Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome second

Chapter 7

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J'allai coucher le premier jour à _Civita-Castellana_. En sortant de cette ville, le lendemain, nous vîmes de superbes rochers, puis nous entrâmes dans des gorges de montagnes où nous marchions au milieu des précipices; en tout, ce pays me parut le plus triste du monde. Il n'en fut pas de même du chemin qui conduit à Narni; ce chemin est délicieux, des vallons remplis de vignes en berceaux, des haies de genêts et de chèvre-feuilles en fleurs; tout cela réjouissait les yeux. Plus loin, à la vérité, nous retrouvâmes des montagnes de l'aspect le plus austère et le plus sauvage, dont les cyprès et quelques vieux pins font le principal ornement. Ces rochers nous enveloppèrent jusqu'à _Narni_; mais à peine a-t-on traversé cette ville, dont l'aspect est très pittoresque, que l'on jouit du plus magnifique coup d'oeil. La scène a complètement changé: la route plonge sur la plus belle et la plus riche vallée, où s'étend à perte de vue une rivière bordée de peupliers; de la hauteur où nous étions, cette rivière semblait un petit ruisseau argenté, tant l'espace à travers lequel elle serpente est immense. Des monts lointains terminent l'horizon; le soleil couchant éclairait leurs cimes, ce qui produisait un effet enchanteur. Nous passâmes devant trois grandes croix noires qui se détachaient sur le fond dont je parle, et dont l'immensité donnait à ces monumens religieux un tel caractère, qu'ils me firent éprouver une sensation indicible. La seule chose que je puisse regretter, après avoir parcouru cette belle route, c'est de n'avoir pas vu le pont d'Auguste, que mon voiturin, très mauvais _cicerone_, négligea de me faire remarquer.

Nous côtoyâmes cette superbe vallée jusqu'à Terni, où nous couchâmes, et le lendemain matin, quoique le temps fût très couvert, je voulus gravir la montagne pour aller voir la fameuse cascade. Je partis avec ma fille, deux ânes, Germain, et deux petits bonshommes qui nous montraient le chemin. Brunette, une baguette à la main, ne cessait de fouetter son âne et le mien, en sorte que, perçant le brouillard du matin, nous ne tardâmes pas à arriver sur le plateau qui mène à la cascade. Là nous nous reposâmes sur un beau gazon enrichi de fleurs et d'arbres divers. Une seule petite maison, un troupeau, un berger, c'est tout ce que nous trouvâmes dans ce lieu charmant, où l'on respire l'air le plus pur en jouissant de la plus belle vue du monde. J'aurais bien désiré avoir là ma chaumière; je m'y plaisais tant! Il n'en fallut pas moins continuer notre chemin pour aller voir la cascade. En traversant une roche coupée, nous approchâmes de ce large torrent dont la chute est si imposante; ensuite nous entrâmes dans un petit pavillon carré pour voir sous un autre aspect cette masse d'eau qui tombe bouillonnante, et dont la vapeur nous environnait. Ensuite nous descendîmes dans la grotte antique où jadis passait la cascade. On ne peut rien voir d'aussi curieux que les différentes pétrifications qui s'y trouvent; elles ressemblent en grand à celles que l'on observe à Tivoli. Je dessinai l'entrée si pittoresque de cette grotte, et je m'emparai de quelques petits morceaux pétrifiés.

Ma curiosité sur la cascade n'étant pas encore satisfaite, et le temps se trouvant favorable, car le soleil commençait à percer les nuages, je descendis au bord de la rivière, formée par cet énorme torrent, pour jouir d'un point de vue dont mon imagination s'était flattée; j'espérais voir en face la chute d'eau, mais je ne la vis qu'en partie. Il est vrai que j'en fus dédommagée par le spectacle qu'offre cette grande nappe du bas, et le chemin qui y conduit. À gauche étaient des rochers ornés et nuancés par mille arbustes en fleurs; à droite, sur la rivière courante, de petites îles garnies d'arbres légers, qui forment des bocages charmans. Toutes ces îles sont séparées par des cascades multipliées, dont l'eau ruisselait et brillait comme des diamans au soleil, qui avait alors tout son éclat. Il était midi, et la chaleur était si forte que, lorsqu'il nous fallut remonter les rochers pour aller retrouver nos ânes, que nous avions laissés à trois milles de là, j'étais anéantie de fatigue. Brunette n'en pouvait plus; enfin nous parvînmes à rejoindre nos montures qui nous rapportèrent à Terni pour dîner.

Les campagnes de Terni sont riches et belles, la ville est bien bâtie; mais, soit dans les églises, soit ailleurs, je n'ai rien trouvé de bien remarquable, sinon les restes des fondations d'un grand temple antique.

Je ne restai qu'un jour à Terni. Le lendemain, nous passâmes la Somma, une des plus hautes montagnes des Apennins. Je me rappelle qu'en la descendant, nous vîmes dans une tour, près du chemin, plusieurs bergères qui chantaient en choeur une musique suave et délicieuse; ces bonnes fortunes ne sont pas rares en Italie.

Le soir j'arrivai à Spolète, et j'allai voir le lendemain l'Adoration des Rois, grande composition de Raphaël: ce tableau, n'étant pas terminé, indique parfaitement la méthode du divin maître: Raphaël peignait d'abord les têtes et les mains; quant à ses draperies, il en essayait d'abord les tons avant de les terminer.

On voit sur la montagne, à Spolète, le temple de la Concorde, dont les beaux fragmens antiques sont arrangés avec symétrie les uns sur les autres. Les colonnes, leurs chapiteaux, sont du plus beau travail grec. On voit aussi dans cette ville un superbe aqueduc d'une hauteur immense.

Après Spolète, nous allâmes à Trévi, à Cétri, puis nous nous arrêtâmes à Foligno. Là, je trouvai encore un tableau de Raphaël, un des plus beaux et des plus originaux qu'il ait faits; il représente la Vierge sur des nuages, tenant l'enfant Jésus dans ses bras. L'enfant est plein de naïveté et semble en relief; la Vierge est d'une noblesse du plus grand style; le saint Jean, le cardinal placé à gauche, sont peints tout-à-fait dans le genre de Vandick, et les autres figures sont aussi d'une grande vérité.

Comme j'arrivais à Perruge, qui est une belle et célèbre ville, où il reste quelques fortifications et quelques tombeaux antiques, on me décida à aller voir le combat d'un taureau contre des chiens. Ce spectacle, qui n'a lieu que tous les cinq ou six ans en mémoire d'une sainte, se donne dans une espèce d'arène, à la manière des anciens; je puis dire qu'il ne me réjouit pas du tout.

En sortant de Perruge, on trouve des campagnes charmantes, que nous traversâmes pour aller dîner en face du lac Trasimène; puis, nous allâmes à _Cise_, où l'on voit sur la montagne une grande forteresse surmontée d'une tour, et plus haut encore, tout-à-fait sur la cime, une abbaye; enfin, à _la Combuccia_, Arezzo, Levane et Pietre-Fonte, pour arriver à Florence.

Ce fut pour moi une grande jouissance, dès que je me retrouvai dans cette ville, d'aller revoir tant de chefs-d'oeuvre auxquels je n'avais pu donner qu'un coup d'oeil en passant pour aller à Rome. J'entrepris aussitôt une copie du portrait de Raphaël, que je fis _avec amour_, comme disent les Italiens, et qui depuis, n'a jamais quitté mon atelier.

Un souvenir de Florence qui m'a poursuivie bien long-temps, est celui de la visite que je fis alors au célèbre Fontana. Ce grand anatomiste, comme on sait, avait imaginé de représenter jusque dans les moindres détails, l'intérieur du corps humain, dont toutes les parties sont si ingénieuses et si sublimes. Il me fit voir son cabinet, qui était rempli de pièces d'anatomie, faites en cire couleur de chair. Ce que j'observai d'abord avec admiration, ce sont tous les ligamens presque imperceptibles qui entourent notre oeil, et une foule d'autres détails particulièrement utiles à notre conservation ou à notre intelligence. Il est bien impossible de considérer la structure du corps de l'homme, sans être persuadé de l'existence d'une divinité. Quoi que aient osé dire quelques misérables philosophes, dans le cabinet de M. Fontana il faut croire et se prosterner. Jusqu'ici je n'avais rien vu qui m'eût fait éprouver une sensation pénible; mais, comme je remarquais une femme couchée de grandeur naturelle, qui faisait véritablement illusion, Fontana me dit de m'approcher de cette figure, puis, levant une espèce de couvercle, il offrit à mes regards tous les intestins, tournés comme sont les nôtres. Cette vue me fit une telle impression, que je me sentis près de me trouver mal. Pendant plusieurs jours, il me fut impossible de m'en distraire, au point que je ne pouvais voir une personne sans la dépouiller mentalement de ses habits et de sa peau, ce qui me mettait dans un état nerveux déplorable. Quand je revis M. Fontana, je lui demandai ses conseils pour me délivrer de l'importune susceptibilité de mes organes.--J'entends trop, lui dis-je, je vois trop et je sens tout d'une lieue.--Ce que vous regardez comme une faiblesse, me répondit-il, c'est votre force et c'est votre talent; d'ailleurs, si vous voulez diminuer les inconvéniens de cette susceptibilité, ne peignez plus. On croira sans peine que je ne fus pas tentée de suivre son conseil; peindre et vivre n'a jamais été qu'un pour moi, et j'ai bien souvent rendu grâce à la Providence de m'avoir donné cette vue excellente, dont je m'avisais de me plaindre comme une sotte au célèbre anatomiste.

De Florence, je me rendis à Sienne, et je n'ai jamais oublié la charmante soirée que j'ai passée en arrivant dans cette ville, où je ne suis restée que très peu de temps. Mon habitude a toujours été, dès que je descends dans une auberge, et que j'ai commandé mon souper, d'aller faire une petite course à pied, qui me délasse de la voiture. Le soleil allait se coucher quand je partis pour me promener dans les environs de Sienne, et pour reconnaître les lieux. Assez près de mon auberge, j'aperçois une porte ouverte, qui me laisse voir un enclos et un assez grand canal; je descends la marche de cette porte, et je m'assieds dessus pour respirer la fraîcheur, dont j'avais grand besoin. Là, j'entendis bientôt un concert _nature_, que les nôtres sont bien loin d'égaler. Divers bruits harmonieux me berçaient délicieusement; à gauche, c'était celui de la cascade qui alimentait le canal; puis un léger vent agitait les branches des énormes peupliers plantés sur le bord de l'eau; et mille oiseaux par leurs chants, faisaient leurs adieux au jour. Une pluie fine se mit à tomber à petit bruit sur les feuilles; mais bien loin qu'elle me fît déloger, elle me sembla si bien d'ensemble avec toute cette douce musique, que, pendant plus de deux heures, j'oubliai mon souper. La fille de l'auberge, après m'avoir cherchée long-temps, finit par me trouver là, et vint m'arracher à mes jouissances. Si les propriétaires de ce bel enclos lisent par hasard ceci, et qu'ils reconnaissent les lieux, je les remercie aujourd'hui du plaisir qu'ils m'ont procuré à leur insu.

Le lendemain je fis quelques courses dans la ville, qui est très belle et très bien située, sur une hauteur. On y voit des palais et des maisons gothiques; entre autres la maison de sainte Catherine et celle de je ne sais quel saint. L'hôtel-de-ville renferme des peintures antiques; les Augustins, une fort belle bibliothèque, et la superbe église bâtie par Vauvitelli, où se trouvent des tableaux de Romanelli, de Carlo Maratte et de Pietre Pérugin; mais ce qu'on peut admirer avant tout, c'est la cathédrale. Cette belle église est gothique, extrêmement vaste, et revêtue de marbre en dedans et en dehors. Sa voûte est couleur d'azur, parsemée d'étoiles d'or; les vitres du haut sont toutes peintes, et le pavé même est remarquable en ce que les sujets de l'Ancien-Testament y sont tracés. Elle est ornée par douze statues en marbre, représentant les douze apôtres, par de belles fresques, par des tableaux du Calabrèse, du Pérugin, etc., et plusieurs des chapelles ont été décorées par le Bernin.

Dès que je fus revenue à Parme, où je n'avais passé que très peu de jours, en allant à Rome, on m'y reçut de l'Académie, à qui je donnai une petite tête que je venais de faire d'après ma fille. Dans la même semaine j'éprouvai aussi dans cette ville une satisfaction non moins vive. J'emportais avec moi le tableau de la Sibylle que j'avais fait à Naples, d'après lady Hamilton; mon projet était de le rapporter en France, où je comptais alors rentrer bientôt. Comme ce tableau était encore fraîchement peint, en arrivant à Parme, pour qu'il ne jaunisse pas, je le mis au jour sous châssis, attaché seulement dans l'une de mes chambres. Un matin, j'étais à faire ma toilette quand on m'annonça que sept à huit élèves peintres venaient me faire une visite. On les fit entrer dans la chambre où se trouvait placée ma Sibylle, et quelques minutes après j'allai les y recevoir. Après m'avoir parlé de tout le désir qu'ils avaient eu de me connaître, ils me dirent qu'ils seraient heureux de voir quelques-uns de mes ouvrages.--Voici un tableau que je viens de finir, répondis-je en montrant la Sibylle. Tous témoignèrent d'abord une surprise bien plus flatteuse que n'auraient pu l'être des paroles; plusieurs s'écrièrent qu'ils avaient cru ce tableau fait par un des maîtres de leur école, et l'un d'eux se jeta à mes pieds, les larmes aux yeux. Je fus d'autant plus touchée, d'autant plus contente de cette épreuve, que ma Sibylle a toujours été un de mes ouvrages de prédilection. Les lecteurs, en lisant ce récit, m'accusent peut-être de vanité: je les supplie de réfléchir qu'un artiste travaille toute sa vie pour avoir deux ou trois momens pareils à celui dont je parle.

Je restai quelques jours à Parme pour revoir les églises, la bibliothèque, le théâtre, qui est bâti par Vignola, et rappelle tout-à-fait l'antique; c'est grand dommage qu'il n'ait pas été plus soigné; quoiqu'il soit immense, il ne s'y perd pas un son. Je vis là des danseurs qu'on devrait appeler des _tourneurs_; car ils ne faisaient pas un seul pas, et ne cessèrent de tourner comme des tontons.

Je visitai aussi tous les palais qu'on me dit renfermer des objets d'arts; dans l'un d'eux, je ne sais lequel, je vis des plafonds d'Allegrini admirables. Je ne pouvais contempler tant de belles collections particulières, sans regretter que ce beau luxe, ce luxe de si bon goût, n'existât point en France. On peut à peine compter à Paris trois ou quatre cabinets d'amateurs, et combien encore diffèrent-ils de ceux des seigneurs italiens!

Je quittai Parme le 1er juillet 1792; la nature alors était dans toute sa beauté, et ma sortie de la ville m'offrit le coup d'oeil de la plus belle campagne qu'on puisse voir. Sans doute le beau ciel de l'Italie aide à la magie du spectacle; néanmoins, ces prairies à perte de vue, parsemées d'arbres, autour desquels la vigne grimpe en s'entrelaçant; ces mille ruisseaux serpentant dans de riches vallons que terminent de hautes montagnes ou des collines boisées; ce grand chemin bordé de chênes, qui souvent sont baignés par des canaux dont mille fleurs champêtres ornent les bords; tout cela ravirait sous quelque ciel que ce fût.

Je voulus aller à Mantoue, qui méritait bien une visite, et comme patrie de Virgile, et comme aînée du Capitole, car on prétend qu'elle a été bâtie par les Étrusques ou Toscans, trois cents ans avant la fondation de Rome. Cette ville, située au milieu d'un lac formé par le Mincio, est grande et belle. Sa magnifique cathédrale est de Jules Romain, qui, comme on sait, était à la fois peintre, architecte et sculpteur. Jules Romain et le Primatice ont enrichi Mantoue de chefs-d'oeuvre en tout genre. Toutes les salles du palais ducal sont ornées par ces deux grands peintres et par Gonzalès. Ce palais est immense et l'un des plus riches que l'on puisse voir sous le rapport des arts.

On vous fait voir à Mantoue la maison de Jules Romain; elle est située en face du palais Gonzalès, qui est construit aussi sur les dessins de ce célèbre maître. Il y a à Mantoue une Académie des beaux-arts et un musée de statues. L'église Saint-André renferme plusieurs beaux monumens, et la bibliothèque de nombreux manuscrits. Le palais du T. est aussi très remarquable par les peintures à fresque de Jules Romain et du Primatice. Ces fresques représentent des sujets héroïques et l'histoire de Psyché.

Jules Romain est mort à Mantoue en 1546; mais son nom vit encore avec toute sa gloire dans cette ville, où il a laissé un plus grand nombre de chefs-d'oeuvre que partout ailleurs.

CHAPITRE IX.

Venise.--M. Denon.--Le mariage du doge avec la mer.--Madame Marini.--Les palais.--Le Tintoret.--Paccherotti.--Improvisateur.--Le cimetière.--Vicence.--Padoue.--Vérone.--Les conversazione.

Je brûlais du désir de voir Venise, où j'arrivai la veille de l'Ascension. Quoi qu'il m'eût été dit jusque alors sur l'aspect extraordinaire de cette ville, mes yeux seuls m'en donnèrent la juste idée, et j'avoue qu'il me surprit autant qu'il me charma. À la première vue on croit n'apercevoir qu'une ville submergée; mais bientôt ces superbes palais, bâtis dans le style gothique, dont ces beaux canaux baignent les murs, offrent l'effet le plus grandiose et le plus ravissant par son originalité. J'admirai beaucoup le pont du _Rialto_ qui est d'une seule arche de quatre-vingt-neuf pieds de longueur, et je me souviens qu'en passant dessus, je vis un pauvre homme, bien vieux, raclant sur un mauvais violon, et faisant chanter un petit garçon de cinq ou six ans qui sanglotait. Peut-être ce pauvre enfant mourait-il de faim; aussi je m'empressai de lui donner une petite somme; car sous ce beau ciel et dans cette belle ville, je voulais que tout le monde chantât gaiement. De même, je fus quelque temps sans m'accoutumer à cette quantité de barques noires qui remplacent les voitures, et dans lesquelles on s'embarque et l'on débarque continuellement à la porte de toutes les maisons. J'aurais voulu que leur couleur fût moins triste; mais les ambassadeurs seuls ont des barques de toutes les couleurs.

M. Denon, que j'avais connu à Paris, ayant appris mon arrivée, vint me voir aussitôt. Son esprit et ses connaissances dans les arts faisaient de lui le plus aimable _cicerone_, et je me réjouis beaucoup de cette rencontre. Dès le lendemain, jour de l'Ascension, il me conduisit sur le canal où se faisait le mariage du doge avec la mer. Le doge et tous les membres du sénat étaient sur un bâtiment doré en dedans et en dehors, appelé _le Bucentaure_; mille barques dont plusieurs portaient des musiciens, l'entouraient. Le doge et les sénateurs étaient vêtus de noir et coiffés de perruques blanches à trois marteaux. Lorsque _le Bucentaure_ fut arrivé au lieu fixé pour la célébration du mariage, le doge tira de son doigt un anneau qu'il jeta dans la mer, et dans le même instant, mille coups de canon instruisirent la ville et ses environs de cet hymen solennel, qui se termine par une messe.

Une foule d'étrangers assistaient à cette cérémonie. Je trouvai là, entre autres, le prince auguste d'Angleterre, ainsi que la charmante princesse Joseph Monaco, qui s'apprêtait alors à retourner en France pour retrouver ses enfans, et que j'ai revue à Venise pour la dernière fois.

Le soir de la fête, nous allâmes voir la lutte des gondoliers. On ne saurait se faire une idée de l'adresse et de l'activité de cette espèce d'hommes; c'est un spectacle fort amusant. Plus tard, la place Saint-Marc fut illuminée ainsi que la foire qui l'entoure. L'illumination et la foire ont lieu pendant quinze jours.

Le lendemain, M. Denon me présenta à son amie, madame Marini, qui depuis a épousé le comte Albridgi. Elle était aimable et spirituelle. Le soir même, elle me proposa de me mener au café, ce qui me surprit un peu, ne connaissant pas l'usage du pays; mais je le fus bien davantage quand elle me dit: «Est-ce que vous n'avez point d'ami qui vous accompagne?» Je répondis que j'étais venue seule avec ma fille et sa gouvernante. «Eh bien, reprit-elle, il faut au moins que vous ayez l'air d'avoir quelqu'un; je vais vous céder M. Denon, qui vous donnera le bras, et moi je prendrai le bras d'une autre personne; on me croira brouillée avec lui, et ce sera pour tout le temps que vous séjournerez ici; car vous ne pouvez pas aller sans un ami.»

Tout étrange qu'était cet arrangement, il me convint beaucoup, puisqu'il me donnait pour guide un de nos Français les plus aimables, non sous le rapport de la figure, il est vrai, car M. Denon, même très jeune, a toujours été fort laid, ce qui, dit-on, ne l'a pas empêché de plaire à une grand nombre de jolies femmes. Quoi qu'il en soit, _mon ami_ me conduisit d'abord au palais pour y voir les chefs-d'oeuvre que Venise possède, et qui sont en grand nombre. Dans la plus grande salle des bâtimens de la confrérie, on s'arrête avec délice devant les belles pages à fresques peintes par le Tintoret. Le Crucifiement surtout est admirable, et ce n'est qu'à Venise qu'on peut apprécier ce grand peintre, qui réunit dans ses belles compositions le dessin, la couleur et l'expression. Il faut aussi remarquer, dans la première salle, la Fuite en Égypte: le paysage en est superbe.

Nous visitâmes ensuite les églises, qui sont remplies des plus beaux ouvrages du Tintoret, de Paul Véronèse, des Bassan et du Titien. C'est dans l'église de Saint-Jean et Saint-Paul, qu'on voit le martyre de saint Pierre, composé de trois figures et de deux anges; toutes ces figures sont pleines d'expression, et le paysage est ravissant. L'église Saint-Marc, dont le lion est le symbole, est du style gothique. Les arcs de la façade sont soutenus par une quantité de colonnes en marbre et en porphyre; les chevaux dorés, si fameux, ajoutent à ces ornemens; mais ces chevaux, quoique antiques, sont bien loin d'être parfaits[14]. Quant à l'intérieur de l'église, il est impossible de détailler toutes les richesses qu'il renferme en tout genre; ces voûtes d'or, ces parois de jaspes, de porphyre, d'albâtre, de vert antique, ces tableaux, ces bas-reliefs, font de Saint-Marc un véritable trésor.

M. Denon me mena aussi chez un ancien sénateur; nous vîmes là une belle Danaé du Corrége, sujet que ce peintre a répété plusieurs fois, et douze portraits au pastel de la Rosalba, qui sont admirables pour la couleur et la vérité. Ces portraits étant ceux de la famille du sénateur, n'ont jamais été déplacés, et ils sont conservés à tel point, qu'ils ont encore toute leur fraîcheur. Un seul suffirait pour rendre un peintre célèbre.

La société que je fréquentais le plus à Venise était celle de l'ambassadrice d'Espagne, qui avait mille bontés pour moi. Elle me mena au spectacle pour le début d'une belle actrice âgée de quinze ans au plus, que son chant et surtout son expression, rendaient étonnante. J'assistai aussi au dernier concert que donnait Paccherotti, ce célèbre chanteur, modèle de la grande et belle méthode italienne. Il avait encore tout son talent; mais depuis le jour dont je parle, il n'a jamais chanté en public. Je puis dire néanmoins qu'aucune musique n'égalait celle que j'ai entendue de même à Venise dans une église. Elle était exécutée par des jeunes filles, et ces chants si simples, si harmonieux, chantés par des voix si belles et si fraîches, semblaient vraiment célestes; les jeunes filles étaient placées dans des tribunes élevées et grillées; on ne pouvait les voir, en sorte que cette musique venait du ciel, chantée par des anges.

Après le concert de Paccherotti, on nous prévint qu'il y avait, dans une salle près du théâtre, un improvisateur fameux. Je n'en avais jamais entendu, et cet homme me fit l'effet d'un énergumène; il courait de long en large, criant ses improvisations d'une telle force, qu'il en suait à grosse goutte; il débitait si vite outre cela, que ma fille, qui parlait fort bien l'italien, n'entendait pas un mot. Il nous faisait peur, tant il avait l'air furieux; quant à moi, je le crus fou, et tout son talent me parut se réduire à une pantomime effrayante.