Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome troisième
Chapter 8
Je présentai madame Grassini à toutes les grandes dames que j'avais invitées; car on la recherchait beaucoup à Londres, ce qui était bien naturel, attendu qu'elle joignait à sa beauté et à son talent si remarquables une extrême amabilité; sa voix était une de ces voix basses, appelées contralto, qui sont fort rares et fort estimées en Italie, tandis que madame Billington avait un soprano; mais toutes deux se plaisaient quelquefois à empiéter sur le domaine de sa rivale, ce qui, selon moi, n'était avantageux ni à l'une ni à l'autre. Je me souviens qu'un jour j'étais à la représentation d'un opéra dans lequel madame Grassini et madame Billington chantaient ensemble, et la première venait de donner quelques notes fort élevées, lorsque le directeur vint dans ma loge et me dit d'un air furieux: «Vous voyez ce qui vient d'arriver; eh bien! quand je vais le matin chez ces dames, je trouve madame Billington qui répète ses rôles dans le bas, et madame Grassini dans le haut; voilà ce qui me désespère.»
Les concerts étaient fort à la mode à Londres, et je les préférais de beaucoup aux simples _routs_, quoique ceux-ci offrent à une étrangère, quand elle est bien accueillie des Anglaises, ce qui par bonheur m'arrivait, l'occasion de connaître toute la haute société. Les invitations ne se font point par lettre comme en France; on envoie simplement une carte sur laquelle on écrit: _Je serai chez moi tel jour_.
Lady Hertford, qui était une très belle femme, donnait de superbes _routs_. J'y rencontrai souvent lady Monck, fort jolie femme, ainsi que ses deux filles, lord Borington, aimant extrêmement les arts, et dont la conversation me plaisait beaucoup, et une foule d'autres personnes qui me composèrent bientôt une société, quoi qu'on en dise de la retenue anglaise.
La femme de Londres la plus à la mode à cette époque était la duchesse de Devonshire. J'avais souvent entendu parler de sa beauté et de son caractère influent en politique, et lorsque j'allai lui faire visite, elle me reçut de la manière la plus aimable. Elle pouvait alors avoir quarante-cinq ans. Ses traits étaient fort réguliers; mais je ne fus pas frappée de sa beauté. Elle avait le teint trop animé, et son malheur voulait qu'elle eût un oeil dont elle ne voyait plus. Comme à cette époque on portait les cheveux sur le front, elle cachait cet oeil sous une masse de boucles, ce qui ne parvenait point à dissimuler une défectuosité aussi grave. La duchesse de Devonshire était assez grande, d'un embonpoint qui, à l'âge qu'elle avait, réussit fort bien, et ses manières faciles étaient extrêmement gracieuses.
Je suis retournée chez elle à un grand rout pour un concert public. Il faut savoir que les grandes dames anglaises prêtent parfois leurs salons pour des réunions de ce genre, se réservant une ou deux pièces, afin de pouvoir inviter les personnes de leur connaissance. Je fus de ce nombre, et dans un moment où je me trouvais assise à côté de la duchesse, elle me fit remarquer un homme placé fort loin de nous, mais en face, et me dit: «N'est-ce pas, qu'il a l'air remarquablement spirituel et distingué?» Il est vrai que des traits prononcés et un grand front dégarni de cheveux lui donnaient beaucoup de physionomie. C'était sir Francis Burdett dont elle protégeait l'élection et qui fut en effet nommé député. Je n'ai pas oublié la frayeur que me causa son triomphe, lorsque, me trouvant dans la rue, je vis passer en fiacre une grande quantité d'hommes du peuple, les uns dans la voiture, les autres sur l'impériale, et tous criant à tue-tête: _Sir Francis Burdett! sir Francis Burdett!_ La plupart de ces gens étaient ivres-morts; ils jetaient des pierres dans les vitres. Une jeune femme, qui était grosse, en fut tellement effrayée qu'elle accoucha de peur, et l'on m'a même dit qu'elle en était morte. Quant à moi, ignorant le motif d'un pareil vacarme, j'étais saisie de terreur, croyant qu'une révolution commençait en Angleterre. Je rentrai vite chez moi toute tremblante, et je fus très heureuse que le prince Bariatinski, qui habitait Londres depuis long-temps, se doutant de ma frayeur, vînt pour me rassurer. Il me dit que les choses se passaient ainsi quand il s'agissait d'une élection importante, et que ce train serait fini le lendemain. Le lendemain en effet le calme était rétabli.
La duchesse de Devonshire avait de même appuyé de tout son crédit l'élection de Fox au parlement, et elle avait réussi à le faire nommer député dans un temps où cela paraissait très difficile. Ne me mêlant jamais de politique, je ne concevais pas trop comment cette grande dame, qui me semblait être à la tête du parti populaire, était de la société du prince de Galles. Le fait est qu'ils étaient fort liés, au point qu'elle se permettait de lui faire des leçons. Me trouvant un soir avec tous les deux, dans un rout, je reprochai au prince de Galles de m'avoir fait attendre inutilement pour une séance; la duchesse parut très contente de ma franchise, disant: «Vous avez raison, les princes ne doivent jamais manquer à leur parole.»
J'appris en France, en 1808, la mort de la duchesse de Devonshire, qui a laissé trois enfans: un fils, le duc de Devonshire actuel; et deux filles, dont l'une a épousé lord Granville qui est maintenant ambassadeur d'Angleterre en France, et l'autre, lord Morpot.
CHAPITRE X.
Le prince de Galles.--Je fais son portrait.--Madame Fitz-Herbert.--Ma lettre à un peintre anglais.--M. le comte d'Artois.--La comtesse de Polastron.--Le duc de Berri.
Peu de temps après mon arrivée à Londres, le traité d'Amiens avait été rompu, et tous les Français qui ne résidaient point en Angleterre depuis plus d'une année, furent obligés de partir aussitôt. Le prince de Galles, auquel je fus présentée, m'assura que je ne devais pas être comprise dans cet arrêté, qu'il s'y opposait, et qu'il allait demander tout de suite au roi son père une permission pour moi. Cette permission me fut accordée avec tous les détails nécessaires, mentionnant _que je pouvais voyager dans tout l'intérieur du royaume, séjourner où bon me semblerait, et que de plus je devais être protégée dans les ports de mer où il me plairait de m'arrêter_, faveur que les Français établis en Angleterre depuis nombre d'années avaient peine à obtenir à cette époque. Le prince de Galles mit le comble à son obligeance en m'apportant ce papier lui-même.
Le prince de Galles pouvait alors avoir quarante ans, mais il paraissait plus âgé, attendu qu'il avait déjà pris trop d'embonpoint. Grand et bien fait, il avait un beau visage; tous ses traits étaient nobles et réguliers. Il portait une perruque arrangée avec beaucoup d'art, dont les cheveux étaient séparés sur le devant, comme le sont ceux de l'Apollon, ce qui lui allait à merveille. Il se montrait très habile dans tous les exercices du corps, et parlait le français très bien, avec la plus grande facilité. Il était d'une élégance recherchée, d'une magnificence qui allait jusqu'à la prodigalité; car il eut un moment, dit-on, pour trois cent mille louis de dettes, que son père et le parlement finirent par payer.
Comme il fut long-temps un des plus beaux hommes des trois royaumes, il se vit l'idole des femmes. Sa première maîtresse fut mistriss Robenson; puis, quelque temps après, il eut un engagement plus sérieux avec mistriss Fitz-Herbert, veuve, plus âgée que lui, mais d'une extrême beauté. Son amour fut si violent alors, qu'on craignit un moment qu'il ne voulût se marier avec cette femme, issue d'une des premières familles catholiques d'Irlande. Son inconstance naturelle le sauva de ce danger, et depuis, un grand nombre de femmes succédèrent à mistriss Fitz-Herbert.
Ce fut peu avant mon départ que je fis le portrait du prince de Galles. Je le peignis presque en pied, et en uniforme. Plusieurs peintres anglais étaient furieux contre moi, quand ils surent que j'avais commencé ce portrait, et que le prince me donnait tout le temps nécessaire pour le terminer; car, depuis long-temps, ils attendaient inutilement cette faveur. Je sus que la reine-mère disait que son fils me faisait la cour, et qu'il venait souvent déjeuner chez moi. Elle répétait un mensonge; car jamais le prince de Galles n'est venu chez moi le matin que pour ses séances.
Dès que ce portrait fut terminé, le prince le donna à son ancienne amie, madame Fitz-Herbert. Celle-ci le fit placer dans un cadre roulant, comme sont les grands miroirs de toilette, afin de pouvoir le transporter dans toutes les chambres qu'elle occupait, ce que je trouvai très ingénieux.
L'humeur des peintres anglais contre moi ne se borna pas à des propos. Un M. M***, peintre de portrait, fit paraître un ouvrage dans lequel il dénigrait avec acharnement la peinture française en général, et la mienne en particulier. On m'en traduisit différentes parties, qui, mon petit amour-propre à part, me parurent si injustes et si ridicules, que je ne pus m'empêcher de prendre la défense des peintres célèbres dont j'étais la compatriote, et j'écrivis à ce M. M*** la lettre suivante:
«Monsieur,
«J'apprends que dans votre ouvrage sur la peinture, vous parlez de l'école française. Comme, d'après ce qui m'est rapporté de vos observations, je présume que vous n'avez aucune idée de cette école, je crois devoir vous donner quelques renseignemens qui peuvent vous être utiles. Je pense d'abord que vous n'attaquez pas les grands peintres qui ont vécu sous le règne de Louis XIV, tel que Lebrun, Le Sueur, Savonet, etc.; et pour le portrait, Rigaut, Mignard et Largillière. Pour ce qui concerne notre temps, vous auriez le plus grand tort si vous jugiez l'école française sur ce qu'elle était il y a trente ans. Depuis cette époque, elle a fait d'immenses progrès dans un genre tout contraire à celui qui l'a fait dégénérer. Ce n'est pas cependant que l'homme qui la perdit alors ne fût point doué d'un très grand talent. Boucher était né coloriste, il avait du goût dans ses compositions, de la grâce dans le choix de ses figures; mais tout à coup, ne travaillant plus que pour les boudoirs, son coloris devint fade, sa grâce de la manière, et l'impulsion une fois donnée, tous les artistes voulurent l'imiter. On exagéra ses défauts, ainsi qu'il arrive toujours; on fit de pire en pire, et l'art semblait éteint sans retour. Alors il vint un homme habile, nommé _Vien_, qui parut avec un style simple et sévère. Il fut admiré des vrais connaisseurs, et remonta notre école. Depuis, elle a produit David, le jeune peintre Drouai, mort à Rome à l'âge de vingt-cinq ans, alors qu'il allait peut-être nous sembler l'ombre de Raphaël, Gérard, Gros, Girodet, Guérin, et tant d'autres que je pourrais citer.
«Il n'est pas surprenant qu'après avoir critiqué les ouvrages de David qu'évidemment vous ne connaissez point, vous me fassiez l'honneur de critiquer les miens, que vous ne connaissez pas davantage. Ne sachant pas l'anglais, je n'avais pu lire ce que vous avez écrit sur ma peinture, et lorsqu'on m'apprit, sans me donner de détails, que vous m'aviez fort maltraitée, je répondis que vous auriez beau dénigrer mes tableaux, tout le mal que vous pourriez en dire serait inférieur à celui que j'en pense. Je ne crois pas qu'aucun artiste se flatte d'avoir atteint la perfection; et bien loin d'avoir cette présomption, pour mon compte, il ne m'est jamais arrivé d'être tout-à-fait contente d'un ouvrage de moi. Néanmoins, mieux instruite aujourd'hui, et sachant que votre critique porte principalement sur un point qui me semble important, je crois devoir la repousser dans l'intérêt de l'art.
«_La patience, seul mérite dont vous me croyez capable_, n'est malheureusement pas une vertu de mon caractère. Seulement, il est vrai de dire que je quitte difficilement mes ouvrages. Je ne les crois jamais assez finis, et, dans la crainte de les laisser trop imparfaits, ma nature me commande long-temps d'y réfléchir, et d'y retoucher encore.
«Il paraît que mes dentelles vous ont choqué, quoique je n'en fasse plus depuis quinze ans. Je préfère infiniment les shalls, dont vous feriez bien de vous servir aussi, Monsieur. Croyez-moi, les shalls sont une bonne fortune pour les peintres, et si vous en aviez fait usage, vous auriez acquis le bon goût des draperies que vous ne possédez pas assez.
«Quant à ces étoffes, à ces coussins _parlans_, à ces velours qui se voient _dans ma boutique_, mon avis est que l'on doit soigner tous ces accessoires autant que la chose est possible, sans nuire aux têtes. Sur ce point, j'ai pour autorité Raphaël, qui n'a jamais rien négligé dans ce genre, qui voulait que tout fût expliqué, rendu (termes de l'art), jusqu'aux fleurettes des gazons. Je puis vous donner encore pour exemple la sculpture antique, où l'on ne trouve pas le moindre accessoire négligé: les draperies shalls qui caressent si bien le nu, et dont les seuls fragmens détachés se vendent encore aujourd'hui aux vrais amateurs, les ornemens des cuirasses, les brodequins, tout cela est d'un fini parfait.
«Maintenant, Monsieur, permettez-moi de vous dire que le mot _boutique_, dont vous vous servez en parlant de mon atelier, est peu digne du langage d'un artiste. Je fais voir mes tableaux sans que l'on soit obligé de payer à ma porte. J'ai même, pour me soustraire à cet usage, donné un jour par semaine où je reçois les personnes connues, et celles qu'il leur plaît de me présenter; je puis donc vous faire observer que le mot boutique est impropre et que la sévérité ne dispense jamais un homme de politesse.
«J'ai l'honneur d'être, etc.»
Cette lettre, que je lus à quelques amis, ne resta pas un mystère pour la société de Londres, et les rieurs ne furent pas pour M. M***, qui, rancune à part, ne savait pas faire une draperie.
Je retrouvais en Angleterre une grande quantité de mes compatriotes, que je connaissais depuis long-temps. Le comte de Ménard, le baron de Roll, le duc de Sérant, le duc de Rivière, et une foule d'autres émigrés français, que j'invitais à mes soirées. J'eus le bonheur aussi de rencontrer M. le comte d'Artois. Je me trouvais avec lui dans une réunion chez lady Parceval, qui recevait beaucoup d'émigrés. Il avait pris de l'embonpoint, et me parut vraiment très beau. Peu de temps après, il me fit l'honneur de venir voir mon atelier; j'étais dehors, et ne revins qu'au moment où il sortait de chez moi; mais il eut la bonté de rentrer pour me faire compliment du portrait du prince de Galles dont il paraissait fort satisfait.
M. le comte d'Artois n'allait point dans le monde. N'ayant qu'un revenu très modique, il faisait des économies qu'il employait à secourir les Français les plus malheureux, et la bonté de son coeur le portait à sacrifier tous les plaisirs à sa bienfaisance. J'en acquis moi-même la preuve par un fait que j'aime à rapporter. Une jeune personne fort intéressante, nommée mademoiselle Mérel, qui jouait parfaitement bien de la harpe, était venue à Londres dans l'espoir d'y vivre de son talent. Elle annonça un concert. Je m'empressai de prendre des billets et d'en placer autant qu'il m'était possible de le faire; mais, en dépit de tous mes efforts, il se trouva si peu de monde dans la salle qu'on y gelait, au point que je fus obligée de sortir avant la fin du concert. Je racontai la chose au comte de Vaudreuil, et je ne sais par quel hasard il en parla le jour même à son prince. «Est-elle Française?» demanda M. le comte d'Artois. Sur la réponse affirmative il chargea aussitôt M. de Vaudreuil de faire parvenir dix guinées à la jeune artiste.
M. le comte d'Artois ne quittait pas son ancienne amie, la comtesse de Polastron, qui était toujours souffrante et ne pouvait sortir. La sollicitude du prince pour elle allait au point qu'il devinait ce dont elle avait besoin dans tous les momens, et lui tenait lieu de garde assidue. Outre ses douleurs physiques, madame de Polastron avait eu le malheur de perdre son fils unique, jeune homme très intéressant, qui mourut de la fièvre jaune à Gibraltar. Elle mourut enfin elle-même, et M. le comte d'Artois en resta inconsolable.
Le fils de ce prince, M. le duc de Berri, venait me voir souvent le matin. Il arrivait quelquefois, portant sous son bras de petits tableaux, qu'il venait d'acheter à très bas prix. Ce qui prouve combien il se connaissait en peinture, c'est que ces petits tableaux étaient de superbes Wouwermans; mais il fallait un tact très fin pour apprécier leur mérite sous la saleté qui les couvrait. J'ai revu depuis ces tableaux chez lui, au palais de l'Élysée Bourbon.
Le duc de Berri avait aussi la passion de la musique. Son esprit était juste et plein de finesse, son caractère fort vif, mais son coeur excellent; je pourrai citer plus tard quelques traits, entre mille, de sa bonté envers ses inférieurs, bonté qui l'a toujours fait chérir de tous ceux qui l'entouraient.
J'étais au spectacle à Londres, quand on apprit l'assassinat du duc d'Enghien. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue dans la salle, que toutes les femmes qui remplissaient les loges, tournèrent le dos au théâtre, et la pièce n'aurait pas fini, si quelques instans après on n'était point venu dire que la nouvelle était fausse. Chacun alors reprit sa place, et le spectacle se termina; mais à la sortie, tout, hélas! nous fut confirmé. Nous apprîmes même plusieurs détails de ce crime atroce, qui laissera toujours une horrible tache de sang sur la vie de Bonaparte[29].
Le lendemain, nous allâmes à la messe funèbre qui fut célébrée pour cette noble victime. Tous les Français, nos princes compris, et un grand nombre de dames anglaises, y assistèrent. L'abbé de Bouvant prononça un sermon extrêmement touchant sur le sort de l'infortuné duc d'Enghien. Ce sermon finissait par une invocation au Tout-Puissant pour qu'une même destinée n'attendît pas nos chers princes. Hélas! ce voeu n'a point été exaucé, puisque nous avons vu le duc de Berri tomber sous le poignard d'un infame assassin.
Je fus quelque temps après la mort du duc d'Enghien sans revoir son malheureux père, le duc de Bourbon, et quand, au bout d'un mois environ, il vint chez moi, le chagrin l'avait tellement changé qu'il me fit un mal affreux. Il entra sans me parler, s'assit, et mettant ses deux mains sur son visage, qui était inondé de larmes: «Non, je ne m'en consolerai jamais!» me dit-il. Il me serait impossible de rendre la peine que ce peu de mots me fit éprouver.
CHAPITRE XI.
La famille Chinnery.--Viotti.--Windsor.--Hamptoncourt.--Herschell.--Bains.--La duchesse Dorset.--Madame de Vaudreuil.--M. le duc d'Orléans.--M. le duc de Montpensier.--La margrave d'Anspach.--Stowe.--Warwick.
Quoique le bon accueil qu'on voulait bien me faire m'ait engagée à rester près de trois ans à Londres, quand je ne comptais d'abord y passer que trois mois, le climat de cette ville me semblait fort triste. Il était même contraire à ma santé, et je saisissais toutes les occasions d'aller respirer dans les belles campagnes de l'Angleterre, où du moins je voyais le soleil. Très peu de temps après mon arrivée je débutai par aller passer quinze jours chez madame Chinnery à _Gillwell_, où se trouvait le célèbre Viotti. La maison était de la plus grande élégance, et l'on m'y fit une réception charmante. Lorsque j'arrivai, je vis la porte d'entrée ornée de guirlandes de fleurs entrelacées dans les colonnes. Sur l'escalier, qui était garni de même, de petits Amours en marbre, placés de distance en distance, portaient des vases remplis de roses; enfin c'était une féerie printanière. Sitôt que je fus entrée dans le salon, deux petits anges, le fils et la fille de madame Chinnery, me chantèrent un morceau de musique charmant, que cet aimable Viotti avait composé pour moi. Je fus vraiment touchée de cet accueil affectueux; aussi les quinze jours que j'ai passés à Gillwell ont-ils été pour moi des jours de joie et de bonheur. Madame de Chinnery était une très belle femme, dont l'esprit avait beaucoup de finesse et de charme. Sa fille, âgée alors de quatorze ans, était surprenante par son talent sur le piano, en sorte que tous les soirs cette jeune personne, Viotti, et madame Chinnery, qui était très bonne musicienne, nous donnaient des concerts charmans.
Je me souviens que le fils de madame Chinnery, quoiqu'il ne fût encore qu'un enfant, avait une véritable passion pour l'étude. On ne pouvait lui faire quitter ses livres. Quand, aux heures de récréation, je lui disais: «Allez donc jouer avec votre soeur.--Je joue, répondait-il,» et il continuait sa lecture. Aussi, à l'âge de dix-huit ans, ce jeune homme avait-il déjà acquis tant de considération qu'à la restauration il fut chargé de revoir tous les comptes des dépenses occasionées par le séjour de l'armée anglaise en France.
Je ne tardai pas à visiter les environs de Londres, et ces courses employèrent tout le temps que je pouvais donner à mes plaisirs.
À Windsor, où le roi faisait sa résidence, je n'admirai que le parc, qui est fort beau. Le roi se plaisait souvent à se promener avec ses deux filles sur une magnifique terrasse d'où l'on découvre une vue superbe et très étendue.
Hamptancourt est un autre château royal où j'ai vu des vitraux superbes; ils sont extrêmement anciens, et me parurent supérieurs à tous ceux que j'avais vus jusqu'alors. J'y trouvai aussi de fort beaux tableaux, et de grands cartons, dessinés par Raphaël, que je ne pouvais trop admirer; ces cartons étaient posés par terre, en sorte que je me tins à genoux devant eux si long-temps que le gardien s'en montrait surpris. On me fit voir aussi, dans les galeries, des armures qui remontent aux temps les plus reculés, puis, dans les jardins, de magnifiques rosiers jaunes, enfin une vigne énorme, enfermée dans une serre, et qui, je ne sais quelle année, a produit quinze cents livres de raisin.
J'allai avec le prince Bariatinski et plusieurs autres Russes faire une visite au docteur Herschell. Ce célèbre astronome vivait fort retiré à quelque distance de Londres. Sa soeur, qui ne le quittait jamais, l'aidait dans ses recherches astronomiques, et tous deux étaient dignes l'un de l'autre, autant par leur savoir que par leur noble simplicité. Nous trouvâmes près de l'escalier un télescope d'une si grande dimension que l'on pouvait se promener dans l'intérieur.
Le docteur nous reçut avec la cordialité la plus obligeante; il eut la complaisance de nous faire voir le soleil dans un verre brun, en nous faisant remarquer les deux taches qu'on y découvre, dont l'une est assez étendue; puis, le soir, il nous montra la planète qu'il a découverte et qui porte son nom; nous vîmes aussi chez lui une grande carte de la lune, très détaillée, où sont représentés des montagnes, des ravins, des rivières, qui rendent cette planète semblable au globe que nous habitons; enfin, tout le temps de notre visite se passa sans un moment d'ennui, et mes compagnons russes, Adélaïde et moi, nous fûmes charmés de l'avoir faite.
On ne saurait parler des environs de Londres sans se rappeler plusieurs beaux lieux où les Anglais vont prendre les bains.
_Mat-Lock_, par exemple, offre tout-à-fait l'aspect d'un paysage suisse. La promenade est bordée d'un côté par des rochers du plus bel effet, couverts d'arbustes colorés; de l'autre, des prairies magnifiques: cette végétation de l'Angleterre, qui est vraiment admirable, tout présente un coup d'oeil ravissant aux amateurs d'une belle nature. Je me souviens d'avoir suivi les bords d'un ruisseau si joli, si limpide, que je ne pouvais le quitter.