Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome troisième
Chapter 12
L'an dernier, mes courses en Suisse m'avaient procuré trop de jouissances, Madame, pour que je n'eusse pas le désir et le besoin de revoir cette intéressante région; je suis donc revenue dans cette contrée de moeurs naïves et de beaux paysages. L'année dernière, j'avais fait mon entrée en Suisse par Bâle; cette fois-ci, c'est par Neuchâtel. La ville de Neuchâtel est bâtie en amphithéâtre; le lac, dont la longueur est de sept lieues et la largeur de trois lieues, porte un caractère de grande majesté; l'eau est vive et transparente. C'est un peu avant le coucher du soleil et hors de la ville, sur la hauteur, que j'ai le mieux joui de la vue du lac. J'avais en face les montagnes de la Savoie et les glaciers; la grande ligne des Alpes, à l'extrémité du lac, se colorait d'un ton rougeâtre; à gauche, plus près, s'élevaient les montagnes de Moutiers-Travers qui se détachaient en violet bleuâtre sur le ciel doré par le soleil couchant. Neuchâtel, qui se trouvait en avant, formait un repoussoir vigoureux et pittoresque.
Je suis allée de Neuchâtel à Lucerne. Je vous recommande bien, Madame, quand vous irez de ces côtés, de gravir l'Albis. De là on découvre une des plus belles vues de la Suisse: dans le lointain, à droite, on voit plusieurs lacs entourés de hautes montagnes qui, aux premiers rayons du soleil (moment où j'ai joui de cette vue), sont enveloppées d'une légère vapeur bleuâtre, d'un effet magique. C'est comme un beau rêve aérien. Je suis allée par cette montagne à Lucerne. Le canton de Lucerne est le plus pittoresque et le plus sauvage de la Suisse: près de la ville, en bas et sur les hauteurs, partout le peintre a de quoi s'enrichir l'imagination par les beaux contrastes des points de vue.
En s'arrêtant sur le pont, l'aspect du lac est effrayant par la sévérité des montagnes qui l'entourent et dont il est entrecoupé: la première, à droite, est le Mont-Pilate, dont on n'a jamais pu gravir le sommet stérile: il est si élevé qu'il est presque toujours entouré de gros nuages: plus bas sont d'autres monts tout cultivés et du plus beau vert; plus bas, des maisons de campagne bordent le lac. À gauche est le Rigi qui, comme le Pilate, domine aussi les autres monts qui l'environnent; mais les voyageurs y peuvent monter pour jouir de la vue la plus immense de la Suisse[41]. Ce qui ajoute à l'austérité du lac est la couleur de ses eaux, plus verte et plus foncée que celle des autres eaux. Il est souvent furieux; je l'ai traversé avec beaucoup de vagues, et aussi beaucoup de peur, d'autant que je ne voyais d'autre barque que la mienne. Je savais que dans le mauvais temps on ne peut aborder; vers le milieu du trajet que j'avais à faire, j'aperçus, à droite, la tour et le clocher de Stanzstrade qui se détachait en demi-teinte douce sur ces coteaux de la plus belle végétation. Le soleil rendait ces couleurs radieuses.
Les montagnes qui surmontaient ces coteaux avaient aussi un ton fin et délicat qu'elles empruntaient de la vapeur du lac, et qui en adoucissait les effets. La montagne à gauche, dont la teinte était en ombre vigoureuse, faisait un contraste frappant. Je me suis fait débarquer à Stanz pour parcourir cette charmante vallée, la plus belle de la Suisse: on y voit les plus beaux noyers, des prairies du plus beau vert, des collines boisées, des montagnes cultivées et couvertes de chalets sur leurs hauteurs; et plus bas, de jolies maisons de campagne. En montant sur les collines qui l'entourent, on jouit du coup d'oeil le plus ravissant: et la vue des villages épars çà et là, dont les toits, rouge foncé, se détachent si bien au milieu des différentes verdures, rend ce coup d'oeil pittoresque et riant tout à la fois. Le mont Pilate et le Rigi dominent aussi cette délicieuse vallée.
Après m'y être beaucoup promenée, je me suis rembarquée, et suis descendue à Brown, autre vallée charmante. Les vergers, les prairies y bordent une petite rivière, la plus claire et la plus limpide que j'aie jamais vue. Ce sont des lames de cristal, des diamans qui courent avec rapidité. Après plus d'une heure de marche, je suis arrivée au bourg de Schwitz; c'est là que j'ai vu les plus jolies maisons. Elles sont situées sur une hauteur entourée d'un vallon fertile. L'auberge où je logeais se trouve en face de l'église, qui est assez élevée: j'avais pour point de vue le cimetière, rempli de croix chargées d'ornemens noirs et dorés: immédiatement au-dessous se trouve un abri où les gens du pays viennent danser ou jouer à différens jeux: ces morts au-dessus des vivans me donnaient à rêver; vous en auriez fait autant.
Je suis allée de Lucerne à Zug; le chemin est bordé de collines très habitées. C'était le temps de la moisson: nous rencontrâmes quantité de moissonneurs et de moissonneuses rangés autour de leurs chars de transport; ils les avaient ornés de branches et de fleurs; ils chantaient et dansaient en réjouissance de leur bonne récolte.
J'ai traversé le lac de Zug, qui est charmant; ses bords sont entourés de jolis coteaux couverts de maisons; on y voit les hautes montagnes de Schwitz.
Arrivées à l'auberge du Zug, la maîtresse, qui sait très bien le français, nous parla de la chute de Goldau; elle y avait perdu une tante, et avait failli y perdre ses deux filles, qui devaient ce même jour la venir voir. Elle nous raconta la catastrophe. Onze voyageurs qu'elle avait eus chez elle s'embarquèrent pour Goldau. Quatre d'entre eux voulurent entrer dans l'église d'Art; les autres compagnons continuèrent leur route disant: «Nous ne voulons pas perdre de temps pour arriver à Goldau;» Sortis de l'église, les quatre voyageurs virent l'horrible spectacle de la chute de la montagne dont les pierres entourées de sables, d'arbres, n'avaient fait aucun bruit. Cette chute venait d'ensevelir leurs amis dont deux étaient avec leurs femmes et d'autres parens. Une jeune personne promise à un jeune homme, avait été aussi engloutie. Les quatre voyageurs échappés à ce cruel malheur, revinrent à l'auberge les yeux égarés et pleurant à chaudes larmes. La maîtresse de l'auberge leur demanda pourquoi ils étaient si tôt de retour? «Hélas! dirent-ils, vous voyez le reste de notre compagnie.» L'un de ces voyageurs a perdu entièrement la tête. On fit des fouilles, on n'a pu y retrouver qu'une mère et son enfant: on les a enterrées aux _deux croix noires_; comme par miracle, on a aussi découvert un enfant tout vivant dans son berceau. Les habitans des environs de Goldau ont été profondément émus de ce désastre; parmi eux, il y en avait qui se croyaient à la fin du monde.
Je quittai à regret de belles vallées, pour aller, à peu de distance de là, voir cette fameuse chute de la montagne de Goldau. Imaginez-vous, Madame, que cette montagne a englouti l'espace de sept lieues de circonférence; avant ce désastre, ce pays offrait la plus délicieuse vallée parsemée de différens villages, entourée de la plus fraîche végétation, habitée par les meilleures gens du monde: à présent, ce ne sont que rochers et pierres énormes accumulées les unes sur les autres; des torrens de sable entrecoupés de mares d'une eau verte et stagnante. Des forêts entières ont été entraînées dans cette horrible chute.
Au moment où j'ai voulu m'établir pour peindre ce désastre, j'entendis une détonation telle que je crus que c'était une nouvelle chute de la montagne. J'étais seule dans mon char-à-bancs; je ne puis rendre ma frayeur. On vint heureusement me dire qu'on y faisait sauter des rochers pour ouvrir un chemin; mais les travailleurs cessèrent pour me laisser peindre. On voit sur le lac de Lovers, qui est dans le voisinage, des débris de maisons épars çà et là, ainsi que des pierres énormes, débris de l'éboulement. Dans le lac de Lovers, on aperçoit encore les débris de la maison de l'ermite, qui était bâtie sur une petite île au milieu du lac. Je suis montée à travers des rochers pour visiter en détails le théâtre de la catastrophe; je n'ai plus vu de verdure, plus d'habitations; cela ressemblait à la fin du monde! Au milieu de ce chaos, je ne puis vous exprimer mon effroi et la peine que j'éprouvais en pensant aux malheureux engloutis sous mes pas; j'errai long-temps dans ce lieu funèbre qui remplissait mon ame de tristesse. Je m'arrêtais à chaque instant. Tout à coup j'aperçois deux petites croix noires tout près l'une de l'autre: c'étaient les deux fosses de la mère et de l'enfant qui avaient été trouvés dans les sables par les ouvriers employés à pratiquer un petit chemin pour les char-à-bancs. Ces deux croix noires forment le seul monument de ce vaste cimetière, et c'est à peine si on le découvre dans cette immensité. J'ai peint d'après nature ce triste lieu. De là, je suis allée m'embarquer à Art: ensuite j'ai monté à Kusmach pour voir la chapelle de Guillaume Tell, érigée à l'endroit où il a tué Gessler. Cet endroit me parut charmant; c'était vers le soir: j'entendais dans un vallon chanter un berger et sa bergère. Le berger était caché dans un bois sur la hauteur, la bergère était dans le vallon appuyée sur une fontaine (car c'est ainsi qu'ils se parlent d'amour). Ils se répondaient comme par écho: si tôt qu'ils nous ont aperçus, ils ont cessé leurs chants. Cette correspondance d'amour qui se faisait par mélodie, offrait une gracieuse scène pastorale: c'était une églogue en action.
LETTRE IX.
Undersée; la fête des bergers.
Voilà bien des lettres que je vous ai écrites, Madame; je vous ai associée à toutes mes impressions, à toutes mes pensées de voyage, et vous savez maintenant quelle est ma manière de voir la Suisse; mais je ne vous ai pas encore dit ma manière d'être en voiture. Lorsque je suis en route à travers ces belles régions de la Suisse, je ne parle pas, je ne dis pas un mot dans ma calèche. Je suis ainsi muette même avec mon Adélaïde qui pourtant me comprend si bien; bien souvent je fais arrêter ma voiture pour peindre les sites qui me plaisent, et alors je me borne à dire: _Adélaïde_, faites-moi donner mes _pastels_. En voyageant j'ai un si grand besoin de me croire seule, que je me suis fait arranger dans ma voiture un rideau qui m'isole entièrement: partout et toujours mes contemplations sont silencieuses.
Cette lettre sera la dernière où je vous parlerai de la Suisse; je terminerai mes récits par celui de la fête des Bergers, qui se célèbre à Undersée; fête solennelle et touchante à laquelle je suis bien aise d'avoir assisté. Me trouvant à Lucerne une seconde fois, je retournai à Berne pour gagner Thoun, et arriver à Undersée quelques jours avant la fête des Bergers. Le chemin de Berne à Thoun est le plus délicieux du monde avec ses points de vue variés et ses nombreuses habitations. La ville de Thoun, dominée par un vieux château crénelé, offre un aspect très pittoresque. La variété des sites donne un grand charme au passage du lac; parmi les sites du lac, il en est de gracieux et d'imposans, de gais et de sauvages; ils sont couverts de villages et de châteaux.
C'est ainsi que je suis arrivée à Undersée, près d'Underlach. Je savais que M. Konig m'avait préparé un logement, et je me suis rendue chez lui. J'ai trouvé effectivement une chambre charmante, un lit tout neuf avec des rideaux verts. Il y avait, dans la maison de M. Konig, table d'hôte pour tous les étrangers de distinction qui venaient à la fête des Bergers. Avant d'aller plus loin, j'ai hâte de dire que M. et madame Konig n'ont pas voulu accepter une maille pour les quinze jours que j'ai passés dans leur maison: «Nous avons été si heureux de vous recevoir!» me disaient-ils[42]. M. Konig dessinait le paysage; ses costumes de Suisses reçoivent un double intérêt de la manière dont il les a groupés, ce qui les rend supérieurs à ceux que d'autres ont faits avant lui. J'ai parcouru avec M. Konig les environs d'Undersée, qu'il dessinait avec facilité et talent.
Une végétation grande et variée caractérise le canton d'Undersée; on ne voit nulle part d'aussi beaux arbres, des prairies d'un plus beau vert, des maisons de paysans aussi pittoresques. Le Iung-Frau, une des plus hautes montagnes de neige, surmonte d'immenses montagnes de sapins, dont la sombre verdure forme avec la neige un contraste frappant. À Gantz, ce sont d'âpres rochers d'une belle couleur, et la vue du pont d'Undersée est des plus pittoresques. Des deux côtés sont de longues et larges écluses qui coulent en sens divers, ce qui fait un coup d'oeil magique. Le bruit de ces différentes cascades, la limpidité de ces eaux bordées à l'extrémité par des îles charmantes, offre un spectacle qui rappelle à l'imagination les jardins d'Armide.
La veille de la fête, au soir, la pluie, qui nous contrariait depuis quelque temps, cessa. Nous étions tous au château du bailli; la cour était remplie de monde, tous les bergers et les bergères y étaient rassemblés: à neuf heures le bailli donne le signal, et à l'instant, sur la montagne vis-à-vis du château, part un feu d'artifice qui éclaire au même moment tous ces groupes; bergers et bergères chantent aussitôt en choeur une musique pastorale et harmonieuse. De tous côtés aussi s'allument les feux que l'on avait préparés sur les hautes montagnes qui entourent ce riant vallon; les cors des Alpes se répondent. Le premier moment fut si attendrissant, si solennel, que les larmes m'en vinrent aux yeux. Je ne fus pas la seule qui éprouvai cette émotion: elle nous venait de l'ensemble du pays et des habitans. En retournant à ma maison, je jouis encore des effets de ces feux, qui paraissaient être de petits volcans de distance en distance; la fumée ajoutait encore à l'effet; en recevant la lumière, elle agrandissait les masses rougeâtres, au milieu de la nuit noire qu'il faisait. J'ai regretté qu'il n'y eût pas de lune, elle aurait ajouté au charme de ce tableau[43].
Le lendemain le temps, qui nous avait inquiétés la veille au soir, s'éclaircit à neuf heures. Tout le monde part de tous les côtés pour se rendre au lieu de la fête: j'arrive à dix heures et demie, et dès l'entrée je suis ravie du plus charmant coup d'oeil possible: imaginez-vous un amphithéâtre de verdure couronné par une haute montagne de la plus belle végétation; plus bas, à gauche, des gradins de verdure ombragés et entrecoupés d'arbres clairs et légers; à mi-côte, un peu sur la hauteur, s'élève une ruine nommée d'Unspunnen, reste d'un vieux château, entourée de lierres, qui se détachait en demi-teinte sur une énorme montagne de sapins entrecoupée de champs cultivés. Lorsque j'arrivai, ces lieux étaient remplis de monde, le soleil radieux éclairait des groupes de paysans de diverses cantons, assis sur la hauteur; au milieu des différentes couleurs de tant de costumes on ne pouvait distinguer aucun personnage; à cette distance cette multitude faisait l'effet d'un superbe champ de reines-marguerites; puis d'autres groupes s'avançaient plus haut vers la tour[44]; plus haut, plusieurs aussi s'étaient réunis et formaient, dans la prairie, le cercle destiné aux exercices, ce qui variait encore le point de vue. Enfin, c'était un coup d'oeil enchanteur: le plus beau temps embellissait la fête. Après en avoir joui, je vais m'asseoir sur les bancs disposés pour les étrangers, en face du cercle où devaient avoir lieu les jeux des lutteurs et des lanceurs de pierres, formé par les bergers et bergères.
Je me trouvai justement et heureusement à côté de madame de Staël. Peu d'instans après, nous entendîmes une musique religieuse chantée parfaitement par de jeunes bergères, puis aussi le ranz des vaches. Les bergères étaient précédées par le bailli et par les magistrats. Puis venaient des paysans de divers cantons, tous vêtus de différens costumes; des hommes à cheveux blancs portaient les bannières et les hallebardes de chaque vallée. Ils étaient vêtus comme on l'était, il y a cinq siècles, lors de la conjuration de Rutti. Ces vieux temps étaient représentés par ces vénérables vieillards. Enfin madame de Staël et moi, nous fûmes si émues, si attendries de cette procession solennelle, de cette musique champêtre, que nous nous serrâmes la main sans pouvoir nous dire un seul mot; mais nos yeux se remplirent de douces larmes. Je n'oublierai jamais ce moment de sensibilité réciproque. Après cette procession, les jeux commencèrent. Douze montagnards et ceux de la vallée lancèrent d'énormes pierres, du poids de quatre-vingts livres, de dessus leurs épaules avec une force incroyable. Le jeu des lutteurs commença ensuite. Ils montrèrent tous une agilité et une force étonnante. Lorsque les exercices de la fête furent terminés, le bailli distribua les prix aux vainqueurs. Des hymnes furent encore chantés à la prospérité du pays; puis le ranz des vaches se fit entendre. Après cette cérémonie, tout le monde se dispersa, et partout des groupes chantaient, dansaient, valsaient et mangeaient. On avait dressé plusieurs tentes avec des tables; plusieurs étrangers s'y établirent pour dîner. Les paysans faisaient leur cuisine en plein air. C'était le coup d'oeil le plus varié, le plus vivant que j'aie jamais vu. Cette fête m'a donné l'idée de la vie, comme la chute de Goldau m'avait donné l'idée de la mort. Jamais je ne vous ai tant regrettée, Madame; car vous saurez que cette fête n'a lieu que tous les cent ans; c'était le cinquième jubilé national[45].
CHAPITRE XIII.
Louveciennes.--Madame Hocquart.--Le 21 mars 1814.--Les étrangers.--Le pavillon de Louveciennes.--Louis XVIII.--Le 20 mars 1815.--La famille de Louis XVIII.
À mon retour de Suisse, ne désirant pas habiter Paris l'été, j'achetai, à Louveciennes, la maison de campagne que j'ai encore. Je fus séduite par cette vue, si étendue que l'oeil peut y suivre pendant long-temps le cours de la Seine; par ces magnifiques bois de Marly, par ces vergers délicieux, si bien cultivés que l'on se croit dans la terre promise; enfin, par tout ce qui fait de Louveciennes un des plus charmans environs de Paris.
Une jouissance de plus pour moi dans mon établissement champêtre, était d'avoir pour voisines madame Pourat et sa fille, la comtesse Hocquart: madame Hocquart est une de ces femmes distinguées avec lesquelles on aimerait à passer sa vie. Son esprit, sa gaieté naturelle, me l'avait toujours fait rechercher, et c'était une bonne fortune que de loger près d'elle. Parmi plusieurs talens qu'elle possédait, elle en avait un si remarquable pour jouer la comédie, que, dans certains rôles, on pouvait la comparer, sans aucune flatterie, à mademoiselle Contat. Il en résultait qu'il y avait assez souvent spectacle au château, et la foule venait de Paris pour applaudir madame Hocquart.
En allant à Louveciennes, je m'étais empressée d'aller visiter le pavillon que j'avais vu au mois de septembre 1789 dans toute sa beauté. Il était entièrement démeublé, et tout ce qui l'ornait du temps de madame Dubarry avait disparu. Non-seulement les statues, les bustes étaient enlevés, mais aussi les bronzes des cheminées, les serrures travaillées comme de l'orfèvrerie; enfin, la révolution avait passé là comme partout. Toutefois, il restait encore les quatre murs, tandis qu'à Marly, Sceaux, Belle-Vue, et tant d'autres endroits, il ne reste que la place.
Pendant les premières années qui suivirent mes voyages en Suisse, ayant enfin pris le goût du repos, joint à celui que j'avais toujours eu pour la campagne, je partais pour Louveciennes avant les premières feuilles, en sorte que j'y étais tout établie lorsque les alliés s'avancèrent sur Paris. Chacun sait que les troupes étrangères ont beaucoup plus maltraité les villages que les villes; aussi n'oublierai-je jamais ma nuit du 31 mars 1814.
Ignorant que le danger fût si prochain, je n'avais pas encore médité ma fuite; il était onze heures du soir, et je venais de me mettre au lit, lorsque Joseph, mon domestique, qui était Suisse, et qui parlait allemand, entra dans ma chambre, pensant bien que j'aurais besoin d'être protégée. Le village venait d'être envahi par les Anglais et les Prussiens, qui mettaient toutes nos maisons au pillage, et Joseph était suivi de trois soldats à figures atroces, qui, le sabre à la main, s'approchèrent de mon lit. Joseph s'égosillait à leur dire en allemand que j'étais Suisse et malade; mais sans lui répondre, ils commencèrent par prendre ma tabatière d'or qui était sur ma table de nuit. Puis ils tâtèrent si je n'avais point d'argent sous ma couverture, dont l'un se mit tranquillement à couper un morceau avec son sabre. Un d'eux, qui paraissait Français, ou du moins qui parlait parfaitement notre langue, leur dit bien: _Rendez-lui sa boîte_; mais, loin d'obéir à cette invitation, ils allèrent à mon secrétaire, s'emparèrent de tout ce qui s'y trouvait, et mes armoires furent pillées[46]. Enfin, après m'avoir fait passer quatre heures dans la terreur la plus affreuse, ces terribles gens quittèrent ma maison, où je ne voulus pas rester davantage.
Mon désir aurait été de gagner Saint-Germain, mais la route était trop peu sûre. J'allai me réfugier chez une excellente femme, qui logeait au-dessus de la machine de Marly, près du pavillon de madame Dubarry. D'autres femmes, effrayées comme moi, avaient déjà choisi cet asile. Nous dînions toutes ensemble, et nous couchions six dans une même chambre, où il me fut impossible de dormir, les nuits se passant en alertes continuelles, outre que j'éprouvais les plus vives inquiétudes pour mon pauvre domestique à qui je devais la vie. Cet honnête garçon avait voulu rester dans ma maison, afin de tenir tête aux soldats, et de répondre à leur exigence, ce qui me faisait trembler pour lui, car le village était de fait livré au pillage. Les paysans bivouaquaient dans les vignes, et couchaient sur la paille en plein air, après avoir été dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Plusieurs d'entre eux venaient nous trouver, se lamenter sur leurs malheurs, et ces tristes récits, qu'accompagnait le bruit sinistre de la machine, nous étaient faits dans le magnifique jardin de madame Dubarry, près du _Temple de l'Amour_ entouré de fleurs, par le plus beau temps du monde!
J'étais tellement effrayée de tout ce qu'on venait nous raconter, ainsi que des canonnades ou fusillades que nous entendions sans cesse, qu'un soir j'essayai de descendre dans un souterrain où je voulais rester; mais je me fis mal à la jambe et fus obligée de remonter.
La dernière affaire eut lieu à Roquancourt; on se battit aussi près du château de madame Hocquart, fort voisin de l'endroit où j'étais. Nous sûmes que, le combat fini, les Prussiens avaient saccagé de fond en comble la maison d'une dame très bonapartiste, qui, pendant qu'on se battait, criait de sa terrasse aux Français: Tuez-moi tous ces gens-là! Les vainqueurs, qui l'avaient entendue, entrèrent dans son château dont ils cassèrent toutes les glaces et tous les meubles, tandis qu'en chemise, sans souliers, elle s'enfuyait jusqu'à Versailles, où elle pouvait trouver un asile.
Quoique nous fussions assez mal informées des nouvelles de Paris, il était facile de voir que les bourgeois de Louveciennes, qui se réunissaient tous les soirs dans le lieu que nous habitions, espéraient le retour des Bourbons autant qu'ils le désiraient. Enfin le maire, dont la conduite avait été aussi honorable qu'énergique, se montra dans le village, entouré de tous les braves gens du pays, et revêtu d'une écharpe blanche. Le lendemain nous étions tous rassemblés dans le jardin, lorsqu'on nous dit que M. Daguet[47], un des plus honnêtes habitans de Louveciennes, était là, et qu'il annonçait l'arrivée de M. le comte d'Artois. Cette nouvelle me donna tant de joie, qu'oubliant que j'étais dans un jardin, je m'écriai: «Faites entrer M. Daguet! faites entrer M. Daguet!» ce qui fit rire mes compagnons d'infortune.