Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795)
Part 2
Je ne puis m'empêcher cependant d'observer ici que le teint des beautés anglaises a peut-être, en général, moins d'attrait qu'il n'a d'éclat. De loin, c'est une blancheur éblouissante; de près, on pourrait la désirer plus vive, plus animée.
La manière de vivre la plus habituelle des femmes anglaises diffère beaucoup de celle des nôtres, et doit produire des effets fort différents. D'abord, elles vivent beaucoup plus entre elles, et beaucoup plus séparées de la société des hommes. La disposition même de l'intérieur des maisons, l'arrangement du service domestique, leur imposent une gêne continuelle. On ne sait presque pas à Londres ce que c'est qu'un suisse ou un portier. On ne reçoit les visites que dans un salon, dans une espèce de parloir, et cette pièce est presque toujours au rez-de-chaussée. La chambre à coucher d'une femme est un sanctuaire dont un étranger n'approche jamais.
Tous ces embarras sont tellement réels, tellement pénibles, que la femme même la plus galante ne saurait l'être chez elle. Quelque grande dame qu'elle puisse être, elle est réduite à donner ses rendez-vous dans des maisons secrètes, à la sortie des promenades, du bal ou des spectacles.
Les hommes, en Angleterre, passent à cheval, dans les promenades, à la chasse, aux spectacles, dans les tavernes, et surtout dans leurs clubs, tout le temps qu'ils peuvent se dispenser de donner aux affaires publiques, ou bien à leurs affaires particulières. Dans l'intérieur du ménage, il n'y a même qu'une petite partie des longues heures consacrées au plaisir de la table, où les femmes soient admises à partager la société des hommes. Quand on a levé la nappe, et qu'on l'a remplacée par de petits mouchoirs de toile peinte, quand les bouteilles de madère ou de bourgogne, de claret ou de porto, commencent à se pousser un peu vivement sur le brillant glacis de leurs belles tables d'acajou, les dames ne manquent jamais de se retirer dans leur appartement, et les messieurs oublient quelquefois tout à fait qu'après quelques heures de retraite, il leur serait permis de les y suivre.
J'ai vu sans doute des assemblées de jeu, de danse, des espèces de fêtes où les personnes des deux sexes se trouvent réunies. Mais ces rassemblements de la bonne compagnie ne sont jamais plus admirés que lorsqu'ils sont excessivement nombreux, lorsqu'ils ont tout l'inconvénient d'une véritable cohue. On est bien loin de pouvoir s'y parler, car c'est un hasard heureux de pouvoir s'y reconnaître. Mme la princesse d'A[nspach], à qui l'on avait voulu donner les honneurs d'une pareille soirée, la trouva si magnifique et si brillante, qu'arrivée un peu tard, il lui fut impossible de pénétrer jusqu'au haut de l'escalier de la maison où l'on avait préparé si péniblement l'étrange fête dont elle était le principal objet.
Ici comme en France, on ne parle, on ne lit, on ne rêve que révolution: ceux qui la craignent et ceux qui l'espèrent s'en occupent également. Le nombre des ouvrages, des pamphlets et des caricatures révolutionnaires qui ont paru depuis dix-huit mois, est prodigieux. Dans le nombre des premiers, il faut distinguer les écrits de Thomas Payne, dont l'influence eut déjà tant de part à la révolution de l'Amérique. Le succès de ses _Rights of man_ ne peut se comparer qu'à celui qu'eurent en France les premières brochures d'Emmanuel Sieyès.
Il n'y a guère que deux papiers-nouvelles[13] qui soient rigoureusement dans le sens de la Révolution: le _Morning Chronicle_ et le _Gazetter_; mais tous les autres, pour conserver leurs abonnés, n'en sont pas moins forcés d'entrer dans de grands détails sur les affaires de France. Ainsi, par ceux qui veulent en dire du mal, comme par ceux qui en disent du bien, le peuple n'en est pas moins entretenu sans cesse des nouvelles les plus propres à l'étonner, à l'intéresser, à le séduire. Il n'y a que la Gazette de la cour qui n'en parle presque jamais.
[13] _Newspapers_, journaux.
Le peuple anglais est, au fond, trop juste, trop bon, trop sensible, pour méconnaître tous les avantages dont sa Constitution l'a fait jouir depuis plus d'un siècle: il conserve donc pour cette Constitution un assez grand attachement, je ne saurais en douter; mais il n'a sûrement plus pour elle le même respect, la même idolâtrie. Les mots consacrés _King and Church_ ne frappent plus aussi superstitieusement son oreille: on leur a trop associé ceux d'impôts et de taxes, pour ne pas en diminuer un peu l'enchantement. Aux spectacles, on applaudit toujours avec transport _God save the King_; mais on a vu lire plus d'une fois, sans trop de surprise, sans trop d'indignation, ces terribles mots tracés en grosses lettres au coin des rues: _No King, no Parliament_.
IV.
VOYAGE A PARIS EN 1795
Au moment où Meister venait de publier ces _Souvenirs de mes voyages en Angleterre_[14], l'horizon se rassérénait du côté de Paris. Depuis plus d'une année, l'odieux régime de la Terreur avait pris fin; et la tentative de le rétablir, aux journées de prairial, avait heureusement échoué[15]. La République française avait signé en 1795 une suite de traités de paix: avec la Prusse, le 5 avril; avec la Hollande, le 16 mai; avec l'Espagne, le 22 juillet. Victorieuse, et fière d'avoir surmonté d'épouvantables crises, la Convention allait déposer ses pouvoirs, et les remettre aux Conseils établis par la Constitution de l'an III.
[14] Dans une lettre datée de Coppet, 29 septembre 1795, Necker remercie Meister de l'envoi d'un exemplaire de cet ouvrage.
[15] «Le triomphe de la Convention a été aussi complet que son courage a été sublime. Les hommes de sang sont écrasés.... On veut l'ordre, la paix et la République; et on les aura.» Lettre de Benjamin Constant à sa tante, 6 prairial an III (25 mai 1795).
Mme de Staël, passionnée de Paris, y était arrivée au printemps de 1795[16]. Sans y voir, comme elle, le paradis, Meister aimait aussi cette ville, où il avait passé tant d'heureuses années; le soin de ses affaires l'y appelait d'ailleurs.
[16] Elle écrivait de Lausanne à Meister, le 1er mai: «Je pars pour Paris le 10.»--Elle resta dans cette ville jusqu'au 20 décembre.
Quand il s'était enfui de Paris, au mois de septembre 1792, il y avait laissé ses meubles et ses livres. Les autorités révolutionnaires avaient mis les scellés sur son appartement, et puis les avaient levés, à la suite de démarches faites par son amie, Mme de Vandeul, et par Berthet, son factotum: voilà tout ce que nous savons. Ce que Meister dit, dans les premières lignes de ses _Souvenirs de mon dernier voyage_, laisse supposer qu'en revenant à Paris après trois ans d'absence, il n'y a retrouvé que quelques débris de son petit avoir.
Toujours est-il que dans l'intérêt de la correspondance littéraire qu'il avait reprise avec les princes du Nord, il lui importait de se rendre à Paris pour y renouer des relations avec les gens de lettres. Il y avait laissé des amis qu'il désirait revoir; il tenait aussi à se rendre compte du nouvel aspect que présentait cette belle ville, après de si terribles bouleversements. Étranger, et citoyen d'une République avec laquelle la France était demeurée en paix, il avait moins qu'un autre à craindre d'y retourner. A la fin de l'été de 1795, il se décida à tenter cette excursion. Il avait un compagnon de voyage, le général Montesquiou.
Celui-ci, qui avait fait la conquête de la Savoie en 1792, était devenu suspect presque aussitôt, et il avait évité la mort en passant en Suisse. Quand les temps redevinrent plus calmes, il fut un des premiers à obtenir l'autorisation de rentrer. La Convention, dans sa séance du 30 août 1795, présidée par Chénier, entendit la lecture d'une lettre de Montesquiou, datée de Bremgarten en Argovie, où il exposait que lorsqu'un décret d'accusation vint menacer sa vie, on était «dans cette période malheureuse où le citoyen intègre a pu cesser d'obéir à des lois qui cessaient de le protéger.» Il rappelait que la Convention, au mois de décembre 1792, ayant reçu de lui un mémoire justificatif, elle avait ordonné qu'on lui en présentât l'analyse: ce qui ne fut pas exécuté. «Je demande, disait-il, l'exécution de ce décret.» Le 3 septembre, sur le rapport de Doulcet, Montesquiou fut autorisé à venir en France[17].
[17] Quelques jours après, le 16 septembre, Benjamin Constant écrivait à son oncle: «J'ai les meilleures espérances sur les destinées de la République. Vous aurez vu que l'on rappelle les hommes qui se sont montrés les vrais amis de la liberté. Vous aurez pris part à la justice rendue à Montesquiou.»
Meister et lui avaient atteint la cinquantaine; tous deux avaient vécu heureux sous l'ancien régime; ils s'entendaient ensemble en politique, leurs idées étant sages et libérales; ils aimaient et cultivaient les lettres; le marquis de Montesquiou avait été membre de l'Académie française; Meister plus d'une fois, dans sa _Correspondance littéraire_, avait mentionné avec éloge, sans toutefois les surfaire, les chansons et les autres opuscules de Montesquiou.
Ils arrivèrent à Paris le mardi 22 septembre, et Meister se logea rue Gaillon. Son séjour ne dura pas deux mois: car un billet que lui adressa Montesquiou, au moment de son départ[18], est daté du 13 novembre: «Je ne puis vous répéter assez, lui écrivait-il, combien je vous regrette et combien je vous porte envie.» Pour le dire en passant, ces derniers mots étonnent un peu, de la part d'un exilé qui venait de rentrer dans sa patrie. On en peut conclure que Montesquiou avait trouvé en Suisse un agréable asile, et que, revenu en France, il ne s'y trouvait pas entièrement satisfait: ce qui était naturel dans un temps si troublé. Benjamin Constant, par exemple, que nous avons vu tout à l'heure assez content de la situation, écrivait un peu plus tard, le 8 décembre: «Je ne puis vous peindre mon impatience de quitter Paris: tout rend ce séjour insupportable.»
[18] Deux jours auparavant, le mercredi 11, ils dînaient ensemble chez M. de Staël.
Ce n'était pas là le sentiment de Meister: il a eu un plaisir évident à se retrouver à Paris; le charme de ce séjour l'avait aussitôt ressaisi; son témoignage atteste que si l'orage avait rudement secoué le vieux navire de la ville, le _nec mergitur_ de sa devise demeurait toujours vrai. Ce témoignage est précieux: Meister était un vrai connaisseur, judicieux, expérimenté; l'accent de sincérité est ce qui frappe dans son livre: il y dit ce qu'il a vu, ce qu'il a pensé, tout simplement.
Les _Souvenirs de mon dernier voyage à Paris_ ont été rédigés sous forme de lettres; mais ces lettres ont été écrites après le retour de Meister à Zurich. Il dit en effet, lettre V:
«A l'époque où j'ai revu Paris, il y avait....», et lettre VI:
«J'étais encore à Paris lorsqu'on décréta....»
Et s'il dit ailleurs, lettre V:
«Il n'y a guère plus d'un an (_du 9 thermidor an II, 27 juillet 1794, au 22 septembre 1795, jour de son arrivée à Paris_) que Paris n'était encore qu'une vaste prison....», c'est qu'il se reporte par la pensée au temps de son séjour dans cette ville.
La rédaction de ses _Souvenirs_ a occupé Meister pendant toute l'année 1796: preuve en soit ce que lui écrivait Mme de Staël:
«5 avril 1796. Votre récit de votre premier voyage en France sera-t-il conçu de manière à rendre le second impossible? Vous devriez me le montrer....»
«10 octobre 1796. Vous me demandez si je permets l'impression de votre voyage à Paris? Quoique les Français soient battus[19], je vous demande de n'y pas mettre votre nom: il ne faut jamais se fermer la porte du paradis.»
[19] L'archiduc Charles venait de remporter quelques succès en Allemagne.
Cette rédaction n'était pas encore terminée à la fin de l'année, puisque Meister a cité dans une de ses notes un document du 22 nivôse an V (11 janvier 1797). La date de la lettre (21 août 1797) où Pitra rend compte de la lecture qu'il a faite des _Souvenirs_, établit que ce volume a été mis en vente dans l'été de 1797.
Il n'existe des _Souvenirs_ qu'une seule édition; un certain nombre d'exemplaires portent sur le titre la mention de Zurich, et les autres celle de Paris; mais ils se ressemblent d'ailleurs entièrement, ils ont les mêmes fautes d'impression, assez nombreuses. La date de 1797 est inscrite sur les exemplaires qui furent mis en vente à Zurich; tandis que le titre de ceux qui étaient destinés à Paris porte:
A PARIS chez Fuchs; rue des Mathurins maison de Cluny. Nr. 334. L'AN .V. de la République.
La forme allemande: Nr. 334, au lieu de No 334, et les deux points qui encadrent le chiffre V, indiquent assez que ce titre a été imprimé à Zurich.
V.
LETTRES ADRESSÉES A MEISTER AU SUJET DE SON LIVRE
Il est toujours intéressant de savoir comment les ouvrages ont été appréciés au moment de leur apparition. Nous avons des lettres de quelques amis de Meister, qui nous renseignent sur l'accueil qu'ils firent à son livre. On y trouvera d'affectueux compliments, c'est tout simple; mais sous l'expression d'un attachement cordial, on distinguera bien la sincère estime et la juste approbation de lecteurs compétents.
Une lettre, datée de Paris, est écrite par Pitra; on verra plus loin ce que Meister raconte de ce personnage qui avait collaboré à la _Correspondance littéraire_. Le neveu de Meister, Hess, qui était précepteur des enfants de Mme Rilliet-Huber, une amie de Mme de Staël, faisait avec eux un séjour à Paris, qui durait déjà depuis quelques semaines, quand Pitra le rencontra par hasard; aussi sa lettre à Meister commence par un amical reproche:
«Paris, le 4 fructidor an V (21 août 1797).
«Non, mon ami, je ne commencerai pas à vous gronder comme vous le méritez, après deux ans de silence. Je me bornerai à vous dire que, si jamais j'envoie un neveu à Zurich, je n'en dirai pas le mot à l'ami que j'ai aimé le plus tendrement, et que je laisserai au hasard le soin de le lui faire connaître. Le vôtre vous ressemble beaucoup; j'ai cru même, en l'entendant, reconnaître votre voix et la grâce de votre esprit. Parlons du vôtre. J'ai dévoré votre nouvel ouvrage. Il n'est pas possible de soutenir une hérésie politique avec plus d'adresse et de séduction. Quel charme dans votre diction, quelle finesse dans vos aperçus, dans l'analyse de ce que vous avez vu! On voit avec vous, et rien n'échappe à votre lecteur que vous traînez à votre suite, et à qui vous offrez un tableau émouvant des lieux, des personnes et des événements qui ont servi de cadre au besoin que vous aviez essentiellement de manifester vos opinions. Vous savez qu'elles ne sont pas les miennes, et ce n'est pas sous le rapport de dissemblance de sentiments que je me permettrai de regretter que vous ayez employé tant d'esprit et de talent à écrire ces lettres sur votre voyage en France en vendémiaire. Ah! mon ami, vous ne les eussiez pas publiées à Paris. Les deux ans qui se sont écoulés depuis cet événement sont deux siècles. Rien ne ressemble plus à l'état où était la France, et surtout Paris, dans ces jours. Ce qui était digne d'être écrit et analysé par l'auteur de ces charmantes lettres, c'est le changement magique de notre situation. On ne le croira jamais.
«L'aristocratie des fermiers, ainsi que vous l'appelez avec raison, est encore toujours dans l'opulence, et leur bien-être a influé d'une manière étonnante sur les moindres cultivateurs. La disette a, de fait, et selon l'usage, procuré l'abondance par un moyen qui ne peut être instantané. Il n'y a pas un coin de terre qui n'ait été mis en valeur. Mais nous commençons seulement à payer 3 sols la livre un pain, le plus beau, le meilleur que j'aie jamais mangé, et jusqu'à ces jours nous ne l'avons payé que 10 et 11 sols les 4 livres. La première viande ne vaut que 11 sols, l'inférieure de 7 à 9 sols. Jamais Paris n'a mieux ressemblé à l'office d'une grande maison; dans toutes les rues se sont multipliées les boutiques de friandises; on ne voit que pâtissiers, traiteurs, marchands de comestibles les plus recherchés. Tout stimule la gourmandise, et ces objets sont, par leur abondance, à bas prix. Mon ami, Paris est pavé de marchands de choses délicates, fournies avec bien plus d'abondance et de recherche qu'un des premiers instituteurs de ce genre de recherches gourmandes, au Palais-Royal, chez lequel vous satisfaisiez chaque jour votre sensualité.
«Jamais les lieux publics n'ont été si fréquentés. Que ne venez-vous voir nos Tivolis, nos Élysées, nos Idalies, nos jardins Birons, nos Bagatelles! Quelle foule! quelle joie! quel délire! Non, ce n'est plus la même France. Elle n'avait besoin que d'un gouvernement. Paris, ce Paris ruiné, déchiré, est plus fou, plus brillant qu'il ne l'a jamais été. Et nos femmes! que leurs accoutrements sont bien plus dignes de la volupté de vos pinceaux! Leurs formes varient chaque jour; chaque jour, en s'approchant et même un peu trop de l'antique, l'ondoyant de leurs étoffes légères couvre légèrement, en les embrassant de plus près, les formes et les mouvements de leurs corps, que ces vêtements semblent encore prononcer davantage. Il est presque impossible d'être vieux à Paris; les femmes y sont plus jeunes, plus jolies que jamais. Venez vous y rajeunir.
«Ce tableau très vrai que je ne puis qu'esquisser, la tranquillité dont nous jouissons, et que ne troublera pas la querelle finie[20] des autorités, est un miracle que l'on conçoit à peine. Non, il n'est pas possible de croire que ce soit le même peuple. Non, la France ne ressemble plus à cette France, à ce Paris que vous avez vu et décrit en vendémiaire. Voilà pourquoi vos charmantes lettres semblent avoir été écrites au temps de la Fronde. «Cela est charmant, comme cela se fait lire!» dit-on; et l'on semble chercher à se rappeler le siècle dans lequel se sont passés les événements dont parlent ces lettres, et cette France que vous avez peinte avec les couleurs qui appartenaient au temps de votre voyage. Il n'y a que deux ans; mais ces deux ans ont été deux siècles, je vous le répète. Venez en juger vous-même, venez être heureux et faire mes délices. Laissez nos journaux annoncer la guerre, il n'y a qu'eux qui semblent la désirer. Vous êtes sûr qu'ils ne feront pas même semblant de vouloir la faire. Je vous embrasse, mon ami.»
[20] La querelle n'était pas finie: quinze jours après cette lettre, avait lieu le coup d'État du 18 fructidor.
Nous avons parlé ailleurs[21] de l'attachement que la fille de Diderot, Mme de Vandeul, portait à notre Meister. Quelques lignes d'une lettre qu'elle lui écrivit au mois de septembre 1795, peu après l'arrivée de Meister à Paris, pour lui exprimer sa joie de le revoir, en seront un suffisant témoignage:
«Accoutumée, lui dit-elle, à souffrir des peines violentes, je ne devinais point du tout l'impression que le bonheur et l'extrême joie pouvaient faire sur moi. Je n'aurais jamais pu me persuader le genre de dérangement d'âme, l'espèce de trouble continuel qui s'est emparé de toutes mes facultés. Je tâche de rattraper l'ombre de ma raison, ou du moins l'apparence de ma tranquillité, et cet effort me brise encore: n'est-ce pas là un bel état pour écrire des lettres douces?
[21] _Lettres inédites de Mme de Staël à Henri Meister._ Paris, lib. Hachette, 1903, pages 55 à 66.
«Je le voudrais pourtant, puisqu'une des peines qui se glissent dans cette île enchantée où je vis pour ainsi dire depuis huit jours, est de sentir douloureusement que je ne puis jamais vous donner la millième partie du bonheur que vous me donnez....»
Deux ans plus tard, quand Mme de Vandeul eut reçu les _Souvenirs de mon dernier voyage à Paris_, elle écrivit à l'auteur une lettre qui est perdue; la réponse qu'elle reçut lui fit adresser à celui qu'elle appelle _notre voyageur_ une longue lettre d'explications: nous n'en donnons que des fragments:
«Oui, mon ami, j'ai tort, mais ce n'est pas celui que notre voyageur me suppose. Le tort réel est dans la détestable tournure de mon caractère. Je ne sais plus éprouver une impression douce, sans être entièrement bouleversée d'âme et de tête, sans être assez longtemps la proie de mille idées cruelles; je n'y puis remédier, non plus qu'à la fièvre; mais quand je le puis, je tâche de ne pas la donner: je sens qu'il n'y a rime ni raison à tourmenter les autres par sa folie.
«Plus j'ai osé me flatter que notre voyageur avait eu l'intention de me donner un instant de bonheur, plus j'ai dû éloigner celle de le tracasser par toute mon agitation. J'ai espéré du temps la facilité de dire doucement, tendrement, sans tristesse, ce que je ne pouvais alors.
«Depuis la première page de ce livre jusqu'à la dernière, je pourrais dire que je me suis rappelé, non les journées, mais, je crois, toutes les heures de ce voyage. Je n'ai pu m'empêcher chez le fermier de m'y désoler tout à mon aise;--_ce fermier (lettre III) demeurait près de Langres: ce qui rappelle à Mme de Vandeul les souvenirs de famille qui se rattachaient pour elle à la ville où son père était né_.--Il ne faut pas la moitié de l'éloquence de cette feuille pour se livrer au souvenir le plus douloureux, si d'autres idées tristes viennent encore s'y joindre.
«Alors, je pouvais encore reposer dans ce lieu ma pensée sur quelque objet qui me fut cher, je pouvais trouver une sorte de bonheur à penser à cet asile. Rien de ce qui m'aimait là n'existe: tout a disparu; je ne sais même si les murs où mon père est né existent encore; un étranger a bouleversé tout l'intérieur de cette tranquille demeure; tous les vieux meubles ont été portés ailleurs. Je n'ai pu obtenir qu'on m'envoyât le portrait de mon grand-père; un déménagement total ne laisse plus qu'au fond de mon cœur le souvenir de parents, de famille; il me restait encore des biens, il y a deux ans. Suis-je maîtresse de renverser toutes ces idées? N'est-il pas plus sage souvent de garder le silence?
«J'ai espéré, par un des morceaux le plus sensible et le plus doux (dans la dernière lettre), que quelquefois vous aviez trouvé près de moi le sentiment qui semble l'avoir dicté; mais de quelle mélancolie cette privation me remplit-elle pour le reste de la vie!
«C'est en cherchant sur quel point du globe il restait trace des sociétés décrites dans la dernière lettre, que je me serai expliquée bêtement, et de manière à faire croire à notre voyageur qu'il ne serait pas lu, simplement parce que je n'ai pu me défendre de la comparaison des temps; en tenant pour rien tout ce que je dédaigne, je n'ai pu m'empêcher de regretter tous ceux qui existaient les vingt premières années de ma vie, et qui lisaient, jugeaient, louaient d'une autre manière.
«Mon Esculape, qui a déterré le livre, a voulu le lire; je le lui ai fait un peu acheter, en l'assurant que tout ce qui n'extravaguait pas, devait faire sur lui l'effet de l'eau aux enragés. Soit amour-propre de sa part, soit qu'il ait de bons moments, il m'en a paru enchanté. Ce qui l'a surtout ravi, c'est la note sur Sieyès; il n'a rien trouvé de sa vie de plus ressemblant à son gré que ce portrait, de mieux fait, de mieux écrit.
«Le voyageur sera content de l'opinion de M. d'Holbach (_fils du célèbre baron d'Holbach, qui était mort en 1789_). Sans avoir hérité de toutes les connaissances de son père, il lit, et met au moins un grand prix aux ouvrages intéressants; je lui ai fait un grand plaisir en le lui prêtant; il aime et estime l'homme; il croit que ce voyage restera comme monument de l'histoire de cette époque; il m'a chargé de lui témoigner tout le plaisir que lui avait fait cette lecture. Il m'a rendue fort heureuse toute une soirée, en me louant l'individu, en le regrettant avec moi. J'ai promis de faire sa commission; il m'a si obligeamment priée deux ou trois fois de ne pas l'oublier, que si j'eusse osé, je l'aurais remercié de la peur.
«J'espère qu'il ne vous a pas passé par la tête que je fusse insensible au souvenir de mon père, que je n'aie pas senti bien tendrement ce genre de souvenir et de soin, amené avec tant d'adresse et d'air de négligence.