Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome premier
Chapter 4
À l'exception de M. le comte d'Artois dont je n'ai pas fait le portrait, j'ai peint successivement toute la famille royale; les enfants de France; Monsieur, frère du roi (depuis Louis XVIII); Madame, madame la comtesse d'Artois et madame Élisabeth. Les traits de cette dernière n'étaient point réguliers; mais son visage exprimait la plus douce bienveillance et sa grande fraîcheur était remarquable; en tout elle avait le charme d'une jolie bergère. Vous n'ignorez pas, chère amie, que madame Élisabeth était un ange de bonté. Combien de fois ai-je été témoin du bien qu'elle faisait aux malheureux. Son coeur renfermait toutes les vertus; indulgente, modeste, sensible, dévouée; la révolution l'a conduite à déployer un courage héroïque; on a vu cette douce princesse, marcher au-devant des cannibales qui venaient pour assassiner la reine, en disant: _Ils me prendront pour elle!_
Le portrait que j'ai fait de Monsieur, m'a donné l'occasion de connaître un prince dont on pouvait sans flatterie vanter et l'esprit et l'instruction; il était impossible de ne pas se plaire à l'entretien de Louis XVIII, qui causait sur toutes choses avec autant de goût que de savoir. Quelquefois, pour varier sans doute, il me chantait, pendant nos séances, des chansons qui n'étaient pas indécentes, mais si communes, que je ne pouvais comprendre par quel chemin de pareilles sottises arrivaient jusqu'à la cour. Il avait la voix la plus fausse du monde.--Comment trouvez-vous que je chante, Madame Lebrun? me dit-il un jour--Comme un prince, Monseigneur, répondis-je.
Le marquis de Montesquiou, grand écuyer de Monsieur, m'envoyait une fort belle voiture à huit chevaux pour me conduire à Versailles et me ramener avec ma mère, que j'avais priée de m'accompagner. Tout le long de la route on se mettait aux fenêtres pour me voir passer, chacun m'ôtait son chapeau; je riais de ces hommages rendus aux huit chevaux et au piqueur qui courait devant; car revenue à Paris, je montais en fiacre, et personne ne me regardait plus.
Monsieur était dès lors ce qu'on appelle un libéral (dans le sens modéré du mot, vous sentez bien); lui et ses courtisans formaient à la cour un parti très distinct de celui du roi. Aussi ne fus-je point surprise de voir pendant la révolution, le marquis de Montesquiou nommé général en chef de l'armée républicaine en Savoie. Je n'eus alors qu'à me rappeler les discours étranges que je lui avais entendu tenir devant moi, sans parler des propos qu'il se permettait si ouvertement contre la reine et tous ceux qu'elle aimait; quant à Monsieur lui-même, les journaux nous le montrent se rendant à l'Assemblée nationale, pour y dire qu'il ne venait point siéger comme _prince_, mais comme _citoyen_. Je n'en crois pas moins qu'une pareille déclaration ne suffisait pas pour sauver sa tête, et qu'il a fort bien fait un peu plus tard de quitter la France.
À la même époque j'ai fait aussi le portrait de la princesse Lamballe. Sans être jolie elle paraissait l'être à quelque distance; elle avait de petits traits, un teint éblouissant de fraîcheur, de superbes cheveux blonds, et beaucoup d'élégance dans toute sa personne. L'horrible fin de cette malheureuse princesse est assez connue, de même que le dévouement dont elle a péri victime; car en 1793 elle était à Turin, à l'abri de tout péril, lorsqu'elle rentra en France dès qu'elle sut la reine en danger.
Me voilà bien loin, chère amie, de l'année 1799; mais j'ai préféré vous parler dans une même lettre des rapports que j'ai eus comme artiste avec tous ces grands personnages, dont il n'existe plus aujourd'hui que le comte d'Artois (Charles X), et la fille infortunée de Marie-Antoinette.
Mille tendres amitiés.
LETTRE VI.
Voyage en Flandre.--Bruxelles.--Le prince de Ligne.--Le tableau de l'Hôtel-de-Ville d'Amsterdam par Wanols.--Ma réception à l'Académie royale de peinture.--Mon logement.--Ma société.--Mes concerts.--Garat.--Asevedo.--Madame Todi.--Viotti.--Maestrino.--Leprince Henry de Prusse.--Salentin.--Hulmandel.--Cramer.--Madame de Montgeron.--Mes soupers.--Je joue la comédie en société.--Nos acteurs.
En 1782 M. Lebrun me mena en Flandre où des affaires l'appelaient. On faisait alors à Bruxelles une vente de la superbe collection de tableaux du prince Charles, et nous allâmes voir l'exposition. Je trouvai là plusieurs dames de la cour qui m'accueillirent avec une extrême bonté, entre autres, la princesse d'Aremberg que j'avais beaucoup vue à Paris; mais la rencontre dont je me félicitai le plus fut celle du prince de Ligne, que je ne connaissais point encore, et qui, sous le rapport d'esprit et d'amabilité, a laissé une réputation pour ainsi dire historique. Il nous engagea à venir voir sa galerie, où j'admirai plusieurs chefs-d'oeuvre, principalement des portraits de Wandik et des têtes de Rubens, car il possédait peu de tableaux italiens. Il voulut aussi nous recevoir dans sa superbe habitation de Bel-Oeil. Je me souviens qu'il nous fit monter dans un belvédère, bâti sur le sommet d'une montagne qui dominait toutes ses terres et tous le pays d'alentour. L'air parfait qu'on y respirait, joint à cette belle vue, avait quelque chose d'enchanteur; mais ce qui effaçait tout dans ce beau lieu, c'était l'accueil d'un maître de maison qui pour la grâce de son esprit et de ses manières n'a jamais eu de pareil.
La ville de Bruxelles à cette époque me parut riche et animée. Dans la haute société, par exemple, on s'occupait tellement de plaisirs, que plusieurs amis du prince de Ligne partaient quelquefois de Bruxelles après leur déjeuner, arrivaient à l'Opéra de Paris tout juste à l'heure de voir lever la toile, et, le spectacle fini, retournaient aussitôt à Bruxelles, courant toute la nuit: voilà ce qui s'appelle aimer l'opéra.
Nous quittâmes Bruxelles pour aller en Hollande et dans le Northollande. La vue de Sardam et de Mars me plut extrêmement: ces deux petites villes sont si propres, si bien tenues, que l'on envie le sort des habitans. Les rues étant fort étroites et bordées de canaux, on n'y va point en voiture, mais à cheval, et l'on se sert de petites barques pour le transport des marchandises. Les maisons, qui sont très basses, ont deux portes: celle de la naissance, puis celle de la mort, par laquelle on ne passe que dans un cercueil. Les toits de ces maisons sont aussi brillans que s'ils étaient d'acier, et tout est si merveilleusement soigné, que je me rappelle avoir vu en dehors de la boutique d'un maréchal ferrant une espèce de lanterne dorée et polie comme pour un boudoir.
Les femmes du peuple, dans cette partie de la Hollande, m'ont semblé fort belles, mais si sauvages, que la vue d'un étranger les faisait fuir aussitôt. Elles étaient ainsi alors; je suppose cependant que le séjour des Français dans leur pays a pu les apprivoiser.
Nous finîmes par visiter Amsterdam, et là je vis à l'hôtel de ville le superbe tableau de Wanols qui représente les bourguemestres assemblés. Je ne crois pas qu'il existe en peinture rien de plus beau, rien de plus vrai: c'est la nature même. Les bourguemestres sont vêtus de noir; les têtes, les mains, les draperies, tout est d'une beauté inimitable: ces hommes vivent, on se croit avec eux. Je suis persuadée que c'est le tableau de ce genre le plus parfait; je ne pouvais le quitter, et l'impression qu'il m'a faite me le rend encore présent.
Nous revînmes en Flandre revoir les chefs-d'oeuvre de Rubens. Ils étaient bien mieux placés alors qu'ils ne l'ont été depuis au musée de Paris; tous produisaient un effet admirable dans ces églises flamandes. D'autres chefs-d'oeuvre du même maître ornaient les galeries d'amateurs: à Anvers, je trouvai chez un particulier le fameux _chapeau de paille_ qui vient d'être vendu dernièrement à un Anglais pour une somme considérable. Cet admirable tableau représente une des femmes de Rubens; son grand effet réside dans les deux différentes lumières que donnent le simple jour et la lueur du soleil[9], et peut-être faut-il être peintre pour juger tout le mérite d'exécution qu'a déployé là Rubens. Ce tableau me ravit et m'inspira au point que je fis mon portrait à Bruxelles en cherchant le même effet. Je me peignis portant sur la tête un chapeau de paille, une plume et une guirlande de fleurs des champs, et tenant ma palette à la main. Quand le portrait fut exposé au salon, j'ose vous dire qu'il ajouta beaucoup à ma réputation. Le célèbre Muller l'a gravé; mais vous devez sentir que les ombres noires de la gravure enlèvent tout l'effet d'un pareil tableau.
Peu de temps après mon retour de Flandre, en 1783, le portrait dont je vous parle et plusieurs autres ouvrages décidèrent Joseph Vernet à me proposer comme membre de l'Académie royale de peinture. M. Pierre, alors premier peintre du roi, s'y opposait fortement, ne voulant pas, disait-il, que l'on reçût des femmes, et pourtant madame Valleyer-Coster, qui peignait parfaitement les fleurs, était déjà reçue; je crois même que madame Vien l'était aussi. Quoi qu'il en soit, M. Pierre (peintre fort médiocre, car il ne voyait dans la peinture que le maniement de la brosse) avait de l'esprit; de plus, il était riche, ce qui lui donnait les moyens de recevoir avec faste les artistes, qui dans ce temps étaient moins fortunés qu'ils ne le sont aujourd'hui. Son opposition aurait donc pu me devenir fatale, si dans ce temps-là tous les vrais amateurs n'avaient pas été associés à l'Académie de peinture; ils formaient une cabale pour moi contre celle de M. Pierre, et c'est alors qu'on fit ce couplet.
À MADAME LEBRUN.
Sur l'air: _Jardinier ne vois-tu pas_.
Au salon ton art vainqueur Devrait être en lumière[10]. Pour le ravir cet honneur, Lise, il faut avoir le coeur De Pierre, de Pierre, de Pierre.
Enfin je fus reçue; et je donnai pour tableau de réception la Paix qui ramène l'Abondance[11]. M. Pierre alors fit courir le bruit que c'était par ordre de la cour qu'on me recevait. Je pense bien en effet que le roi et la reine étaient assez bons pour désirer me voir entrer à l'Académie; mais voilà tout.
Je continuais à peindre avec fureur, j'avais souvent trois séances dans la même journée, et celles de l'après-dîner, qui me fatiguaient à l'excès, amenèrent un délabrement d'estomac tel, que je ne digérais plus rien, en sorte que je maigrissais à faire peur. Mes amis me firent ordonner alors par le médecin de dormir tous les jours après mon dîner. D'abord j'eus quelque peine à prendre cette habitude; mais on m'enfermait dans ma chambre, les rideaux fermés, et peu à peu le sommeil arriva. Je suis persuadée que je dois la vie à cette ordonnance. Vous savez, chère amie, combien je tiens à ce que j'appelle mon _calme_? C'est qu'un travail forcé, joint à la fatigue de mes longs voyages, me l'a rendu tout-à-fait nécessaire; sans ce court et léger repos, dont j'ai conservé l'habitude, je n'existerais plus. Tout ce que je puis reprocher à cette sieste obligée, c'est de m'avoir privée sans retour du plaisir d'aller dîner en ville; et comme je consacrais la matinée entière à la peinture, il ne m'a jamais été permis de voir mes amis que le soir. Il est vrai qu'alors, aucune des jouissances qu'offre le monde ne m'était refusée, car je passais mes soirées dans la société la plus aimable et la plus brillante.
Après mon mariage, je logeais encore rue de Cléry, où M. Lebrun avait un grand appartement, fort richement meublé, dans lequel il plaçait ses tableaux de tous les grands maîtres. Quant à moi, je m'étais réduite à occuper une petite antichambre, et une chambre à coucher qui me servait de salon. Cette chambre était tendue de papier, pareil à la toile de Joui des rideaux de mon lit. Les meubles en étaient fort simples, trop simples peut-être, ce qui n'a pas empêché M. de Champcenetz (vu que sa belle-mère était jalouse de moi), d'écrire que _madame Lebrun avait des lambris dorés, qu'elle allumait son feu avec des billets de caisse, et quelle ne brûlait que du bois d'aloès_; mais je tarde autant que possible, chère amie, à vous parler des mille calomnies dont j'ai été victime; nous y viendrons. Ce qui les explique, ces calomnies, c'est que dans le modeste appartement dont je vous parle, je recevais chaque soir la ville et la cour. Grandes dames, grands seigneurs, hommes marquans dans les lettres et dans les arts, tout arrivait dans cette chambre; c'était à qui serait de mes soirées où souvent la foule était telle que, faute de siége, les maréchaux de France s'asseyaient par terre, et je me rappelle que le maréchal de Noailles, très gros et très âgé, avait la plus grande peine à se relever.
J'étais bien loin de me flatter, comme vous pouvez croire, que tous vinssent pour moi: ainsi qu'il arrive dans les maisons ouvertes, les uns venaient pour trouver les autres, et le plus grand nombre pour entendre la meilleure musique qui se fît alors à Paris. Les compositeurs célèbres, Grétry, Sacchini, Martini, faisaient souvent entendre chez moi les morceaux de leurs opéras avant la première représentation. Nos chanteurs habituels étaient Garat, Asevedo, Richer, madame Todi, ma belle-soeur, qui avait une très belle voix, et pouvait tout accompagner à livre ouvert, ce qui nous était fort utile. Moi-même je chantais quelquefois, sans méthode à la vérité, car je n'avais jamais eu le temps de prendre des leçons, mais ma voix était assez agréable; cet aimable Grétry disait que j'avais des sons argentés. Au reste, il fallait mettre à part toutes prétentions pour chanter avec ceux que je viens de nommer; car Garat surtout peut être cité comme le talent le plus extraordinaire qu'on ait jamais entendu. Non seulement il n'existait pas de difficultés pour ce gosier si flexible; mais sous le rapport de l'expression, il n'avait point de rival, aussi personne, je crois, n'a chanté Gluck aussi bien que lui. Quant à madame Todi, elle réunissait à une voix superbe toutes les qualités d'une grande cantatrice, et elle chantait le bouffon et le sérieux avec la même perfection.
Pour la musique instrumentale, j'avais comme violoniste Viotti, dont le jeu, plein de grâce, de force et d'expression, était si ravissant! Jarnovick, Maestrino, le prince Henri de Prusse, excellent amateur, qui de plus m'amenait son premier violon. Salentin jouait du hautbois, Hulmandel et Cramer du piano, madame de Montgeron vint aussi une fois, peu de temps après son mariage. Quoiqu'elle fût très jeune alors, elle n'en étonna pas moins toute ma société, qui vraiment était fort difficile, par son admirable exécution et surtout par son expression; elle faisait parler les touches. Depuis, et déjà placée au premier rang comme pianiste, vous savez combien madame de Montgeron s'est distinguée comme compositeur.
À l'époque où je donnais mes concerts, on avait le goût et le temps de s'amuser; et même, quelques années plus tôt, l'amour de la musique était si général, qu'il avait élevé des querelles sérieuses entre ce qu'on appelait les gluckistes et les piccinistes. Tous les amateurs s'étaient séparés en deux partis acharnés l'un contre l'autre. Le champ de bataille ordinaire était le jardin du Palais-Royal. Là, les partisans de Gluck et les partisans de Piccini disputaient avec une telle violence qu'il s'en est suivi plus d'un duel. On se querellait bien aussi dans plusieurs salons pour ces deux grands maîtres. Marmontel et l'abbé Arnault se trouvaient en opposition; car Marmontel était picciniste, et l'abbé gluckiste forcené. Tous deux se lançaient des épigrammes, des couplets. L'abbé Arnault, par exemple, fit les vers suivans:
Ce Marmontel, si lent, si lourd, Qui ne parle pas, mais qui beugle, Juge la peinture en aveugle, Et la musique comme un sourd.
Marmontel répondit par ce couplet:
L'abbé Fatras, De Carpentras, Demande un bénéfice. Il l'obtiendra, Car l'Opéra Lui tient lieu de l'office.
Convenez, ma chère, que c'était un heureux temps que le temps où les sujets de trouble n'étaient pas plus graves, et ne pouvaient naître qu'entre gens éclairés; mais je reviens à mes concerts.
Les femmes qui s'y trouvaient habituellement étaient la marquise de Groslier, Mme de Verdun, la marquise de Sabran qui depuis a épousé le chevalier de Boufflers, madame le Gouteux du Molay, toutes quatre mes meilleures amies, la comtesse de Ségur, la marquise de Rougé, madame de Peze, son amie, que j'ai peinte avec elle dans le même tableau, une foule d'autres dames françaises, que, vu la petitesse du local, je ne pouvais recevoir que plus rarement, et les étrangères les plus distinguées. Quant aux hommes, il serait trop long de vous les nommer, attendu que je crois avoir vu chez moi tout ce que Paris renfermait de gens à talent et de gens d'esprit.
Je choisissais dans cette foule les plus aimables pour les inviter à mes soupers, que l'abbé Delille, Lebrun le poète, le chevalier de Boufflers, le vicomte de Ségur et d'autres, rendaient les plus amusans de Paris. On ne saurait juger ce qu'était la société en France, quand on n'a pas vu le temps où, toutes les affaires du jour terminées, douze ou quinze personnes aimables se réunissaient chez une maîtresse de maison, pour y finir leur soirée. L'aisance, la douce gaieté, qui régnaient à ces légers repas du soir, leur donnaient un charme que les dîners n'auront jamais. Une sorte de confiance et d'intimité régnait entre les convives; et comme les gens de bon ton peuvent toujours bannir la gêne sans inconvénient, c'était dans les soupers que la bonne société de Paris se montrait supérieure à celle de toute l'Europe.
Chez moi, par exemple, on se réunissait vers neuf heures. Jamais on ne parlait politique; mais on causait de littérature, on racontait l'anecdote du jour. Quelquefois nous nous amusions à jouer des charades en action, et quelquefois aussi l'abbé Delille ou Lebrun (Pindare) nous lisaient quelques-uns de leurs vers. À dix heures, on se mettait à table; mon souper était des plus simples. Il se composait toujours d'une volaille, d'un poisson, d'un plat de légumes et d'une salade; en sorte que si je me laissais entraîner à retenir quelques visites, il n'y avait réellement plus de quoi manger pour tout le monde; mais peu importait, on était gai, on était aimable, les heures passaient comme des minutes, et vers minuit chacun se retirait.
Non seulement j'avais des soupers chez moi, mais je soupais fréquemment en ville; car je ne pouvais disposer de mon temps que le soir. Il m'était doux alors de me reposer de mon travail par quelque distraction agréable. Tantôt c'était un bal, bal où l'on n'étouffait point comme aujourd'hui. Huit personnes seulement formaient la contredanse, et les femmes qui ne dansaient pas pouvaient au moins voir danser; car les hommes se tenaient debout derrière elles. N'ayant jamais aimé la danse, je préférais de beaucoup les maisons où l'on faisait de la musique. J'allais souvent passer la soirée chez M. de Rivière[12], où nous jouions la comédie et l'opéra comique. Sa fille, ma belle-soeur, chantait à merveille, et pouvait passer pour une excellente actrice. Le fils aîné de M. de Rivière était charmant dans les rôles comiques, et l'on m'avait donné l'emploi des soubrettes dans l'opéra et dans la comédie. Madame la Ruette, retirée du théâtre depuis plusieurs années, ne dédaignait point notre troupe. Elle a joué avec nous dans divers opéras, et sa voix était encore fraîche et fort belle. Mon frère Vigée jouait les premiers rôles avec un véritable succès; enfin, tous nos acteurs étaient excellens, excepté Talma. Vous riez sans doute? Le fait est que Talma, qui jouait les amoureux avec nous, était gauche, embarrassé, et que personne alors n'aurait pu prévoir qu'il deviendrait un acteur inimitable. Ma surprise a été grande, je l'avoue, quand j'ai vu notre jeune premier surpasser Larive et remplacer le Kain. Mais le temps qu'il a fallu pour opérer cette métamorphose et toutes celles du même genre, me prouve qu'un talent dramatique est de tous les talens celui qui s'acquiert le plus tard. Remarquez bien qu'on ne connaît pas un seul grand acteur qui l'ait été dans sa jeunesse.
Cette lettre est énorme. Je n'ai plus d'espace pour vous parler d'un certain souper grec, dont le bruit, grâce aux sots propos du monde, s'est répandu jusqu'à Pétersbourg, et je finis en vous embrassant.
LETTRE VII.
Souper grec.--Propos auxquels il donne lieu.--Ce qu'il m'a coûté.--Ménageot.--M. de Calonne.--Mot de mademoiselle Arnoult.--Calomnies.--Madame de S***.--Sa perfidie.
Voici, ma chère amie, le récit exact du souper le plus brillant que j'aie donné, à l'époque où l'on parlait sans cesse de mon luxe et de ma magnificence.
Un soir, que j'avais invité douze ou quinze personnes à venir entendre une lecture du poète Lebrun, mon frère me lut pendant mon calme quelques pages des _Voyages d'Anacharsis_. Quand il arriva à l'endroit où en décrivant un dîner grec, on explique la manière de faire plusieurs sauces:--Il faudrait, me dit-il, faire goûter cela ce soir. Je fis aussitôt monter ma cuisinière, je la mis bien au fait; et nous convînmes qu'elle ferait une certaine sauce pour la poularde, et une autre pour l'anguille. Comme j'attendais de fort jolies femmes, j'imaginai de nous costumer tous à la grecque, afin de faire une surprise à M. de Vaudreuil et à M. Boutin, que je savais ne devoir arriver qu'à dix heures. Mon atelier, plein de tout ce qui me servait à draper mes modèles, devait me fournir assez de vêtemens, et le comte de Parois, qui logeait dans ma maison, rue de Cléry, avait une superbe collection de vases étrusques. Il vint précisément chez moi ce jour-là, vers quatre heures. Je lui fis part de mon projet, en sorte qu'il m'apporta une quantité de coupes, de vases, parmi lesquels je choisis. Je nettoyai tous ces objets moi-même, et je les plaçai sur une table de bois d'acajou, dressée sans nappe. Cela fait, je plaçai derrière les chaises un immense paravent, que j'eus soin de dissimuler en le couvrant d'une draperie, attachée de distance à distance, comme on en voit dans les tableaux du Poussin. Une lampe suspendue donnait une forte lumière sur la table; enfin tout était préparé, jusqu'à mes costumes, lorsque la fille de Joseph Vernet, la charmante madame Chalgrin, arriva la première. Aussitôt je la coiffe, je l'habille. Puis vint madame de Bonneuil, si remarquable par sa beauté; madame Vigée, ma belle-soeur, qui, sans être aussi jolie, avait les plus beaux yeux du monde, et les voilà toutes trois métamorphosées en véritables Athéniennes. Lebrun (Pindare) entre; on lui ôte sa poudre, on défait ses boucles de côté, et je lui ajuste sur la tête une couronne de laurier, avec laquelle je venais de peindre le jeune prince Henry Lubomirski en Amour de la Gloire. Le comte de Parois avait justement un grand manteau pourpre, qui me servit à draper mon poète, dont je fis en un clin d'oeil Pindare, Anacréon. Puis vint le marquis de Cubières. Tandis que l'on va chercher chez lui une guitare qu'il avait fait monter en lyre dorée, je le costume; je costume aussi M. de Rivière (frère de ma belle-soeur), Guinguené et Chaudet, le fameux sculpteur.
L'heure avançait; j'avais peu de temps pour penser à moi; mais comme je portais toujours des robes blanches en forme de tunique (ce qu'on appelle à présent des blouses), il me suffit de mettre un voile et une couronne de fleurs sur ma tête. Je soignai principalement ma fille, charmante enfant, et mademoiselle de Bonneuil[13], qui était belle comme un ange. Toutes deux étaient ravissantes à voir, portant un vase antique très léger, et s'apprêtant à nous servir à boire.
À neuf heures et demie les préparatifs étaient terminés, et dès que nous fûmes tous placés, l'effet de cette table était si neuf, si pittoresque, que nous nous levions chacun à notre tour, pour aller regarder ceux qui restaient assis.