Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome troisième
Chapter 10
Ce fut une grande joie pour moi que celle de revoir mes amis, et ma fille surtout; son mari, qu'elle avait accompagné en France, était chargé par le prince Narishkin de la mission particulière d'engager des artistes pour Pétersbourg; il repartit quelques mois après, mais seul, car l'amour avait fui depuis long-temps, et ma fille resta, à ma grande satisfaction. Pour son malheur et pour le mien, ma pauvre enfant avait une tête extrêmement vive; de plus, je n'étais point parvenue à lui donner le dégoût que je ressentais pour la mauvaise compagnie. Ajoutez à cela, soit qu'il y eût de ma faute ou non, que si son empire sur mon esprit était grand, je n'en possédais aucun sur le sien, et l'on concevra que parfois elle ait pu me faire verser quelques larmes amères. Mais enfin c'était ma fille; sa beauté, ses talens, son esprit, la rendaient aussi séduisante qu'on peut l'être, et quoique j'eusse alors le chagrin de ne pouvoir la décider à venir loger avec moi, attendu qu'elle s'entêtait à voir plusieurs personnes que je ne devais pas recevoir, je la voyais tous les jours, ce qui m'était une grande joie.
La première personne avec laquelle je fis connaissance à mon retour de Londres, fut madame Catalani, dont les talens faisaient alors les délices de Paris. Cette grande cantatrice était jeune et belle. Sa voix, une des plus étonnantes que l'on puisse entendre, joignait à une étendue prodigieuse une légèreté qui tenait du miracle. Elle n'avait point l'expression qui charmait dans madame Grassini; elle ravissait à la manière du rossignol. Je fis le portrait de cette charmante femme, voulant le garder chez moi, où il fait encore pendant à celui de madame Grassini.
Je m'empressai de reprendre mes soirées de musique, où madame Catalani eut la complaisance de venir chanter, à la grande satisfaction de toute ma société. Nous faisions surtout de la musique vocale; car je n'avais plus Viotti, et ce ne fut que plus tard que le délicieux violon de Lafond vint nous consoler de son absence. Je me souviens qu'à cette époque, où nous entendions les plus jeunes et les plus habiles chanteurs de l'Europe, madame Dugazon, se trouvant un soir chez moi, nous chanta la romance de _Nina_ de Daleyrac avec une telle expression qu'elle nous attendrit jusqu'aux larmes.
Comme on ne peut pas toujours arranger de la musique, je fis un soir de ces tableaux vivans qui avaient eu tant de succès à Pétersbourg; et en prenant soin de ne placer derrière la gaze que de beaux hommes et de jolies femmes, nous en composâmes de charmans. Un autre jour, j'imaginai de tracer sur un paravent plusieurs coiffures de personnages historiques, dessous lesquelles je fis des trous où pouvait passer un visage. Les conversations qui s'établissaient avec ceux qui allaient y placer leurs têtes, nous amusèrent beaucoup, et Robert, qui prenait part à toutes les gaietés comme un écolier, alla poser la sienne sous la coiffure de Ninon, ce qui nous fit rire comme des fous. Tous ces détails paraîtront bien puérils aujourd'hui que les soirées se passent à parler politique ou à jouer; mais plusieurs d'entre nous n'avaient pas encore perdu l'habitude de s'amuser, et le fait est que nous nous amusions beaucoup; après tout, ces plaisirs valaient bien les cartes des salons de Paris et les étouffans _routs_ des salons de Londres.
Pour une personne qui désirait faire passer agréablement le temps à ses amis, il m'arriva ce que je puis appeler une bonne fortune. Mon frère donnait alors des leçons de déclamation à mademoiselle Duchesnois. Il me l'amena et lui fit réciter dans mon salon quelques fragmens de rôles. Nous fûmes tous charmés d'un talent si supérieur, et nous ne pouvions concevoir qu'on ne voulût pas l'engager à la Comédie-Française. Le fait est qu'il s'en fallait de beaucoup que mademoiselle Duchesnois fût jolie; mais je ne doutais pas que le public en l'écoutant n'oubliât sa laideur. Comme j'avais alors fort peu de crédit par moi-même, j'allai trouver madame de Montesson, qui était en faveur à la cour de Bonaparte. Je lui vantai si bien ma jeune actrice, qu'elle voulut la faire entendre chez elle, dans une grande soirée. Tout le monde ayant été enchanté, M. de Valence se chargea aussitôt de faire les démarches nécessaires pour obtenir un ordre de début, et notre protégée fut enfin admise.
On se souvient encore sans doute de l'immense succès qu'elle obtint dès le premier jour dans le rôle de Phèdre. Ce succès fut tel qu'il lui permit de lutter sans aucun désavantage contre la plus belle créature que l'on ait jamais vue sur la scène, mademoiselle Georges, qui débutait précisément en même temps qu'elle et dans le même emploi.
Le jour du début de mademoiselle Duchesnois, je lui donnai mes conseils de peintre pour son costume et pour sa coiffure; car c'était surtout le visage qu'il s'agissait de sauver. Je ne saurais dire à quel point je jouissais des transports du public pendant et après la tragédie. J'étais vraiment heureuse d'avoir contribué à la fortune de cette jeune fille, qui n'avait d'autre moyen d'existence que son talent, et qui était de plus une excellente personne. Elle m'a toujours témoigné la plus grande reconnaissance de l'appui dont mon frère et moi lui avions été, et m'a montré jusqu'à sa mort un tendre attachement. Quant à sa complaisance, je puis dire qu'elle avait mis son talent à ma disposition; non seulement elle disait dans mon salon une scène de ses rôles toutes les fois que je l'en priais, mais elle a joué chez moi plusieurs proverbes, entre autres, _la Cuisine dans le salon_, où nous la vîmes remplacer la dignité de Clytemnestre par une rondeur et une vérité qui nous charmèrent.
Une des premières personnes que j'avais revues à mon retour de Londres avait été madame de Ségur, et j'allais souvent chez elle. Un jour, son mari me fit entendre que mon voyage en Angleterre avait déplu à l'empereur, qui lui avait dit sèchement: «Madame Lebrun est allée voir _ses amis_.»
Il faut croire que cette rancune de Bonaparte contre moi n'était pas bien forte, car très peu de jours après avoir parlé ainsi, il m'envoya M. Denon me commander de sa part le portrait de sa soeur, madame Murat. Je ne crus pas devoir refuser, quoique ce portrait ne me fût payé que dix-huit cents francs, c'est-à-dire moins de la moitié de ce que je prenais habituellement pour ceux de cette grandeur. Cette somme devint d'autant plus modique, que, pour me satisfaire dans la composition du tableau, je peignis à côté de madame Murat sa petite fille qui était fort jolie, et cela sans augmenter le prix.
Il me serait impossible de décrire toutes les contrariétés, tous les tourmens qu'il me fallut endurer pendant que je faisais ce portrait. D'abord, à la première séance, je vis arriver madame Murat avec deux femmes de chambre qui devaient la coiffer pendant que je la peindrais. Toutefois, sur mon observation qu'il me serait impossible ainsi de pouvoir saisir des traits, elle consentit à renvoyer les deux femmes. Ensuite, elle manquait sans cesse aux rendez-vous qu'elle me donnait, de façon que, dans mon désir de terminer, elle m'a fait passer presque tout l'été à Paris, attendant le plus souvent en vain, ce qui m'impatientait à un point que je ne saurais dire. De plus, l'intervalle entre les séances était si long, qu'il lui arrivait de changer de coiffure. Dans les premiers jours, par exemple, elle portait des boucles de cheveux pendantes sur ses joues, et je les fis comme je les voyais; mais quelque temps après, cette coiffure ayant passé de mode, elle revint coiffée tout autrement, en sorte que je fus obligée de gratter les cheveux que j'avais peints sur le visage, de même qu'il me fallut effacer des perles qui formaient un bandeau, pour les remplacer par des camées. Il en arrivait autant pour les robes. Celle que j'avais faite d'abord était assez ouverte, comme on les portait alors, et garnie d'une large broderie; cette mode ayant changé, force fut de rapprocher la robe et de recommencer les broderies, qui se trouvaient beaucoup trop éloignées. Enfin tous les ennuis que madame Murat me faisait éprouver finirent par me donner tant d'humeur, qu'un jour, comme elle se trouvait dans mon atelier, je dis à M. Denon, assez haut pour qu'elle pût l'entendre: «_J'ai peint de véritables princesses qui ne m'ont jamais tourmentée et ne m'ont jamais fait attendre_.» Le fait est que celle-ci ignorait parfaitement que l'exactitude est la politesse des rois, comme le disait si bien Louis XVIII, qui, à la vérité, n'était pas un parvenu.
Délivrée du tracas que m'avait donné ce portrait de madame Murat, je repris le train de vie paisible dont j'avais la douce habitude; mais mon goût pour les voyages n'était point encore satisfait: je n'avais point vu la Suisse, et je brûlais du désir d'aller contempler cette belle nature. Je résolus donc de quitter encore une fois Paris, et je partis en 1808, pour aller courir les montagnes. Comme j'adressai dans le temps la relation exacte de ce voyage à la comtesse Vincent Potocka, je me borne à placer ici les lettres que je lui écrivais, dont j'ai gardé les doubles.
VOYAGE EN SUISSE EN 1808 ET 1809.
LETTRE Ire[32].
De Bâle à Bienne; de Bienne à l'île Saint-Pierre.
Puisque vous le voulez, Madame, je vais causer avec vous de mes courses pittoresques en Suisse où bien souvent je vous ai promenée en idée; mes récits et mes descriptions seront simples comme la nature; je n'ose pas vous garantir leur intérêt; mais j'ose vous garantir leur vérité.
C'est par Bâle que j'ai fait mon entrée en Suisse; je ne m'arrêterai pas à vous décrire cette ville, parce qu'elle est beaucoup trop connue; je me bornerai à vous dire qu'en arrivant à Bâle, je me fis annoncer chez M. Ethinger, banquier, qu'il se rendit tout de suite à mon hôtel, et qu'il me donna un dîner où il avait invité beaucoup de monde. Je pris le chemin de l'évêché de Bâle pour aller à Bienne; c'est M. Ethinger qui me conseilla de suivre cette route. Il avait grandement raison, car cette route est sans contredit la plus pittoresque, la plus variée, la plus grandiose. On y voit des scènes de paysage qui surpassent en beauté tout ce qu'on peut voir dans l'intérieur de la Suisse; j'étais sans cesse en admiration. Sur ce chemin se trouve Pierre-Pertuis, arcade de rocher formée par la nature elle-même, qui présente à elle seule un paysage et qui encadre une vue délicieuse.
Aimable comtesse, si vous avez peur des précipices, je ne vous engage pas à suivre la route de l'évêché de Bâle; vous pourriez bien n'y éprouver d'autre sensation que le mal de la peur; les précipices sont à perte de vue, sans parapets ni barrières; on les trouve à la droite du chemin; d'énormes rochers à pic bordent le côté gauche. Il s'en est peu fallu que je ne sois tombée dans ces abîmes. Le cheval qui menait ma voiture, allait de droite à gauche au bord des précipices. Le chemin est étroit. Tout à coup mon cheval se cabre; le sang lui sort des narines et jaillit sur les vitres de ma voiture: le cocher descend pour arrêter le cheval, qui bondissait toujours. J'avoue que j'étais fortement effrayée; je dissimulais ma peur pour ne pas augmenter celle de ma chère compagne Adélaïde; le ciel eut enfin pitié de nous. Au moment même où nous étions sur le point d'être emportées dans les précipices, un homme (le seul que nous ayons rencontré sur cette route) vient à nous, ouvre la portière et nous fait descendre; puis aussitôt il se réunit au cocher pour retenir le cheval et lui relâcher le harnais; le col de la pauvre bête était trop serré, et le sang lui avait porté à la tête. Nous étions certainement perdues sans ce bon paysan; j'ai voulu le récompenser, mais il m'a refusée en disant: _Je suis heureux de m'être trouvé là_. Que Dieu le bénisse pour prix du service qu'il nous a rendu!
Nous continuâmes notre route presque toujours à pied, pour ne pas nous exposer à de nouveaux périls, et nous arrivâmes à Bienne. Je ne suis restée qu'un jour à Bienne pour me reposer, et je m'abstiendrai de vous en parler. Il me tardait de voir l'île de Saint-Pierre, devenue fameuse par le séjour de l'auteur de la _Nouvelle Héloïse_. Je traversai donc le lac, et je touchai à ce coin de terre qui n'a point l'imposant caractère des paysages suisses, mais qui offre à l'oeil de paisibles champs où le bonheur semble nous attendre. Malgré son peu d'étendue, on trouve dans l'île de Saint-Pierre toutes sortes de productions, des vignes, du blé, des fruits; la nature y est vivace, et la végétation y brille du plus riche éclat. On monte sur une hauteur par un joli chemin ombragé, qui conduit à un bois de haute futaie; on s'enfonce avec délices dans l'ombre et la verdure de ce grand bois; aucun bruit ne trouble le promeneur solitaire qui vient y rêver; le silence de ce charmant asile n'est interrompu que par les mélodies du rossignol et les chants d'autres oiseaux. J'ai vu dans ce lieu pastoral et tout-à-fait élyséen une grande salle où chaque dimanche les villageois du voisinage se réunissent pour danser. Vous auriez été heureuse, aimable comtesse, de vous asseoir sur un banc placé à l'extrémité du bois sur la hauteur; on y jouit de l'air de plus pur et de la vue du lac; on y est seul sans être isolé, car les bords du lac sont peuplés de mille habitations bâties au pied des montagnes, et ces montagnes sont cultivées soigneusement. Après les différens spectacles de la nature, la seule curiosité, la seule chose intéressante de l'île de Saint-Pierre, c'est la maison qu'habita Rousseau; elle est située au milieu de l'île, et, vous le dirai-je, Madame, ce n'est plus qu'un cabaret!... L'immortelle renommée de l'écrivain genevois n'a pu sauver sa demeure de cette profanation.
Quelques douces que fussent pour moi les promenades et les rêveries dans l'île de Saint-Pierre, il a fallu m'arracher à ces lieux; je suis retournée à Bienne, et de Bienne je suis venue à Berne. Le chemin qui mène à Berne passe à travers les sites les plus variés. En approchant de la ville, on découvre sur le plateau d'une montagne quatre lacs, et bientôt ensuite la chaîne des glaciers et tous les monts environnans; le spectacle de ces grandes chaînes montagneuses frappe vivement l'imagination. Le lendemain de mon arrivée à Berne, je suis allée chez madame de Vatteville dont le mari était lendamman, et chez le général Vial, notre ambassadeur; j'ai reçu d'eux le plus aimable accueil. J'ai fait avec le général Vial des courses charmantes aux environs de Berne; l'Arno entoure la ville; il anime et embellit tout, et chaque pas conduit à des sites qu'il faut admirer. Berne a une cathédrale et deux hospices qui méritent d'être visités par les voyageurs. La ville est bâtie sur la hauteur; on trouverait difficilement un point de vue aussi beau que celui qu'on découvre de la plate-forme de Berne.
LETTRE II.
La vallée de Lauterbrunn, la chute du Schaubach, les glaciers de Grindelwald; Schaffouse.
Aimable comtesse, je continuerai à vous faire voyager avec moi dans cette contrée tant aimée des artistes, des poètes et des esprits rêveurs; les spectacles, les tableaux qui vont passer sous vos yeux sont de la plus grande sublimité. Dans les courses dont il va être question, j'avais une compagne de plus, la belle et gracieuse madame de Brac dont j'ai fait la connaissance à Berne; son mari occupait le poste de chargé d'affaires de la Hollande en Suisse; madame de Brac était grosse de sept mois. Elle avait un fils âgé de dix ans, d'une remarquable intelligence. Le jeune de Brac était constamment à me regarder peindre; il me disait: «Madame, vos paysages _sont vivans_, permettez-moi d'en copier.» Un jour je lui en donnai un, il me rapporta la copie que je pris pour mon original.
En quittant Berne, je suis venue à Thoun, et de Thoun je me suis dirigée vers le fameux glacier; avant d'arriver à ce glacier, il faut traverser la grande vallée de Lauterbrunn qui présente l'aspect le plus sauvage; la vallée de Lauterbrunn est si âpre et sombre, que je ne pouvais pas me résoudre à la croire habitée. Elle est enfermée de tous côtés par des montagnes si élevées que le soleil ne peut l'éclairer entièrement qu'à son midi; aussi les matinées y sont ténébreuses, et sitôt que le soleil descend à l'horizon, la nuit y revient. La vallée de Lauterbrunn est donc les trois quarts du temps le domaine des noires ombres. D'après cela, jugez quelle charmante surprise dut être pour nous la rencontre de plusieurs jeunes filles jolies comme des anges; leur teint était rose et blanc; un air de candeur naïve ajoutait encore à leur beauté. Elles nous apportèrent de très belles et d'excellentes cerises. Dans un lieu aussi triste, aussi sauvage, ne pourrions-nous pas croire que ces jeunes bergères, ainsi que leurs fruits, nous étaient descendus du ciel? Cette scène toute fantastique était pour moi comme une scène des _Mille et une Nuits_.
De grosses pierres encombrent les chemins de la vallée; notre voiture était horriblement cahotée, et je tremblais que madame de Brac ne fît une fausse couche. Nous avons rencontré de gros torrens sales et très rapides dont mon _éteignoir_ aurait eu grand'peur, s'il avait été là. Celui que j'appelle ici du nom d'_éteignoir_, parce qu'il refoulait en moi toutes les pensées d'art et de poésie, est un certain M. D... qui probablement vous est inconnu, aimable comtesse. «Quel vilain pays que la Suisse!» me disait ce M. D...; «les montagnes et les torrens me font mourir de peur; je n'aime de la Suisse que les prairies.»
Il ne faut pas que j'oublie de vous parler de la cascade du Schaubach devant laquelle nous nous sommes arrêtées en chemin. Cette cascade tombe d'une hauteur de huit cents pieds; aussi le bas de sa chute se transforme en tourbillons de fumée; cette immense nappe d'eau qui roule et se précipite avec fracas vous éblouit, vous étourdit, vous fait perdre la tête. En face de la cascade se trouvent quelques habitations. De là on voit cette superbe montagne de neige appelée Iung-Frau, où l'homme n'a jamais pu monter. Arrivées au bout de la vallée de Lauterbrunn, nous trouvâmes une grande quantité de chalets entourés d'arbres fruitiers. Nous couchâmes à l'auberge du Curé, en face des glaciers de Grindelwald, très beaux et très imposans par leur masse énorme.
Nous sommes retournés à Berne, en passant par Brientz, et de Berne nous sommes venus à Schaffouse. Après avoir dîné à Schaffouse, je reçus la visite du bourgmestre à qui j'avais été recommandée; il me proposa de me conduire à la chute du Rhin; j'acceptai son offre obligeante. Le bourgmestre me mena dans un très petit bateau, et je ne pouvais me défendre d'un peu de frayeur en voyant quantité de rochers placés çà et là sur notre passage. Enfin nous voilà au bas de cette chute d'eau dont la majestueuse beauté inspire une sorte de terreur. Je suis montée aussitôt dans le petit pavillon qu'ébranle continuellement la violence de la cascade. Ce pavillon est le point d'où on peut jouir de la manière la plus complète de l'effet de ces vastes masses d'eau; l'arc-en-ciel s'y voit constamment. J'ai visité également le dessus de la chute qui est superbe. J'ai peint ces deux vues.
Des coteaux couverts de vignes entourent la chute du Rhin, et je demandai au bourgmestre de m'envoyer du vin de sa vigne; il me répondit avec un peu d'embarras que le port coûterait plus que le vin ne vaudrait; je l'assurai que j'en avais bu et qu'il était excellent: «Monsieur a bien raison, me dit alors Adélaïde; le vin que vous avez bu à l'auberge est de la côte du Rhin.» Je reconnus ma méprise; j'avais confondu la _côte_ et la _chute_, et j'en fus honteuse.
Si je me mettais sur le chapitre des méprises, j'en aurais plus d'une à vous raconter. À mon retour de Suisse, j'eus une distraction de ce genre que je ne me pardonne pas. J'arrive chez madame de Bellegarde, à leur château de Marche en Savoie; après un doux repos, je vais avec ces dames à Chambéry chez M. de Boigne qui nous mène aussitôt à sa charmante maison de campagne près de la ville; étant montée sur une terrasse qui domine Chambéry: «Cette vue est ravissante, m'écriai-je, on découvre _si bien le village_!» M. de Boigne[33] en fut choqué, et ce n'était pas sans raison.
LETTRE III.
Zurich; Ehrlebacz, l'île d'Houfnau, Rapercheld, la vallée de Glaris.
En voyageant en Suisse, on passe d'enchantement en enchantement; quand on sait bien voir, on n'y connaît point la monotonie; à chaque pas la scène varie; d'un site charmant vous passez à un site sévère: c'est ce que j'éprouvai en allant à Zurich. Après avoir visité les curiosités de la ville et les environs, j'allai m'installer dans une jolie maison de campagne à Ehrlebacz, au bord du lac; cette maison appartenait au général baron de Salis; lui-même habitait tout près de là avec sa femme, sa fille et sa belle-fille, et ce voisinage ne faisait qu'augmenter le charme de mon séjour. Je fus reçue par le général et par les siens comme si j'eusse été de la famille. Je ne puis oublier les douces heures que j'ai passées dans leur société. Le bon général avait quatre-vingt-un ans; malgré son âge et ses infirmités, il était toujours gai, spirituel; il me racontait mille piquantes anecdotes; à l'âge du général, la main peut bien être paresseuse, et cependant le vieux et excellent baron écrivait souvent à ses amis. J'avais rencontré aussi le général baron de Salis dans mon voyage à Naples, et je l'avais trouvé aimable et bon, comme je l'ai dit ailleurs. Du reste, il n'était point pour moi une connaissance nouvelle; avant que l'ouragan révolutionnaire eût tout dispersé, j'avais connu et reçu chez moi à Paris le bon général; tous les gens de bien l'estimaient et l'aimaient.
Les deux côtés du lac sont parsemés de villages pittoresques et d'élégantes maisons de campagne, la végétation y est riche et variée; une forêt de sapins couvre les riantes habitations. Les sites sont tellement champêtres, surtout à la droite du lac du côté du mont Albis, qu'on se rappelle involontairement les peintures de Gessner; en effet, c'est là qu'était sa demeure, et c'est là qu'il a écrit d'après nature. Une de nos jouissances était d'entendre tous les dimanches matin, à huit heures précises, les cloches de différens villages des bords du lac, qui toutes sonnent à la même heure; leurs sons différens se confondent, se perdent ensemble selon leur distance: c'est un mélange qui, sans être calculé, produit une harmonie lointaine délicieuse.
Avant de quitter Ehrlebacz, je désirais beaucoup faire une excursion, et je priai le général de permettre que sa belle-fille vînt m'accompagner; j'obtins cette permission; cette dame, qui n'avait guère plus de vingt ans, en fut aussi contente que moi. Dès le lendemain nous nous embarquâmes sur le lac de Zurich. Nous nous arrêtâmes à la petite île d'Houfnau, qui n'a pour habitans qu'une vieille femme et une jeune fille dont la nourriture se compose tout simplement de lait et de légumes. Une petite église, bien ancienne, entourée d'un cimetière, se trouve au milieu de l'île. La jeune fille nous montra un caveau ouvert, rempli de têtes de morts d'une grosseur prodigieuse: je ne pouvais en croire mes yeux. «Depuis quand ces têtes sont-elles entassées là?» demandai-je à la jeune fille.--«Ces têtes de morts, me répondit-elle, sont si anciennes qu'on ne peut savoir l'époque où elles ont été mises là.»