Souvenirs de Roustam, mamelouck de Napoléon Ier Introduction et notes de Paul Cottin
Part 10
Une heure après son arrivée, il me dit: «Roustam, dispose tout dans ma voiture. Nous allons partir. Tu demanderas à Méneval de l'argent autant comme il pourra t'en donner.» M. Méneval me donna 60,000 francs en or, que je plaçai dans le nécessaire de Sa Majesté[108]. Je partageai la somme en trois: un tiers dans un compartiment, un autre tiers dans une chocolatière en vermeil, et le reste en rouleaux dans le double fond. Je fermai le nécessaire, dont je gardai la clef, et je le mis dans la voiture. Durant le voyage, ce fut le Grand Écuyer qui paya la dépense des chevaux. Je mis aussi quelques provisions dans la voiture, mais elles ne nous servirent pas, tout était gelé et les flacons brisés.
Lors de notre départ, tout le monde parut inquiet et me demanda ce que venait de me dire l'Empereur.
Enfin, nous partîmes à neuf heures du soir, escortés de trois escadrons de la Garde[109].
L'Empereur avait, dans sa voiture, le Grand Écuyer. Le maréchal Duroc était dans un traîneau, avec Lobau. Moi, devant la voiture avec Wonsowitch, officier polonais, qui servait d'interprète à l'Empereur. Nous arrivâmes fort tard au premier relais[110]. Un tiers de l'escorte était restée en arrière. Je descendis pour un besoin, j'aperçus une lumière dans une cabane, tout près de moi. J'entre pour allumer ma pipe, je vois quelques personnes couchées sur la paille, je reconnais un officier de la gendarmerie de la Garde, qui parut tout étonné de me voir, et me dit: «Par quel hasard?» Je lui dis que l'Empereur était là: «Quel bonheur, me dit-il, qu'il ne soit pas arrivé plus tôt! Il y a une heure, que les Cosaques étaient ici. Ils ont fait un hourra sur le village.» Je remontai et nous voilà en route, suivis seulement de quelques Polonais, des débris des trois escadrons. Les chevaux tombaient et, par conséquent, les cavaliers avaient été démontés, et au second relais nous n'en avions plus.
Nous gagnâmes Vilna. L'Empereur en traversa les faubourgs. Il y avait une maison à un quart de lieue de cette ville[111], sur la route de France.
L'Empereur s'y arrêta et demanda le duc de Bassano, qui se trouvait en ville. Il arriva un instant après et resta une grande heure avec l'Empereur, qui mangea un morceau, car on n'avait fait aucun usage des provisions qui étaient dans la voiture. M. Maret fit venir six de ses chevaux et son postillon pour conduire Sa Majesté. Nous arrivâmes à Kovno, au point du jour, dans un hôtel tenu par un Français. On fit un grand feu et un bon déjeuner pour l'Empereur. Nous commencions à respirer, mais nous repartîmes bientôt. Le premier endroit où nous nous arrêtâmes fut un petit bourg où l'Empereur déjeuna et fit sa toilette. Je m'étais précautionné de trois rechanges. Je laissai donc le linge sale à l'auberge et le donnai, ne voulant pas m'en charger, à la maîtresse d'hôtel de l'auberge. Aussitôt, tout le monde s'en partagea les morceaux.
Sa Majesté me dit de donner de l'argent à Caulaincourt, et j'allai chercher la chocolatière. Je lui demandai combien il voulait. L'Empereur la prit alors et en versa le contenu dans le chapeau du Grand Écuyer, que je priai de prendre connaissance de la somme. Celui-ci la versa sur une table et la compta.
Nous quittâmes les voitures, que nous laissâmes dans cet endroit, et nous prîmes des traîneaux.
L'Empereur monta dans un traîneau couvert, avec le Grand Écuyer, le maréchal Duroc dans un autre avec l'officier polonais, et moi dans un troisième avec le général Lefebvre-Desnouettes. Celui de l'Empereur allait beaucoup plus vite, et nous restâmes en arrière d'une demi-journée. Mais l'Empereur, à son arrivée, fit écrire, par le Grand Écuyer au Grand Maréchal, pour que, dès la réception de sa lettre, il fit le nécessaire pour faire rejoindre Roustam le plus tôt possible, ainsi que Wonsowitch.
Le Grand Maréchal nous fit alors donner un traîneau plus léger, mais nous ne pûmes quand même arriver que le lendemain à Varsovie, où nous retrouvâmes Sa Majesté. L'Empereur y déjeuna et reçut les autorités, entre autres l'archevêque de Malines.
Nous partîmes, toujours en traîneau, pour Posen. Nous y descendîmes dans un hôtel où l'Empereur reçut de nouveau les autorités.
M'apercevant, le maire me dit: «M. Roustam, vous avez la figure gelée!» Je ne m'en étais pas aperçu. De suite, il envoya chercher un flacon de liqueur qu'il me donna, me conseillant de m'en frotter deux ou trois fois par jour, et d'éviter surtout de m'approcher du feu. J'étais effrayé et en fis usage de suite. Ma peau devint jaune comme du safran, quoique l'eau fût très-claire. Quand je parus devant l'Empereur, Sa Majesté s'écria; «Qu'as-tu donc, Roustam? Quelle horreur!» Je lui dis alors que j'avais eu le visage gelé. Il me recommanda également de ne pas approcher du feu, ajoutant que le nez me tomberait.
L'Empereur fit sa toilette et reçut le roi de Saxe, qui lui fit observer qu'il voyagerait plus confortablement dans ses voitures, mais l'Empereur lui répondit que le traîneau lui permettait de voyager beaucoup plus vite. Le roi ajouta: «Ce pauvre Roustam a la figure toute abîmée!»
Quelques heures après, nous vîmes arriver tous ceux qui étaient restés en arrière, c'est-à-dire le Grand Maréchal, Lefebvre-Desnouettes, l'officier polonais, etc.
Nous partîmes pour Erfurt en passant par Dresde où M. de Saint-Aignan[112] était ambassadeur. L'Empereur lui fit dire de lui envoyer sa voiture à Erfurt, où l'Empereur s'arrêta, fit sa toilette et dîna.
Ensuite, M. de Saint-Aignan vint l'y rejoindre avec sa voiture. L'Empereur y monta avec le Grand Écuyer, et nous partîmes pour Paris.
À Mayence, nous rencontrâmes M. de Montesquiou, officier d'ordonnance de Sa Majesté. L'Empereur lui dit: «Vous voilà, Montesquiou! Vous ne vous êtes guère dépêché!--Pardon, Sire, mais, par ce froid et le manque de chevaux...--Allons, il n'y a pas de mal à cela, nous voyagerons ensemble.»
À notre arrivée à Meaux, la voiture de Sa Majesté cassa. On prit donc le cabriolet du maître de poste, dans lequel l'Empereur monta avec M. de Caulaincourt, et me recommandant de monter dans une autre voiture, avec tous ses papiers.
Arrivés devant la grille des Tuileries, le factionnaire s'opposa à notre entrée et l'Empereur lui dit: «Comment, coquin, tu ne veux pas me laisser rentrer chez moi?» Il lui tira les oreilles. Enfin, il finit par le reconnaître[113].
Le soir, je déshabillai Sa Majesté. Aucun de ses valets de chambre n'était arrivé; il me dit alors: «Repose-toi quelques jours, Roustam, et dis à ton beau-père de venir près de moi.»
Le lendemain, en faisant sa toilette, Sa Majesté lui dit: «Roustam doit être bien fatigué; il faut qu'il ait une santé de fer!» Deux jours après, je repris mon service et je descendis, le matin, à sa toilette. Corvisart était présent: mon nez était devenu noir comme du charbon.
L'Empereur dit à M. Corvisart de me visiter le nez et lui demanda s'il n'y avait pas de danger. Après un sérieux examen, Corvisart s'écria: «Non, Sire, puis d'ailleurs, s'il tombe, nous le rattacherons!»
V
Ulm.--Nouveau danger couru par l'Empereur.--Mort du colonel Lacuée.--Construction de ponts sur le Danube.--L'île Lobau.--L'Empereur fait sa toilette en plein air.--Essling.--Mort du maréchal Lannes.--Douleur de Napoléon.--Ebersdorf.--Mon turban blanc sert de point de mire à l'ennemi et manque faire tuer l'Empereur à mes côtés.--Les cerfs de l'île Lobau.--Masséna blessé.--Wagram.--La voiture de Masséna traversée par un boulet.--Campagne de Russie: de Moscou à Molodetchno.--Les vivres de l'Empereur pillés par ses soldats.--Mot de lui à ce sujet.--L'Empereur et le maréchal Berthier.
À la bataille d'Ulm, l'Empereur était au milieu des balles et de la mitraille. Il était dans le plus grand danger. Le roi de Naples et le prince Berthier viennent prendre la bride de son cheval pour le faire éloigner du danger, en lui disant: «Sire ce n'est pas la place de Votre Majesté.» L'Empereur dit: «Ma place est partout. Laissez-moi tranquille. Murat, allez faire votre devoir.»
C'est le même soir, avant la bataille, que j'ai vu M. Lacuée[114], que j'ai connu beaucoup. Il avait quelque amitié pour moi.
Lacuée, colonel, était naguère aide-de-camp de l'Empereur. Grand, maigre, sec, figure intéressante. Avait été ami de Moreau et lui faisait des visites. De là sa disgrâce. De là son grade de colonel d'infanterie. C'est le matin de la bataille d'Ulm que Roustam le vit. L'Empereur passa devant le régiment, ne dit rien au colonel. Mais Roustam le regarde et le colonel s'avance: «Eh bien, colonel, vous nous avez quittés?--Mon cher Roustam, je me ferai connaître aujourd'hui à l'Empereur, vu que je me ferai tuer!»
Son régiment, corps d'armée du maréchal Ney. Pont à traverser. La bataille était à peine engagée. Le régiment de Lacuée était à la tête de pont. Le maréchal ordonne que le régiment s'empare du pont. Déjà le pont était traversé (ennemis autrichiens: commandant, le général Mack). À peine le pont passé, Lacuée est atteint d'une balle au milieu du front.
Le lendemain, Mack est blessé. L'Empereur, logé dans une abbaye, veut voir défiler les prisonniers.
Il était à une heure d'Ulm. Il charge Caulaincourt de choisir un paysan pour lui faire connaître le pays en se rendant à Ulm. Le paysan monte, mais un quart d'heure avant d'arriver, on s'aperçoit qu'il est étranger. Fureur de Caulaincourt qui fait administrer vingt-cinq coups de bâton au paysan. Indignation de Duroc, etc.
* * * * *
L'Empereur arrive à Schoenbrunn. Les ennemis avaient brûlé les ponts de Vienne, sur le Danube. L'Empereur va visiter Ebersdorf, petit bourg sur le Danube. Il donne des ordres pour construire des ponts sur le Danube, en face d'Ebersdorf. L'Empereur, partant de Schoenbrunn, visitait tous les jours les travaux. Deux branches du Danube; deux ponts jetés dessus. Puis, île de Lobau. Puis un petit bras pour gagner la plaine. La bataille était engagée. Les Autrichiens ayant rompu des moulins et jeté à l'eau, ces moulins voguant rompirent nos ponts, et pas la moitié de notre armée était passée!
La veille, deux jours avant la bataille, l'Empereur quitte le quartier général et couche à Ebersdorf. Bataille engagée. L'Empereur était passé en personne avec ses aides-de-camp et faisait partie du tiers de l'armée.
Essling, où était le tiers de l'armée. On vient dire à l'Empereur que le pont est rompu sur le grand bras du Danube. L'ennemi nous repousse à travers les bois, sur la petite branche du Danube. L'Empereur traverse le petit pont et revient dans l'île de Lobau, seul avec ses aides-de-camp.
Tout le long de l'île, formidable artillerie, en cas de défaite (trente pièces).
Arrivé dans l'île, il prend fantaisie à l'Empereur de faire sa toilette en plein air: M. Jardin, son piqueur, portait, derrière son cheval, tout le linge dont l'Empereur pouvait avoir besoin. Il s'asseoit par terre et nous l'habillons complètement. En ce moment, un aide-de-camp du général Dorsenne vient demander des munitions: «Dites-lui que je n'en ai pas. Tout ce qu'il fera sera bien fait.»
Quelques instants après, l'Empereur étant sous un gros arbre, des sapeurs traversent le petit pont, portant le maréchal Lannes, un genou fracassé, l'autre entamé, les bras nus, lui enveloppé dans un manteau. On le pose à cinquante pas du grand arbre. L'Empereur court, et, un genou en terre, se précipite sur son corps, l'embrasse et, sans rien dire, pose sa bouche sur son visage. Le prince de Neuchâtel prend un bras de l'Empereur, le maréchal Duroc, l'autre. On l'arrache de son corps et on le conduit sous l'arbre. (C'était à la brune). On transporte le maréchal Lannes à Ebersdorf; on le met dans un bateau pour traverser le Danube. Le vice-roi était de l'autre côté, à Ebersdorf. L'Empereur, pleurant, disait: «Ah! qu'ils me le paieront cher!»
L'Empereur, seul, avec un escadron polonais. Il avait dit à Dorsenne de tenir ferme.
Le soir, il monte à cheval, il va à la tête du pont brisé qui était sur le grand bras du Danube: arrivé là, tant de blessés sur le rivage, qu'on pouvait à peine passer. L'Empereur passe dans un grand bateau, conduit par les marins de la Garde, et arrive à Ebersdorf. Voilà la nuit. On fait retraite, et l'armée française passe le petit pont et vient prendre position dans l'île Lobau, où étaient les batteries.
L'Empereur va, le lendemain, voir Lannes, qui était à Ebersdorf.
En déjeunant, en dînant, en mangeant sa soupe, les larmes coulaient dans sa cuiller. Il mangeait seul avec Berthier. Nous sommes restés près d'un mois à Ebersdorf.
Pendant cet intervalle, l'Empereur visitait Lannes et un grand hôpital. Il faisait distribuer un napoléon à chaque soldat et cinq aux officiers. Plusieurs refusaient. Dans les autres maisons, où étaient des blessés, Duroc allait porter les mêmes secours.
Le fameux pont était à peu près fait. Il passait à pied. Son entourage d'officiers l'ennuyant, il dit un jour: «Restez, je n'ai besoin que de Roustam et d'une lorgnette.»
Il faisait le tour de l'île, visitait l'armée de Dorsenne, qui attendait que le pont fût fini.
Un jour, à cheval avec l'empereur, dans l'île Lobau, au bord du petit bras du Danube (on avait ôté le petit pont), l'Empereur apercevait les factionnaires autrichiens. Il avait sa petite lorgnette qui était toujours dans sa poche, et regardait les positions de l'ennemi. Une balle siffle et frise les oreilles de l'Empereur: «Morbleu! c'est ton bonnet blanc qui nous trahit! Il faut une autre couleur!» Et comme la sentinelle rechargeait son arme: «C'est assez comme cela, camarade! Il fait chaud ici, partons.» Nous rentrons à Ebersdorf. Je vais à cheval à Vienne, pour acheter un turban de couleur. Depuis cette époque, dans toutes batailles, turban de mousseline obscure.
L'île Lobau pleine de cerfs et de daims. On les chassait, un jour (on faisait le pont): un cerf traverse l'eau et arrive, haletant, à Ebersdorf, dans la cour de la maison de l'Empereur. On le tire. (C'est le corps d'armée de Masséna qui était dans l'île de Lobau).
La veille de la bataille de Wagram, l'Empereur va dans l'île de Lobau, y fait placer sa tente, reçoit un plénipotentiaire, le fait dîner avec lui.
Lui, Berthier, Masséna et l'envoyé autrichien:
«Monsieur l'envoyé, dites à ceux qui vous envoient que, ce soir, à neuf heures (il en était sept), je passerai le Danube.» Au lieu de neuf heures, c'était huit.
L'Empereur avait dit à Masséna: «Vous êtes blessé. Vous resterez ici (il était tombé de cheval). Votre aide-de-camp vous remplacera.--Non, sire, je ne quitte pas mon poste. Je commanderai en calèche.»
On avait fait trois radeaux. À huit heures, commence le passage. Au très petit point du jour, l'Empereur passe, avec son État-major. C'est là qu'il me demanda son petit cordon noir, au bout duquel était un petit coeur en satin noir, qu'il mettait sur son gilet de flanelle, avant sa chemise, grand comme une pièce de trente sous.
Bataille de Wagram.--Au milieu de la journée, le feu était chaud. Masséna était en calèche à quatre chevaux. Ses domestiques n'en étaient pas très contents. Un cheval, derrière sa calèche. Il s'impatiente. Il descend. Au moment même, un boulet la traverse, à l'endroit même où il était assis.
Alors, il monte à cheval. Un étrier étant trop court, il se fâche contre son domestique; il donne un coup de cravache à son domestique, et celui-ci s'éloigne un peu. Un militaire passe. Il dit: «Mon ami, viens raccourcir mes étriers. Pose ton fusil par terre, et dépêche.» Dans ce moment, un boulet enlève l'homme. Et tout le monde de dire: «L'Empereur l'a bien nommé _l'Enfant chéri de la victoire!_»
* * * * *
14 septembre 1812. entrée à Moscou.--19 octobre, départ de Moscou.--Entré dans Moscou avec 90.000 combattants et 20.000 malades, il en sort avec plus de 100.000 combattants et laisse 1.200 malades.--Le 23 octobre, quartier général à Borowsk.--Le 24, l'Empereur était sur les bords d'un ruisseau et du village Ghorodinia, dans une cabane de tisserand, maison de bois, délabrée, infecte, à une demi-lieue de Malo-Iaroslavetz.--Danger que court l'Empereur: il est attaqué par des Cosaques. Rapp veut l'engager à s'écarter. Il tire son épée et attend les Cosaques.--Le 20 octobre, pleine retraite.--Le 28 octobre, à Mojaïsk.--À quelques lieues de Mojaïsk, la Kolotcha, rivière. Plus loin, la grande abbaye ou l'hôpital de Kolatskoe.--Le soir, la colonne impériale approcha de Gjatz. De Gjatz, l'Empereur gagna Viazma, en deux marches.--6 novembre. Hiver rigoureux. Pleine déroute.--De Gatz à Mikalewska, village entre Dorogobuj et Smolensk, rien de remarquable. On se défait de tout attirail.
Le 3 et le 4 novembre, l'Empereur avait séjourné à Slawkowo.--Le 5, à Dorogobuj.--Le 6, à la hauteur de Mikalewska, l'Empereur apprend la conjuration d'un général, à Paris. L'Empereur ne répond rien et entre dans une maison palissadée, qui avait servi de poste de correspondance.--Le 9 novembre, l'Empereur à Smolensk. Il s'enferme dans une maison de la Place-Neuve, et n'en sortit que le 14, pour continuer sa retraite.--Horrible disette.--Le 11 novembre, à cinq heures du matin, la colonne impériale quitte Smolensk.--Koritnia, à cinq lieues de Smolensk.--Krasnoï, à cinq lieues de Koritnia.--Lyady, à quatre lieues de Krasnoï.
À deux lieues à droite du grand chemin, coule le Borysthène.--L'Empereur à Koritnia, dans une misérable masure.--Le 17, l'Empereur à Lyady, à quatre lieues du champ de bataille.--Le lendemain, on quitte la vieille Russie.--19 novembre, Dombrowna, ville de bois.--20, Orsza. Le Dniéper, fleuve.--D'Orsza à Borizow.--Les 22, 23. Napoléon était dans la Tolotschin.--La Bérésina. C'est le 24 qu'il veut tenter le passage.--Studianka.--27, passage de la Bérésina.--L'Empereur à la tête de sa réserve à Brilowa.--Le 29, l'Empereur quitte les bords de la Bérésina.--L'Empereur arrive à Kamen.--Le 30, à Pleszenicky.--Le 3 décembre, à Molodetchno.--C'est là que l'empereur forme le projet de partir pour Paris.
Une journée après le passage de la Bérésina, le 30 novembre, à Pleszenicky, l'Empereur se disposait à manger, mais les soldats d'un régiment avaient pillé la cantine portée sur le dos de trois mulets qui suivaient toujours, portant, sur des paniers attachés aux selles, le vin et le pain ou le biscuit, et les provisions. Sur le dernier de ces mulets était le petit lit en fer qu'on dressait partout et qui était roulé avec un matelas, au travers d'un mulet.
Ces soldats, affamés par des marches continuelles, aperçoivent cette maigre caravane, qui s'achemine sous la conduite de trois gendarmes et de deux hommes de la bouche.
D'un oeil de convoitise, ils les voient passer. Mais la faim l'emporte, et les voilà pressant le pas en désordre et s'informant d'où viennent ces provisions et à qui elles sont destinées. Ils le savaient, et, de plus, ils pouvaient lire, sur la couverture, la destination de ces vivres... Mais, encore une fois, la faim!
«C'est à l'Empereur. N'y touchez pas!» Et déjà mille mains rapaces assaillaient les paniers: «L'Empereur n'ordonne pas qu'on meure; au surplus, à sa santé!» Et c'en est fait des provisions qui, du reste, ne firent qu'irriter davantage une faim mal assouvie.
L'Empereur excusa ses soldats; toutefois il voulut savoir à quel régiment ils appartenaient: «Un jour viendra qu'ils seront dans l'abondance, je les passerai en revue... Mais non, le reproche serait trop cruel: tel jour, vous voliez le pain de votre Empereur!»
* * * * *
Deux jours avant d'arriver à Smorgoni, à Molodetchno, l'Empereur, qui avait battu en retraite avec l'armée, résolut de la quitter. Il passait la nuit dans un misérable village à Molodetchno. J'étais dans la pièce voisine. J'entendis parler haut. C'était l'Empereur, gourmandant très-haut Berthier qui voulait le suivre: «Je vais en France parce que ma présence est indispensable.--Sire, depuis longtemps, Votre Majesté sait que je veux quitter le service: je suis vieux, emmenez-moi.--Vous resterez, avec Eugène et Murat.» Il insistait: «Vous êtes un ingrat... Vous êtes un lâche! Je vous ferai fusiller, à la tête de l'armée!» Et l'autre sanglotait.
Cette scène eut lieu le 3 décembre. Le lendemain, Berthier se résigna.
APPENDICES
QUELQUES PAGES DE L'ORTHOGRAPHE DE ROUSTAM
Il est né à Tiplise, à la capital de la Gorgi, fis de sier R... Honan, négotien, né le... (_sic_).
Deux ans après, sa néconce a été transporté à Aperkan, un assez fort ville en Herménien, païye natalle de son père. Onze anné après, il a été promené dans un des bien de son père, avec plusier cé camarade, qui été ataqué par plusier Tartare, pour amener avec eu dans leur paiy, et surrement pou le vendres. Plusier de cé camarade été prie par de cé brigand, et lui été échapé dans leur mens. R. R. été perdu, dans cet journé-là, six heure dans les bois, sans pouvoir trouvoire la route pour aller rejoindre sa mère, qu'il émé bien tendrement.
Au même moment, a rencontra un bûcheron dans les bois, qui a bien voulue de conduire auprès de sa mère, qui été dans un inquiétude mortelle, et il ne pas manquet le bucheron de recevoir un bons recompance de la par de sa mère.
Le nombres de famille de sieur R. Honan, est de deux fille et quatres garçons. R. R. été la cadette. Son père a fait un voyage avec cé deux fis, pou son commerce a Gonje, provance de Malique Magolume. Quelque moi après, l'empereur de Persanne a déclaré la guerre contres Abrahim-Kane, qui a été gouverneur de la province de Herménie.
Voilà la cause que R. R. a perdu tout sa famille.
Depuis ce temps là, pour les affairs d'intéré, mon père voulé de c'éloigner de Gonje, et amener avec lui mes deux frère Avack et Séiran et moi, mais j'été trop ataché à ma mère pour m'éloigner d'elle.
Quelque jours après, il acheta un voiture pour son voyage. Le mème jour, nous étions à diné, nous a questiona si nous somme contan de faire cest voyage. Mes frère disé que oui, moi je lui dit que non. Il m'a beaucoup questiona pour que je ne veux pas lui suivres. Je lui dit: «Quand j'été pitite, maman m'a bien soigné: elle ma randu toujours bien houreux. Comme je commance, à présent, êtres grand, je disire de mes tourner auprès d'elle pour lui consoler et la randres heureux, si je peu.»
Il a été fore mescontan que je voulées de quiter. Enfin, il n'a pas peut rien gagné sur moi, pour m'amener avec lui.
Il obliger de partir, avec mes deux frère, et il me lessa tout seul dans la ville de Gonje, sans paran et sans fortune.
La ville de Gonje, c'est un trais bons ville et bian riches. Cé là où on fait le pus grand commerce de sois et de caschemire de Perse.
Trois mois après, Abrahim-Kane a déclaré la guerres contre Malique Magolum, où je me trouvé dans la forreteresse de Gonje. Les peuples de la ville sont obliger de rantrer dans la forteresse. Je reste jusqu'à la dernier moment sans pourvoir de sortir dans la forreteresse. On rentrais bien, mais on lessé sortire personnes. Un jours où les mulés de Malique Mugolum sorté pour chercher les provision, je me suis fouré dans les gambe des mulés et je me suis sortie de force, de cest manierre-là, sans aucun dangé.
Quand j'été or la porte, je rencontrais deux personne de mon pay, et même ville. Je leur demandé si je pourais trouverre un aucasion pour m'en tourner auprès de ma mère. Il me dit oui, je conné plusier personnes qui von partier à deux houre de matin pour Aperkan, où j'avais lessé ma pauvres mère et mes deux seure, Mariane et Begzada.
Cé deux bons messier il me montrés la maison où son les voyagers. Je me suis rendue sur le champ; il mon trais bien aceuillies. Enfin, tout été convenue de partir à deux houre du matin. En atandant de la nuit, j'été dans un gardans, à côté de la ville, pour chercher quelque lagume pour ma nourriture, car j'avais rien à manger depuis quelque jours. Jai apersu, au lointin un troupeaux de mouton. J'été à la rancontres, pour demander un peut de lais ou de fromage, enfin je me suis aprocher du berger. Il me dit: «Qui tu veux?--Ce que vous vousdrois: un peut de lais ou de fromage, car voilà plusier jours que j'ai rien mangé.»