenté sur-le-champ chez l'Empereur, pour le remercier de toutes les bontés qu'il avait pour moi: «Je ferai mon possible pour mériter les bontés de votre Majesté.»
Il me dit: «Roustam, je t'ai donné un bon sabre en Égypte, je ne le vois pas. Pourquoi tu le portes pas?» Je lui dis: «Sire, quand nous sommes arrivés à Fréjus, le prince Berthier m'a demandé que je lui prête mon sabre et m'a dit qu'il me le rendrait à mon arrivée à Paris. Mais il ne me l'a pas encore rendu.» Il me dit: «Je ne veux plus de ça. Va le lui demander, de ma part, aujourd'hui.» Et je me suis rendu chez le Prince, et je lui ai demandé mon sabre de la part de l'Empereur.» Il me dit: «Je n'ai pas de sabre à toi. Je ne sais pas ce que tu me demandes.» Et je retourne à la maison. Je dis à l'Empereur ce que m'a dit le Prince. L'Empereur m'envoie une seconde fois. Il me dit: «Berthier veut garder ton sabre. Je ne veux pas ça. Dis-lui bien de ma part qu'il te rende ton sabre.» Et je retourne encore, le même jour. Le Prince me dit: «Comprends-tu le français?» Je lui dis: «Oui, monseigneur.» Il me dit: «Eh bien j'ai fait un troc avec l'Empereur; je lui ai donné un de mes sabres pour le tien.» Je lui dis: «Oui, je comprends très-bien, à présent.»
Et je conte tout ça à l'Empereur. Il me dit: «Berthier est un vilain. Ça ne fait rien. Je vais te donner un de mes sabres.» Il fait demander, à monsieur Hébert, son valet de chambre, tous ses sabres, et il m'en a choisi un assez bon, la lame et le fourreau tout en damas. Je l'ai bien remercié, et je l'ai porté tous les jours.
Quelques jours après, nous avons été passer quelques jours à la Malmaison. Un jour, à son coucher, il me dit: «Roustam, as-tu vu le maréchal Bessières?» Je lui dis: «Non, Sire, je ne l'ai pas vu aujourd'hui.» Et il me dit: «Je lui ai donné quelque chose pour toi.» Le lendemain, le maréchal Bessières m'a remis une inscription de 500 livres de rente en perpétuel, en me disant que c'était de la part de l'Empereur.
Quand nous sommes retournés à Saint-Cloud, l'Empereur était à se promener dans l'Orangerie. Il me dit: «Eh bien, Roustam, as-tu vu Bessières?» Je lui dis: «Oui, Sire, je vous remercie, il m'a donné un billet de 500 livres de rente.» Il me dit: «Tu ne sais pas les compter. C'est bien plus que ça.» Je dis: «Je vous demande pardon, Sire, je sais bien compter, il n'y a pas plus que 500 livres de rente.» Il me dit: «Ce n'est pas vrai. Va chercher ton billet, que je voie.» Le billet était dans ma chambre. J'ai été le chercher. Il a pris la lecture. Après ça, il me dit: «Tu as raison.» Et il me rend le billet, en me disant: «Je te fais 900 livres de rente: il me paraît que Bessières a gardé 400 livres pour lui. C'est bien mal de sa part!» Le même jour il a fait venir le maréchal Bessières, l'a beaucoup grondé pour ça. Le maréchal a cru que j'avais parlé pour ça à l'Empereur. Je ne le craignais pas, parce que je n'étais pas fautif. Il me dit un jour, le maréchal: «Je viens de parler à l'Empereur, et tu parleras à présent, si tu veux.» Je lui dis: «Monseigneur, je n'ai jamais parlé à l'Empereur que pour le remercier de toutes les bontés qu'il a eues pour moi; c'est lui-même qui m'a demandé mon billet. Je vous jure ma parole d'honneur, je n'ai pas ouvert la bouche contre vous.» Trois jours après, l'Empereur me fait donner, par son secrétaire[82], 400 livres de rente. Ça me fait donc les 900 livres de rente.
* * * * *
Avec tout ce bonheur-là, je n'avais jamais oublié ma pauvre mère et ma soeur. Je leur ai écrit quatorze lettres, par Constantinople et Saint-Pétersbourg, et je n'ai jamais reçu la réponse.
Nous étions, un jour, à la chasse; l'Empereur me dit: «Roustam, as-tu ton portrait?» Je lui dis: «Oui, Sire, je l'ai fait faire par monsieur Isabey, en miniature[83].» Et il me dit: «Le maréchal Brune va partir, aujourd'hui, pour ambassade, à Constantinople. Il faut envoyer ton portrait à ta mère.» Je n'étais pas content de ça, parce que l'Empereur m'avait promis, plusieurs fois, de faire venir ma mère.
Je dis à l'Empereur: «Sire, votre Majesté veut que j'envoie mon portrait à ma mère; est-ce que votre Majesté la fera pas venir?» Il me dit: «L'un n'empêche pas l'autre. Envoie toujours ton portrait et je la ferai venir après.»
Il y avait, à Paris, un marchand arménien qui voulait faire le voyage de Tartarie et de Crimée pour chercher ma mère et ma soeur que j'avais laissées dans ce pays-là, mais il me demandait un passeport signé par l'Empereur et trois mille francs et une voiture. Je me suis vu obligé de m'adresser à l'Empereur pour demander son consentement. Il me dit: «Cet Arménien demande tous ces objets-là pour vendre ses marchandises. Après ça, il viendra te dire qu'il n'a pas trouvé ta mère. Comme il connaît le pays, qu'il fasse le voyage, je ne lui donnerai rien d'avance. À son retour, il t'amènera ta mère. Si elle est morte, il t'apportera un certificat du gouverneur du pays. Après ça, je lui paierai tous les frais de son voyage et dix mille francs d'indemnité.»
Et je lui dis tout ça de la part de l'Empereur. Il n'a pas voulu entreprendre le voyage. Après ça, j'ai écrit encore plusieurs lettres, et je n'ai pu recevoir de leurs nouvelles.
J'ai fait toutes les campagnes avec l'Empereur: la première campagne d'Autriche, la campagne de Prusse et de Pologne, la seconde campagne d'Autriche, et celle d'Espagne, et la campagne de Moscou et de Dresde, et celle de l'intérieur de la France, et deux voyages d'Italie, et celle de Venise, et le voyage de la Hollande, où j'ai gagné la fièvre, et où l'Empereur m'a fait donner une voiture de la Maison pour retourner à Paris.
Sept ans après mon arrivée d'Égypte, je voulais définitivement me marier avec la fille de Douville, qui était fort jolie et appartient à honnête famille, et que je connaissais depuis fort longtemps. Elle avait seize ans, j'allais la voir tous les jours, mais je n'osais pas parler de mariage. Quelques jours avant le premier voyage d'Autriche, j'ai donné un déjeuner à Douville qui était premier valet de chambre de l'Impératrice Joséphine, et à monsieur Le Peltier, que je connaissais beaucoup par Douville, qui était son ami. J'avais donné le déjeuner à ces deux personnes pour demander à Douville sa fille en mariage. Après le déjeuner, j'ai dit à Douville: «Tu as une jolie fille et je suis garçon; si j'étais assez heureux de réussir, je demanderais en mariage.» Enfin, moi et Peltier, nous lui avons beaucoup parlé pour qu'il me refuse pas. Il m'a répondu: «Je tiens entièrement à la réputation de ma fille. Je ne peux pas dire oui, sans que l'Empereur vous donne son consentement.»
Comme nous partions pour l'Autriche, je lui ai demandé la permission pour écrire à sa fille, pour demander de ses nouvelles, et, à mon retour, je la ferai demander à l'Empereur. Enfin, nous nous sommes embrassés l'un et l'autre. Le même soir, Douville était de service. Je lui dis: «L'Empereur est dans sa chambre. J'ai grande envie de lui demander son agrément, avant mon départ[84].» Douville me dit: «Oui, je ne demande pas mieux, au moins nous serons tranquilles.» Et je me suis rendu chez l'Empereur.
Il me dit: «Eh bien, Roustam? Qu'est-ce que tu veux? Mes armes sont-elles en bon état?» Je lui dis: «Oui, Sire, mais j'ai une grâce à demander à Votre Majesté.» Il me dit: «Dis-moi ce que c'est.--Votre Majesté connaît le nommé Douville qui est attaché au service de l'Impératrice. Il a une fille fort jolie et jeune. Elle est fille unique. Je demande la permission de me marier.» Il me dit: «A-t-elle beaucoup _filone_[85] (c'est-à-dire beaucoup d'argent)?» Je lui dis: «Je ne crois pas, j'ai le bonheur d'appartenir à votre Majesté, il me manquera jamais rien!» Et il me dit: «Mais nous allons partir dans quelques jours. Tu n'auras pas le temps.» Je lui dis: «Si votre Majesté me dit oui, eh bien, ça sera à notre retour!» Et il me dit: «Oui, je t'accorde. À mon retour, je te marierai.» J'étais donc content comme un roi; j'étais tout de suite voir Douville. Je lui ai annoncé l'heureuse nouvelle pour notre bonheur, et il était bien content. Il m'a embrassé bien sincèrement.
Le lendemain, j'ai été faire une visite à sa femme et à sa fille, qui était déjà prévenue. Ils m'ont reçu à merveille et, quelques jours après, je suis parti pour l'armée. Nous avons traversé le royaume de Wurtemberg et Bavière et arrivé à Vienne. Après ça, nous sommes partis pour Austerlitz. C'est là où on a donné la dernière bataille décisive. Trois jours après, l'Empereur Napoléon a eu une entrevue avec l'Empereur d'Autriche. Après, nous sommes partis pour Schoenbrunn, à une lieue de Vienne, un grand palais de l'Empereur d'Autriche.
Un jour, je suis allé à Vienne de bien bonne heure, avec plusieurs de mes amis, pour déjeuner; j'ai resté dans la ville jusqu'à trois heures après midi; j'ai rencontré une personne de la Maison qui passait à cheval; je lui ai demandé s'il y avait quelque chose de nouveau. Il me dit: «Rien de nouveau depuis ce matin.» Je lui demande ce qu'il y a de nouveau: «Je vous prie de me le dire, car je ne sais rien, parce que je suis ici depuis ce matin.» Il me dit: «La paix est signée depuis ce matin; il est parti déjà un service pour Munich et l'Empereur part demain au matin.» Enfin j'étais le plus heureux des hommes, pour la tranquillité de tout le monde et pour mon bonheur, car je désirais bien arriver à Paris pour mon mariage, comme l'Empereur m'avait promis.
Nous sommes arrivés à Munich, et l'Impératrice est arrivée quelques jours après, pour rejoindre l'Empereur qui attendait pour le mariage du Vice-Roi, avec la fille du Roi de Bavière. Nous avons eu, tous les jours, grand fête, et la ville illuminée tous les soirs. L'Empereur a fait plusieurs chasses à tir et à courre où j'ai chargé ses fusils. Quelques jours après, nous sommes arrivés à Wurtzbourg où on avait préparé une grande fête pour l'Empereur et l'Impératrice.
L'empereur a chassé aussi une fois, avec le roi de Wurtemberg. À la chasse, l'Empereur a fait présent d'une carabine de grand prix au roi. Comme j'étais porte-arquebuse, j'ai porté la carabine chez le roi.