Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome troisième
Chapter 9
_Tumbridge-Well_, où l'on prend aussi des bains, est de même un endroit fort pittoresque. Il est vrai que si l'on se délecte le matin en parcourant ses beaux environs, le soir on s'ennuie beaucoup dans les assemblées qui sont très nombreuses; on se réunissait pour les repas, et après le souper, comme après le dîner, tout le monde se levait pour chanter le _God save the King_, prière pour le roi, qui me touchait jusqu'aux larmes par le triste rapprochement qu'elle me faisait faire entre l'Angleterre et la France.
_Brigton_ était plus renommé pour ses eaux que _Tumbridge-Well_ et _Mat-Lock_. Brigton, où le prince de Galles avait alors fixé sa résidence, est une assez jolie ville située en face de Dieppe, de laquelle on peut voir les côtes de France. À l'époque où je m'y trouvai, on craignait en Angleterre une descente des Français; les généraux ne cessaient de passer en revue la garde nationale, qui était continuellement en mouvement, battait le tambour, et faisait un bruit d'enfer. J'ai fait à Brigton des promenades délicieuses sur les bords de la mer; j'y fus témoin un jour d'un effet très extraordinaire; ce jour-là, le brouillard était si épais que les vaisseaux éloignés de la côte nous paraissaient suspendus en l'air.
Je voulus aussi visiter la ville de Bath; on me l'avait vantée comme celle de l'Angleterre où l'on s'amuse le plus, et je retrouve une lettre que j'écrivis à mon frère à mon retour de cette course.
Londres, ce 12 février 1803.
«Il y a quelques semaines, mon bien bon ami, que je dois te répondre; ne m'en veux point, je t'en prie, car je ne puis te dire combien j'écris peu, tant les jours sont courts; les soirées, en revanche, sont bien d'une longueur assommante, et si d'écrire aux bougies me fatiguait moins les yeux, je t'aurais envoyé des volumes.
«Je vois que tu es inquiet de la manière dont je supporte les brouillards et l'odeur du charbon de terre; quant à ce dernier j'y suis tout-à-fait accoutumée, au point que je ne le sens plus; je préfère même à présent ce feu au nôtre; pour ce qui est de l'air épais et lourd qui m'enveloppe, je ne pourrai jamais m'y faire; d'abord on n'y voit pas, et tu ne saurais imaginer combien cette teinte sombre, noire, obstrue les idées; ce crêpe sale me ternit l'imagination, et je trouve bien naturel que le spleen soit né ici. On m'assure pourtant que cette année est rare, qu'elle est une des plus claires, des plus belles que l'on ait vues depuis long-temps, ce qui me fait juger de ce qu'étaient les autres! À la vérité, l'air est bien plus pur dans les campagnes situées à cinq ou six milles de Londres; c'est un tout autre climat, que je vais chercher le plus souvent possible.
«Je reviens de Bath, où je t'ai souvent désiré; c'est une superbe ville, dont l'aspect est noble et pittoresque; en arrivant à un mille en deçà de ses murs, on aperçoit, des deux côtés de la route, des montagnes très élevées; à gauche s'étend Bath, et l'on voit se détacher sur le ciel de grandes lignes de maisons, des palais, des cirques grandioses, tous bâtis sur le plus haut des monts. Le coup d'oeil est vraiment magique, théâtral; je croyais rêver, et j'ai pensé à Ménageot; il aurait beaucoup joui de ce spectacle; car, bien que l'architecture de ces monumens ne soit pas de bon goût, de loin, l'effet est immense.
«Le seul inconvénient que présente une ville bâtie de cette manière, c'est qu'on n'y peut faire un pas sans monter ou descendre; mais il faut bien payer un peu le plaisir des yeux. Dans le bas de la ville, les places, les rues sont du plus grand genre, et de chaque coin de ces rues on découvre des sites superbes; enfin, pour te rendre la sensation que la vue de Bath m'a fait éprouver, je te dirai que je croyais être dans une ville des anciens Romains; c'est bien certainement la plus belle du royaume, je l'aime d'autant plus que c'est une cité bâtie à la campagne; aussi l'air qu'on y respire est-il parfumé.
«Bath est chaque année le rendez-vous des coryphées _fashionables_, ou, si tu le préfères en bon français, des élégans des deux sexes. On y prend des bains chauds naturels, mais surtout on y donne des bals, des concerts et des _routs_, dont la plupart ont lieu dans les salles publiques; on se réunit là cinq ou six cents personnes, et d'ordinaire on s'y étouffe, ou bien la salle est presque déserte; il n'existe pas dans le grand monde d'intermédiaire, en cela comme en beaucoup d'autres choses. Dans un de ces concerts, j'ai entendu madame Krumoltz, qui joua de la harpe parfaitement; quoiqu'elle soit petite et qu'elle ait l'air fort délicat, son jeu a tout autant de force que d'expression; après le concert on soupa dans une très grande salle à manger dont les longues tables, assez étroites, ressemblaient à celles d'un réfectoire; j'étais avec madame de Beaurepaire, et nous prîmes place à côté de très vieilles et très laides Anglaises; je présumai avec raison qu'elles étaient du nombre de celles qui ne quittent point leur province où elles conservent la morgue gothique; car les grandes dames de Londres et les Anglaises qui ont voyagé sont aimables et polies, tandis que nos voisines, dès que nous fûmes assises, nous tournèrent le dos avec un certain air de mépris. Nous étions résignées à supporter le dédain de ces vieilles femmes, quand un Anglais de leur connaissance s'approcha d'elles, et leur dit quelques mots à l'oreille qui les engagèrent aussitôt à se retourner et à nous témoigner plus d'aménité.
«Je suis restée trois semaines à Bath. On m'avait tant assuré que je m'y amuserais infiniment, que je m'attendais à retrouver là les délices de Capoue. Il s'en est bien fallu vraiment: ces délices se sont réduites au plaisir que j'avais de passer ma matinée à grimper sur les montagnes, encore n'en ai-je joui que bien rarement, attendu qu'il n'a presque pas cessé de pleuvoir. Du reste, je me croyais en automne plutôt qu'en hiver; point de neige, point de froid, beaucoup d'arbres verts, ce qui prolonge la belle saison, et nous donne la douce illusion du beau temps.
«Écris-moi bientôt, et ne compte pas avec moi; adieu, mon cher ami.»
Peu de temps avant d'aller à Bath, j'avais été passer quelques jours au château de Knowles, qui, après avoir appartenu autrefois à la reine Élisabeth, appartient aujourd'hui à la duchesse Dorset. C'est devant la porte d'entrée de ce château que j'ai vu deux gros ormes qu'on m'a dit avoir plus de mille ans, et qui pourtant verdoyaient encore, surtout vers leur sommet. Le parc, dont l'extrémité touche à une forêt, est extrêmement pittoresque.
Le château renferme de fort beaux tableaux; les meubles sont encore les mêmes qu'au temps d'Élisabeth. Dans la chambre à coucher de la duchesse, les rideaux du lit sont tout parsemés d'étoiles d'or et d'argent, et la toilette est d'argent massif.
La duchesse Dorset, qui était fort riche, avait épousé le chevalier de Wilfort, que j'avais connu ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg. Celui-ci ne possédait aucune fortune; mais il était fort bel homme, il avait surtout l'air noble et distingué. La première fois que nous nous réunîmes tous pour dîner, la duchesse me dit: «Vous allez bien vous ennuyer; car nous ne parlons pas à table.» Je la rassurai sur ce point en lui disant que telle était aussi mon habitude, ayant presque toujours mangé seule depuis bien des années. Il faut croire qu'elle tenait prodigieusement à cet usage; car, au dessert, son fils, âgé de onze ou douze ans, vint près d'elle, et à peine lui adressa-t-elle quelques mots: enfin, elle le congédia sans lui donner aucune marque de tendresse. Je ne pus alors m'empêcher de songer à ce qu'on rapporte des Anglaises; qu'en général, leurs enfans devenus grands, elles s'en occupent fort peu, ce qui a fait dire qu'elles n'aiment que _leurs petits_.
J'avais revu à Londres l'aimable comte de Vaudreuil. Je le trouvais bien changé, bien maigri; tout ce qu'il avait souffert pour la France l'avait accablé. Il s'était marié en Angleterre à sa nièce, que j'allai voir à _Tutlam_ où elle s'était établie. Madame la comtesse de Vaudreuil était jeune et jolie. Elle avait de fort beaux yeux bleus, un visage charmant et de la plus grande fraîcheur. Elle m'engagea à venir passer quelques jours à Tutlam, ce que j'acceptai, et pendant le temps que je fus chez elle, je fis le portrait de ses deux fils.
M. le duc d'Orléans et ses deux frères habitaient fort près de là. Le comte de Vaudreuil me mena faire une visite au duc d'Orléans qu'il avait particulièrement distingué. Nous trouvâmes ce prince, qui faisait ses délices de l'étude, assis à une longue table couverte de gros livres dont un était ouvert devant lui. Pendant notre visite, il me fit remarquer un tableau de paysage fait par son frère, le duc de Montpensier, avec lequel je fis aussi connaissance pendant mon séjour chez madame de Vaudreuil. Quant au plus jeune de ces princes, le duc de Beaujolais, je n'ai fait que le rencontrer dans une promenade; il m'a paru assez bien de visage, et d'une grande vivacité.
Le duc de Montpensier venait quelquefois me prendre, et nous allions dessiner ensemble. Il me conduisit sur la terrasse de Richemond d'où la vue est superbe: de cette hauteur, on domine une grande partie du cours de la rivière. Nous parcourûmes aussi la belle prairie où se trouve encore le tronc coupé de l'arbre sous lequel s'asseyait Milton. C'est là, m'a-t-on dit, qu'il composait son poëme du _Paradis perdu_. J'aurais bien voulu que l'on eût conservé cet arbre, seul témoin de si grandes pensées; mais il ne reste que la place. En tout, les environs de _Tutlam_ étaient fort intéressans, le duc de Montpensier les connaissait à merveille et je me félicitais qu'il fût devenu mon _cicerone_, d'autant plus que ce jeune prince était extrêmement aimable et bon.
Je m'étais engagée à faire le portrait de la margrave d'Anspach, qui vint me prier de passer quelques jours chez elle, à la campagne, où je lui tiendrais ma promesse. Comme on m'avait dit que la margrave était une femme très bizarre, qui ne me laisserait pas tranquille un moment, qui me ferait réveiller tous les matins à cinq heures, et mille autres choses aussi insupportables, je n'acceptai son invitation qu'après avoir fait avec elle mes conditions. Je demandai d'abord une chambre où je n'entendisse aucun bruit, désirant dormir assez tard. Ensuite je la prévins que si nous faisions ensemble quelques courses, je ne partais jamais en voiture, et qu'en outre j'aimerais à me promener seule. L'excellente femme consentit à tout et me tint religieusement sa parole, au point que si, par hasard, je la rencontrais dans son parc où elle était souvent à labourer, ainsi qu'aurait fait un homme de peine, elle feignait de ne point me voir, et me laissait passer sans me dire une seule parole.
Soit que l'on eût calomnié la margrave d'Anspach, soit qu'elle eût la bonté de se contraindre pour moi, je me trouvai si bien pendant mon séjour chez elle, que lorsqu'elle m'invita à venir la voir dans une autre campagne qui lui appartenait aussi, et qui se nommait _Benheim_, je n'hésitai pas à m'y rendre. Là le parc et le château étaient beaucoup plus beaux qu'à _Armesmott_, et j'y passai le temps d'une manière fort agréable. Des soirées charmantes, spectacles, musique, rien n'y manquait, si bien qu'ayant promis d'y rester huit jours, j'y passai trois semaines.
Je fis aussi avec la margrave plusieurs courses en pleine mer. Nous allâmes une fois débarquer à l'île de _Whigt_, qui est élevée sur un rocher et rappelle la Suisse. Cette île est renommée pour les moeurs douces et paisibles de ses habitans. Ils vivent tous là, m'a-t-on dit, comme une seule famille, jouissant d'une paix et d'un bonheur parfaits. Il se peut que depuis, un grand nombre de régimens ayant fréquenté cette île, elle ne soit plus la même sous le rapport dont je parle; mais il est de fait qu'à l'époque où je l'ai visitée, tous ceux qui l'habitaient étaient bien vêtus, avaient l'air affable et bon, et ne paraissaient pas atteints par la contagion des grandes villes. Outre l'aménité que je remarquai dans la population, le paysage était si ravissant, que j'aurais voulu passer ma vie dans ce beau lieu: l'île de Whigt et l'île d'Ischia, près de Naples, ont pu seules me faire éprouver ce désir.
Ces promenades sur l'Océan me plaisaient beaucoup, et nous les renouvelâmes assez souvent. La margrave, un jour, fit arrêter son bâtiment en pleine mer et demanda des huîtres; mais elles étaient tellement salées qu'il me fut impossible d'en manger. Il faut sans doute, pour que les huîtres deviennent bonnes, qu'elles ne soient pas aussi nouvellement pêchées.
Ce que l'on peut faire de mieux à l'époque où Londres est déserte, c'est de courir les campagnes, qui sont vraiment superbes. En sorte que j'acceptais avec beaucoup de reconnaissance les invitations qui m'étaient faites. Et je prenais mon parti sur la monotonie de cette vie anglaise, qui ne pouvait être de mon goût après avoir habité si long-temps Paris et Pétersbourg. Je passai quelque temps à _Stowe_, chez la marquise de Buckingham. Le château était magnifique et rempli de tableaux des plus grands maîtres. Je me souviens surtout d'un grand portrait de Van-Dyck où je vois encore une main tellement belle et tellement en relief, qu'elle faisait illusion. Le parc de Stowe, orné d'un temple, de monumens, de fabriques de toute espèce, est de la plus grande beauté.
Le marquis et la marquise de Buckingham recevaient les Français avec infiniment de grâce et de bonté. Tous deux ont beaucoup secouru les émigrés distingués; j'en ai été instruite par le duc de Sérant, qui a séjourné long-temps chez eux, et qui était pénétré de reconnaissance pour ce noble couple[30].
J'allai aussi à la campagne de lord Moiras. Quoique j'aie oublié le nom de ce château, je me souviens qu'on y est établi très confortablement, et surtout qu'il y règne la propreté la plus recherchée. La soeur de lord Moiras, lady Charlotte, qui est bonne et aimable, en faisait les honneurs avec infiniment de grâce; il était bien malheureux que l'ennui fût là! Au dîner, les femmes sortent de table avant le dessert; les hommes restent pour boire et pour parler politique. Il est pourtant vrai de dire que dans aucune des réunions où je me suis trouvée les hommes ne s'enivraient; ce qui me persuade que si cet usage existait en Angleterre, comme on le répète souvent, il n'y existe plus dans la bonne compagnie. Je dirai aussi que j'ai dîné plusieurs fois chez lord Moiras avec le duc de Berri qui revenait de la chasse, et que ce prince ne buvait jamais que de l'eau, bien loin de boire trop de vin, comme on l'a prétendu plus tard.
Après le dîner, on se réunissait dans une belle galerie, où les femmes sont à part, occupées à broder, à faire de la tapisserie, sans dire un seul mot. De leur côté, les hommes prennent des livres et gardent le même silence. Je demandai un soir à la soeur de lord Moiras, par un beau clair de lune, si l'on ne pouvait pas aller se promener dans le parc. Elle me répondit que les volets étaient fermés et qu'on ne les rouvrait point par prudence, la galerie de tableaux se trouvant au rez-de-chaussée. Comme la bibliothèque, qui était magnifique, renfermait aussi des recueils de gravures, ma seule ressource alors était de m'emparer de ces recueils et de les parcourir, en m'abstenant, à l'exemple général, de prononcer une parole. Au milieu d'un cercle aussi taciturne, me croyant seule un jour, il m'arriva de faire une exclamation à la vue d'une gravure charmante, ce qui surprit au dernier point tous les assistans. Il est pourtant de fait que l'absence totale de conversation ne tient pas en Angleterre à l'impossibilité de causer avec agrément; je connais beaucoup d'Anglais qui sont fort spirituels; j'ajouterai même que je n'en ai pas rencontré un seul qui fût un sot.
La saison était trop avancée pendant mon séjour chez lord Moiras pour que je pusse faire de longues courses à pied. Lady Charlotte me proposa de venir promener avec elle en voiture; mais elle se servait d'une espèce de cariole dure comme une charrette, dans laquelle je ne pus rester long-temps. Les Anglaises en outre se sont habituées à braver leur climat. J'en rencontrais souvent par des pluies battantes, dans des calèches ouvertes et sans parapluie. Elles se contentent alors de s'entourer de leur manteau, ce qui ne serait pas sans inconvénient pour une étrangère peu faite à ce régime aquatique.
J'avais un grand désir de voir le château de _Warwick_ que l'on m'avait beaucoup vanté. Je m'y rendis, espérant pouvoir le visiter incognito pour éviter toute gêne réciproque. Mais lord Warwick, ne voulant recevoir que des étrangers connus, fit demander mon nom, que je ne cachai point. Alors il vint au devant de moi, me fit lui-même les honneurs de son château, et me reçut en tout avec la plus obligeante distinction.
Warwick est un château gothique comme celui de la duchesse Dorset; mais son aspect est bien plus pittoresque et bien plus romantique. En traversant sa grande cour entourée de rochers, je replaçais dans ce beau manoir des nobles dames, des chevaliers avec leurs bannières; j'aurais désiré l'habiter moi-même, tandis que le château de la duchesse, quoique plus grand, est si triste, qu'on se ferait conscience d'y placer quelqu'un.
Après m'avoir présentée à sa femme, qui m'offrit à déjeuner, et m'engagea à venir passer quelques jours avec eux, lord Warwick me fit traverser son parc dans sa voiture; ensuite il me fit voir lui-même avec détail l'intérieur du château, qui est rempli d'antiquités, de tableaux, d'armures et d'objets précieux de tous les genres. Il me montra entre autres dans sa serre chaude une énorme coupe antique de la plus grande beauté. Cette coupe est en forme de jatte; je présume qu'elle était placée chez les Grecs dans un temple de Bacchus; car les ornemens se composent de grappes de raisin et de feuilles de vigne entrelacées. Il me fit voir aussi sur son clavecin les deux petits dessins de moi dont je parle dans mon second volume et que j'avais faits au charbon sur les dessus de portes de lord Hamilton. Il me dit les avoir achetés fort cher de ce lord, à qui pourtant je ne les avais pas vendus.
L'entrée du château de Warwick est taillée dans les rochers sur lesquels il est bâti. Le grand chemin passe dans le parc, ce qui anime cette magnifique habitation, dont le propriétaire me parut un excellent homme, qui jouissait bien de tout ce qu'il possédait.
Je visitai aussi Blenheim, dit Marlboroug, où je vis de superbes tableaux et un très beau parc.
Souvent, en revenant de ces différentes courses, je m'arrêtais sur des hauteurs à quatre ou cinq milles de Londres, espérant jouir de l'aspect de cette ville immense; mais le brouillard qui la couvrait était toujours d'une telle épaisseur, que je n'ai jamais pu apercevoir que la pointe de ses clochers.
CHAPITRE XII.
Je quitte l'Angleterre.--Rotterdam.--Anvers.--M. d'Hédouville.--J'arrive à Paris.--Madame Catalani.--Mademoiselle Duchesnois.--Madame Murat.--Je fais son portrait.--Je pars pour la Suisse.--Lettres à la comtesse Vincent Polocka.
Quoique je fusse arrivée en Angleterre dans l'intention d'y passer quatre ou cinq mois, j'y restais depuis près de trois ans; j'étais retenue, non seulement par mes intérêts de fortune comme peintre, mais encore par la bienveillance qu'on me témoignait. J'ai souvent entendu dire que les Anglais étaient peu hospitaliers; je suis bien loin de partager cette opinion, et je conserve une vive reconnaissance de l'accueil qui m'a été fait à Londres. Outre que je recevais, pour aller dans le monde, plus d'invitations qu'il ne m'était possible d'en accepter, j'avais réussi (ce qu'on dit être plus difficile) à me former une société selon mon goût pour l'intimité, en me liant avec lady Bentick et sa soeur, les demoiselles Villers, madame Anderson, et lord Trimlestown qui, très amateur des arts, cultive la peinture et la littérature avec goût, et qui, maintenant à Paris, me conserve sa bonne amitié. Je ne me serais donc pas décidée à retourner si tôt en France, si je n'avais appris que ma fille était arrivée à Paris; je désirais bien vivement la revoir, d'autant plus que l'on m'écrivait en secret que son père lui faisait former différentes liaisons qui me semblaient peu convenables pour une jeune femme, en sorte que je résolus mon départ.
Il fallait vraiment que je fusse entraînée par un intérêt de coeur pour résister aux regrets que voulaient bien me témoigner mes amis et mes simples connaissances. Comme à cette époque, Bonaparte, qui s'était fait empereur, ne laissait point sortir de France les Anglais qui s'y trouvaient à la rupture du traité d'Amiens[31], lady Herne, connue par son goût pour les arts, disait qu'il fallait me retenir en otage. Aucun des motifs qui devaient m'engager à rester ne fut oublié par les aimables gens que j'allais quitter, et j'étais trop sensible à ces bienveillans efforts pour ne pas y céder en toute autre circonstance.
Comme j'allais monter dans ma chaise de poste pour me rendre à l'auberge située près de l'endroit où je devais m'embarquer, je vis arriver la charmante madame Grassini; je crus qu'elle venait simplement me faire ses adieux, mais elle me déclara qu'elle voulait me conduire à l'auberge, et me fit monter dans sa voiture, que je trouvai encombrée d'oreillers et de paquets. «Pourquoi donc tout cela? lui demandai-je.»--«Vous ne savez donc pas, me dit-elle, que vous allez dans la plus détestable auberge du monde? vous pouvez y rester huit jours et plus si le vent n'est pas favorable, et mon intention est d'y rester avec vous.» Je ne saurais dire à quel point je fus touchée de cette marque d'intérêt. Cette belle femme quittait les plaisirs de Londres, ses amis, sans parler de la foule d'adorateurs toujours attachés à ses pas; ce trait me parut bien aimable, aussi ne l'ai-je jamais oublié.
Je m'embarquai pour Rotterdam, où nous arrivâmes le matin à cinq heures; mais je restai dans le vaisseau, _par ordre_, ainsi que plusieurs autres personnes, et nous ne pûmes débarquer qu'à deux heures. Dès que je fus à terre, j'allai chez M. de Beauharnais, beau-frère de Joséphine et alors préfet de Rotterdam; comme j'arrivais de Londres, il me consigna pour huit ou dix jours dans la ville, qu'il me laissait pour promenade, ce qui me contraria fort; de plus, je ne tardai pas à être mandée chez le général Oudinot, et j'avoue que je ne fis pas cette visite sans avoir un peu peur; mais le général me reçut si bien que mes craintes se dissipèrent aussitôt, et je me résignai à attendre que ma liberté me fût rendue.
L'ambassadeur d'Espagne, que j'avais connu à Pétersbourg, et qui résidait à La Haye, ayant appris mon aventure, eut pitié de moi; il vint me chercher plusieurs fois dans sa voiture pour me faire faire des courses à La Haye, distraction qui m'était fort agréable. Enfin, au bout de dix jours j'obtins mon passeport et je fus libre.
Je partis pour Anvers où le préfet, M. Hédouville, me combla de soins et de prévenances; il me conduisit dans la ville pour me faire voir tout ce qu'elle renfermait de remarquable. Ne sachant comment reconnaître l'obligeance que madame Hédouville et lui me témoignaient, je m'empressai d'aller, sur leur demande, voir un jeune peintre fort malade, qui les intéressait beaucoup, et qui avait, disaient-ils, le plus vif désir de me connaître; M. Hédouville m'y conduisit, et son aimable femme voulait me persuader que ma visite avait fait tant de plaisir à cet artiste que la fièvre avait cessé aussitôt; quoi qu'il en soit de cette cure dont on me faisait honneur, je ne pus savoir si elle fut complète, car je repris le lendemain ma route pour Paris.