Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome second
Chapter 15
La situation de cette maisonnette était délicieuse et d'une gaieté ravissante, en ce que la plupart des barques qui allaient et venaient sans cesse sur la rivière me donnaient un concert perpétuel de musique vocale ou d'instrumens à vent. Tout près de moi, le général Melissimo, grand-maître de l'artillerie, habitait une fort jolie maison, et j'étais charmée de ce voisinage; car le général était le meilleur et le plus obligeant des hommes. Comme il avait séjourné long-temps en Turquie, sa maison offrait un modèle, non-seulement du luxe, mais du _confortable_ oriental. Il s'y trouvait une salle de bain, éclairée par en haut, et dans le milieu de laquelle était une cuve assez grande pour contenir une douzaine de personnes. On descendait dans l'eau par quelques marches; le linge qui servait à s'essuyer en sortant du bain, était posé sur la balustrade en or qui entourait la cuve, et ce linge consistait en de grands morceaux de mousseline de l'Inde brodés en bas de fleurs et d'or, afin que la pesanteur de cette bordure pût fixer la mousseline sur les chairs, ce qui me parut une recherche pleine de magnificence. Autour de cette salle régnait un large divan, sur lequel on pouvait s'étendre et se reposer après le bain, outre qu'une des portes ouvrait sur un charmant petit boudoir dont le divan formait un lit de repos. Ce boudoir donnait sur un parterre de fleurs odoriférantes, et quelques tiges venaient toucher la fenêtre. C'est là que le général nous donna un déjeuner en fruits, en fromage à la crème, et en excellent café moka, qui régala beaucoup ma fille. Il nous invita une autre fois à un très bon dîner, et le fit servir sous une belle tente turque qu'il avait rapportée de ses voyages. On avait dressé cette tente sur la pelouse fleurie qui faisait face à la maison. Nous étions une douzaine de personnes, toutes assises sur de magnifiques divans qui entouraient la table: on nous servit une quantité de fruits parfaits au dessert: enfin ce dîner fut tout-à-fait asiatique, et la manière dont le général recevait donnait encore du prix à toutes ces choses. J'aurais seulement désiré chez lui qu'on ne tirât point tout près de nous des coups de canon au moment où nous nous mettions à table, mais on me dit que c'était l'usage chez tous les généraux d'armée.
Je ne louai qu'un été ma petite maison sur la Neva; l'été suivant, le jeune comte de Strogonoff me prêta une maison charmante à Kaminostroff, où je me plaisais beaucoup. Tous les matins, j'allais seule me promener dans une forêt voisine, et je passais mes soirées chez la comtesse Golovin, qui était établie tout à côté de moi. Je trouvais là le jeune prince Bariatinski, la princesse Tarente et plusieurs autres personnes aimables. Nous causions, ou nous faisions des lectures jusqu'au moment du souper; enfin mon temps se passait le plus agréablement du monde.
La paix et le bonheur dont je jouissais, ne m'empêchaient pas néanmoins de penser bien souvent à la France et à ses malheurs. J'étais surtout poursuivie par le souvenir de Louis XVI et de Marie-Antoinette, au point qu'un de mes désirs les plus vifs était de faire un tableau qui les représentât dans un des momens touchans et solennels qui avaient dû précéder leur mort. J'ai déjà dit que j'avais évité soigneusement la connaissance de ces tristes détails, mais alors il me fallait bien les connaître, si je voulais intéresser. Je savais que Cléry s'était réfugié à Vienne après la mort de son auguste maître, je lui écrivis, et je l'instruisis de mon désir, en le priant de m'aider à l'exécuter. Fort peu de temps après, je reçus de lui la lettre suivante, que j'ai toujours gardée, et que je copie mot pour mot.
Madame,
La connaissance parfaite que vous avez des personnages de l'auguste famille de Louis XVI m'avait fait dire à madame la comtesse de Rombeck que personne autre que vous ne pourrait rendre les scènes déchirantes qu'a eu à éprouver cette malheureuse famille, dans le cours de sa captivité. Des faits aussi intéressans doivent passer à la postérité, et le pinceau de madame Lebrun peut seul les y transmettre avec vérité.
Parmi ces scènes de douleur, on pourrait en peindre six:
1° Louis XVI dans sa prison, entouré de sa famille, donnant des leçons de géographie et de lecture à ses enfans; la reine et madame Élisabeth occupées en ce moment à coudre et à raccommoder leurs habits;
2° La séparation du roi et de son fils, le 11 décembre, jour que le roi parut à la convention pour la première fois, et qu'il a été séparé de sa famille jusqu'à la veille de sa mort.
3° Louis XVI interrogé dans la tour, par quatre membres de la convention, et entouré de son conseil: MM. de Malesherbes, de Sèze et Tronchet;
4° Le conseil exécutif annonçant au roi son décret de mort, et la lecture de ce décret par Gronvelle;
5° Les adieux du roi à sa famille la veille de sa mort;
6° Son départ de la tour pour marcher au lieu du supplice.
Celui de ces faits qui paraît généralement toucher le plus les ames sensibles, est le moment des adieux. Une gravure a été faite en Angleterre sur ce sujet; mais elle est bien loin de la vérité, tant dans la ressemblance des personnages que des localités.
Je vais tâcher, madame, de vous donner les détails que vous désirez pour faire une esquisse de ce tableau. La chambre où s'est passée cette scène peut avoir quinze pieds carrés; les murs sont recouverts en papier en forme de pierre de taille, ce qui représente bien l'intérieur d'une prison. À droite, près de la porte d'entrée, est une grande croisée, et comme les murs de la tour ont neuf pieds d'épaisseur, la croisée se trouve dans un enfoncement d'environ huit pieds de large; mais en diminuant vers l'extrémité où l'on aperçoit de très gros barreaux. Dans l'embrasure de cette croisée est un poêle de faïence de deux pieds et demi de large sur trois pieds et demi de haut; le tuyau passe sous la croisée, et il est adossé à la partie gauche de l'embrasure et au commencement. De la croisée au mur de face, il peut y avoir huit pieds; à ce mur et près du poêle est une lampe-quinquet et qui éclairait toute la salle, la scène s'étant passée de nuit, c'est-à-dire à dix heures du soir. Le mur de face peut avoir quinze pieds; une porte à deux venteaux le sépare; mais elle se trouve plus du côté droit que du gauche. Cette porte est peinte en gris; un des venteaux doit être ouvert pour laisser apercevoir une partie de la chambre à coucher. On doit voir la moitié de la cheminée qui se trouve en face de la porte; une glace est dessus, une partie d'une tenture de papier jaune, une chaise près de la cheminée, une table devant; une écritoire, des plumes, du papier et des livres, sont sur la table. La partie gauche de la salle est une cloison en vitrage; aux deux extrémités sont deux portes vitrées; derrière cette cloison est une petite pièce qui servait de salle à manger. C'est dans cette salle que le roi assis et entouré de sa famille leur a fait part de ses dernières volontés. C'est en sortant de cette petite salle à manger, le roi s'avançant vers la porte d'entrée, comme pour reconduire sa famille, que cette scène doit être prise, et ce fut aussi le moment le plus douloureux.
Le roi était debout, tenant par la main droite la reine, qui à peine pouvait se soutenir; elle était appuyée sur l'épaule droite du roi; le dauphin, du même côté, se trouve enlacé dans le bras droit de la reine qui le presse vers elle; il tient avec ses petites mains celle droite du roi et la gauche de la reine, les baise et les arrose de ses larmes. Madame Élisabeth est au côté gauche du roi, pressant de ses deux mains le haut du bras du roi, et levant les yeux remplis de larmes vers le ciel; Madame Royale est devant elle, tenant la main gauche du roi, en faisant retentir la salle des gémissemens les plus douloureux. Le roi toujours calme, toujours auguste, ne versait aucune larme; mais il paraissait cruellement affecté de l'état douloureux de sa famille. Il lui dit avec le son de voix le plus doux, mais plein d'expressions touchantes: _Je ne vous dis point adieu, soyez assurée que je vous verrai encore demain matin, à sept heures.--Vous nous le promettez?_, dit la reine, pouvant à peine articuler.--_Oui, je vous le promets_, répondit le roi; _adieu_.--Dans ce moment les sanglots redoublèrent, Madame Royale tomba presque évanouie aux pieds du roi qu'elle tenait embrassé; madame Élisabeth s'occupa vivement de la soutenir. Le roi fit un effort bien pénible sur lui-même, il s'arracha de leurs bras et rentra dans sa chambre. Comme j'étais près de madame Élisabeth, j'aidai cette princesse à soutenir Madame Royale pendant quelques degrés; mais on ne me permit pas de suivre plus loin, et je rentrai près du roi. Pendant cette scène, quatre officiers municipaux, dont deux très mal vêtus et le chapeau sur la tête, se tenaient dans l'embrasure de la croisée, se chauffant au poêle sans se mouvoir. Ils étaient décorés d'un ruban tricolore avec une cocarde au milieu.
Le roi était vêtu d'un habit brun mélangé, avec un collet de même, une veste blanche de piqué de Marseille, une culotte de casimir gris et des bas de soie gris, des boucles d'or, mais très simples, à ses souliers, un col de mousseline, les cheveux un peu poudrés, une boucle séparée en deux ou trois, le toupet en vergette un peu longue, les cheveux de derrière noués en catogan.
La reine, Madame Royale et madame Élisabeth étaient vêtues d'une robe blanche de mousseline, des fichus très simples en linon, des bonnets absolument pareils faits en forme de baigneuses, garnis d'une petite dentelle, un mouchoir garni aussi de dentelle, noué dessus le bonnet en forme de marmotte.
Le jeune prince avait un habit de casimir d'un gris verdâtre, une culotte ou pantalon pareille, un petit gilet de basin blanc rayé, l'habit décolleté et à revers, le col de la chemise uni et retombant dessus le collet de l'habit, le jabot de batiste plissé, des souliers noirs noués avec un ruban, les cheveux blonds sans poudre, tombant négligemment et bouclés sur le front et sur les épaules, relevés en natte derrière, et ceux de devant tombaient naturellement et sans poudre. Les cheveux de la reine étaient presque tous blancs, ceux de Madame du beau blond clair, et ceux de madame Élisabeth aussi blonds, mais de nuance plus foncée. Voilà à peu près, madame, les détails que je puis vous donner sur ce sujet; s'ils ne remplissent point vos désirs, daignez me faire d'autres questions, et je tâcherai d'y répondre. Il me reste une grâce à vous demander, c'est que tous ces détails restent entre nous. Comme j'ai des notes où tous ces faits sont écrits, je ne voudrais point qu'ils soient connus avant leur impression[34]. J'espère que quelque jour vous reviendrez habiter cette ville; et si vous désirez faire d'autres tableaux sur ces tristes événemens, je suis fort aise de pouvoir vous être agréable en quelque chose. En attendant, je vous prie d'agréer, madame, les respectueux hommages
De votre très humble et très obéissant serviteur,
CLÉRY.
Vienne, le 27 octobre 1796.
Cette lettre me fit une si cruelle impression que je reconnus l'impossibilité d'entreprendre un ouvrage pour lequel chaque coup de pinceau m'aurait fait fondre en pleurs. Je renonçai donc à mon projet; toutefois j'eus le bonheur, pendant mon séjour en Russie, de retracer encore des traits augustes et chéris; voici à quelle occasion. Le comte de Cossé arriva à Pétersbourg, venant de Mitau où il avait laissé la famille royale. Il me fit une visite pour m'engager à me rendre auprès des princes, qui me verraient, me dit-il, avec plaisir. J'éprouvai dans le moment un bien vif chagrin; car, ma fille étant malade, je ne pouvais la quitter, et de plus j'avais à remplir des engagemens pris, non seulement avec des personnages marquans, mais avec la famille impériale, pour plusieurs portraits, ce qui ne me permettait pas de quitter avant quelque temps Pétersbourg. J'en exprimai toute ma peine à M. de Cossé, et comme il ne repartait pas tout de suite, je fis aussitôt de souvenir le portrait de la reine, que je le priai de remettre à madame la duchesse d'Angoulême, en attendant que je pusse aller moi-même recevoir les ordres de Son Altesse Royale.
Cet envoi me procura la jouissance de recevoir de Madame la lettre que je joins ici, et que je conserve comme un témoignage qui m'est bien cher, de sa satisfaction.
Dès que j'eus repris ma liberté, je courus à Mitau; mais j'eus le malheur de n'y plus retrouver la famille royale.
CHAPITRE XX.
Catherine.--Le roi de Suède.--Le bal masqué.--Mort de Catherine.--Ses funérailles.
On vivait si heureux sous le règne de Catherine, que je puis affirmer avoir entendu bénir, par les petits comme par les grands, celle à qui la nation devait tant de gloire et tant de bien-être. Je ne parlerai point de conquêtes dont l'orgueil national était si prodigieusement flatté, mais du bien réel et durable que cette souveraine a fait à son peuple. Durant l'espace de trente-quatre ans qu'elle a régné, son génie bienfaisant a créé ou protégé tout ce qui était utile, comme tout ce qui était grandiose. On la voyait ériger à la mémoire de Pierre Ier un monument immortel, faire bâtir _deux cent trente-sept_ villes en pierres, disant que les villages en bois qui brûlaient si souvent lui coûtaient beaucoup; couvrir la mer de ses flottes; établir partout des manufactures et des banques, si propices au commerce, à Pétersbourg, à Moscou et à Tobolsck; accorder de nouveaux priviléges à l'Académie; fonder des écoles dans toutes les villes et les campagnes; faire creuser des canaux; élever des quais de granit; donner un code de lois; enfin, introduire l'inoculation que sa volonté puissante était seule capable de faire adopter par les Russes[35].
Tous ces bienfaits sont dus à Catherine seule; car elle n'a jamais accordé à personne aucune véritable autorité; elle dictait elle-même les dépêches à ses ministres, qui n'étaient réellement que ses secrétaires. On raconte que la comtesse de Bruce, qui long-temps a été son amie intime, lui disait un jour:--Je remarque que les favoris de Votre Majesté sont bien jeunes.--Je les veux ainsi, répondit-elle: s'ils étaient d'un âge raisonnable, on dirait qu'ils me gouvernent. Zouboff, en effet, qui fut le dernier, avait tout au plus vingt-deux ans. Il était grand, mince, bien fait, et il avait des traits réguliers. Je l'ai vu pour la première fois à un bal de la cour, donnant le bras à l'impératrice, qui se promenait. Il portait à sa boutonnière le portrait de Catherine, entouré de superbes diamans, et elle paraissait le traiter avec une grande bonté; néanmoins on s'accordait à dire que celui de ses favoris qu'elle avait le plus aimé, était Lanskoi. Elle le pleura long-temps. Elle lui avait fait élever un tombeau près du château de Czarskozelo, où l'on m'a assuré qu'elle allait très souvent seule, au clair de lune. Au reste, Catherine-le-Grand, comme l'appelle le prince de Ligne, s'était fait homme; on ne peut parler de ses faiblesses que comme on parle de celles de François Ier ou de Louis XIV, faiblesses qui n'influèrent nullement sur le bonheur de leurs sujets[36].
Catherine II aimait tout ce qui était grandiose dans les arts. Elle avait fait construire à l'ermitage les salles du Vatican, et copier les cinquante tableaux de Raphaël dont ces salles sont ornées. Elle avait aussi décoré l'Académie des beaux-arts de copiés en plâtre des plus belles statues antiques, et d'un grand nombre de tableaux des différens maîtres. L'ermitage qu'elle avait créé et placé tout près de son palais[37], était un modèle de bon goût sous tous les rapports. On sait qu'elle écrivait le français avec la plus grande facilité (j'ai vu à la bibliothèque le manuscrit original du code de lois qu'elle a donné aux Russes entièrement écrit de sa main, et dans notre langue). Son style, m'a-t-on dit, était élégant et très concis, ce qui me rappelle un trait de laconisme que l'on m'a cité d'elle, que je trouve charmant. Quand le général Souwaroff eut gagné la bataille de Varsovie, Catherine fit partir aussitôt un courrier pour lui, et ce courrier ne portait à l'heureux vainqueur qu'une enveloppe de lettre, sur laquelle elle avait écrit de sa main: _Au maréchal Souwaroff_.
Cette femme dont la puissance était si grande, était dans son intérieur la plus simple et la moins exigeante des femmes. Elle se levait à cinq heures du matin, allumait son feu, puis faisait son café elle-même. On racontait même qu'un jour, ayant allumé ce feu sans savoir qu'un ramoneur venait de monter dans la cheminée, le ramoneur se mit à jurer après elle et à la gratifier des plus grosses invectives, croyant s'adresser à un feutier. L'impératrice se hâta d'éteindre, non sans rire beaucoup de se voir traitée ainsi.
Dès que l'impératrice avait déjeuné, elle écrivait ses lettres, préparait ses dépêches, restant ainsi seule jusqu'à neuf heures. Alors elle sonnait ses valets de chambre, qui quelquefois ne répondaient point à sa sonnette. Un jour, par exemple, impatientée d'attendre, elle ouvrit la porte de la salle où ils se tenaient, et les trouvant établis à jouer aux cartes, elle demanda pourquoi ils ne venaient pas quand elle sonnait; sur quoi l'un d'eux répondit tranquillement qu'ils avaient voulu finir leur partie, et il n'en fut pas davantage. Une autre fois, la comtesse de Bruce, qui avait ses entrées chez elle à toute heure, arrive un matin, et la trouve seule, appuyée sur sa toilette.--Votre Majesté est bien isolée, lui dit la comtesse.--Que voulez-vous, répond l'impératrice, mes femmes de chambre m'ont toutes abandonnée. Je venais d'essayer une robe qui allait si mal, que j'en ai pris de l'humeur; alors, elles m'ont plantée là. Il n'y a pas jusqu'à Reinette (la première femme de chambre), qui ne m'ait quittée, et j'attends qu'elles soient défâchées.
Le soir, Catherine réunissait autour d'elle quelques-unes des personnes de sa cour qu'elle affectionnait le plus. Elle faisait venir ses petits enfans, et l'on jouait à colin-maillard, à la main chaude, etc., jusqu'à dix heures que Sa Majesté allait se coucher. La princesse Dolgorouki, qui était du nombre des favorisées, m'a dit souvent par combien de gaîté et de bonhomie l'impératrice animait ces réunions. Le comte Stackelberg était des petites soirées, ainsi que le comte de Ségur, dont Catherine avait distingué l'esprit et l'amabilité. On sait que, lorsqu'elle rompit avec la France, et qu'elle congédia cet ambassadeur[38], elle lui témoigna tout le regret qu'elle avait de le perdre;--«Mais, ajouta-t-elle, je suis aristocrate; il faut que chacun fasse son métier.»
Le nom des personnes que l'impératrice invitait aux petites soirées dont je viens de parler, aussi bien que la présence des jeunes grands-ducs et grandes-duchesses, semblaient devoir être une garantie suffisante de la décence qui régnait dans ces réunions. Il n'en parut pas moins à Pétersbourg un libelle affreux dans lequel on accusait Catherine de présider tous les soirs aux plus dégoûtantes orgies. L'auteur de cet infâme écrit fut découvert et chassé de la Russie; mais il faut malheureusement avouer, à la honte de l'humanité, que ce libelliste, qui était un émigré français, distingué par son esprit, avait d'abord intéressé l'impératrice à ses malheurs, au point qu'elle l'avait logé convenablement, et lui faisait une pension de douze mille roubles!
Beaucoup de personnes ont attribué la mort de Catherine au vif chagrin que lui fit éprouver la rupture du mariage projeté entre sa petite-fille, la grande-duchesse Alexandrine, et le jeune roi de Suède. Ce prince arriva à Pétersbourg avec son oncle le duc de Sudermanie, le 14 août 1796. Il n'avait que dix-sept ans; sa taille était élancée, son air doux, noble et fier, ce qui le faisait respecter malgré son jeune âge. Son éducation ayant été très soignée, il montrait une politesse tout-à-fait obligeante. La princesse qu'il venait épouser, âgée de quatorze ans, était belle comme un ange, et il en devint aussitôt très amoureux. Je me souviens qu'étant venu chez moi voir le portrait que j'avais fait d'elle, il regardait ce portrait avec tant d'attention, que son chapeau s'échappa de sa main.
L'impératrice ne désirait rien tant que ce mariage; mais elle exigeait que sa petite-fille pût avoir dans le palais de Stockholm et une chapelle et un clergé de sa religion, et le jeune roi, malgré tout son amour pour la duchesse Alexandrine, refusait de consentir à ce qui dérogeait aux lois de son pays. Sachant que Catherine avait fait venir le patriarche pour le fiancer après le bal qui se donnait le soir, le roi ne se rendit pas à ce bal, en dépit des courses multipliées de M. de Marcoff pour le presser d'y venir. Je faisais alors le portrait du comte Diedrestein; lui et moi allions souvent à ma fenêtre pour voir si le jeune roi céderait à tant d'instances et prendrait le chemin du bal; il ne céda point. Enfin, d'après ce que j'ai su de la princesse Dolgorouki, tout le monde était réuni, lorsque l'impératrice entr'ouvrit la porte de sa chambre, et dit, d'une voix très altérée: «Mesdames, il n'y aura pas de bal ce soir.» Le roi de Suède et le duc de Sudermanie quittèrent Pétersbourg le lendemain matin.
Que ce soit ou non le chagrin que lui causa cet événement, qui abrégea les jours de Catherine, la Russie ne tarda pas à la perdre. Le dimanche qui précéda sa mort, j'allai, le matin après la messe, présenter le portrait que j'avais fait de la grande-duchesse Élisabeth. L'impératrice vint à moi, m'en fit compliment, puis me dit: «On veut absolument que vous fassiez mon portrait, je suis bien vieille; mais enfin, puisqu'ils le désirent tous, je vous donnerai la première séance d'aujourd'hui en huit.» Le jeudi suivant, elle ne sonna pas à neuf heures ainsi qu'elle faisait ordinairement. On attendit jusqu'à dix heures et même un peu plus; enfin la première femme de chambre entra. Ne voyant pas l'impératrice dans sa chambre, elle alla au petit cabinet de garde-robe, et dès qu'elle en ouvrit la porte, le corps de Catherine tomba à terre. On ne pouvait savoir à quelle heure l'attaque d'apoplexie l'avait frappée; toutefois le pouls battait encore, on ne perdit donc pas toute espérance aussitôt; mais de mes jours je n'ai vu une alarme aussi vive se propager aussi généralement. Pour mon compte, je fus tellement saisie quand on vint me dire tout bas cette terrible nouvelle, que ma fille, qui était convalescente, s'aperçut de mon état et s'en trouva mal.
Je courus, après mon dîner, chez la princesse Dolgorouki où le comte de Cobentzel, qui allait toutes les dix minutes au palais savoir ce qui se passait, venait nous en instruire. L'anxiété allait toujours croissant; elle était affreuse pour tout le monde; car non-seulement on adorait Catherine, mais on avait une telle peur du règne de Paul!
Vers le soir, Paul arriva d'un lieu voisin de Pétersbourg qu'il habitait presque toujours. Lorsqu'il vit sa mère étendue sans connaissance, la nature reprit un moment ses droits; il s'approcha de l'Impératrice, lui baisa la main et versa quelques larmes. Enfin Catherine II expira à neuf heures du soir, le 17 novembre 1796. Le comte de Cobentzel, qui lui vit rendre le dernier soupir, vint nous dire aussitôt qu'elle n'existait plus.