Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome troisième

Chapter 11

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Nous quittâmes cette île et reprîmes notre barque pour aller coucher à Rapercheld; le soleil n'éclairait plus que les sommets des montagnes de Glaris; ces sommets étaient couleur de feu; les autres montagnes plus près de nous, plus basses, étaient dans l'ombre; cet effet mélancolique me charma tellement, que vite je pris mes pastels pour le peindre. Arrivées à l'auberge de Rapercheld, nous étions pressées de nous coucher, parce que nous voulions partir le lendemain de très bon matin pour une dernière excursion. Il m'a été impossible de dormir, parce qu'en face de nous des chants plaintifs se faisaient entendre. «Qui chante ainsi?» m'écriai-je.--«Ce sont des bergers, me répondit-on, qui soupirent leurs amours pour des jeunes filles logées là chez leurs parens.» On ajouta que c'était l'usage dans la contrée, et que souvent les parens ouvrent leur porte au jeune berger à qui ils veulent donner leur fille; en ce cas, les amoureux ont la permission de rester la nuit près du lit de celle qu'ils doivent épouser; on m'a bien assuré que jamais ils n'abusaient de cette permission. Ce coin de la Suisse est assez peu fréquenté; les habitans peuvent avoir conservé l'innocence primitive.

Le lendemain nous partons pour aller sur le lac de Walenstad; gardez-vous bien, Madame, de vous embarquer jamais sur ce lac; il n'a pas le charme des autres lacs de la Suisse, et ne présente que des périls; d'énormes montagnes l'entourent et le resserrent. À gauche, en entrant, se trouve un petit village avec son clocher, c'est le seul endroit où l'on puisse débarquer. Nous allions toujours en avant, lorsqu'un grand vent s'élève, et tout à coup de gros nuages noirs s'amoncellent sur les monts et sur nos têtes; j'admirais cet effet terrible; mais ma jeune compagne mourait de peur, d'autant que le batelier nous dit qu'il fallait vite retourner; plus loin nous n'aurions pu débarquer. D'après l'avis du batelier, et aussi vu la frayeur de ma compagne, nous rebroussâmes chemin. Il était temps, car la tempête ne tarda pas à gronder, et un peu plus tard nous aurions été en péril. Nous retournâmes à Rapercheld.

Nous avions eu le projet de visiter la vallée de Glaris, et plusieurs amis du général de Salis nous attendaient pour nous accompagner. Cette vallée n'a de remarquable qu'une cascade; elle est encaissée par de grandes roches, de sorte qu'à l'heure de midi on y étouffe de chaleur. Ma pauvre tête brûlait sous mon chapeau, et je ne pouvais plus y tenir; ayant aperçu en chemin des plantes à larges feuilles, j'en ramassai pour en couvrir ma tête; je les renouvelais sans cesse, et c'est ainsi que je parvenais à me rafraîchir. Nous étions tous accablés par la chaleur, lorsque enfin nous découvrîmes un chalet au bout de la vallée; nous y entrâmes pour nous reposer, et nous y bûmes du lait avec délices. La femme qui nous avait donné cette hospitalité si généreuse ne voulut point recevoir d'argent; nos compagnons nous firent entendre qu'elle accepterait plus volontiers des rubans; aussitôt nous détachâmes nos ceintures, et cette femme fut parfaitement satisfaite.

En traversant la vallée de Glaris, j'aperçus un village placé tout-à-fait au-dessous d'une montagne qui menaçait de crouler; plusieurs grosses pierres avaient déjà roulé jusques auprès des habitations; je dis à plusieurs des bonnes gens du village: «Je crains bien que cette montagne ne tombe un jour sur vous.»--«Que voulez-vous? me répondirent ces bonnes gens, nous sommes nés là, nous y mourrons.» Tristes et naïves paroles qui peignent toute la simplicité de ces lieux. On montre au bout de cette vallée, à droite et à gauche, les deux chemins que l'armée française et l'année russe ont suivis dans le temps des guerres de la révolution.

LETTRE IV.

Soleure; la montagne de Wunschestein; coucher et lever du soleil sur les montagnes.

Je n'ai rien à vous dire de Soleure, Madame, car je m'occupe peu de l'étude des villes; mais c'est à la nature que je donne toute mon attention, toutes mes pensées. En me promenant dans Soleure, je découvris, sur un des plus hauts sommets de la ligne du Jura, un petit chalet tout seul, bien petit; c'était un point; je demande qui loge là, si haut, tout seul; on me répond qu'on peut y arriver très facilement; j'avais peine à le croire, car la montagne est à pic; cependant, après des informations plus précises, on me conseille d'y monter pour voir le coucher et le lever du soleil; le maître de l'auberge où j'étais me décide enfin, en me disant qu'on y va par une grande route superbe, que ma calèche et quatre chevaux m'y mèneront dans la perfection. Me voilà décidée.

Il faisait le plus beau temps du monde; pas un nuage. Je vais assez bien en voiture pendant trois quarts d'heure; mais ensuite cette soi-disant grande route n'était plus qu'une sorte de chaos; c'étaient de grosses pierres les unes sur les autres, pointues, bossues; une montée à pic sans garde-fou. Vous jugez bien, Madame, que je pris le parti d'aller à pied. Mon guide ne revenait pas de mon courage; il fut grandement étonné de ma marche, qui a duré depuis quatre heures jusqu'à huit et demie; je suis montée à pic l'espace de trois lieues et demie; aux deux premières heures de la marche, la chaleur était affreuse; les ardeurs du soleil une fois passées, plus je montais, plus je me sentais forte; à dire vrai, le spectacle dont je jouissais me charmait au point de me faire oublier la fatigue. J'ai vu cinq ou six vastes forêts les unes sur les autres s'abaisser sous mes yeux; le canton de Soleure ne me paraissait plus qu'une plaine, la ville et les villages, de petits points; la belle ligne de glaciers qui bordait l'horizon se colorait de plus en plus des feux du soleil couchant; les autres montagnes étaient couleurs d'iris; des lignes d'or avec des arcs-en-ciel s'étendaient sur ma montagne à gauche; le soleil se couchait derrière le sommet; des monts violets-rougeâtres se perdaient insensiblement dans le lointain jusqu'au lac de Bienne et à l'extrémité de celui de Neuchâtel, si distans l'un de l'autre, qu'ils ne se détachaient que par deux lignes dorées et entourées de vapeurs transparentes. Je dominais encore des cavités profondes, des montagnes de la plus belle végétation; à mes pieds apparaissaient des vallons sauvages entourés de noirs sapins. À mesure que le soleil baissait, je voyais les nuances s'effacer; les différens sites prenaient un caractère sévère, tant par leurs formes que par le long silence qui est si bien en harmonie avec la chute du jour. Je puis vous dire, Madame, que j'ai joui de toute mon ame de ce spectacle si solennel et si mélancolique.

La lune s'est levée radieuse; je me trouvais à côté du chalet où je devais coucher; c'était là ce petit point que j'avais aperçu de la ville de Soleure. Les paroles me manquent pour dire quelle fut ma béatitude; l'air le plus pur, l'odeur aromatique des gazons que je foulais, me donnaient un véritable bonheur; si j'avais eu là quelques amis, je crois que je ne serais jamais descendue. Les vaches restent sur ces hauteurs pendant tout l'été; l'herbe odorante devient leur nourriture, et leur lait en est tout parfumé. Le lait fit seul les frais de mon souper, car le poulet qu'on m'avait donné au chalet était dur et sec. Je devais me lever avant trois heures pour aller encore une lieue plus loin sur la cime d'une montagne d'où je devais voir le lever du soleil. Je ne pus dormir à cause des puces, et j'attendis impatiemment l'heure du départ sur une chaise.

Me voilà en chemin avec mon Adélaïde et mon guide pour assister au spectacle du lever du soleil, mille fois plus radieux sur les montagnes que dans les plaines. Arrivée sur la cime du mont, je vois le disque doré du soleil levant, si brillant que mes yeux ne peuvent en soutenir l'éclat; le ciel était aussi pur que la veille; la nature n'était pas encore éclairée; un brouillard blanchâtre couvrait la vallée entière; c'était un néant de fumée. Peu à peu la ligne du glacier, qui avait été blanc-bleuâtre, se colore sur les sommets; elle prend des teintes roses, dorées; plus lentement les autres montagnes se verdissent, la plaine se découvre, les pointes des clochers reluisent; enfin les villes, les villages, les forêts, les prairies renaissent; cela ressemblait à une création. Le silence de ma montagne n'était interrompu que par le joli bruit des clochettes des troupeaux paissant çà et là autour du chalet. Il y avait avec nous un gros chien que j'ai tout de suite aimé; imaginez-vous qu'il regardait le soleil levant, immobile sur ses pieds, et qu'il pleurait en face de ce radieux spectacle. Ce chien était vraiment un bon compagnon, et je l'ai quitté avec regret. À huit heures et demie, je suis retournée à pied, descendant presque au galop ce mauvais chemin; ma voiture suivait; le bruit qu'elle faisait sur les pierres du chemin m'impatientait; ce bruit m'empêchait de penser et de jouir de mes impressions. Aussi ai-je pris le parti d'envoyer la voiture en avant pour ne plus l'entendre; à une heure après midi j'étais de retour à Soleure. Cette course à la montagne de Wunschestein restera toujours dans ma mémoire: que n'étiez-vous avec moi, aimable comtesse! c'est toujours mon refrain.

LETTRE V.

Vevay et ses environs.

Ne vous est-il pas arrivé, Madame, de rêver des lieux où vous voudriez vivre et mourir? Moi c'est dans un endroit comme Vevay que j'aimerais à passer ma vie avec quelques amis; Vevay, c'est le site de mes rêves, c'est mon lieu de prédilection; mais on ne s'arrête pas toujours là où on voudrait s'arrêter, et le destin ne nous permet guère d'être heureux. Le climat de Vevay est le meilleur climat de la Suisse; j'avais pris là une demeure sur les bords du lac de Genève qu'on voit dans sa plus grande largeur; à droite et en face, le lac est encadré par les hautes montagnes de Meillerie jusqu'à l'entrée du Valais, d'où sort le Rhône qui se précipite dans le lac. Les montagnes qu'on voit en face et à gauche produisent un effet superbe au soleil couchant; la végétation dont elles sont ornées, varie leurs tons à l'infini. C'est là qu'on découvre sur la hauteur la dent de Jamand.

Les environs de Vevay offrent de ravissantes promenades. En suivant la gauche du lac, on arrive au château de Chillon par des coteaux boisés entrecoupés de villages. Au bas, près du chemin, un ruisseau limpide s'échappe avec rapidité, et vous charme par son murmure; à droite, des arbres de haute futaie bordent le lac qu'on découvre à travers les branches. La délicieuse promenade au château de Chillon rappelle la _Nouvelle Héloïse_. Je suis allée à Clarence au lever du soleil; appuyée sur les ruines du chalet de Jean-Jacques, j'ai peint l'ensemble de ces lieux si pleins de romanesques souvenirs.

Ce n'est pas là que se sont bornées nos promenades autour de Vevay; nous allâmes, moitié à pied, moitié en char-à-bancs, sur la montagne pierreuse de Blonay. Accablés de fatigue et de chaleur, nous avions fait halte pour prendre un peu de repos, lorsque MM. de Blonay vinrent nous témoigner le désir de nous recevoir dans leur château; j'acceptai avec plaisir. On découvre du château de Blonay une vue admirable; on y domine le lac et les montagnes environnantes. De belles pêches nous furent apportées; j'avoue qu'en ce moment de lassitude et de soif, ces pêches étaient pour nous comme la manne dans le désert.

Nous descendîmes la montagne de Blonay par le plus beau temps du monde; la lune se levait radieuse. Arrivée à mon hôtel de Vevay, je dis à l'aubergiste que je désirais faire une course sur le lac, et lui demandai des rameurs; l'aubergiste me répondit qu'il me conduirait lui-même dans son bateau. Il avait l'air si bon homme que j'acceptai sa proposition, à condition toutefois qu'il ne prononcerait pas un seul mot pendant le trajet, voulant comme toujours admirer en silence les effets de la belle nature. Mon Adélaïde étant trop fatiguée pour me suivre, je partis seule avec le gros aubergiste; ce n'était pas Saint-Preux, je n'étais pas Julie, et n'en fus pas moins heureuse. Ma barque se trouvait seule sur le lac; le vaste silence qui s'étendait autour de moi n'était troublé que par le léger bruit des rames. Je jouissais complètement de cette belle lune si brillante; quelques nuages argentés la suivaient sur un ciel d'azur. Le lac était si calme, si transparent, que la lune et ces beaux nuages s'y reflétaient comme dans un miroir. En vous écrivant, très aimable comtesse, je me crois encore dans mon bateau sur ce magnifique lac dont vous auriez joui comme moi.

Je pourrais vous parler encore des salines de Beg, de la belle cascade de Pisse-Vache à Sion (à laquelle je préfère pourtant celle du Reichenback), de Saint-Martin, de Saint-Maurice dont le pont et les anciennes fortifications forment un intéressant tableau. On trouve au bas de ces montagnes une population hideuse; hommes et femmes ont tous des goîtres et paraissent idiots; j'étais triste de voir cette vilaine humanité. Je voulais pousser ma course au-delà des salines de Beg, mais j'ai été arrêtée par la suffocante chaleur des montagnes qui tout-à-coup se rapprochent et deviennent comme des gorges profondes. Je suis retournée par le chemin qui conduit aux rochers de Meillerie. Après quelque temps de marche, un orage survint; je m'arrêtai et me trouvai en face de Vevay. Le ciel était noir; on ne découvrait ni les montagnes ni l'entrée du Valais; mais de là je vis un effet radieux, un superbe arc-en-ciel qui se courbait justement sur Vevay; la ville en était si bien éclairée que je pouvais aisément distinguer le clocher et les maisons: ce qui m'a rappelé Jean-Jacques lorgnant de cet endroit l'habitation d'Héloïse[34].

LETTRE VI.

Coppet; madame de Staël.

J'ai passé une semaine à Coppet chez madame de Staël; je venais de lire son dernier roman, _Corinne ou l'Italie_; sa physionomie si animée et si pleine de génie me donna l'idée de la représenter en Corinne, assise, la lyre en main, sur un rocher; je la peignis sous le costume antique[35]. Madame de Staël n'est pas jolie, mais l'animation de son visage peut lui tenir lieu de beauté. Pour soutenir l'expression que je voulais donner à sa figure, je la priais de me réciter des vers de tragédie (que je n'écoutais guère), occupée que j'étais à la peindre avec un air inspiré. Lorsqu'elle avait terminé ses tirades, je lui disais: _Récitez encore_; elle me répondait: _Mais vous ne m'écoutez pas_. Comprenant enfin mon intention, elle continuait à déclamer des morceaux de Corneille ou de Racine. Je me propose d'emporter le portrait à Paris pour lui mettre la dernière main[36].

Je trouvai à Coppet plusieurs personnes établies; la bien jolie madame Récamier, le comte de Sabran et un jeune Anglais; puis je vis arriver Benjamin Constant, et le prince Auguste-Ferdinand de Prusse. La société se renouvelait sans cesse; on venait visiter l'illustre exilée, celle que l'empereur poursuivait de ses rancunes. Les deux fils de madame de Staël se trouvaient alors à Coppet; ils avaient pour gouverneur le littérateur allemand Schlegel; sa fille, très jeune encore, était fort jolie; elle avait un goût passionné pour l'étude.

Madame de Staël recevait avec grâce et sans affectation; elle laissait sa société libre toute la matinée. On ne se réunissait que le soir; c'est après dîner seulement qu'on pouvait causer avec elle. On la voyait alors marchant dans son salon, tenant en main une petite branche de verdure; quand elle parlait, elle agitait ce rameau, et sa parole avait une chaleur qui n'appartenait qu'à elle seule; impossible de l'interrompre: dans ces instans elle me faisait l'effet d'une improvisatrice.

Pendant mon séjour à Coppet, j'y ai vu jouer _Sémiramis_; madame de Staël remplissait le rôle d'Azéma; elle a eu de beaux momens dans ce rôle, mais son jeu était inégal. Madame Récamier mourait de peur dans son rôle de Sémiramis; M. de Sabran n'était pas trop rassuré dans son rôle d'Arsace. J'ai toujours remarqué qu'il n'y a que les comédies et les proverbes qui se jouent bien en société, mais jamais la tragédie.

De Genève je suis allée à Ferney voir la maison de Voltaire. Je l'ai trouvée bien petite et d'une telle saleté que je crois qu'elle n'a pas été nettoyée depuis que ce grand homme l'a quittée. La chambre à coucher est restée meublée. On y voit le portrait de Le Kain, à droite près de son lit. En face près de la fenêtre, ceux de madame Duchatelet, de l'abbé Delille et de quelques autres. En sortant de son petit salon, on trouve une terrasse d'où l'oeil découvre les montagnes du Jura. Son jardin était en friche: ce manque de soin pour l'habitation de Voltaire m'a vraiment attristée[37]. J'avais été triste aussi en voyant à l'île Saint-Pierre la maison de Rousseau changée en un mauvais cabaret[38].

LETTRE VII.

Genève et Chamouni.

Je ne vous dirai pas grand'chose de Genève dont il existe assez de descriptions; vous savez d'ailleurs que je ne suis pas venue en Suisse pour voir des villes. Il faut pourtant que je vous dise que Genève, toute république qu'elle est, ne connaît point l'égalité; le quartier d'en haut ne fréquente point le quartier d'en bas, et jamais un mariage ne se fait de bas en haut. Pendant mon court séjour à Genève, on m'a fait monter sur une terrasse qui domine une promenade, où les Genevois se sont battus à outrance pour empêcher l'érection de la statue de Jean-Jacques; ce grand écrivain est généralement détesté à Genève. Avant de quitter cette ville, j'ai reçu un honneur que vous me permettrez de ne pas oublier; on a daigné me donner le brevet de membre de l'Académie de Genève.

Je vous ai parlé d'une famille hollandaise avec laquelle j'avais fait connaissance à Berne, M. et madame de Brac et leur fils; nous partîmes tous ensemble pour Chamouni. Après avoir passé Saint-Martin et Bonneville, nous arrivâmes à Salange, par un chemin bordé à droite par de grands et superbes rochers dont le soleil éclairait les tons riches et variés. Nous montâmes tout en haut pour jouir de la magnifique vue du dôme du Mont-Blanc, de l'aiguille du Goûté. Le soleil couchant répandait des teintes dorées sur les hauteurs de cette masse énorme; les régions inférieures de la chaîne étaient couleur d'iris et d'opale; cette partie des glaciers n'avait pour toute lumière que le reflet du ciel. Enfin cette masse grandiose était interceptée à gauche par de hautes montagnes de sapins tout-à-fait dans l'ombre; en bas, les plaines l'étaient aussi, ce qui faisait un contraste et un repoussoir dont l'effet du Mont-Blanc n'avait pas besoin: mais ce contraste achevait le tableau. Je voulus peindre ce reflet; je saisis mes pastels; mais hélas! impossible; il n'y avait ni palette ni couleurs qui pussent rendre ces tons radieux...

Nous montâmes à Salange. Après notre déjeuner, nous partîmes aussitôt pour la vallée de Chamouni, qui ne ressemble en rien à tout ce que j'ai parcouru. De chaque côté ce sont de hautes montagnes de noirs sapins; à droite en entrant, ces tristes forêts sont entrecoupées d'énormes glaciers. On aperçoit au-dessus le Mont-Blanc, son dôme et l'aiguille du Goûté et d'autres glaciers. La source de l'Aveyron sort d'un ton sale d'une grande voûte de glace: en tout, ce lieu sauvage étonne, mais ne charme pas. Après notre déjeuner, comme il faisait un très beau temps, nous fîmes la partie d'aller voir la mer de glace. Il faut vous dire qu'il y avait quantité de voyageurs qui s'y rendaient en même temps; mais moi, pour éviter cette foule qui parlait, qui criait, je les laissai aller un peu en avant. Enfin je pars seule avec mon guide, pour éviter le train, les parlages sans fin de toute cette bande. Je vais donc pour monter à la mer de glace. Après une demi-heure de marche, je tournais un sentier très étroit sur la hauteur d'un énorme précipice, sans aucune barrière. Arrivée là, j'entends M. de Brac qui me crie: «Au nom du ciel, madame Lebrun, ne montez pas, je vous prie.» Lui, sa femme, son fils, continuent leur marche.

Je descends donc tout de suite avec mon guide: il me mène au glacier de Bosson, le plus beau de la vallée: j'en fus enchantée: ces nombreuses voûtes de glaces sont énormes de près; elles sont d'un ton transparent bleuâtre. Je m'établis pour peindre ce glacier en face, appuyant mon portefeuille sur le dos de mon compagnon; je mourais de soif. Mon guide avait un peu de vin, il m'en donna, et pour le rafraîchir il prit un petit morceau de glace. Après m'être reposée en peignant, je descends au-dessous de ce glacier; mon guide m'y cherche des fraises et m'en apporte quelques-unes qui étaient excellentes. En me promenant, je m'arrêtai encore pour peindre un point de ces montagnes bordées par un torrent; voyant une masse d'arbres superbes dans la prairie, je voulus aussi la fixer tout de suite: c'est, je crois, l'endroit le moins sauvage de la vallée.

Après cette promenade, je revins à mon auberge. Tous les voyageurs étaient de retour de la mer de glace. Ne voyant pas la famille de Brac, j'en demandai des nouvelles; on me répondit: «Hélas! le mari de cette dame s'est trouvé si mal par la frayeur que lui a causée ce chemin périlleux, qu'il a perdu connaissance. On vient de lui porter un matelas dans une petite cahute tout en haut de la montagne; sa femme se désespère ainsi que son fils.»--Me voilà bien inquiète de lui, de sa femme très avancée dans sa grossesse. Je reste devant l'auberge, attendant avec anxiété leur retour. Enfin après plus d'une heure (à la chute du jour), je vois arriver M. de Brac couché sur un brancard, le visage à moitié couvert, sa femme fondant en larmes, son fils poussant des cris déchirans: nombre de paysans entouraient et suivaient ce triste cortége, qui me fit l'effet d'un enterrement. Je ne puis exprimer la peine que j'éprouvais. Je fis porter M. de Brac mourant près de la chambre que j'habitais, ne pouvant quitter sa femme si intéressante, et si justement effrayée. Je pleurais avec elle, avec son fils. Toute la nuit, ne pouvant dormir, nous écoutions sans cesse à la porte du malade; mais hélas! nous n'entendions que des gémissemens. Nous en étions si oppressées que nous nous mîmes à la fenêtre pour respirer. Toute la nuit nous entendîmes tomber successivement des avalanches. Ce bruit sinistre ressemble à d'horribles coups de tonnerre. Nous attendions avec anxiété le matin pour savoir des nouvelles de M. de Brac; mais hélas! point de mieux. Il avait encore la même immobilité. Ce ne fut que le troisième jour qu'il commença à ouvrir les yeux, et successivement, mais lentement, son état s'améliora. Sans cette catastrophe, je serais restée peu de temps à Chamouni; mais j'y passai huit jours de plus, ne voulant pas quitter cette malheureuse famille, sans être assurée du rétablissement de M. de Brac. On m'a dit que ce qu'il avait éprouvé était une catalepsie.

Enfin j'arrangeai mon départ. Les onze jours passés à Chamouni m'avaient paru un siècle. Je croyais pouvoir partir, lorsqu'on vint me dire que les chemins étaient impraticables par la quantité d'avalanches tombées: c'était celles que j'avais entendues toutes les nuits et qui étaient fondues; la route en avait été inondée. N'étant plus utile à nos compagnons de voyage, j'étais au désespoir de rester dans ce triste Chamouni qui ne devrait être habité que par les chèvres et les chamois. Les prairies elles-mêmes ont leur tristesse; les soucis sont les seules fleurs qu'on y trouve; voilà les bouquets que vous offrent les jeunes bergères. Pour rien au monde je ne retournerais à Chamouni. Aimable comtesse, cette course est la seule où je ne vous ai point regrettée[39].

LETTRE VIII[40].

Neuchâtel; Lucerne, chute du Goldau.