Souvenirs de Roustam, mamelouck de Napoléon Ier Introduction et notes de Paul Cottin

Part 4

Chapter 44,167 wordsPublic domain

Rien de joli comme le voyage d'Alexandrie au Grand Caire. On trouve, tout au long du Nil, les cannes à sucre plantées, les dattiers, les grenadiers.

Nous sommes arrivés, le même jour, à Rachide[40], à la moitié de chemin du Caire.

Le lendemain, on nous a envoyé des bons chevaux de selle arabes, pour nous amener au Grand Caire.

Nous étions douze jeunes gens, destinés pour Sala-Bey, et nous sommes montés tous à cheval et arrivés le soir à Boulak, à une demi-lieue du Caire, et nous avons dîné là, et on nous a fait chercher à onze heures du soir pour nous faire rentrer dans la ville[41]. Le lendemain, on nous présentait au Bey, qui nous a bien reçus. Il m'a beaucoup questionné en langue géorgique, que je parlais peu, parce que j'avais quitté mon pays trop jeune. Il me demanda dans quel pays je suis né, si je suis de Tiflis en Géorgie. Je lui dis que oui. Je lui dis le nom de mon père, qu'il connaissait très-bien, parce que lui-même est géorgien. Il a beaucoup voyagé en Arménie.

* * * * *

On préfère, pour être bons Mameloucks, les Géorgiens et les Mingréliens, je ne sais pas pourquoi, car les Arméniens sont encore plus braves que les autres nations. Dans cette époque-là, j'avais quinze ans.

Après ça, le Bey il me dit: «Allez vous reposer. On vous fera des habits, et je vous ferai donner un bon cheval, et j'aurai soin de vous comme de mes compatriotes, et je donnerai de vos nouvelles à vos parents.» Je ne sais pas si c'est vrai, car je ne reçus aucune nouvelle depuis que je suis quitté ma soeur à Kizliar en Tartarie. Je quitte le Bey pour aller dans ma chambre que l'on m'avait désignée. En traversant dans un grand corridor que j'ai rencontré beaucoup de Mameloucks vieux et jeunes, j'ai reconnu un jeune homme de quinze ans, de mon âge. Il était né dans la ville où j'étais, il était mon camarade, mais il était perdu deux ans avant moi.

Je voyais, tous les jours, sa mère et son père pleurer après lui. Exprès, je me suis approché de lui, je demande s'il me connaît. Il me dit non. Je lui dis: «Mais tu t'appelles Mangasar, tu es né à Aperkan! Comment! tu me connais pas? J'étais ton camarade, je m'appelle Roustam!» Il me dit: «Ma foi oui!» Il me sauta au cou. Nous renouvelons notre amitié, et je lui donne des nouvelles de son père et sa mère.

J'étais très-heureux d'avoir trouvé un camarade. Nous racontions nos peines l'un et l'autre, pour nous distraire un peu.

Six jours après mon arrivée, il vient dans ma chambre un barbier avec un Cachef (colonel) de Sala-Bey, pour me baptiser, comme à la mode du pays. C'était pour me faire la circoncision. Il m'en expliquait la cause en me disant: «C'est par ordre de Sala-Bey,» et, pour être bon Mamelouck, il faut que je sois circoncis.

Voilà le barbier qui commence la cérémonie malgré moi.

Dix jours après, j'étais tout à fait rétabli. Quelques jours après, j'ai reçu le cheval que l'on m'a promis à mon arrivée au Grand Caire.

Pendant deux mois, j'ai fait aucun service que d'apprendre à monter à cheval et à apprendre à lancer la lance. Après les deux mois, j'ai voyagé avec les corps des Mameloucks, dans la province d'Égypte.

Après ce dernier voyage, j'ai resté au Grand Caire pendant deux années sans faire aucun voyage.

Toute l'Égypte était gouvernée par vingt-quatre Beys: le Mourad-Bey était le premier et Ibrahim le second. Les vingt-quatre Beys faisaient, chacun à leur tour, un voyage à la Mecque, pour l'usage de la religion.

Le tour de Sala-Bey est venu. J'ai fait le voyage de la Mecque avec lui. J'ai vu aussi le tombeau de Mahomet[42].

À notre retour de la Mecque, nous sommes arrivés jusqu'à trente lieues du Caire.

Sala-Bey apprit que les Français sont entrés au Grand Caire. Mourad-Bey a donné une grande bataille à Guiza[43], même l'avait malheureusement perdue.

Une grande partie des Mameloucks était noyée, dont mille en traversant à la nage avec leurs chevaux.

Après ça, Sala-Bey a décidé à retourner auprès de Djezzar-Pacha, à Saint-Jean d'Acre, parce qu'il n'avait pas assez de forces pour donner une bataille[44].

Djezzar-Pacha avait trouvé fort mauvais de n'avoir pas donné une affaire contre les Français, avant de quitter le pays.

Quand nous sommes arrivés dans la ville, le Sala-Bey a rendu une visite à Djezzar-Pacha, aussitôt son entrée en ville.

Le Sala-Bey étant dans le salon avec Djezzar-Pacha, on avait ordonné pour faire prendre du café. On a fait mettre, dans le café, du poison, et on présente à notre malheureux Bey. Il prend son café: une demi-heure après, il était mort. Nous étions tous désolés de cette perte. Le Djezzar-Pacha voulait tous nous garder avec lui, mais personne a voulu rester. Il y a eu beaucoup qui se sont sauvés pour aller dans leur pays, et d'autres pour la Mecque, et moi j'ai pris mon domestique avec moi. Je suis parti pour le Grand Caire, parce que j'avais beaucoup de connaissances dans la ville, alors je ne craignais rien. Après avoir quitté la ville de Saint-Jean d'Acre, j'ai quitté mon habit de Mamelouck et j'ai pris un de mon domestique. Enfin, j'étais habillé comme lui. J'ai été obligé de vendre mon cheval et mes armes, et j'ai donné une somme d'argent à mon domestique pour qu'il dise rien à personne, quand nous serons arrivés au Grand Caire. Il m'a donné sa parole qu'il me servira toujours, et personne ne saura rien, et je suis bien tranquille. Enfin, nous avons pris chacun un âne et nous avons voyagé jusqu'au Grand Caire.

Comme ça, nous sommes rentrés dans la ville très-facilement, parce que nous étions costumés en paysans.

Je voyais tous les jours, dans la ville, beaucoup de troupes françaises et beaux et vieux grenadiers, à grandes moustaches, qui faisaient la garnison de la ville, et les dragons occupent Boulak, à une lieue de la ville.

J'ai resté à peu près un mois dans la ville, sans occuper aucune maison. J'avais peur qu'on me fasse connaître et qu'on me mette en prison comme prisonnier. Je mangeais et je me couchais dans la rue, avec mon domestique qui ne me quittait jamais.

À force de dépenser, j'avais guère de l'argent. J'ai appris que le sheik El Bekri[45] avait une grande place dans le civil, c'est-à-dire pour la religion.

J'ai beaucoup connu ce grand personnage-là, dans la maison de Sala-Bey. Je me suis présenté chez lui pour lui demander un emploi, mais son portier ou domestique me refusait toujours la porte, en me disant: «Le sheik El Bekri n'est pas visible, même on ne donne pas les audiences aux paysans.» Enfin, je me suis forcé de leur dire mon nom et à qui j'appartenais autrefois.

Après ces démarches, le sheik m'a fait dire qu'il me recevra demain. Je me suis rendu chez lui, le jour désigné. Il m'a très bien reçu, en me disant: «Je vous garderai bien à mon service et vous monterez à cheval avec moi, mais il faut la permission du général Bonaparte, général en chef.» Dans ce moment-là, j'avais bien peur qu'il me fasse prendre par les Français, parce que je connaissais pas encore leur manière de vivre et leur religion. Cependant mon domestique courait tous les jours dans le monde, et il me disait que les Français sont bonnes gens et sont de la religion chrétienne.

Je commençais un peu à être tranquille, parce que je suis aussi chrétien, comme eux.

Enfin le sheik El Bekri m'a fait monter dans son sérail, en me disant: «Restez-là, jusqu'à ce que je demande la permission au général en chef.»

Me voilà donc dans le sérail avec cinq femmes qui appartenaient au sheik. Elles m'ont apporté beaucoup de sorbets et _félère_[46] c'est-à-dire des pâtisseries et limonade, mais j'avais le coeur gros, je n'acceptai rien. Je me voyais au milieu de ces dames, avec une seule chemise bleue sur mon corps.

J'ai été obligé de pleurer auprès de ces dames. Toutes ces bonnes personnes pleuraient aussi de mon sort, en me consolant le mieux qu'elles pouvaient.

Le même jour, le sheik El Bekri monta à cheval et alla chez le général en chef et lui demanda la permission de me garder avec lui; il lui a donné cette permission, en lui demandant si j'étais bien âgé et si j'étais un bon sujet. Le Sheik lui a répondu que oui: «Je réponds de lui, c'est un bon sujet, il est âgé de quinze ans et demi. Il appartenait, autrefois, à Sala-Bey, qui a été empoisonné par Djezzar-Pacha, à Saint-Jean d'Acre.»

Après ça, le général en chef lui dit: «Si le Mourad-Bey veut être bien raisonnable, je lui donnerai la permission de venir, avec tous ses Mameloucks, au Grand Caire[47].»

Après quelques heures, je vois arriver le sheik El Bekri. Il me dit: «Vous êtes à mon service. Le général en chef m'a donné la permission.» Et il fait venir, sur-le-champ, un tailleur, et il me fait des habits à la Mamelouck, comme j'étais autrefois.

Toutes ces bonnes dames, elles me font demander, aussitôt, dans le sérail, elles m'ont embrassé, et elles m'ont félicité que je restais dans la maison, et elles m'ont prié que je leur fasse demander ce que j'aurais besoin, et elles m'ont fait présent de plusieurs mouchoirs brodés en or et jolie bourse pour mettre de l'argent, idem brodée en or. Ce que je trouvais bien joli, c'est la fille du sheik El Bekri, jolie comme les amours, âgée de onze ans et demi.

J'ai resté dans cette maison-là à peu près trois mois. Dans cet intervalle-là, le sheik avait ramassé, dans la ville, environ vingt-cinq Mameloucks, qui étaient isolés ou cachés dans les maisons. Comme j'étais le plus âgé et plus ancien, il m'a nommé leur chef et leur faire apprendre à monter à cheval.

Il me paraît que les dames que j'ai vues dans le sérail, qui m'ont si bien reçu, ont bien engagé sheik El Bekri pour me faire marier avec sa fille que je connus dans le sérail et âgée de douze ans. Enfin, tout était convenu et d'accord pour mon mariage, même le général en chef Bonaparte était prévenu de mon mariage avec la fille du sheik.

J'avais gagné pas mal d'argent chez le sheik. Il venait bien souvent à la maison les Sheiks-El-Balad, c'est-à-dire les chefs des villages, qui apportaient à leur maître les contributions qu'ils devaient payer tous les ans, et sheik El Bekri leur faisait présent, à chacun, d'un manteau et d'un cachemire. Moi, étant chef des Mameloucks, c'était à moi à leur donner les manteaux et les cachemires. Il me venait, quelquefois, trois et quatre cents francs et j'économisais toujours pour envoyer à ma mère; mais je n'ai jamais pu en trouver l'occasion.

Je montais, tous les jours, à cheval, avec le sheik, qui dînait bien souvent avec le général en chef, et c'est là où on tenait les conseils de la ville et de l'armée.

Le général en chef partit, avec une grande partie de son armée, pour prendre Saint-Jean d'Acre. À son arrivée au pied de la ville, il fait monter à l'assaut plusieurs fois, même jusqu'au dernier mur, même il y avait plusieurs grenadiers qui avaient pénétré dans la ville, mais, malheureusement, il ne put pas réussir, à cause des munitions. Il retourna au Grand Caire[48].

Après son arrivée, il s'habillait quelquefois en habit turc, et il disait qu'il ne retournerait plus en France, qu'il se ferait circoncire à la manière turque, et il se ferait roi d'Égypte.

Tout le monde était bien content de ça: on avait beaucoup confiance en lui, mais c'était pour mieux tromper les Turcs. Dix à douze jours après, on vient nous apprendre qu'une armée de Turcs va débarquer à Aboukir. Le général en chef est parti, sur-le-champ, avec le général Murat, pour commander l'armée qui était occupée dans la province d'Alexandrie. Dans cet intervalle, le sheik El Bekri prit un nouveau Mamelouck, beaucoup plus âgé que moi. On lui avait donné le commandement de tous les Mameloucks qu'avait le sheik. C'est lui-même qui lui avait donné ça, sans me prévenir, même lui avait promis sa fille en mariage, ce qui était convenu pour moi, car tout était prêt pour ça.

Je défendais tous les jours, aux jeunes Mameloucks, de courir dans les rues, même dans la cour, par ordre du sheik. Un jour, je descendais jusqu'au pied de l'escalier, voilà le nouveau Mamelouck qui vient pour me faire monter dans ma chambre, malgré moi, en me disant qu'il était mon chef; mais je ne voulais pas lui obéir. Je lui dis: «Oui, je monte, mais vous allez venir avec moi!»

J'avais, à la maison, deux jeunes Mameloucks qui m'aimaient comme leur frère. Quand nous étions dans ma chambre, j'ai commencé de lui dire: «Quel ordre avez-vous reçu pour me commander?» Il me dit: «Je n'ai pas de comptes à vous rendre!» Et nous avons commencé la dispute. Je suis sauté sur lui, pour le taper, mais il était beaucoup plus grand que moi. Mais les deux Mameloucks que j'avais avec moi se sont levés tous deux, et nous sommes tombés tous les trois sur lui, et nous l'avons fait tomber à terre. Je lui en ai donné tant que sa figure était enflée. Il finit de descendre au pied de l'escalier et resta là.

Dans ce moment-là, le sheik était dans le sérail, mais j'avais grand peur que le sheik me fît donner des coups de bâton, d'avoir battu mon camarade.

Les deux jeunes Mameloucks me dirent: «Ne craignez rien, nous dirons au sheik que vous avez pas le tort, que c'est le nouveau Mamelouck qui a voulu commander et disputer avec Roustam, qui méritait pas (de châtiment).»

Sur les quatre heures après-midi, le sheik descend du sérail et rentre dans son salon, et me demande du café et sa pipe, que je lui ai présentée. Tous les Mameloucks sont venus dans le salon pour se tenir tout debout au-devant du sheik El Bekri, comme usage du pays. Voilà le sheik qui me demande où il est le nouveau Mamelouck. Je lui dis: «Il est en bas». Je l'ai envoyé chercher par un Mamelouck. Il rentre dans le salon. Le sheik aperçoit sur sa figure qu'il a été battu, car ses yeux et sa figure étaient enflés des coups que je lui avais donnés. Comme j'étais le plus grand, le sheik me demande pourquoi il a du chagrin, qui l'a battu. Je lui réponds:

«C'est moi, parce qu'il n'était pas sage: il voulait aller dans les rues et voulait me commander.»

Voilà donc le sheik se mit en colère contre moi, en me disant que j'étais un mauvais sujet d'avoir battu mon camarade de cette manière-là, que si je le mettais trop en colère, il me ferait prendre par les Français, et que je mérite de recevoir des coups de bâton sur le talon de mes pieds. Par exemple, j'avais bien peur de toutes les menaces qu'il me faisait. Je lui demande la permission de lui expliquer la cause que j'ai battu le nouveau Mamelouck. Il me dit: «Oui, parle, et dis-moi la vérité, sans cela je vous punirai sévèrement, et pour te donner en exemple.» Je lui dis: «Oui, je ne vous cacherai rien, je vous dirai la vérité. C'est vous qui avez caché tout à mon égard: jusqu'à présent vous m'avez nommé, pour commander les vingt-cinq Mameloucks qui sont à votre service. Même je comptais, un jour, être heureux en épousant votre fille. Vous m'en avez donné la parole. Même, le général en chef était prévenu pour ça, et je me trouve, à présent, commandé par un nouveau et mauvais sujet Mamelouck, et vous avez promis votre fille à lui, sans me prévenir pour que je puisse obéir à ceux qui ont reçu l'ordre pour me commander, et je lui obéirai jamais sans ordres. Voilà tous les Mameloucks qui sont présents, il faut leur demander si j'ai tort, si j'ai manqué à mon service.»

Il me dit: «Eh bien! C'est lui que j'ai nommé chef. C'est mon intention et tout le monde lui obéira. Si vous n'êtes pas content, je vous ferai prendre par les Français!»

Moi j'avais toujours peur que ce cochon-là me donne des coups de bâton.

Je lui dis: «Je les sais, à présent, vos ordres. Je vous jure, je lui obéirai.»

Heureusement, tout ça s'est bien terminé, sans les coups de bâton. J'ai appris, par une négresse de sérail, que la première femme du sheik El Bekri était bien fâchée de tout ce changement-là et sa fille pleurait toujours, que son père avait changé le mariage qui devait se faire avec moi, mais son père voulait Abraham.

Quelques jours après, j'appris que le général en chef a donné une grande bataille à côté d'Aboukir, et les Turcs ont été prisonniers ou tués. Le général Murat avait monté à l'assaut dans le vaisseau du pacha qui commandait l'armée turque et s'était battu avec lui, et lui a donné un coup de sabre qui coupa deux doigts et le prit prisonnier.

Donc, le général en chef était de retour au Grand Caire, disant toujours qu'il va rester tout-à-fait, et qu'il se ferait nommer roi d'Égypte. Tout le monde avait beaucoup confiance en lui.

À son arrivée, il donnait des grands dîners bien souvent à tous les grands personnages de la ville. Le sheik El Bekri, pour faire plaisir au général, il buvait toujours du vin dans un gobelet d'argent, pour que l'on voie pas. Il était si bien accoutumé au vin, qu'il faisait venir, tous les jours, deux bouteilles, une de vin et l'autre d'eau-de-vie, et mêlait tout ensemble, et buvait tous les soirs, et se soûlait comme un vrai ivrogne. Je voyais, tous les jours de sa vie, la même chose.

Un jour, j'ai accompagné le sheik pour aller dîner chez le général Bonaparte[49]; tout le monde était à table; je traversai un petit salon où j'ai trouvé monsieur Eugène[50] et deux autres personnes à table; ils m'ont présenté un bon verre de vin de Champagne, en me disant: «Bois, ça te fera pas du mal, c'est du _bon_ de France!» J'ai bu, et je le trouvais très-bon. Ils m'ont forcé absolument boire un second verre.

Après le dîner, je monte à cheval avec le sheik pour retourner à la maison: il n'y avait que la place à traverser. El Bekri avait vingt-cinq Mameloucks. J'avais une gaîté extraordinaire, par le vin de Champagne. Je faisais danser mon cheval à côté du sheik, comme un fou.

Voilà donc le sheik qui aperçoit ma gaîté. Quand nous sommes arrivés à la maison, il me fait demander en particulier pour me parler. Je me suis rendu dans le petit salon où il buvait tous les soirs et se soûlait; il n'avait pas même la force de monter dans le sérail: il me dit: «Tu as bu du vin, aujourd'hui, chez le général?» Je lui dis: «Non, j'ai bu du _bon_ de France; c'est monsieur Eugène qui m'a donné deux verres.» Il me dit que j'étais un ivrogne: il me menaça de me faire donner des coups de bâton à mes pieds. Mais je n'avais pas perdu la tête; je lui dis: «Si vous avez le malheur de me punir de cette manière-là, je dirai à tout le monde que vous faites venir, tous les jours, du vin et de l'eau-de-vie et que vous vous soûlez tous les soirs, et si vous me faites pas taper sur mes pieds, je dirai rien, je vous jure ma parole d'honneur.»

Il me paraît qu'il avait peur des menaces que je lui avais faites, et finit par me dire qu'il me pardonnait pour cette fois; que, s'il m'arrivait une autre fois, il me ferait punir.

Tout ça se passait pour le mieux, mais j'étais toujours mécontent de l'injustice que l'on m'avait faite.

* * * * *

Il paraît que le général en chef avait l'intention de partir pour la France. Il fait demander, par monsieur Elias[51], son interprète, deux Mameloucks, pour son service. M. Elias s'est présenté, un jour, chez le sheik El Bekri, pour prendre deux: le sheik lui a donné deux. M. Elias me dit si je veux, il me ferait entrer chez le général, en me disant: «Les Français sont des braves gens, et sont tous chrétiens.» Je lui dis: «Oui, je demande pas mieux, car vous savez bien que je suis pas heureux chez le sheik.» J'avais conté toutes les injustices que l'on m'avait faites.

Voilà M. Elias parti avec deux Mameloucks, et il me laisse à la maison, en me disant: «N'aie pas d'inquiétude; je penserai à vous.» J'étais presque sûr d'y entrer, parce que je le connaissais depuis longtemps chez Sala-Bey.

Quand Elias fut arrivé, avec les deux Mameloucks, chez le général, un de ces jeunes Mameloucks, quand il aperçut le général, se mit à pleurer, parce qu'il avait peur de lui, quoique il n'était pas méchant.

Le général dit à Elias: «Je ne veux pas garder les personnes avec moi malgré leur gré; voilà un enfant qui pleure, il faut le ramener chez le sheik, et vous demanderez un autre de bonne volonté.» Elias dit au général: «Si vous voulez me donner une lettre pour le sheik, peut-être nous pourrions avoir le gros Mamelouck qui monte à cheval tous les jours avec lui; c'est un bon sujet, il est géorgien.» Le général lui donna une lettre pour le sheik, pour m'avoir à son service.

Le même jour, je vois arriver monsieur Elias avec une lettre pour le sheik. En passant à côté de moi, il me dit: «Ne craignez rien, je viens pour vous chercher.» Et il rentre dans le salon où était le sheik, lui remet la lettre du général, qui me faisait demander. Dans ce moment-là, j'étais dans ma chambre, exprès pour qu'on me fasse demander. Ça n'a pas manqué.

On vient me dire que le sheik me demande. Je me suis rendu auprès de lui: il fait la lecture de la lettre. Je lui dis exprès: «Je ne veux pas aller avec les Français, je désire rester toujours avec vous.» Il me dit: «Mon ami, ça ne se peut; le général en chef vous demande; s'il veut même demander mon fils, je ne pourrais pas lui refuser.»

De mon côté, j'étais bien content de quitter sa maison, car je me trouvais pas heureux de toutes les injustices que l'on m'avait faites pour un nouveau Mamelouck qui ne savait rien faire, même ni monter à cheval. J'ai dit au sheik exprès que je ne veux pas aller avec les Français: «Je suis bien plus heureux à votre service, j'irais bien pour vous faire plaisir, mais plus tard vous me ferez sortir de chez le général?» Il me dit: «Oui, je vous abandonnerai pas, et vous viendrez me voir tous les jours.» Après ça, je lui embrasse sa main, comme usage du pays, et je lui fais mes adieux. Mon domestique, qui était toujours avec moi, je lui fais seller mon cheval, et j'ai fait mes adieux à tous mes camarades. Surtout les deux Mameloucks que je regardais comme mes frères se sont mis à pleurer comme des malheureux, de voir le dernier moment de me quitter pour toujours.

* * * * *

Entré au service du général en chef Bonaparte le... (_sic_), monsieur Elias m'amène chez le général, qui me reçut dans son salon. Première chose qu'il me fait, il me tire les oreilles, il me dit si je sais monter à cheval, je lui dis oui. Il me demande aussi si je sais donner des coups de sabre. Je lui dis: «Oui, même j'ai sabré plusieurs fois les Arabes.» Je lui ai montré la blessure que j'ai reçue sur ma main. Il me dit: «C'est très-bien; comment tu t'appelles?» Je lui dis: «Ijahia». Me dit: «Mais c'est un nom turc, mais le nom que tu portais en Géorgie?» Je lui dis: «Je m'appelle Roustam.--Je ne veux pas que tu portes le nom turc; je veux que tu portes ton nom de Roustam.»

Après sa rentrée dans sa chambre, il m'apporte un sabre damassé, sur la poignée six gros diamants, et une paire de pistolets garnie en or. Il me dit: «Tiens, voilà pour toi! Je te le donne, et j'aurai soin de toi.»

Il me fait entrer dans une chambre remplie de papiers, il me fait emporter tout dans son cabinet. Je servis son dîner, le même jour, à huit heures du soir. Après dîner, il demanda sa voiture pour aller promener alentour de la ville. Il fait demander monsieur Lavigne, son piqueur, pour me faire donner un bon cheval arabe et une belle selle turque, et nous avons été promener, que j'étais placé à côté de sa portière.

Le soir même, il me dit: «Voilà ma chambre à coucher; je veux que tu couches à ma porte, et tu laisseras entrer personne, je compte sur toi!» Je lui dis, par monsieur Elias, qui était à côté de moi: «Je me trouve heureux d'avoir sa confiance, et je mourrais plutôt que de quitter ma porte et laisser entrer du monde dans la chambre. Vous pourrez compter sur moi.»

Le lendemain, j'ai resté à sa toilette, avec son valet de chambre, nommé Hébert[52]. Mon intention était de faire entrer avec moi les deux Mameloucks que j'aimais tant, qui étaient restés chez le sheik El Bekri, mais malheureusement nous sommes partis trop précipitamment[53] pour la France.

II