Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome premier

Chapter 5

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À dix heures nous entendîmes entrer la voiture du comte de Vaudreuil et de Boutin, et quand ces deux messieurs arrivèrent devant la porte de la salle à manger, dont j'avais fait ouvrir les deux battans, ils nous trouvèrent chantant le choeur de Gluck: _le dieu de Paphos et de Gnide_, que M. de Cubières accompagnait avec sa lyre.

De mes jours je n'ai vu deux figures aussi étonnées, aussi stupéfaites que celles de M. de Vaudreuil et de son compagnon. Ils étaient surpris et charmés, au point qu'ils restèrent un temps infini debout, avant de se décider à prendre les places que nous avions gardées pour eux.

Outre les deux plats dont je vous ai déjà parlé, nous avions pour souper un gâteau fait avec du miel et du raisin de Corinthe, et deux plats de légumes. À la vérité, nous bûmes ce soir-là une bouteille de vieux vin de Chypre dont on m'avait fait présent; voilà tout l'excès. Nous n'en restâmes pas moins très long-temps à table, où Lebrun nous récita plusieurs odes d'Anacréon qu'il avait traduites, et je ne crois pas avoir jamais passé une soirée aussi amusante.

M. Boutin et M. de Vaudreuil en étaient tellement enthousiasmés qu'ils en parlèrent le lendemain à toutes leurs connaissances. Quelques femmes de la cour me demandaient une seconde représentation de cette plaisanterie. Je refusai pour différentes raisons, et plusieurs d'entre elles furent blessées de mon refus. Bientôt le bruit se répandit dans le monde que ce souper m'avait coûté vingt mille francs. Le roi en parla avec humeur au marquis de Cubières, qui fort heureusement avait été un de nos convives, et qui convainquit Sa Majesté de la sottise d'un pareil propos.

Néanmoins, ce que l'on tenait à Versailles au prix modeste de vingt mille francs, fut porté à Rome à quarante mille, à Vienne, la baronne de Strogonoff m'apprit que j'avais dépensé soixante mille francs pour mon souper grec. Vous savez qu'à Pétersbourg la somme est enfin restée fixée à quatre-vingt mille, et la vérité est que ce souper m'a coûté quinze francs.

Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est que ces indignes mensonges étaient colportés dans l'Europe par mes propres compatriotes, et la ridicule calomnie dont je vous parle n'est pas la seule dont on ait cherché à tourmenter ma vie; témoin ces vers que Lebrun-Pindare m'adressa en 1789, et que peut-être vous ne connaissez pas.

À MADAME LEBRUN.

Chère Lebrun, la gloire a ses orages; L'envie est là qui guette le talent; Tout ce qui plaît, tout mérite excellent, Doit de ce monstre essuyer les outrages. Qui mieux que toi les mérita jamais? Un pinceau mâle anime tes portraits. Non, tu n'es plus femme que l'on renomme: L'Envie est juste, et ses cris obstinés Et ses serpens contre toi déchaînés Mieux que nos voix te déclarent grand homme.

Mettant à part l'exagération avec laquelle le poète parle de mon talent, il reste malheureusement trop vrai, que dès mon début dans le monde, je me suis vue en butte à la sottise et à la méchanceté. D'abord mes ouvrages n'étaient point de moi; M. Ménageot peignait mes tableaux et jusqu'à mes portraits, quoique tant de personnes à qui je donnais séance pussent naturellement porter témoignage du contraire; ce bruit absurde ne s'en propagea pas moins jusqu'à l'époque où je fus reçue de l'Académie royale de peinture. Comme alors j'exposai au salon où l'auteur du _Méléagre_ exposait aussi, il fallut bien reconnaître la vérité; car Ménageot, dont au reste j'appréciais infiniment le talent et même les conseils, avait une manière de peindre entièrement opposée à la mienne[14].

Quoique je fusse, je crois, l'être le plus inoffensif qui ait jamais existé, j'avais des ennemis; non seulement quelques femmes m'en voulaient de n'être pas aussi laides qu'elles, mais plusieurs peintres ne me pardonnaient pas d'avoir la vogue, et de faire payer mes tableaux plus cher que les leurs; il en résultait contre moi mille propos de toute nature, dont un surtout m'affligea profondément. Peu de temps avant la révolution, je fis le portrait de M. de Calonne, et je l'exposai au salon; j'avais peint ce ministre assis, jusqu'à mi-jambe; ce qui fit dire à mademoiselle Arnoult en le regardant: «_Madame Lebrun lui a coupé les jambes, afin qu'il reste en place._» Malheureusement ce propos spirituel ne fut pas le seul auquel mon tableau donna lieu; je me vis en butte en cette occasion à des calomnies du genre le plus odieux; d'abord on fit courir mille contes absurdes sur le paiement du portrait; les uns prétendaient que le contrôleur-général m'avait donné un grand nombre de ces bonbons qu'on appelle papillottes, enveloppés dans des billets de caisse; d'autres, que j'avais reçus, dans un pâté, une somme assez forte pour ruiner le trésor; enfin, mille versions plus ridicules les unes que les autres. Le fait est que M. de Calonne m'avait envoyé quatre mille francs en billets, dans une boîte qui a été estimée vingt louis. Quelques-unes des personnes qui se trouvaient chez moi quand je reçus la boîte existent encore et peuvent le certifier. On fut même étonné de la modicité de cette somme; car, peu de temps auparavant, M. de Beaujon, que je venais de peindre de même grandeur, m'avait envoyé huit mille francs, sans qu'on s'avisât de trouver ce prix trop énorme. Toutefois, le canevas fourni, les méchans s'en emparèrent pour le broder. J'étais harcelée de libelles, qui tous m'accusaient de vivre en liaison intime avec M. de Calonne. Un nommé Gorsas, que je n'ai jamais vu ni connu, et que l'on m'a dit être un jacobin forcené, vomissait des horreurs contre moi.

Le malheur voulut que M. Lebrun, qui, contre mon gré, faisait bâtir une maison rue du Gros-Chenet, donnât par là prétexte à la calomnie. Certainement lui et moi nous avions gagné assez d'argent pour nous permettre une pareille dépense; cependant certaines gens soutenaient que M. de Calonne payait cette maison[15].--Vous voyez, disais-je sans cesse à M. Lebrun, quels infâmes propos l'on tient!--Laissez-les dire, me répondait-il dans une sainte colère; quand vous serez morte, je ferai élever dans mon jardin une pyramide qui ira jusqu'au ciel, et je ferai graver dessus la liste de vos portraits; on saura bien alors à quoi s'en tenir sur votre fortune. Mais j'avoue que l'espoir d'un pareil honneur me consolait peu de mon chagrin présent; ce chagrin était d'autant plus vif, que personne, moins que moi, n'avait craint de pouvoir devenir l'objet d'une pensée avilissante. J'avais sur l'argent une telle insouciance, que je n'en connaissais presque pas la valeur: la comtesse de la Guiche qui vit encore, peut affirmer qu'étant venue chez moi pour me demander de faire son portrait, et me disant qu'elle ne pouvait y mettre que mille écus, je répondis que M. Lebrun ne voulait point que j'en fisse à moins de cent louis. Ce défaut de calcul m'a été fort désavantageux pendant mon dernier voyage à Londres; j'oubliais constamment que les guinées valaient plus d'un louis, et pour mes portraits, entre autre pour celui de madame Canning (en 1803), je faisais mon compte comme si j'étais à Paris.

Tous ceux qui m'entouraient, de plus, savent que M. Lebrun s'emparait en totalité de l'argent que je gagnais, me disant qu'il le ferait valoir dans son commerce; je ne gardais souvent que six francs dans ma poche. Lorsque en 1788 je fis le portrait du beau prince Lubomirski, alors adolescent[16], sa tante, la princesse Lubomirska, m'envoya douze mille francs, sur lesquels je priai M. Lebrun de me laisser deux louis; mais il me refusa, prétendant avoir besoin de la somme entière pour solder tout de suite un billet. Il était plus habituel au reste, que M. Lebrun touchât lui-même, et très-souvent il négligeait de me dire que l'on m'avait payée. Une seule fois dans ma vie, au mois de septembre 1789, j'ai reçu le prix d'un portrait; c'était celui du Bailly de Crussol, qui m'envoya cent louis. Heureusement mon mari était absent, en sorte que je pus garder cette somme, qui, peu de jours après (le 5 octobre), me servit pour aller à Rome.

Mon indifférence pour la fortune tenait sans doute alors au peu de besoin que j'avais d'être riche. Ce qui rendait ma maison agréable n'exigeant aucun luxe, j'ai toujours vécu fort modestement. Je dépensais extrêmement peu pour ma toilette: on me reprochait même trop de négligence, car je ne portais que des robes blanches, de mousseline ou de linon, et je n'ai jamais fait faire de robes parées que pour mes séances à Versailles. Ma coiffure ne me coûtait rien, j'arrangeais mes cheveux moi-même, et le plus souvent je tortillais sur ma tête un fichu de mousseline, ainsi qu'on peut le voir dans mes portraits, à Florence, à Pétersbourg et à Paris, chez M. de Laborde. Dans tous mes portraits enfin, je me suis peinte ainsi, excepté dans celui qui est au ministère de l'intérieur, où je suis costumée à la grecque.

Certes, ce n'était pas une telle femme que pouvait séduire le titre de receveur-général des finances, et, sous tout autre rapport, M. de Calonne m'a toujours semblé peu séduisant; car il portait une perruque fiscale. Une perruque! jugez comme, avec mon amour du pittoresque, j'aurais pu m'accoutumer à une perruque! je les ai toujours eues en horreur, au point de refuser un riche mariage, parce que le prétendant portait perruque; et je ne peignais qu'à regret les hommes coiffés ainsi.

Ce qu'il y a d'ailleurs de surprenant dans cette affaire, c'est que rien n'avait pu prêter une ombre de vraisemblance à la calomnie; je connaissais à peine M. de Calonne. Une seule fois dans ma vie j'avais été chez lui au ministère des finances; il donnait une grande soirée au prince Henri de Prusse, et ce prince venant habituellement chez moi, il avait jugé convenable de m'inviter; enfin je me souviens d'avoir hâté son portrait au point de ne pas faire les mains d'après lui, quoique j'eusse l'habitude de les faire toujours d'après mes modèles.

Je n'aurais donc jamais imaginé de quelle source pouvaient naître ces propos désolans, sans la découverte que je fis plus tard d'une perfidie digne de l'enfer.

M. de Calonne allait très souvent rue du Gros-Chenet (où je ne logeais pas encore à cette époque), chez madame de S***, femme de D***, surnommé le roué. Madame de S*** avait un charmant et doux visage, quoiqu'on pût remarquer quelque chose de faux dans son regard, et M. de Calonne en était très amoureux. Dans le temps dont je vous parle, elle m'avait priée de faire son portrait, et, comme un jour elle prenait séance, elle me demanda avec son air de douceur habituel si je voulais lui prêter ma voiture le soir, pour aller au spectacle; j'y consentis, et mon cocher alla la prendre chez elle. Le lendemain matin je demandai mes chevaux pour onze heures; mais à onze heures, cocher, voiture, rien n'était rentré. Je dépêche aussitôt quelqu'un chez madame de S***; madame de S*** n'était point de retour; elle avait passé la nuit à l'hôtel des Finances! Jugez de ma colère, quand je l'appris quelques jours après par mon cocher, auquel un bon pour-boire ne ferma pas la bouche, et qui conta le fait à plusieurs personnes de la maison. En pensant que si les gens de l'hôtel des finances, ou d'autres, avaient demandé à cet homme le nom de ses maîtres, cet homme avait dû répondre naturellement qu'il appartenait à madame Lebrun, j'étais tout-à-fait hors de moi. Il est inutile d'ajouter que je n'ai jamais revu madame de S***, qui, m'a-t-on dit, vit à Toulouse, et s'est jetée dans la plus austère dévotion. Que Dieu lui pardonne! A-t-elle voulu sauver sa réputation aux dépens de la mienne? Me haïssait-elle? Je ne sais; mais elle m'a fait bien du mal; car les longs détails dans lesquels je viens d'entrer, chère amie, vous prouvent assez combien j'ai souffert d'une calomnie qui s'appliquait si mal et à mon caractère et à la conduite de toute une vie, que j'ose dire avoir été honorable.

Voilà vraiment une triste lettre, faite pour dégoûter de la célébrité, surtout lorsqu'on a le malheur d'être femme. Quelqu'un me disait un jour: «Quand je vous regarde et que je songe à votre renommée, il me semble voir des rayons autour de votre tête.»--Ah! répondis-je, en soupirant, il y a bien quelques petits serpens dans ces rayons-là. «En effet, a-t-on jamais vu une grande réputation, dans quelque genre que ce soit, ne pas attirer l'envie? Il est vrai qu'elle attire aussi près de vous vos contemporains les plus distingués, et cet entourage console de beaucoup de choses. Quand je songe à tant de gens aimables et bons, dont j'ai dû l'amitié à mon talent, je me félicite d'avoir fait connaître mon nom; et pour tout dire en un mot, chère amie, quand je pense à vous, j'oublie les méchans. Adieu.

LETTRE VIII.

Le Kain.--Brizard.--Mademoiselle Dumesnil.--Monvel.--Mademoiselle Raucour.--Mademoiselle Sainval.--Madame Vestris.--Larive.--Mademoiselle Clairon.--Talma.--Préville.--Dugazon.--Mademoiselle Doligny.--Mademoiselle Contat.--Molé.--Fleury.--Mademoiselle Mars.--Mademoiselle Arnoult.--Madame Saint-Huberti.--Les deux Vestris.--Mademoiselle Pélin.--Mademoiselle Allard.--Mademoiselle Guimard.--Carlin.--Cailleau.--Laruette.--Madame Dugazon.

Un de mes plus doux délassemens était d'aller au spectacle, et je puis vous dire qu'il brillait sur la scène des acteurs si admirables, que beaucoup d'entre eux n'ont jamais été remplacés. Je me souviens parfaitement d'avoir vu jouer le célèbre Le Kain: quoique je fusse trop jeune alors pour apprécier son grand talent, les applaudissemens, les transports unanimes qu'il excitait me prouvaient assez combien ce tragédien était supérieur. La laideur de Le Kain, toute prodigieuse qu'elle fût, disparaissait dans certains rôles. Le costume de chevalier, par exemple, adoucissait l'expression sévère et repoussante d'une figure dont tous les traits étaient irréguliers, en sorte qu'on pouvait le regarder quand il jouait Tancrède; mais dans le rôle d'Orosmane où je l'ai vu une fois, j'étais placée fort près de la scène, et le turban le rendait si hideux, bien que j'admirasse sa noble et belle manière, qu'il me faisait peur.

À l'époque où Le Kain jouait les premiers rôles, et même assez long-temps après, j'ai vu Brizard ainsi que mademoiselle Dumesnil. Brizard remplissait les rôles de pères; la nature semblait l'avoir créé pour cet emploi: ses cheveux blancs, sa taille imposante, son superbe organe lui donnait le caractère le plus noble, le plus respectable qu'on puisse imaginer. Il excellait surtout dans _le Roi Lear_ et dans l'_Oedipe_ de Ducis. Vous auriez réellement cru voir ces deux vieux princes si malheureux et si touchans, tant il y avait de grandiose dans l'aspect de celui qui les représentait.

Mademoiselle Dumesnil, quoique petite et fort laide, excitait des transports dans les grands rôles tragiques. Son talent était fort inégal: elle tombait parfois dans la trivialité, mais elle avait des momens sublimes. En général, elle exprimait mieux la fureur que la tendresse, si ce n'est la tendresse maternelle, car un de ses plus beaux rôles était Mérope. Il arrivait quelquefois à mademoiselle Dumesnil de jouer une partie de la pièce sans produire aucun effet; puis, tout à coup, elle s'animait; son geste, son organe, son regard, tout devenait si éminemment tragique qu'elle enlevait les suffrages de toute la salle. On m'a assuré qu'avant de paraître en scène elle buvait une bouteille de vin et qu'elle s'en faisait tenir une autre en réserve dans la coulisse.

Un des acteurs les plus remarquables du Théâtre Français dans la tragédie et la haute comédie, était Monvel. Quelques désavantages physiques et la faiblesse de son organe l'ont empêché de se placer au premier rang, mais son ame, sa chaleur, et surtout l'extrême justesse de sa diction, ne laissaient rien à désirer. À mon retour en France il avait quitté les rôles de jeunes premiers pour ceux des pères nobles. Je lui ai vu jouer alors Auguste de _Cinna_ et l'Abbé de l'Épée d'une manière admirable; dans ce dernier rôle il était si parfait de naturel, qu'un jour, au moment où en quittant la scène il saluait les personnages de la pièce, je me levai et je lui rendis son salut. Les personnes qui étaient avec moi dans la loge s'en amusèrent beaucoup.

Le début le plus brillant que je me rappelle avoir vu est celui de mademoiselle Raucour dans le rôle de Didon. Elle avait tout au plus dix-huit ou vingt ans. La beauté de son visage, sa taille, son organe, sa diction, tout en elle promettait une actrice parfaite; elle joignait à tant d'avantages un air de décence remarquable, et une réputation de sagesse austère, qui la firent rechercher alors par nos plus grandes dames; on lui donnait des bijoux, ses habits de théâtre, et de l'argent pour elle et pour son père qui ne la quittait jamais. Plus tard, elle a bien changé de manière d'être: on prétend que l'heureux mortel, qui le premier triompha de tant de vertus, fut le marquis de Bièvres, et que lorsqu'elle le quitta pour un autre amant, il s'écria: _Ah! l'ingrate à ma rente!_ Si mademoiselle Raucour n'est point restée sage, elle est restée grande tragédienne; mais sa voix est devenue tellement rauque et dure, que si l'on fermait les yeux on croyait entendre un homme. Elle n'a quitté qu'à sa mort le théâtre, où elle a fini par jouer les rôles de mères et de reines avec infiniment de succès.

J'ai vu jouer aussi mesdemoiselles Sainval et madame Vestris, soeur de Dugazon. Les deux premières pleuraient un peu trop constamment; mais elles me semblaient, surtout la cadette, plus tragédienne que madame Vestris, qui, toute belle qu'elle était, n'a jamais obtenu de grand succès, si ce n'est dans le rôle de Gabrielle de Vergy où l'effet qu'elle produisait au dernier acte, était déchirant; il faut dire aussi que cette scène est horrible.

Larive, qui pour son malheur succédait à Le Kain, dont on n'avait point encore perdu le souvenir, avait plus de talent que les vieux amateurs ne voulaient lui en reconnaître; la comparaison seule lui faisait tort, car il ne manquait ni de noblesse ni d'énergie. Son visage était beau; il était grand, bien fait, mais jamais d'aplomb sur ses jambes, ce qui faisait dire qu'il marchait à côté de lui.

Larive avait très bon ton et causait avec esprit, même de choses qui n'avaient point rapport à son art, en sorte qu'il voyait la bonne compagnie. Mon frère me le présenta, et comme je le savais lié intimement avec mademoiselle Clairon, je lui témoignai une fois le désir de rencontrer cette grande tragédienne que je n'avais jamais vue jouer. Il m'engagea aussitôt à dîner chez lui pour me faire trouver avec elle, ce que j'acceptai. Deux jours après, je me rendis à la maison qu'il avait fait construire et qu'il habitait dans le Gros-Caillou. Cette maison était charmante, arrangée avec un goût parfait, outre qu'un fort beau jardin y faisait jouir dans Paris du charme de la campagne. Larive me promena dans ses berceaux, sous ses vignes grimpantes à la manière antique, comme on en voit encore aux environs de Naples; et comme nous venions de rentrer dans le salon pour dîner, on annonça mademoiselle Clairon. Je me l'étais figurée très grande; elle était au contraire fort petite et fort maigre. Elle tenait sa tête extrêmement élevée, ce qui lui donnait de la dignité. Du reste, je n'ai jamais entendu parler avec autant d'emphase; car elle conservait toujours le ton tragique et les airs d'une princesse; mais elle me parut instruite et spirituelle. J'étais à table à côté d'elle, et je jouis beaucoup de sa conversation. Larive lui témoignait un respect profond; les égards qu'il avait pour elle annonçaient à la fois de l'admiration et de la reconnaissance; c'était sous ces deux rapports en effet que sans cesse il parlait d'elle.

Lorsque je suis rentrée en France, j'ai été charmée de revoir Larive que j'ai rencontré souvent à Épinay chez la marquise de Groslier. N'étant plus au théâtre alors, il habitait une charmante campagne, située près de là, et madame de Groslier était enchantée de ce voisinage. Il nous faisait des lectures ravissantes; la manière dont il disait les vers acquérait un nouveau prix de la beauté de son organe.

Talma, notre dernier grand acteur tragique, a, selon moi, surpassé tous les autres. Il y avait du génie dans son jeu. On peut dire de plus qu'il a révolutionné l'art: d'abord en faisant disparaître la déclamation ampoulée et maniérée, par sa diction naturelle et vraie, ensuite, en forçant à l'innovation dans les costumes, attendu qu'il s'habillait en grec et en romain pour jouer Achille et Brutus, ce dont je lui sus un gré infini. Talma avait une des plus belles têtes, un des visages les plus mobiles qu'on pût voir; et, si loin qu'allât la chaleur de son jeu, il restait toujours noble, ce qui me semble une première qualité dans l'acteur tragique. Son organe était quelquefois un peu sourd; il convenait mieux aux rôles furieux ou profonds qu'il ne convenait aux rôles brillans: aussi était-il principalement admirable dans ceux d'Oreste et de Manlius; mais dans tous, il avait plusieurs momens sublimes. Le dernier qu'il ait composé n'a point été joué depuis lui. Personne n'oserait, je crois; car Talma s'y était montré supérieur à lui-même: ce n'était plus un acteur, c'était bien Charles VI, un malheureux roi, un malheureux fou, dans toute son effrayante vérité. Hélas! la mort a suivi de près le triomphe; et ce que tout Paris applaudissait avec de si grands transports, c'était le chant du cygne.

Talma était un homme excellent, et le plus facile à vivre qu'on puisse rencontrer. Il faisait habituellement peu de frais dans la société; il fallait, pour l'animer, qu'un mot de la conversation remuât un intérêt de son coeur ou de son esprit; alors il était fort intéressant à entendre, principalement quand il parlait de son art.

La comédie a peut-être encore été plus riche en talens que la tragédie. J'ai eu souvent le bonheur de voir jouer Préville. Voilà l'acteur parfait, inimitable! Son jeu, plein d'esprit, de naturel, de gaieté, était aussi le plus varié. Jouait-il tour à tour Crispin, Sosie, Figaro, vous ne reconnaissiez pas le même homme, tant les nuances de son comique étaient inépuisables: aussi n'a-t-on point remplacé Préville. Il était si parfaitement _vrai_ par nature, que tous ceux qui depuis ont voulu l'imiter ne sont parvenus qu'à nous montrer sa charge. Je n'en excepte point Dugazon, qui certes avait un grand talent; mais qui, dans le rôle de Figaro du _Barbier de Séville_, par exemple, n'a jamais approché de son modèle.

J'ai plusieurs fois dîné avec Préville; il était rare de rencontrer un aussi aimable convive; sa gaieté si spirituelle nous charmait tous. Il racontait à merveille une foule d'anecdotes extrêmement piquantes, et l'on recherchait avec empressement les occasions de se trouver avec lui.

Dugazon, son successeur dans les rôles comiques, eût été un excellent comédien, si l'envie de faire rire le public ne l'eût pas entraîné souvent jusqu'à la farce. Il jouait admirablement bien certains rôles de valet; il avait du mordant, un masque parfait, et peut-être aurait-il égalé Préville s'il avait dédaigné la charge. Mais ce qui peut faire croire que sa nature le portait à ce misérable genre, c'est que la nuance qui existait à la scène entre lui et son devancier se montrait aussi dans les salons où Préville était un homme aimable, et Dugazon un farceur de beaucoup d'esprit. On ne le recevait donc quelquefois que pour amuser les convives; car il était fort amusant, surtout après dîner. Dugazon a été atroce pendant la révolution; il fut un de ceux qui allèrent chercher le roi à Varennes, et un témoin oculaire m'a dit l'avoir vu à la portière de la voiture, le fusil sur l'épaule. Notez que cet homme avait été comblé des bienfaits de la cour, principalement par M. le comte d'Artois.