Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome troisième
Chapter 6
Une fois ma résolution prise de retourner en France avant l'hiver, je pressai mon travail, en sorte que je pus aller passer quelques jours dans la famille Rivière, qui habitait Brunswick. Je vis chez eux le duc de Brunswick, qui voulait me connaître; je lui fus présentée, et il me témoigna le désir que je fisse son portrait. Comme le temps ne me le permettait plus, je le refusai avec regret, attendu que ce prince avait une fort belle tête. Après avoir séjourné cinq ou six jours chez les parens de M. de Rivière, je repartis seule, mon compagnon de voyage restant, dans sa famille.
Je passai à Weimar, mais je n'y restai qu'une nuit, et la journée qui la précéda fut une journée de tribulations. J'étais partie comptant arriver à Weimar vers les midi, en sorte que je n'avais pris aucunes précautions pour mon dîner. Le malheur voulut que l'on me donnât un postillon qui ne connaissait pas le chemin, et qui, au lieu de prendre la bonne route, nous égara dans des terres grasses où nous passâmes la journée entière. La nuit venue, j'étais tout-à-fait mourante de fatigue et de faim. Les chevaux, éreintés, ne voulaient plus traîner la voiture, qui était fort lourde, et, pour comble d'embarras, mon domestique avait au doigt un panaris qui le mettait hors d'état de nous aider. Je me souviens que, pour tromper mon impatience, et surtout mon appétit, je pris de cette terre maudite avec laquelle j'essayai de modeler une tête, et, sans y voir, je parvins à faire quelque chose qui ressemblait assez à un visage. Nous ne sortîmes que fort tard de cette triste position; car je n'arrivai à Weimar qu'à minuit, si faible, et si étourdie par cette longue course, que tout le long de la route, la nuit étant très noire, j'avais donné au péage des barrières deux ducats au lieu de deux gruts[22]. Je ne m'aperçus de mon erreur qu'à la porte de l'auberge, en payant la dernière poste, et je renvoyai chercher mes deux derniers ducats, qui me furent rendus.
J'étais en route depuis onze heures du matin sans avoir rien pris, encore me fallut-il attendre long-temps à la porte de l'auberge que l'on vînt m'ouvrir, car on se couche de bonne heure à Weimar, et personne n'était sur pied. Lorsque enfin je me retrouvai dans une chambre, et que je me regardai dans la glace, je me fis peur, tant l'ennui, la fatigue et la faim m'avaient mise dans un état pitoyable.
On m'avait donné, à la cour de Prusse, des lettres pour la cour de Weimar; mais j'étais si fatiguée, si souffrante, et si mal dans cette auberge, que je partis le lendemain de bonne heure. À Gotha, où j'allai ensuite, je trouvai le baron de Grimm, que j'avais beaucoup connu à Paris; il fut pour moi d'une grande obligeance, en s'occupant de mes intérêts d'argent sur le change du pays, et de tout ce qui m'était nécessaire pour mon voyage, et je ne m'arrêtai plus qu'à Francfort.
Je descendis dans cette ville à un très bel hôtel garni, qui portait le nom d'hôtel de France ou de Paris, je ne sais plus lequel des deux. J'avais laissé à Berlin mon vieux ivrogne, qui m'avait tant tourmentée, et quand je sortis de voiture, un jeune Allemand, très bien mis, qui se trouvait sous la porte de l'hôtel, m'offrit de me monter mon nécessaire. Il le porta sur la table de la première chambre que je devais occuper, puis, comme naturellement je l'avais suivi, il voulut me baiser la main, ce que je refusai le plus poliment du monde, tout en le remerciant de sa politesse. Il retourna aussitôt sous la porte cochère, et je fermai la mienne en entrant dans ma chambre; car, je ne sais pourquoi, la figure de ce jeune homme me déplaisait et m'inspirait de la méfiance.
Quelques momens après, j'entendis une voiture s'arrêter devant l'hôtel. Je me mets à la fenêtre qui donnait sur la rue, et je vois descendre la bonne madame Divoff, son mari et son fils, que j'avais beaucoup connus à Pétersbourg. Je fus doublement satisfaite de cette rencontre, ayant un peu peur malgré moi de mon inconnu. Je courus embrasser cette excellente famille, et voilà le jeune Allemand qui arrive à leur voiture pour aider les domestiques à porter les paquets dans leurs chambres. Tant d'empressement me parut bien suspect; mais madame Divoff, reconnaissante de cette obligeance, invita le jeune homme à souper avec nous. À table, il nous raconta ses malheurs, au sujet d'un mariage d'amour qu'il avait manqué. C'était un vrai roman, et j'étais si fortement persuadée qu'il l'inventait, qu'il ne me toucha pas le moins du monde, quoique la bonne madame Divoff en eût les larmes aux yeux. Le lendemain encore, elle invita le conteur à déjeuner, ce que je n'approuvai pas du tout. Nous fûmes obligés de rester six jours à Francfort, pendant lesquels je m'ennuyai beaucoup[23]; mais le bruit coûtait que Bonaparte avait été assassiné, ce qui aurait changé tous nos plans. Enfin lorsque nous fûmes prêts à partir et que l'on fit les paquets, il manquait plusieurs couverts d'argent à madame Divoff. Je ne doutai pas une minute qu'ils n'eussent été pris par le jeune Allemand, et tout aussitôt après mon arrivée à Paris, en effet, je lus dans la gazette que ce jeune homme venait d'être arrêté pour vol.
Je n'essaierai point de peindre ce qui se passa en moi lorsque je touchai cette terre de France que j'avais quittée depuis douze ans; la douleur, l'effroi, la joie qui m'agitaient tour à tour (car il y avait de tout cela dans les mille sensations qui me bouleversaient l'ame). Je pleurais les amis que j'avais perdus sur l'échafaud; mais j'allais revoir ceux qui me restaient encore. Cette France dans laquelle je rentrais avait été le théâtre de crimes atroces; mais cette France était ma patrie!
CHAPITRE VIII.
J'arrive à Paris.--Concert de la rue de Cléry.--Bal chez madame Regnault de Saint-Jean-d'Angely.--Madame Bonaparte.--Vien.--Gérard.--Madame Récamier.--Madame Tallien.--Ducis.--Mes soirées.--Je pars pour Londres.
À mon arrivée à Paris dans notre maison de la rue du Gros-Chenet, M. Lebrun, mon frère, ma belle-soeur et sa fille, vinrent me recevoir à ma descente de voiture, pleurant tous de joie de me revoir, et j'étais moi-même bien attendrie. Je trouvai l'escalier rempli de fleurs, et mon appartement parfaitement arrangé. La tenture et les rideaux de ma chambre à coucher étaient en casimir vert, les rideaux bordés d'une broderie en soie flote couleur d'or; M. Lebrun avait fait surmonter le lit d'une couronne d'étoiles d'or; tous les meubles étaient commodes et de bon goût, enfin je me trouvais fort bien installée. Quoique M. Lebrun m'ait certes fait payer tout cela bien cher, je n'en fus pas moins sensible aux soins qu'il avait pris pour me rendre mon habitation agréable.
La maison de la rue du Gros-Chenet était séparée par un jardin d'une maison qui donnait sur la rue de Cléry, et qui appartenait aussi à M. Lebrun. Il y avait dans cette dernière une salle immense[24], où se donnaient de très beaux concerts. On m'y conduisit le soir même de mon arrivée, et dès que je fus entrée, tout le monde se tourna vers moi, les spectateurs en battant des mains, et les musiciens en frappant de leur archet sur leur violon. Je fus tellement sensible à un accueil si flatteur, que je fondis en larmes. Je me souviens que madame Tallien était à ce concert, éclatante de beauté.
La première visite que je reçus le lendemain à mon lever, fut celle de Greuze, que je ne trouvai pas changé. On eût dit qu'il ne s'était point décoiffé: ses boucles de cheveux flottaient encore de chaque côté de sa tête comme à mon départ. Je fus touchée de son empressement, et bien contente de le revoir. Après Greuze arriva ma bonne amie, madame de Bonneuil, aussi jolie que par le passé; car la conservation de cette charmante femme a tenu du prodige. Elle me dit que sa fille, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angely, donnait un bal le lendemain, et qu'il fallait absolument que j'y vinsse. «Mais, lui dis-je, je n'ai point de robe parée.» Alors je lui montrai cette fameuse pièce de mousseline des Indes brodée, qui avait fait tant de chemin avec moi, et qui, comme on sait, avait couru de si grands risques depuis que madame Dubarry me l'avait donnée. Madame de Bonneuil la trouva fort belle, et l'envoya à madame Germain, la célèbre couturière, qui me fit tout de suite une robe à la mode, qu'elle m'apporta le soir même.
J'allai donc au bal de madame Regnault, et je trouvai là les plus belles femmes de l'époque, en tête desquelles il faut placer madame Regnault elle-même, puis madame Visconti, si remarquable par la beauté de sa taille et de son visage. Tandis que je me plaisais à fixer mes regards sur toutes ces charmantes personnes, une femme qui était assise devant moi se retourna; elle était si admirable, que je ne pus m'empêcher de lui dire: «Ah! Madame, comme vous êtes belle!» Cette femme était madame Jouberto, alors sans fortune, et qui depuis a épousé Lucien Bonaparte. Je vis aussi à ce bal beaucoup des généraux français; on me montra Macdonald, Marmont et plusieurs autres; enfin c'était un monde tout nouveau pour moi.
Peu de jours après mon arrivée, madame Bonaparte vint me voir un matin; elle me rappela les bals où nous nous étions trouvées ensemble avant la révolution, ce que j'avais tout-à-fait oublié; mais j'en fus d'autant plus sensible à son souvenir. Elle fut très aimable, et m'invita à aller déjeuner chez le premier consul. Toutefois, comme je n'y mis pas un grand empressement, le jour de ce déjeuner ne fut jamais fixé.
Je ne tardai pas à recevoir la visite de mon ami Robert, des Brongniart, et celle de Ménageot, qui avait été directeur de Rome. Ce dernier me parla, la première fois qu'il vint me voir; de la révolte des jeunes gens qui lui avait fait quitter Rome; il me conta aussi qu'à son retour il avait vu Bonaparte à Lodi après la grande victoire que venait d'y remporter ce général. Bonaparte, en lui montrant le champ de bataille encore tout couvert de morts, lui dit avec un grand sang-froid: «Ce serait un beau tableau à faire.» Ménageot avait été indigné de ce mot. «C'était, ajouta-t-il, un spectacle affreux, déchirant; il y avait plusieurs chiens qui pleuraient auprès du cadavre de leur maître: ces pauvres chiens me parurent bien plus humains que Bonaparte!»
J'étais bien vivement touchée de la joie que me témoignaient les amis et les connaissances qui chaque jour accouraient chez moi. À la vérité, le plaisir que j'éprouvais à les revoir tous était cruellement troublé par le chagrin d'apprendre beaucoup de morts que j'ignorais; car il ne me venait pas une personne qui n'eût perdu ou sa mère, ou son mari, ou pour le moins quelque parent. Il me fallut subir une autre peine plus sensible que les autres: la bienséance m'obligeait à faire une visite à mon vilain beau-père; il habitait à Neuilly une petite maison qui avait été achetée par mon père, et où j'étais allée bien souvent dans ma première jeunesse. Tout dans ce lieu me rappela ma pauvre mère, le temps heureux que j'avais passé près d'elle; j'y retrouvai son panier à ouvrage tel encore qu'elle l'avait laissé; enfin cette visite fut pour moi cruellement triste, d'autant plus que je n'étais déjà que trop disposée aux larmes. En allant à Neuilly je venais pour la première fois de passer sur la place Louis XV, où je croyais voir encore le sang de tant de nobles victimes! mon frère, qui était avec moi, se reprocha beaucoup de n'avoir pas fait prendre un autre chemin, car ce que je souffris alors ne saurait se décrire; même encore aujourd'hui il m'est impossible de passer sur cette place sans me rappeler les horreurs dont elle a été le théâtre, et je ne puis me rendre maîtresse de mon imagination.
On peut bien penser avec quel empressement je me rendis au musée du Louvre, qui possédait alors tant de chefs-d'oeuvre; la première fois j'y allai seule, pour jouir de cette vue sans distraction: je parcourus d'abord la galerie de tableaux, ensuite celle des statues; et lorsque, enfin, après être restée plusieurs heures sur mes jambes, je pense à retourner chez moi pour dîner à quatre heures et demie, les gardiens, ignorant que je n'étais point sortie, avaient fermé toutes les portes; je cours à droite, à gauche; je crie; il m'est impossible de me faire entendre et de me faire ouvrir; je mourais de faim et de froid, car nous étions au mois de février; je ne pouvais frapper aux fenêtres, elles étaient beaucoup trop élevées: ainsi je me trouvais en prison au milieu de ces belles statues que je n'étais plus du tout en disposition d'admirer; elles me paraissaient des fantômes; et à l'idée qu'il me faudrait passer la journée et la nuit avec elles, la frayeur et le désespoir s'emparaient de moi; enfin, après avoir fait mille détours, j'aperçus une petite porte contre laquelle je frappai si fort que l'on vint m'ouvrir; je sortis précipitamment, ravie de reprendre ma liberté et de pouvoir aller dîner, car j'avais grand besoin de manger.
Peu de jours après mon arrivée, je reçus de la Comédie Française la lettre suivante:
«Madame,
«La Comédie Française me fait l'honneur de me charger de vous adresser la copie d'un arrêté qu'elle vient de prendre pour rétablir votre nom sur la liste des entrées à son théâtre; elle vous prie d'agréer cet hommage comme une marque de son admiration pour vos rares talens, et de la haute estime que vous lui inspirez à tant de titres.
«J'ai l'honneur, etc.
«MAIGNEIN, _Secrétaire_.»
La Comédie Française ne se borna pas à me donner cette marque flatteuse de son souvenir: Molé et Fleury allèrent trouver mon frère pour lui dire que les premiers acteurs désiraient venir jouer une comédie chez moi, et Vestris le père le prévint aussi que l'Opéra danserait un ballet après la pièce. Tout cela, selon leur plan, devait avoir lieu dans ma galerie. Quoique sensible autant qu'on peut l'imaginer à ces témoignages de bienveillance pour moi, ne désirant pas être placée en évidence, je refusai des hommages si flatteurs; toutefois, j'en ai conservé un souvenir d'autant plus reconnaissant qu'il semblait que Paris voulût me consoler, à mon retour, de tant d'odieuses calomnies qui avaient précédé mon départ.
La première fois que j'allai au spectacle, l'aspect de la salle me parut extrêmement triste; habituée comme je l'étais à voir autrefois en France, et depuis dans l'étranger, tout le monde poudré, ces têtes noires et ces hommes vêtus d'habits noirs formaient un sombre coup d'oeil. On aurait cru que le public était rassemblé pour suivre un convoi.
En général l'aspect de Paris me paraissait moins gai; les rues me semblaient si étroites que j'étais tentée de croire qu'on y avait bâti double rang de maisons. Ceci tenait sans doute au souvenir récent des rues de Pétersbourg et de Berlin, qui sont pour la plupart extrêmement spacieuses. Mais ce qui me déplaisait bien davantage, c'était de voir encore écrit sur les murs: _liberté, fraternité ou la mort_. Ces mots consacrés par la terreur faisaient naître de bien tristes idées sur le passé et ne vous laissaient pas sans crainte sur l'avenir.
On me mena voir une grande parade du premier consul sur la place du Louvre. J'étais placée à une fenêtre du Musée, et je me souviens que je ne voulais pas reconnaître pour Bonaparte le petit homme si mince que l'on me montrait; le duc de Crillon, qui était à côté de moi, avait toute la peine du monde à me le persuader. Il m'arrivait ici comme pour l'impératrice Catherine, de m'être peint en imagination cet homme si célèbre sous la figure d'un homme colossal. Peu de jours après mon arrivée, les frères de Bonaparte vinrent voir mes ouvrages; ils furent très aimables pour moi et me dirent les choses les plus flatteuses; Lucien surtout regarda avec une attention toute particulière ma Sibylle dont il fit mille éloges.
Mes premières visites furent pour mes bonnes et anciennes amies, la marquise de Groslier et madame de Verdun, que j'étais si heureuse de retrouver; pour la comtesse d'Andelau, très aimable femme, qui avait infiniment de grâce dans l'esprit: je vis en même temps chez elle ses deux filles, madame de Rosambo[25] et madame d'Orglande, qui étaient dignes de leur mère par leur esprit et par leur beauté.
J'allai voir aussi la comtesse de Ségur. Je la trouvai seule et fort triste; son mari n'avait pas encore de place, et tous deux vivaient très gênés. Plus tard, à mon retour de Londres, lorsque Bonaparte fut empereur, il nomma le comte de Ségur maître des cérémonies[26], ce qui leur donna beaucoup d'aisance. Je me rappelle qu'à cette époque, ayant été la voir un soir vers les huit heures, et la trouvant toute seule, elle me dit: «Vous ne croiriez pas que j'ai eu vingt personnes à dîner? ils sont tous partis après le café.» J'en fus en effet assez surprise; car avant la révolution, la plupart des gens que l'on avait à dîner restaient avec vous jusqu'au soir, ce que je trouvais beaucoup plus sociable que la méthode actuelle.
Dans le même temps, madame de Ségur m'invita à une grande soirée de musique, où elle avait rassemblé toutes les puissances du jour. J'eus lieu d'y remarquer une autre innovation qui ne me sembla pas plus heureuse. Je fus étonnée, en entrant, de voir tous les hommes d'un côté et toutes les femmes de l'autre; on eût dit des ennemis en présence. Pas un homme ne venait de notre côté, à l'exception du maître de la maison, le comte de Ségur, que son ancienne coutume de galanterie engageait à venir adresser aux dames quelques mots flatteurs. On annonça madame de Canisy, très belle femme, faite comme un modèle. Nous perdîmes alors notre unique chevalier; le comte alla se prosterner devant cette beauté, à qui, dans ce moment, me dit-on, l'empereur rendait des soins, et ne la quitta plus de la soirée.
Je me trouvais assise à côté de madame de Bassano que l'on m'avait fort vantée, et que je désirais voir. Elle parut faire beaucoup d'attention au chiffre en diamans qui m'avait été donné par la reine de Naples lorsque j'avais pris congé de cette princesse, lequel était en effet très beau. Du reste, me considérant là sans doute comme une intruse, puisque je n'étais ni femme de ministre, ni de la cour, elle ne me dit pas une parole, ce qui ne m'empêcha point de la regarder souvent et de la trouver fort jolie.
Le premier artiste auquel je fis visite fut M. Vien, qui avait été anciennement nommé premier peintre du roi, et que Bonaparte venait de faire sénateur. Je fus infiniment flattée de l'aimable accueil qu'il voulut bien me faire, et de l'extrême bonté qu'il me témoigna. Il avait alors quatre vingt-deux ans, et pourtant il me montra deux esquisses composées dans le genre des bacchanales antiques, qu'il venait de peindre. Elles étaient charmantes. J'en fus surprise et charmée au point qu'il y a trente-cinq ans que je les ai vues, et que je me les rappelle parfaitement.
On peut regarder M. Vien comme le chef d'une restauration de l'école française. C'est lui qui, le premier, rendit du style et de l'exactitude aux costumes grecs et romains. David et ses élèves, Gérard, Gros, Girodet, sous ce rapport, sont certainement renommés avec raison. Mais il est juste de dire que M. Vien avait donné l'exemple de ce perfectionnement dans ses sujets historiques.
Après cette visite, j'allai chez M. Gérard, déjà si célèbre par ses tableaux de Bélisaire et de Psyché. J'avais le plus grand désir de connaître ce grand artiste que l'on disait se distinguer par son esprit autant que par son rare talent. Je le trouvai en tout digne de sa renommée, et je l'ai toujours compté depuis au nombre des personnes dont j'aime à me rapprocher. Il venait alors de terminer le beau portrait de madame Bonaparte étendue sur un canapé, qui devait ajouter encore à sa réputation dans ce genre.
Le portrait de madame Bonaparte me donna le désir de voir aussi celui que Gérard avait fait de madame Récamier; alors j'allai chez cette belle personne, charmée d'une circonstance qui me procurait le plaisir de la voir et de faire connaissance avec elle.
Très peu de jours après, elle m'invita à un grand bal, où je me rendis avec la princesse Dolgorouki, que j'avais la joie de posséder à Paris. Ce bal était charmant, beaucoup de monde sans confusion, un grand nombre de jolies femmes, un fort bel hôtel, rien n'y manquait. Comme la paix d'Amiens venait de se faire, on retrouvait dans cette réunion je ne sais quel air de tenue et de magnificence que la jeune génération n'avait pu connaître jusqu'alors. C'était pour la première fois que les hommes et les femmes de vingt ans voyaient à Paris des livrées dans les antichambres, dans les salons des ambassadeurs; des étrangers de marque, richement vêtus, tous décorés d'ordres brillans: et, quoi qu'on puisse dire, ce luxe convient mieux pour un bal que les carmagnoles et les pantalons.
Une femme rivalisait alors à Paris avec madame Récamier sous le rapport de la beauté. C'était madame Tallien. Robert, qui la connaissait beaucoup, me mena chez elle; et j'avoue que je cherchai vainement un défaut dans l'ensemble de cette charmante personne. Elle était à la fois belle et jolie; car la régularité de ses traits ne lui enlevait point ce qu'on appelle la physionomie. Son sourire, son regard, avaient quelque chose de ravissant, et sa taille, ses bras, ses épaules, étaient admirables.
Madame Tallien joignait à sa beauté un coeur excellent; on sait que dans la révolution une foule de victimes, dévouées à la mort, avaient dû leur salut à l'empire qu'elle exerçait sur Tallien, les infortunés la nommaient alors _notre dame de bon secours_. Elle me reçut avec une grâce parfaite. Plus tard, lorsqu'elle eut épousé le prince de Chimay, elle habitait au bout de la rue de Babylone un très bel hôtel où son mari et elle s'amusaient à jouer la comédie. Tous deux la jouaient fort bien; elle m'invita à l'un de ces spectacles et vint plusieurs fois à mes soirées.
Je ne tardai pas à former à Paris quelques nouvelles liaisons, dont le temps a fait des amitiés. J'avais le bonheur d'être fort proche voisine de la marquise d'Hautpoult, que son caractère, sa bonté, son esprit, me firent aimer promptement, et qui est restée une de mes meilleures amies.
Je fis aussi connaissance, dans ce temps, avec madame de Bawr, qui venait d'épouser un officier russe, fils du célèbre général de ce nom. Elle était fort jeune alors, et ne s'était pas encore distinguée dans les lettres comme elle l'a fait depuis, quand elle eut perdu et son mari et sa fortune; mais alors comme aujourd'hui, elle joignait à son esprit et à ses talens cette modestie si vraie, si réelle, et surtout cette bonté d'ame qui me la font chérir.
J'eus de même le bonheur, à cette époque, de connaître Ducis dont le beau caractère égalait le rare talent. Le naturel, l'extrême simplicité de toutes ses manières contrastaient si bien avec la brillante imagination dont le ciel l'avait doué, que je n'ai jamais vu d'homme plus attachant que cet excellent Ducis. Ses amis n'avaient d'autre regret que celui de ne pouvoir le fixer à Paris; mais il n'aimait point la ville, et pour que tout fût semblable dans sa façon d'être, il fallait des bergers, des prairies, à l'auteur d'_Oedipe_ et d'_Otello_.
La vie solitaire qu'il se plaisait à mener fut pour moi la cause d'une surprise, ou plutôt d'une peur que je n'ai jamais oubliée. À mon retour de Londres, j'allai le voir à Versailles où j'avais appris qu'il s'était retiré. C'était le soir; arrivée à sa porte, je frappe, et madame Peyre, la veuve de l'architecte, que je croyais morte depuis long-temps, vient m'ouvrir, tenant une chandelle à la main. Je fis un cri d'effroi; je la regardais d'un air effaré, sans pouvoir reprendre mes esprits, tandis qu'elle me racontait comment, depuis peu, elle avait épousé Ducis. Je finis pourtant par comprendre et par me rassurer. Elle me conduisit près de son mari que je trouvai seul dans une petite chambre au dernier étage de la maison, entouré de livres et de manuscrits. Rien de cette habitation ne me parut ni bien champêtre, ni bien agréable; mais l'imagination de Ducis faisait de ce grenier, qu'il appelait son _belvéder_, un lieu de délices.