Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome troisième

Chapter 15

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Avant de commencer causez avec votre modèle; essayez plusieurs attitudes, et choisissez non-seulement la plus agréable, mais celle qui convient à son âge et à son caractère; ce qui peut ajouter à la ressemblance, de même pour sa tête: placez la de face ou de trois-quarts, cela ajoute plus ou moins à la vérité des traits, surtout pour le public; le miroir peut aussi décider à ce sujet.

Il faut tâcher de faire la tête (le masque surtout) dans trois ou quatre séances d'une heure et demie chaque, deux au plus; car le modèle s'ennuie, s'impatiente (ce qu'il faut éviter), son visage change visiblement, c'est pourquoi il faut le faire reposer, et le distraire le plus possible. Tout cela est d'expérience avec les femmes; il faut les flatter, leur dire qu'elles sont belles, qu'elles ont le teint frais, etc., etc. Cela les met en belle humeur, et les fait tenir avec plus de plaisir. Le contraire les changerait visiblement. Il faut aussi leur dire qu'elles posent à merveille; elles se trouvent engagées par là à se bien tenir. Il faut bien leur recommander de ne point amener de sociétés. Toutes veulent donner leur avis, et font tout gâter. Quant aux artistes et aux gens de goût, on peut les consulter. Ne vous rebutez pas si quelques personnes ne trouvent aucune ressemblance à vos portraits; il y a tant de gens qui ne savent point voir.

Tant que vous travaillez à la tête d'une femme, si elle est vêtue de blanc, mettez sur elle une draperie de couleur absente (gris ou verdâtre), afin de ne pas distraire les rayons visuels, et qu'ils puissent se reposer seulement sur la tête du modèle; si cependant vous la peignez en blanc, laissez-en un peu pour la tête, qui doit en être reflétée.

Que le fond derrière le modèle soit en général d'un ton doux et uni, ni trop clair, ni trop foncé; si c'est un fond de ciel, c'est autre chose; mettez du bleuâtre derrière la tête.

Pour peindre la tête au pastel ou à l'huile, il faut établir les masses de vigueur, les demi-teintes, ensuite les clairs. Il faut empâter les lumières, et les rendre toujours dorées; entre les lumières et les demi-teintes; il y a un ton mixte qu'il ne faut pas omettre, il participe du violâtre, du verdâtre, du bleuâtre. Voyez Van Dyck. Les demi-teintes doivent être de ton rompu, et moins empâtées que les lumières; que sa lumière indique fortement ses os et ses parties musculeuses qui cèdent aux premières.

Immédiatement après cette première lumière se trouve le ton de chair décidé selon le teint de la personne, il se perd avec les tons mixtes et fugaces des demi-teintes.

Les ombres doivent être rigoureuses et transparentes à la fois, c'est-à-dire point empâtées, mais d'un ton mûr, accompagné de touches fermes et sanguines dans les cavités, telles que l'orbite de l'oeil, l'enfoncement des narines, et dans les parties ombrées et internes de l'oreille, etc. Les couleurs des joues, si elles sont naturelles, doivent tenir de la pêche dans la partie fuyante, et de la rose dorée dans la saillante, et se perdre insensiblement, avec les lumières occasionées par la saillie des os (elles sont d'un ton doré); où les lumières doivent toujours être, et se dégrader insensiblement, c'est à l'os du front, à celui de la joue autour du nez, au haut de la lèvre supérieure, dans le coin de l'inférieure, et sur le haut du menton. Il faut observer que la lumière doit diminuer à mesure, et que la partie la plus saillante, et la plus éclairée par conséquent, doit toujours être la lumineuse. Les lumières scintillantes, fines et générales d'une tête sont dans la prunelle, ou dans le blanc de l'oeil, selon la position de l'oeil et de la tête (ces deux-ci cèdent aux autres de beaucoup, et sont d'un ton moins doré), au milieu de la paupière supérieure, au milieu de la paupière inférieure, ou du moins sur une partie, c'est selon comme la tête est éclairée; ensuite sur le milieu du nez, sur le cartilage, sur la lèvre inférieure: plus le nez de la personne est fin, plus la lumière doit être fine. Il ne faut jamais empâter les prunelles, pour qu'elles soient vraies et transparentes; il faut, le plus possible, les bien détailler, prendre garde de leur faire un regard équivoque, surtout les faire rondes. Il faut observer que quelques personnes les ont plus petites ou plus grandes, mais toujours parfaitement rondes; le haut du cercle de la prunelle est toujours intercepté par la paupière supérieure; à l'oeil en colère, la prunelle se voit entièrement. Quand l'oeil sourit, la prunelle est interceptée par la paupière inférieure qui la recouvre. Le blanc de l'oeil doit être d'un ton vierge et pur dans l'ombre, et la demi-teinte, quoique perdant son vrai ton (de même que tous les objets), ne doit jamais être grise ni d'un ton sale. Il doit refléter quelquefois la lumière du nez, et participer un peu de l'orifice. Les cils dans la partie ombrée se détachent en clair, c'est pourquoi il faut peindre ces tons avec de l'outre-mer dans la partie claire en ombre. L'orbite de l'oeil est bien à observer, il est plus ou moins vigoureux ou clair, selon sa forme. Il est composé d'ombres, de clairs, de demi-teintes et de reflets du nez. Le sourcil doit être préparé d'un ton chaud, et l'on doit sentir la chair dessous les petites échappées des poils, qui doivent être faits finement et avec légèreté.

Le battu, l'enchâssement de l'oeil est toujours d'un ton fin (plus ou moins, selon la délicatesse et la blancheur de la peau), bleuâtre, violâtre. Il faut bien prendre garde de trop pousser ces tons, cela rendrait l'oeil pleureur. C'est pourquoi il faut quelquefois les rompre par des dorés, mais avec ménagement.

Il faut bien observer la partie du front; elle est nécessaire à la ressemblance, et donne en partie le caractère de la physionomie. Les fronts dont l'os a une saillie carrée, tels que Raphaël, Rubens et Van Dyck (comme on peut le voir dans leurs portraits), la lumière s'indique fortement sur leurs saillies. La première est en haut du front, peu de distance après les cheveux. Elle s'interrompt un peu et vient s'asseoir près du sourcil, ce qui fait céder le ton de la tempe, où se décrit souvent la veine bleue, surtout aux peaux délicates; après cette lumière est un ton de chair entier, qui se dégrade vers le milieu, la lumière se rappelle faiblement sur cette même forme d'os du petit côté, d'une demi-teinte, et se marie doucement par des demi-teintes, qui vont gagner l'ombre qui dessine encore cette même forme de l'os frontal. Après cette ombre il existe un reflet plus ou moins doré, selon la couleur des cheveux: dessous le sourcil, le ton se prépare un peu plus chaud, les poils du sourcil multipliés, font le même effet que des boucles de cheveux qui retomberaient sur un front éclairé. L'ombre en est chaude. (Voyez les têtes de Greuze, observez bien l'habitude des cheveux du modèle que vous peignez, cela ajoute à la ressemblance et à la vérité.) Il faut bien observer les passages qui se verront des cheveux avec la chair, afin de les rendre aussi vrais que possible; qu'il n'y ait jamais de dureté, et que les cheveux se mêlent bien avec la chair, tant par le contour que par la couleur; afin que cela n'ait point l'air perruque, ce qui arriverait immanquablement sans ce que je viens d'expliquer.

Les cheveux doivent se dessiner par masse et très peu l'emporter; le mieux serait de les faire par glacis, la toile produisant souvent des transparens dans l'ombre et dans le ton entier. Les clairs des cheveux ne s'établissent que sur les parties saillantes de la tête; les boucles des cheveux reçoivent la lumière au milieu et sont légèrement interceptées par quelques légers échappés de cheveux qui viennent en ôter l'uniformité. Il faut toujours que les bords des cheveux (comme métal) participent du ton du fond, ce qui aide à faire tourner les parties fuyantes de la tête.

L'oreille est très nécessaire à bien étudier et à bien mettre à sa place, attendu qu'elle attache le col à la tête; il faut le plus possible la faire d'une belle forme; étudiez l'antique ou la belle nature. On peut observer, par exemple, que généralement la nation allemande et surtout autrichienne les ont attachées plus haut qu'elles ne devraient l'être dans la proportion exacte, de même que l'emmanchement de leur col est différent de celui des autres. Il est large, gros, et prend très haut derrière l'oreille; cette nation a le mastoïde très fort. Si l'on peint donc une Allemande, on doit conserver ce trait caractéristique de leur nation, qui se trouve aussi dans l'ossement large de leur front et dans leurs joues assez ordinairement plates et étroites. Il faut le plus possible faire en entier l'oreille, et bien étudier (quitte à mettre par-dessus des cheveux) ses cartilages. Ce qui détermine ses formes doit être d'une couleur chaude et transparente, excepté le trou du milieu qui est toujours vigoureux. Son ton de chair, même dans la lumière, doit céder en général à la lumière de la joue, qui est plus saillante. L'ombre portée de l'oreille sur le col doit être très chaude, le jour passant au travers; la mâchoire doit se décrire d'un ton coloré fin et par de légères demi-teintes pour obtenir la saillie qu'elle doit avoir sur le col; si c'est une tête de femme, les restes du bas de sa mâchoire se décrivent par des tons plus chauds qu'à un homme, à cause des tons de la barbe, qui abasourdit les tons naturellement chauds de la chair. Le ton du col est en général d'un ton très fin, et cède beaucoup au ton sanguin du visage. Il est essentiel de bien observer l'aplomb des clavicules (relativement à la position de la tête) et leur lumière; la poitrine se colore toujours un peu plus près vers le milieu de l'attache des clavicules; en général les parties osseuses, telles que le coude, la rotule, le talon, l'extrémité du doigt, ces parties, dis-je, doivent toujours être les plus fortes en couleur.

Si l'on doit peindre une gorge, éclairez-la de façon qu'elle reçoive bien la lumière; les plus belles gorges sont celles dont la lumière n'est point interceptée, jusqu'au bouton qui se colore peu à peu jusqu'à l'extrémité; les demi-teintes qui font tourner le sein doivent être du ton le plus fin et le plus frais; l'ombre qui dérive de la saillie de la gorge doit être chaude et transparente.

Il y a la même dégradation de lumière sur tous le corps que celle ci-dessus expliquée pour la tête; si la figure est assise, la lumière alors se rappellera très vivement sur les cuisses et dégradera jusqu'au talon.

NOTES

[1: Pergola, dont j'ai déjà parlé, appartenait à madame Souwaloff, femme de l'auteur de l'_Épître à Ninon_. Sa fille a épousé te comte Diedestein, Autrichien, et frère de la belle madame Kinski].

[2: L'empereur actuel.]

[3: Il est fort rare que je me trompe à l'expression du regard. La dernière fois que je vis la duchesse de Mazarin, qui se portait à merveille et chez laquelle personne n'observait aucun changement, je dis à mon mari: «La duchesse ne vivra pas dans un mois;» ce qui arriva comme je l'avais prédit.]

[4: Poniatowski, que Napoléon venait de nommer maréchal de France, quoiqu'il ne voulût d'autre titre que celui de chef des Polonais, venait de protéger la retraite de l'armée française, n'ayant avec lui que 760 hommes; blessé grièvement, il arriva sur les bords de l'Elster, dont par un funeste malentendu les Français avaient coupé le pont; il s'arrête, et l'ennemi lui criant de se rendre, il se jette dans le fleuve et disparaît.]

[5: Celle qui est devenue depuis la princesse Radzivill.]

[6: C'était le 16 juin 1800.]

[7: Il en avait si peu que le jour de son mariage il fut obligé de me demander quelques ducats pour donner à l'église.]

[8: Je dois dire cependant que M. Nigris ayant le caractère doux et l'esprit insinuant, ils ont vécu fort bien ensemble pendant quelques années.]

[9: Ces dessins avaient été faits en Turquie, principalement à Constantinople.]

[10: Les églises sont en si grand nombre qu'un dicton du peuple est: Moscou avec sa quarante quarantaine d'églises.]

[11: Cette cloche n'a été dégagée de la terre qui la couvrait qu'en cette année 1836.]

[12: Ce portrait est chez le prince Tufakin, son mari, qui l'a apporté avec lui lorsqu'il vint en France.]

[13: Le comte Grégoire Orloff, gendre de la maréchale Soltikoff, était un très aimable jeune homme. Je l'ai revu depuis avec bien du plaisir lorsqu'il est veau à Paris pour consulter sur la maladie de sa femme.]

[14: Ce prince Alexandre, qui est resté long-temps à Paris comme ambassadeur russe près de Napoléon, était beau frère de la bonne et aimable princesse Kourakin, à qui sont adressées les premières lettres de mes souvenirs.]

[15: Je ne saurais dire combien il y avait à Moscou, à l'époque où je m'y trouvais, de princes, et surtout de princesses Galitzin. Plusieurs de ces dernières n'étaient point mariées.]

[16: L'impératrice Marie a pris l'autre à son service.]

[17: J'ai fait à Dresde plusieurs grands bustes d'Alexandre d'après ces pastels, mais M. de Krudner les ayant portés par mer trop frais encore, ils ont souffert du voyage.]

[18: Ces enfans, depuis, ont beaucoup changé à leur avantage. Celle qui est maintenant impératrice de Russie a fort embelli.]

[19: Je devais plus tard copier tous ces pastels à l'huile, ce que j'ai fait aussitôt mon arrivée à Paris.]

[20: J'ai tenu parole, quoique Lebrun le poète m'ait fait prier souvent de le recevoir].

[21: Cette petite dont je parlais là est aujourd'hui madame de Rivière, ma nièce, qui m'est si tendrement attachée, et que j'aime comme ma fille].

[22: Le ducat vaut douze francs, le grutz deux sols].

[23: Pour passer le temps pendant ces six jours je raccommodai mes vieilles chemises, et Dieu sait comme cela était cousu! aussi, à mon arrivée à Paris, je pris une femme de chambre qui, voyant mon raccommodage, me dit: «On voit bien que madame vient d'un pays barbare, car ceci est cousu à la diable.» Je me mis à rire et lui répondis que c'était mon ouvrage. La pauvre fille tout embarrassée aurait bien voulu reprendre ses paroles; mais je la rassurai en lui avouant que je n'avais jamais su coudre.]

[24: Dans la révolution, toutes les églises étant fermées, M. Lebrun prêta cette salle pour y dire la messe.]

[25: La comtesse de Rosambo est morte peu de temps après la Restauration. Cette femme si parfaite sous tous les rapports est vivement regrettée de toute sa famille et de ceux qui ont eu le bonheur de la connaître.]

[26: Le frère de celui-ci, le vicomte de Ségur, mettait alors assez plaisamment sur ses cartes: _Ségur sans cérémonies_.]

[27: On sait que _street_ veut dire rue.]

[28: Depuis Georges IV.]

[29: Je puis témoigner de l'effet que produisit cet assassinat sur tous les Anglais; l'horreur qu'il inspira fut générale.]

[30: J'ai appris en France, à mon grand regret, que les dignes maîtres de Stowe étaient morts, et que depuis le château avait brûlé ainsi que tous les chefs-d'oeuvre qu'il renfermait. On m'a dit que, lors de cet évènement, Stowe appartenait à M. Hope, banquier.]

[31: On m'a assurée qu'un Anglais, ne voyant point de terme à sa détention dans la ville de Verdun, avait pris le parti d'y faire bâtir une maison.]

[32: Ces lettres sont adressées à madame la comtesse Vincent Potocka, née Massalska; elle avait épousé en premières noces le prince Charles de Ligne, qui fut tué dans les guerres de la révolution; le prince Charles était un brave et excellent jeune homme dont la mort a été beaucoup pleurée.]

[33: M. de Boigne, mort depuis quelques années, était né à Chambéry; il a eu le bon esprit d'employer une grande partie de sa fortune à faire bâtir dans sa ville natale des hôpitaux et des monumens utiles à ses compatriotes.]

[34: J'ai peint ces effets d'après nature.]

[35: Ce portrait est à Genève chez madame Necker, tante de madame de Staël.]

[36: Dans le courant de l'année 1808 et de l'année 1809, madame de Staël écrivit trois petites lettres qui se rapportent à ce portrait, et qu'on nous saura gré de donner ici; la première, datée de Coppet, le 16 septembre 1808, est adressée à madame Lebrun:

«Je serais vraiment honteuse, Madame, d'être restée si long-temps sans vous répondre, si je n'avais pas été si souffrante depuis quelque temps, que tout m'était difficile. Je m'en remets à vous pour l'exposition au salon, et je me flatte que votre talent fera pardonner ce qui manque à l'original. Quant à la gravure, je m'en charge ici; ce serait trop retarder le moment où je posséderai le portrait, et d'ailleurs tous nos arrangemens sont faits à cet égard à Genève. Je vais à Vienne passer l'hiver; si je pouvais vous y être utile, donnez-moi vos commissions; je les ferai très exactement; il est bien juste que je vous rende un peu dans le réel de la vie ce que vous avez fait pour moi dans l'idéal. Daignez me rappeler au souvenir de madame Nigris, et conservez-moi toujours, je vous prie, quelque bienveillance.»

La seconde lettre, datée de Genève, le 9 janvier 1809, est adressée à madame Nigris, la fille de madame Lebrun:

«J'ai renoncé, Madame, à la gravure du portrait de madame votre mère; c'est trop cher pour une fantaisie, et je viens d'éprouver un procès considérable qui m'oblige à des ménagemens de fortune; mais aurez-vous la bonté de me dire quand le portrait de Corinne me sera remis par madame Lebrun? Mon intention était de lui envoyer mille écus en le recevant, mais n'ayant pas de ses nouvelles, je ne sais pas du tout ce que je dois faire. Soyez assez bonne pour vous en mêler, et me négocier, à cet égard, ce que je désire. Une négociation qui me serait bien douce aussi, c'est celle qui vous amènerait en Suisse cet été. Prosper dit qu'il y viendra. M. de Maleteste ne se laisserait-il pas séduire par cette réunion de tous ses amis? car j'ose me mettre du nombre; en le voyant une fois, il m'a semblé que je rencontrais une ancienne connaissance. Vous avez eu la bonté d'écrire à mon homme d'affaires, et je lui vole le plaisir de vous répondre. Agréez, Madame, mes complimens empressés.»

La troisième lettre, datée de Coppet, le 14 juillet 1809, est adressée à madame Lebrun:

«J'ai enfin reçu votre magnifique tableau, Madame, et, sans penser à mon portrait, j'ai admiré votre ouvrage. Il y a là tout votre talent, et je voudrais bien que le mien pût être encouragé par votre exemple; mais j'ai peur qu'il ne soit plus que dans les yeux que vous m'avez donnés. Me permettez-vous de vous envoyer ce mandat payable le 1er de septembre? Agréez, Madame, l'assurance des sentimens que je vous ai voués.»

Nous avons sous les yeux une lettre de madame Lebrun à sa fille, madame Nigris, datée de Coppet, le 12 septembre; on trouve dans cette lettre tout ce que l'amour maternel a de plus tendre; nous nous contenterons d'en extraire ce qui se rapporte au voyage en Suisse de madame Lebrun:

«Les spectacles de la nature consolent ou distraient de bien des peines; je viens de l'éprouver plus fortement que jamais. Tu ne peux avoir l'idée des jouissances que j'ai ressenties dans nos courses en Suisse; tu ne peux te figurer tous ces tableaux, tous ces points de vue, tous ces sites si variés, si pittoresques. Que de choses j'aurai à te dire à mon retour! Il me semble avoir vécu dix ans depuis deux mois et demi; ce n'est pas que le temps m'ait paru long, mais toutes mes heures ont été si intéressantes et si remplies que j'en ai pour ainsi dire fixé ou noté les intervalles.»

À la suite de cette lettre de madame Lebrun, nous trouvons un _post-scriptum_ de madame de Staël à la même adresse:

«Madame votre mère, Madame, a fait de moi Corinne dans un portrait vraiment plus poétique que mon ouvrage. Je vous prie, Madame, de trouver bon que je vous remercie de l'intérêt que madame votre mère m'a témoigné; c'est à vous qu'elle aime à rapporter ses succès. Si je n'étais pas exilée, Madame, je parlerais de mon désir de vous connaître; nos amis communs me l'ont inspiré. Dites, je vous prie, à M. de Maleteste que je vais parler de lui et de vous avec Prosper, et que je me flatte toujours qu'il pense à moi, bien qu'il ne me l'écrive jamais. Adieu, Madame, je vous vois d'ici; votre portrait par madame votre mère et par ses amis me persuade que nous nous connaissons déjà.»

C'est à Paris que le portrait de madame de Staël fut achevé; madame Beaufort d'Hautpoult, ayant vu ce bel ouvrage, improvisa les vers suivans:

Je la vois, je l'entends; tes pinceaux créateurs Donnent l'ame et la vie et l'esprit aux couleurs; Voilà ses yeux brillans d'ardentes étincelles, Ces sons mélodieux, ces cordes immortelles, Qui de ses chants divins accompagnent les vers, Et la toile animée en parfume les airs. Je ne sais qui des deux remporte la victoire: L'une guide la main, l'autre fixe la gloire, Et la même couronne enlace en ce tableau Le front inspirateur et l'immortel pinceau. Staël offrait à Lebrun un talent digne d'elle; Lebrun méritait seule un si parfait modèle; L'univers étonné de cet ensemble heureux Sans choix tombe en silence au pied de toutes deux.

(_Note de l'Éditeur._)]

[37: Depuis ce temps, la maison de Voltaire a été achetée par une personne qui en a fait bâtir une plus grande; mais le nouveau propriétaire a conservé et soigné celle du philosophe, qu'il laisse voir aux étrangers.]

[38: Dans mon séjour en Angleterre je vis aussi un manque de respect pour Milton. À Richemont, au milieu d'une prairie, se trouvait un arbre où l'auteur du _Paradis Perdu_ allait s'asseoir pour écrire; eh bien! cet arbre a été coupé.]

[39: Dans le séjour prolongé que j'ai fait à Chamouni, j'ai peint toute la ligne des montagnes entrecoupées de glaciers; j'ai peint aussi toute la vallée.]

[40: Cette lettre et les suivantes sur la Suisse appartiennent au second voyage que j'ai fait en 1809.]

[41: La lettre de M. Raoul Rochette, sur sa course au Rigi, est si parfaite par sa description, que l'on y voyage avec lui].

[42: Le seul témoignage de reconnaissance que j'aie pu faire accepter à M. et madame Konig, c'est mon portrait à l'huile que je leur ai envoyé de Paris. M. Konig est venu à Paris montrer des tableaux de lui en transparens; je les ai eus chez moi, et tout le monde en était enchanté.]

[43: J'ai réfléchi que les effets de la lune auraient détruit celui des feux qui ressortissait avec vigueur sur le haut des montagnes où ils étaient placés.]

[44: Cette tour est la ruine du château d'Unspunnen, que possédait Berthold, fondateur de Berne. C'est en mémoire de lui que se donne cette fête patriotique.]

[45: Après la fête, madame de Staël alla se promener avec le duc de Montmorency; moi, je m'établis sur la prairie pour peindre le site et les masses de groupes. Le comte de Grammont tenait ma boîte au pastel. L'aspect de cette fête est peint à l'huile; M. le prince de Talleyrand possède ce tableau.

Dans le récit de mes deux voyages en Suisse, je n'ai pu indiquer d'une manière complète les paysages que j'ai dessinés d'après nature; j'ai fait environ deux cents paysages au pastel.]

[46: Je n'en fus pas quitte pour cette fois. Au retour des étrangers en 1815, il revint des Anglais à Louveciennes; ils me prirent, entre autres choses, un superbe coffre de lacque, que j'ai beaucoup regretté, parce qu'il m'avait été donné à Pétersbourg par mon ancien ami le comte Strogonoff.]

[47: C'est M. Daguet que le Roi chargea de distribuer ses bienfaits aux pauvres.]

[48: Ducis, avant la révolution, avait occupé un emploi dans la maison de Monsieur.]

[49: La _Sibylle_ n'a point été vendue à Rosny avec les autres tableaux de la duchesse de Berri, parce que, faisant partie de l'héritage du duc, elle appartient à son fils.]