Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome premier

Chapter 11

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Jamais, je crois, M. de Talleyrand n'est revenu chez moi; mais je l'ai revu quelque temps à Gennevilliers, où il est venu dîner chez le comte de Vaudreuil, et plus tard aussi, quand je suis rentrée en France; alors il était marié avec madame Grant, très jolie femme dont j'avais fait le portrait avant la révolution; c'est d'elle qu'on raconte une aventure assez plaisante: M. de Talleyrand, donnant à dîner à Denon, qui venait d'accompagner Bonaparte en Égypte, engagea sa femme à lire quelques pages de l'histoire du célèbre voyageur auquel il désirait qu'elle pût adresser un mot aimable; il ajouta qu'elle trouverait le volume sur son bureau; madame de Talleyrand obéit, mais elle se trompe, et lit une assez grande partie des aventures de Robinson-Crusoé; à table, la voilà qui prend l'air le plus gracieux et dit à Denon: «Ah! monsieur, avec quel plaisir je viens de lire votre voyage! qu'il est intéressant, surtout quand vous rencontrez ce pauvre Vendredi!» Dieu sait à ces mots quelle figure, a dû faire Denon, et surtout M. de Talleyrand? Ce petit fait a couru l'Europe, et peut-être n'est-il pas vrai; mais ce qui l'est incontestablement, c'est que madame de Talleyrand avait fort peu d'esprit; sous ce rapport, à la vérité, son mari pouvait payer pour deux.

LE DOCTEUR FRANKLIN.

Je vis pour la première fois le docteur Franklin lorsque je faisais le portrait de Monsieur, depuis Louis XVIII; il venait avec les autres ambassadeurs faire sa visite de cour; je fus frappée de son extrême simplicité: il était vêtu d'un habit gris tout uni, ses cheveux plats, sans poudre, tombaient sur ses épaules, et si ce n'eût été son noble visage, je l'aurais pris pour un gros fermier, tant il faisait contraste avec les autres diplomates, qui tous étaient poudrés, en grande tenue, et chamarrés d'or et de cordons.

Nul homme à Paris n'était plus à la mode, plus recherché que le docteur Franklin; la foule courait après lui dans les promenades et les lieux publics; les chapeaux, les cannes, les tabatières, tout était _à la Franklin_, et l'on regardait comme une bonne fortune d'être invité à un dîner où se trouvait ce célèbre personnage. Je puis dire toutefois qu'il ne suffisait pas de se rencontrer avec lui, fût-ce même très fréquemment, pour satisfaire la curiosité qu'il excitait; je l'ai beaucoup vu chez madame Brion, qui habitait constamment Passy; Franklin passait là toutes ses soirées; madame Brion et ses deux filles faisaient de la musique, qu'il semblait écouter avec plaisir, mais dans les intervalles des morceaux, je ne lui ai jamais entendu dire un seul mot, et j'étais tentée de croire que le docteur était voué au silence.

LE PRINCE DE NASSAU.

Je n'étais pas encore mariée quand le prince de Nassau, qui était jeune alors, me fut présenté par l'abbé Giroux: il me demanda son portrait, que je fis en pied, d'une très petite dimension et à l'huile. Le prince de Nassau, surnommé l'invulnérable par le prince de Ligne, était déjà connu par des actions d'éclat tellement héroïques, qu'on pourrait les croire fabuleuses; sa vie entière offre une suite d'aventures, toutes plus surprenantes les unes que les autres: il avait à peu près vingt ans lorsqu'il suivit Bougainville dans le voyage autour du monde, et s'enfonça dans les déserts, où l'intrépidité qu'il déploya lui valut le surnom de _dompteur de monstres_; depuis, vainqueur, sur mer, vainqueur sur terre, il s'est, je crois, battu contre toutes les nations du globe; toujours guerroyant, toujours en activité, il a couru le monde d'une extrémité à l'autre; aussi disait-on qu'il fallait lui adresser ses lettres sur les grands chemins.

Rien dans la figure et dans tout l'aspect du prince de Nassau n'annonçait le héros d'une histoire aventureuse: il était grand, bien fait, avait des traits réguliers avec une grande fraîcheur de carnation; mais l'extrême douceur et le calme habituel de sa physionomie ne laissaient présumer ni tant de hauts faits, ni cette valeur intrépide qui le signalait entre tous; à Vienne, où je l'ai retrouvé pendant l'émigration, j'avais mené ma fille, âgée de neuf ans alors, chez Casanova, qui dans plusieurs tableaux avait représenté le prince de Nassau terrassant des tigres, des lions, etc.; peu de temps après, nous nous trouvions un soir chez la princesse de Lorraine, on annonça le prince de Nassau; ma fille, qui s'attendait à contempler un homme féroce, me dit tout bas:--Comment! est-ce là celui dont j'ai tant entendu parler? il a l'air doux et timide comme une demoiselle qui sort du couvent.

MONSIEUR DE LA FAYETTE.

Peu avant la révolution, je reçus la visite de M. de La Fayette; il vint chez moi uniquement pour voir le portrait que je faisais alors de la jolie madame de Simiane, à laquelle, dit-on, il rendait des soins; depuis je ne l'ai pas même rencontré, et bien certainement nous aurions eu de la peine à nous reconnaître, car j'étais jeune lors de cette visite, et il l'était aussi, quoique ce fût après son voyage en Amérique. Sa figure me parut agréable; son ton, ses manières, avaient beaucoup de noblesse, et n'annonçaient pas le moins du monde des goûts révolutionnaires.

MADAME DE LA REYNIÈRE.

Après mon mariage, je suis allée souper chez madame de La Reynière, et passer quelques soirées dans le bel hôtel que son mari avait fait bâtir rue des Champs-Élysées, où se réunissait la meilleure compagnie de Paris. Madame de La Reynière était née Jarente. Sa famille, noble, mais très pauvre, lui avait fait épouser M. de La Reynière, un de nos plus riches financiers, et tout en elle annonçait la contrariété qu'elle éprouvait à porter un nom bourgeois. Elle avait été belle, très grande et très maigre. Son air noble et fier, était remarquable. Elle s'était rendue la maîtresse souveraine de la maison, dans laquelle elle recevait toujours avec la plus grande dignité, afin qu'on ne perdît pas le souvenir de sa naissance. Comme on demandait un jour à Doyen le peintre, qui venait de dîner chez elle, ce qu'il pensait de madame de La Reynière: _Elle reçoit fort bien_, répondit-il, _mais je la crois attaquée de noblesse_.

Son mari était un bon homme dans toute l'étendue du terme, facile à vivre, ne disant jamais de mal de personne; néanmoins on le tournait en ridicule, ou plutôt on s'amusait de lui pour la prétention qu'il avait de savoir peindre et de savoir chanter; ces deux prétendus talens occupaient toutes ses journées, l'un le matin et l'autre le soir; il avait une peur horrible du tonnerre, au point d'avoir fait arranger dans ses caves une chambre tapissée d'un double taffetas, dans laquelle je suis descendue par curiosité. Dès qu'un orage commençait, il se réfugiait sous cette voûte, où l'un de ses gens battait de toutes ses forces sur un gros tambour, tant que grondait la foudre; nulle puissance humaine n'aurait pu le faire sortir de là avant que le ciel n'eût repris sa sérénité. Comme il soutenait cependant qu'il n'avait point peur du tonnerre; qu'il ne se réfugiait dans cette cave que pour éviter la vive impression que l'orage faisait sur ses nerfs, on eut la malice d'enlever cette excuse au pauvre homme: un jour il était allé faire sa partie à la Muette chez la duchesse de Polignac, qui habitait ce château en été; on dressa la table de jeu près d'une fenêtre ouvrant sur le parc, au bas de laquelle le comte de Vaudreuil avait fait placer deux fusées. M. de La Reynière était à jouer tranquillement, car le temps était fort calme, quand tout à coup on mit le feu à l'artifice, dont il eut une telle frayeur, qu'en s'écriant: le tonnerre! le tonnerre! il se trouva presque mal. On parvint bientôt à le rassurer en lui expliquant la chose; toutefois il n'en fut pas moins prouvé que le tonnerre n'agissait point sur ses nerfs, mais qu'il en avait peur.

La société de madame de La Reynière se composait des personnes les plus distinguées de la cour et de la ville; elle attirait aussi chez elle les hommes célèbres dans les arts et dans la littérature. L'abbé Barthélemi, auteur d'_Anacharsis_, y passait sa vie; le comte d'Adhémar, si spirituel et si aimable, y venait presque tous les soirs, ainsi que le comte de Vaudreuil, et le baron de Besenval, colonel-général des Suisses. Les grandes soirées de madame de La Reynière rassemblaient habituellement les plus charmantes femmes de la cour; c'est là que j'ai fait connaissance avec la comtesse de Ségur, qui était alors aussi jolie que bonne et aimable. Sa douceur, son affabilité, la faisaient aimer dès le premier abord; elle ne quittait pas son beau-père, le maréchal de Ségur, vieux et infirme, qui trouvait en elle une véritable Antigone. Son mari, connu par son esprit et son talent littéraire, était, à cette époque, ambassadeur en Russie.

Pour qu'il ne manquât rien au charme des soirées de madame de La Reynière, on y faisait très souvent de la musique dans la galerie, et c'était Sacchini, Piccini, Garat, Richer, et autres célèbres artistes, qui l'exécutaient. Enfin il serait difficile maintenant de faire comprendre avec quel délice on se rassemblait dans ce bel hôtel, quelle aménité, quelles bonnes manières régnaient dans ces salons remplis de personnes charmées de se trouver ensemble. Au reste, à l'époque dont je parle, il existait plusieurs maisons de ce genre; et je citerai surtout celles des maréchales de Boufflers et de Luxembourg. Quoique l'on soit forcé d'avouer que ces deux grandes dames ne passaient point pour les femmes les plus morales de leur temps, les jeunes femmes se rendaient chez elles avec empressement; c'est là, me disaient-elles, que nous prenons les meilleures leçons du ton de la bonne compagnie, et que nous recevons les meilleurs conseils. La marquise de Boufflers, belle-fille de la maréchale et mère de ce chevalier de Boufflers si connu par son esprit, est l'auteur d'une charmante chanson, espèce de code social, que je copie ici, parce qu'elle est peu connue:

Sur l'air: _Sentir avec ardeur flamme discrète._

Il faut dire en deux mots ce que l'on veut dire, Les longs propos sont sots. Il faut savoir lire Avant que d'écrire, Et puis dire en deux mots ce que l'on veut dire. Les longs propos sont sots. Il ne faut pas toujours parler, Citer, Dater, Mais écouter; Il faut savoir trancher l'emploi, Du moi, Du moi, Voici pourquoi: Il est tyrannique, Trop académique; L'ennui, l'ennui Marche avec lui. Je me conduis toujours ainsi Ici; Aussi J'ai réussi.

Pour en revenir à madame de La Reynière, devenue veuve, il lui restait un fils, bien éloigné de partager la fierté nobiliaire de sa mère, et qui, sous ce rapport, a dû la désespérer plus d'une fois. D'abord il s'obstinait à se faire appeler Grimod de La Reynière (le véritable nom de M. de La Reynière était Grimod), et le plus souvent Grimod tout court. Ensuite, il avait pris en tendresse sa parenté du côté paternel, et sans cesse, aux grands dîners de sa mère, il parlait devant toute la cour de son oncle l'épicier, de son cousin le parfumeur, ce qui mettait la pauvre femme au supplice.

Ce Grimod de La Reynière avait beaucoup d'esprit, quoiqu'il se plût à se montrer original en toute espèce de choses. Jamais, par exemple, il ne posait son chapeau sur sa tête; mais comme il avait prodigieusement de cheveux, son valet de chambre en construisait un toupet d'une hauteur démesurée. Un jour qu'il se trouvait à l'amphithéâtre de l'Opéra, où l'on représentait un nouveau ballet, un homme de petite taille, placé derrière lui, maudissait tout haut ce mur de nouvelle espèce qui lui cachait totalement le théâtre; las de ne rien voir, le petit homme commença par introduire un de ses doigts dans le toupet, puis deux, et finit par former une sorte de lorgnette, à laquelle il appliqua son oeil. Pendant tout ce manége, M. de La Reynière ne bougea pas, ne dit mot; mais, le spectacle fini, il se lève, arrête d'une main le monsieur qui s'apprêtait à sortir, et de l'autre tirant un petit peigne de sa poche:--Monsieur, dit-il avec un grand sang-froid, je vous ai laissé faire tout ce qu'il vous a plu de mon toupet pour vous aider à voir le ballet à votre aise; mais je vais souper en ville, vous sentez qu'il ne m'est pas possible de me présenter dans l'état où vous avez mis ma coiffure, et vous allez avoir la bonté de la raccommoder, ou nous nous couperons demain la gorge ensemble.--Monsieur, répondit l'inconnu en riant, à Dieu ne plaise que je me batte avec un homme aussi complaisant que vous l'avez été pour moi; je vais faire de mon mieux: et prenant le petit peigne, il rapprocha les cheveux tant bien que mal, après quoi tous deux se séparèrent les meilleurs amis du monde.

DAVID.

Je recherchais avec empressement la société de tous les artistes renommés, et principalement celle des artistes qui se distinguaient dans mon art. David venait donc assez fréquemment chez moi, quand tout à coup il n'y parut plus. L'ayant rencontré dans le monde, je crus devoir lui adresser quelques reproches aimables à ce sujet.--Je n'aime pas, me dit-il, à me trouver avec des domestiques de condition.--Comment? répondis-je: avez-vous pu remarquer que je traite les personnes de la cour mieux que d'autres personnes? ne me voyez-vous pas accueillir tout le monde avec les mêmes égards? Et comme il insistait d'un air humoriste:--Ah! dis-je en riant, je crois que vous avez de l'orgueil, que vous souffrez de n'être pas duc ou marquis. Pour moi, à qui les titres sont parfaitement indifférens, je reçois avec plaisir tous les gens aimables.

Depuis lors David n'est point revenu chez moi. Il fit même rejaillir sur ma personne la haine qu'il portait à quelques-uns de mes amis. La preuve en est que, plus tard, il se procura je ne sais quel gros livre écrit contre M. de Calonne, et dans lequel on n'avait pas manqué d'inscrire toutes les infâmes calomnies dont j'avais été l'objet. Ce livre restait constamment dans son atelier sur un tabouret, toujours ouvert, précisément à la page où il était question de moi. Une pareille méchanceté était si noire et si puérile à la fois, que je n'y aurais point ajouté croyance, si je n'en eusse été instruite par M. de Fitzjames, le comte Louis de Narbonne, et d'autres gens de ma connaissance qui tous avaient remarqué le fait, et même à plusieurs reprises.

Il faut dire toutefois que David aimait tellement son art, qu'aucune haine ne l'empêchait de rendre justice au talent qu'on pouvait avoir. Après que j'eus quitté la France, j'envoyai à Paris le portrait de Paësiello, que je venais de faire à Naples. On le plaça au salon en pendant d'un portrait peint par David, mais dont sans doute il était peu satisfait. S'étant approché de mon tableau, il le regarda long-temps, puis se retournant vers quelques-uns de ses élèves et d'autres personnes qui l'environnaient:--On croirait, dit-il, mon portrait fait par une femme et le Paësiello par un homme. C'est de M. Lebrun, qui était témoin, que je tiens ces paroles, et de plus j'ai la certitude qu'en toute occasion David ne me refusait point ses éloges.

Il est bien vraisemblable que des louanges aussi flatteuses sur mon talent m'auraient fait oublier tôt ou tard les attaques de David contre ma personne; mais ce que je n'ai jamais pu lui pardonner, c'est l'atroce conduite qu'il a tenue pendant la terreur; ce sont les persécutions exercées lâchement par lui contre un grand nombre d'artistes, entre autres contre Robert le paysagiste qu'il fit arrêter et traiter dans la prison avec une sévérité qui allait jusqu'à la barbarie. Il m'aurait été impossible de me retrouver avec un pareil homme. Lorsque je fus rentrée en France, un de nos plus célèbres peintres étant venu chez moi, me dit dans la conversation que David avait un vif désir de me revoir. Je ne répondis pas, et comme le peintre dont je parle a prodigieusement d'esprit, il comprit que mon silence n'était point celui auquel on peut appliquer le proverbe: _qui ne dit rien consent_.

M. DE BEAUJON.

M. de Beaujon m'ayant fait demander de faire son portrait, qu'il destinait à l'hôpital fondé par lui dans le faubourg du Roule, et qui porte encore son nom, je me rendis dans le magnifique hôtel qu'on appelle aujourd'hui l'Élysée-Bourbon, attendu que l'infortuné millionnaire était hors d'état de venir chez moi. Je le trouvai seul, assis sur un grand fauteuil à roulettes, dans une salle à manger; il avait les mains et les jambes tellement enflées qu'il ne pouvait se servir ni des unes ni des autres; son dîner se bornait à un triste plat d'épinards; mais plus loin, en face de lui, était dressée une table de trente à quarante couverts où se faisait, disait-on, une chère exquise, et qu'on allait servir pour quelques femmes, amies intimes de M. de Beaujon, et les personnes qu'il leur plaisait d'inviter; ces dames, toutes fort bien nées et de très bonne compagnie, étaient appelées dans le monde les _berceuses_ de M. de Beaujon. Elles donnaient des ordres chez lui, disposaient entièrement de son hôtel, de ses chevaux, et payaient ces avantages avec quelques instans de conversation qu'elles accordaient au pauvre impotent, ennuyé de vivre seul.

M. de Beaujon voulut me retenir à dîner, ce que je refusai, ne dînant jamais hors de chez moi; mais nous convînmes du prix et de la pose de son portrait; il désirait être peint assis devant un bureau, jusqu'à mi-jambes, avec les deux mains, et je ne tardai pas à commencer et à finir cet ouvrage. Quand je pus me passer du modèle, j'emportai le portrait chez moi pour terminer quelques détails, et j'imaginai de placer sur le bureau le plan de l'hospice. M. de Beaujon en ayant été instruit m'envoya aussitôt son valet de chambre pour me prier instamment d'effacer ce plan, et pour me remettre trente louis en dédommagement du temps que j'y emploierais; j'avais à peine tracé l'esquisse, en sorte que je refusai naturellement les trente louis; mais le valet de chambre revint encore le lendemain, insistant de la part de son maître, au point que, pour le forcer à remporter cet argent, je fus obligée d'effacer le plan devant lui, afin de lui prouver que cela ne me faisait pas perdre cinq minutes.

Pendant que je faisais le portrait de M. de Beaujon, je voulus visiter son bel hôtel, que j'avais toujours entendu citer pour sa magnificence: aucun particulier, en effet, n'était logé avec autant de luxe; tout était d'une grande richesse et d'un goût exquis. Un premier salon renfermait des tableaux à effet, dont aucun n'était fort remarquable, tant il est aisé de tromper les amateurs, quelque prix qu'ils puissent mettre à leurs acquisitions. Le second était un salon de musique: grands et petits pianos, instrumens de toute espèce, rien n'y manquait; d'autres pièces, ainsi que les boudoirs et les cabinets, étaient meublées avec la plus grande élégance. La salle de bain surtout était charmante; un lit, une baignoire étaient drapés, comme les murailles, en belle mousseline à petits bouquets, doublée de rose; je n'ai jamais rien vu d'aussi joli; on aurait aimé à se baigner là. Les appartemens du premier étage étaient meublés avec autant de soin. Dans une chambre entre autres, qui était ornée de colonnes, on avait placé au milieu une énorme corbeille dorée et entourée de fleurs, qui renfermait un lit, lit dans lequel personne n'avait jamais couché. Toute cette façade de l'hôtel donnait sur le jardin que, vu son étendue, on pouvait appeler le parc, qu'un habile architecte avait dessiné, et qu'embellissait une énorme quantité de fleurs et d'arbres verts.

Il me fut impossible de parcourir cette délicieuse habitation sans donner un soupir de pitié à son riche propriétaire, et sans me rappeler une anecdote que l'on m'avait contée peu de jours avant. Un Anglais, jaloux de voir tout ce que l'on citait comme curieux à Paris, fit demander à M. de Beaujon la permission de visiter ce bel hôtel. Arrivé dans la salle à manger, il y trouva la grande table dressée, ainsi que je l'avais trouvée moi-même, et se retournant vers le domestique qui le conduisait:--Votre maître, dit-il, doit faire une bien excellente chère?--Hélas! monsieur, répondit le cicerone, mon maître ne se met jamais à table, on lui sert seulement un plat de légumes. L'Anglais passant alors dans le premier salon:--Voilà du moins ce qui doit réjouir ses yeux, reprit-il en montrant les tableaux.--Hélas! monsieur, mon maître est presque aveugle.--Ah! dit l'Anglais en entrant dans le second salon, il s'en dédommage, j'espère, en écoutant de la bonne musique.--Hélas! monsieur, mon maître n'a jamais entendu celle qu'on fait ici, il se couche de trop bonne heure, dans l'espoir de dormir quelques instans. L'Anglais regardant alors le magnifique jardin qui se déployait sous ses fenêtres:--Mais enfin, votre maître peut jouir du plaisir de la promenade.--Hélas! monsieur, il ne marche plus. Dans ce moment arrivaient les personnes invitées à dîner, parmi lesquelles se trouvaient de fort jolies femmes. L'Anglais reprend:--Enfin voilà plus d'une beauté, qui peuvent lui faire passer des momens très agréables? Le domestique ne répondit à ces mots que par deux hélas! au lieu d'un, et n'ajouta rien de plus.

M. de Beaujon était très petit et très gros, sans aucune physionomie; M. de Calonne, que j'ai peint en même temps, offrait son parfait contraste, et les deux portraits se trouvant exposés chez moi, l'abbé Arnault qui les vit à côté l'un de l'autre, s'écria: Voilà précisément l'esprit et la matière.

M. de Beaujon avait été le banquier de la cour sous Louis XV, et ses opérations financières furent toujours si habiles qu'avant sa vieillesse il possédait déjà des millions. Il faut dire à sa louange qu'il dépensait en bonnes oeuvres une grande partie de son immense fortune; jamais un malheureux ne s'est adressé vainement à lui, et l'hôpital du faubourg du Roule recommande encore aujourd'hui son nom comme celui d'un bienfaiteur de l'humanité.

M. BOUTIN.

Un autre financier immensément riche et tout aussi bienfaisant que M. de Beaujon était M. Boutin pour qui j'avais beaucoup d'amitié. M. Boutin n'était plus jeune quand je fis connaissance avec lui; il était petit et boiteux, gai, spirituel, et d'un caractère si affable, si bon, que l'on s'attachait véritablement à lui dès qu'on le voyait un peu intimement. Comme il possédait une très grande fortune, il recevait souvent et avec une extrême noblesse ses nombreux amis, sans que cela portât en rien préjudice aux secours qu'il accordait à tant de pauvres dont il était l'appui. M. Boutin faisait les honneurs de chez lui avec une grâce parfaite: j'ai pu en juger souvent; car il avait arrangé pour moi, disait-il, un dîner du jeudi, où se trouvaient tous mes intimes: Brongniart, Robert et sa femme, Lebrun le poète, l'abbé Delille, le comte de Vaudreuil, qui ne manquait jamais cette réunion quand il se trouvait à Paris le jeudi, etc., etc. Nous étions au plus douze personnes à table, et ces dîners étaient si amusans qu'ils me faisaient fausser une fois par semaine la parole que je m'étais donnée de ne jamais dîner hors de chez moi. Ils avaient lieu dans cette charmante maison de M. Boutin, placée sur la hauteur du magnifique jardin qu'il avait nommé Tivoli: à cette époque la rue de Clichy n'était point encore bâtie, et quand on se trouvait là, au milieu d'arbres superbes qui formaient de belles et grandes allées, on pouvait se croire tout à fait à la campagne, je puis même dire que cette belle habitation me semblait un peu trop isolée; j'aurais eu peur d'y aller le soir et je conseillais souvent à M. Boutin de ne jamais revenir seul.