Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome premier

Chapter 10

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LA MARQUISE DE GROLLIER.

Madame de Grollier, quoiqu'elle recherchât peu le monde, était connue de toute la haute société, dont elle faisait le charme et l'ornement par son esprit supérieur. L'éducation qu'elle avait reçue était fort au-dessus de celle que reçoivent habituellement les femmes: elle savait le grec, le latin, et connaissait parfaitement les maîtres classiques; mais dans un salon, elle ne montrait jamais que son esprit et cachait son savoir. Une personne médiocre peut se prévaloir avec orgueil de quelque légère instruction; madame de Grollier, toujours simple, toujours naturelle, n'annonçait aucune prétention et n'avait aucune pédanterie.

Dans les premiers temps de mon mariage, j'allais fort rarement dans le monde, je préférais aux nombreuses réunions les très petits comités de la marquise de Grollier; il m'arrivait même souvent, ce que j'aimais beaucoup mieux, de passer ma soirée entière seule avec elle. Sa conversation, toujours animée, était riche d'idées, pleine de traits, et pourtant on ne pourrait citer parmi tant de bons mots qui lui échappaient sans cesse, un seul mot qui fût entaché de médisance; ceci est d'autant plus remarquable, que cette femme si supérieure devait à son tact, à l'extrême finesse de son esprit, une parfaite connaissance des hommes, et qu'elle était un peu misanthrope; plus d'une fois ses discours m'en fournissaient la preuve; par exemple, elle avait un chien qui, lorsqu'elle fut devenue sourde et aveugle, faisait le bonheur de tous ses instans; j'en avais un aussi que j'aimais beaucoup. Un jour que nous nous entretenions ensemble de l'attachement et de la fidélité de nos deux petites bêtes:--Je voudrais, dis-je, que les chiens pussent parler, ils nous diraient de si jolies choses!--S'ils parlaient, ma chère, répondit-elle, ils entendraient, et seraient bientôt corrompus.

Madame de Grollier peignait les fleurs avec une grande supériorité. Bien loin que son talent fût ce qu'on appelle un talent d'amateur, beaucoup de ses tableaux pourraient être placés à coté de ceux de Wanspeudev, dont elle était l'élève; elle parlait peinture à merveille, comme elle parlait de tout, au reste, car je ne suis jamais sortie du salon de madame de Grollier, sans avoir appris quelque chose d'intéressant ou d'instructif; aussi je ne la quittais qu'avec regret, et j'avais tellement l'habitude d'aller chez elle, que mon cocher m'y menait sans que je lui dise rien, ce qu'elle m'a bien souvent rappelé d'un air tout aimable.

Comme il faut des ombres aux tableaux, quelques personnes ont reproché à madame de Grollier de l'exagération dans ses sentimens et dans ses opinions. Il est bien certain que sur toute espèce de choses, elle avait un peu d'exaltation dans l'esprit; mais il en résultait tant de générosité de coeur, tant de noblesse d'âme, qu'elle a dû à cette façon d'être des amis véritables et dévoués, qui lui sont restés fidèles jusqu'à son dernier jour. Personne d'ailleurs, n'avait autant que madame de Grollier, ce charme dans les manières, ce ton parfait, que l'on ne connaît plus aujourd'hui et qui semble avoir fini avec elle; car hélas! elle a fini, et cette pensée est une des bien tristes pensées de ma vie; elle a fini, jouissant encore des hautes facultés de son esprit. J'ai su que peu d'instans avant d'expirer, elle se souleva sur son séant, et les yeux levés au ciel, ses cheveux blancs épars, elle adressa à Dieu une prière qui fit fondre en larmes et saisit d'admiration tous ceux qui l'écoutaient. Elle pria pour elle, pour son pays, pour cette restauration qu'elle croyait devoir assurer le bonheur des Français. Elle parla long-temps comme Homère, comme Bossuet, et rendit le dernier soupir.

MADAME DE GENLIS.

J'ai connu madame de Genlis avant la révolution. Elle vint me voir, me présenta aux jeunes princes d'Orléans, dont elle faisait l'éducation, puis, peu de temps après, elle m'amena Paméla, qui me parut aussi jolie qu'on peut l'être. Madame de Genlis était coquette pour cette jeune personne, dont elle cherchait à faire valoir les charmes. Je me rappelle qu'elle lui faisait prendre différentes attitudes, lever les yeux au ciel, donner à son beau visage diverses expressions, et quoique tout cela fût fort agréable à voir, il me parut qu'une aussi profonde étude de coquetterie pourrait profiter beaucoup trop à l'écolière.

La conversation de madame de Genlis m'a toujours semblé préférable à ses ouvrages, quoiqu'elle en ait fait de charmans, notamment _Mademoiselle de Clermont_, que je regarde comme son chef-d'oeuvre. Mais lorsqu'elle causait, son langage avait un certain abandon, et sur plusieurs points une certaine franchise, qui manquent à ses écrits. Elle racontait d'une manière ravissante, et pouvait raconter beaucoup; car nul, je crois, n'avait vu, soit à la cour, soit à la ville, plus de personnes et plus de choses qu'elle n'en avait vues. Ses moindres discours avaient un charme dont il est difficile de donner l'idée. Ses expressions avaient tant de grâce, le choix de tous ses mots était de si bon goût, qu'on aurait voulu pouvoir écrire ce qu'elle disait. Au retour de mes voyages, elle vint un matin chez moi, et comme elle m'avait annoncé sa visite, j'en avertis plusieurs personnes de ma connaissance, dont quelques-unes n'aimaient point madame de Genlis. À peine eut-elle causé, pendant une demi-heure, qu'amis, ennemis, tout était ravi, et comme enchanté par cette conversation si brillante.

Madame de Genlis n'a jamais dû être précisément jolie; elle était assez grande et très bien faite; elle avait beaucoup de physionomie, le regard et le sourire très fin. Je pense que sa figure aurait pris difficilement l'expression de la bonté; mais elle prenait toute autre expression avec une mobilité prodigieuse.

MADAME DE VERDUN.

Sans être célèbre comme la femme dont je viens de parler, madame de Verdun peut être citée pour son esprit si fin et si naturel à la fois. La bonté, la gaieté de son caractère la faisaient rechercher généralement, et je puis regarder comme un bonheur de ma vie, qu'elle ait été ma première et qu'elle soit encore ma meilleure amie. Son mari était fermier-général: c'était un homme froid en apparence, mais plein d'esprit et de bonté, et qui ne pouvait voir des malheureux sans se presser de les secourir. Il était propriétaire du château de Colombes, près Paris. Ce château avait anciennement été habité par la reine Henriette d'Angleterre; les murs des salons et des galeries étaient presque tous peints par Simon Vouet; mais l'humidité avait terni ces peintures remarquables, et M. de Verdun, très amateur et connaisseur, ayant entrepris de les faire réparer, y réussit parfaitement.

Je suis allée fort souvent habiter ce château plusieurs jours de suite. M. et madame de Verdun y réunissaient la société la plus aimable, composée d'artistes, de gens de lettres et d'hommes spirituels. Carmontel, ami intime des maîtres de la maison, nous était d'une ressource extrême; il nous faisait jouer ses Proverbes. D'ailleurs la conversation habituelle ne permettait pas que l'ennui nous gagnât, tant elle était vive et animée. Il serait inutile aujourd'hui de chercher à retrouver les jouissances qui provenaient alors du charme de la conversation. L'abbé Delille m'écrivait à Rome: «La politique a tout perdu; on ne cause plus à Paris.» À mon retour en France, en effet, je ne me suis que trop assurée de cette vérité. Entrez dans quelque salon que ce soit, vous trouverez les femmes bâillant en cercle, et les hommes, dans un coin du salon, se disputant sur telle et telle loi; mais nous avons vu finir, comme tant d'autres choses, ce qu'on appelait la conversation, c'est-à-dire un des plus grands charmes de la société française.

La révolution vint mettre fin à tous les plaisirs de Colombes. Comme on savait M. de Verdun fort riche, on ne tarda pas à le mettre en prison, et l'on peut juger du désespoir de sa femme qui l'adorait. Il faut dire à l'honneur de l'humanité, qu'aussitôt que la nouvelle de sa détention fut arrivée à Colombes, les paysans s'assemblèrent et vinrent tous à Paris réclamer en pleurant leur bienfaiteur. Cette démarche empêcha les autorités d'oser le mettre à mort; néanmoins il restait toujours prisonnier, quand ces braves gens revinrent une seconde fois, et renouvelèrent leur demande avec tant d'instance, qu'ils obtinrent enfin sa liberté. Madame de Verdun, en apprenant cette nouvelle, éprouva une si grande joie, qu'elle en perdit la tête, au point qu'elle envoya chercher deux fiacres pour aller prendre son mari dans la prison, pensant arriver plus vite ainsi.

ROBERT.

Robert, peintre en paysage, excellait surtout à représenter des ruines; ses tableaux dans ce genre, peuvent être placés à côté de ceux de Jean-Paul Paunini. Il était de mode, et très magnifique, de faire peindre son salon par Robert; aussi le nombre des tableaux qu'il a laissés est-il vraiment prodigieux. Il s'en faut bien, à la vérité, que tous soient de la même beauté; Robert avait cette extrême facilité qu'on peut appeler heureuse, qu'on peut appeler fatale: il peignait un tableau aussi vite qu'il écrivait une lettre; mais quand il voulait captiver cette facilité, ses ouvrages éditent souvent parfaits. On en connaît de lui qui font très bien pendant à ceux de Vernet.

De tous les artistes que j'ai connus, Robert était le plus répandu dans le monde, que du reste il aimait beaucoup. Amateur de tous les plaisirs, sans en excepter celui de la table, il était recherché généralement, et je ne crois pas qu'il dînât chez lui trois fois dans l'année. Spectacles, bals, repas, concerts, parties de campagne, rien n'était refusé par lui; car tout le temps qu'il n'employait point au travail, il le passait à s'amuser.

Il avait de l'esprit naturel, beaucoup d'instruction, sans aucune pédanterie, et l'intarissable gaieté de son caractère le rendait l'homme le plus aimable qu'on pût voir en société. De tout temps Robert avait été renommé pour son adresse à tous les exercices du corps, et dans un âge fort avancé il conservait encore les goûts de sa jeunesse. À soixante ans passés, quoiqu'il fût devenu fort gros, il était resté si leste qu'il courait mieux que personne dans une partie de barres, jouait à la paume, au ballon et nous réjouissait par des tours d'écolier qui nous faisaient rire aux larmes. Un jour, par exemple, à Colombes, il traça sur le parquet du salon une longue raie avec du blanc d'Espagne; puis, costumé en saltimbanque, un balancier dans les mains, il se mit à marcher gravement, à courir sur cette ligne, imitant si bien les attitudes et les gestes d'un homme qui danse sur la corde, que l'illusion était parfaite, et qu'on n'a rien vu d'aussi drôle.

Étant élève à l'académie de Rome, Robert avait au plus vingt ans, lorsqu'il paria six cahiers de papier gris avec ses camarades, qu'il monterait tout seul au plus haut du Colysée. L'étourdi, bien qu'en risquant mille fois sa vie, parvint en effet jusqu'au faîte; mais lorsqu'il lui fallut descendre, n'ayant plus les saillies de pierres qui l'avaient aidé à monter, on fut obligé de lui jeter par une des fenêtres une corde qu'il saisit, à laquelle il s'attacha, et, lancé dans l'espace, il eut le bonheur qu'on réussît à le faire rentrer dans l'intérieur du monument. Le seul récit de ce tour de force fait dresser les cheveux. Robert est le seul homme qui ait jamais osé le tenter, et cela pour six cahiers de papier gris!

C'est encore Robert qui s'est perdu à Rome dans les catacombes, et que l'abbé Delille a chanté dans son poëme de _l'Imagination_. Madame de Grollier, qui, comme nous, connaissait par Robert l'aventure des catacombes, après avoir entendu les vers de l'abbé Delille, disait:--«L'abbé Delille m'a fait plus de plaisir, mais Robert plus de peur.»

Le bonheur dont fut accompagnée toute la vie de Robert semble avoir présidé aussi à sa mort. Le bon, le joyeux artiste n'a point prévu sa fin, n'a point enduré les angoisses de l'agonie; il était fort bien portant, et tout habillé pour aller dîner en ville; madame Robert, qui venait elle-même de terminer sa toilette, passa dans l'atelier de son mari pour l'avertir qu'elle était prête, et le trouva mort, frappé d'un coup d'apoplexie foudroyante.

LA DUCHESSE DE POLIGNAC.

Il n'est point de calomnie, point d'horreurs que l'envie et la haine n'aient inventées contre la duchesse de Polignac; tant de libelles ont été écrits pour la perdre, que, joints aux vociférations des révolutionnaires, ils ont dû laisser dans l'esprit de quelques gens crédules, l'idée que l'amie de Marie-Antoinette était un monstre. Ce monstre, je l'ai connu: c'était la plus belle, la plus douce, la plus aimable femme qu'on pût voir.

Quelques années avant la révolution, la duchesse de Polignac vint chez moi, et j'ai fait plusieurs fois son portrait de même que celui de sa fille, la duchesse de Guiche[27]. Madame de Polignac avait l'air si jeune qu'on pouvait la croire soeur de sa fille, et toutes deux étaient les plus jolies femmes de la cour. Madame de Guiche aurait parfaitement servi de modèle pour représenter une des Grâces; quant à sa mère, je n'essaierai pas de dépeindre sa figure; cette figure était céleste.

La duchesse de Polignac joignait à sa beauté vraiment ravissante, une douceur d'ange, l'esprit à la fois le plus attrayant et le plus solide. Tous ceux qui l'ont connue intimement peuvent dire que l'on s'expliquait bien vite comment la reine l'avait choisie pour amie, car elle était véritablement _l'amie_ de la reine; elle dut à ce titre celui de gouvernante des enfans de France: aussitôt, la rage de toutes celles qui désiraient cette place ne lui laissa plus de repos; mille calomnies atroces furent lancées sur elle. Il m'est arrivé souvent d'entendre discourir les personnes de la cour qui lui étaient opposées, et j'avoue que je m'indignais d'une méchanceté si noire et si persévérante.

Ce qu'aucun courtisan ne pouvait croire, quoique ce fût l'exacte vérité, c'est que madame de Polignac n'avait point envié la place qu'elle occupait: il se peut que sa famille se réjouit de l'y voir élevée; mais elle-même n'avait cédé qu'à son respect pour le désir de la reine et aux instances réitérées du roi; ce qu'elle ambitionnait avant tout, c'était sa liberté, au point que la vie de la cour ne lui convenait nullement; indolente, paresseuse, le repos aurait fait ses délices, et les devoirs de sa place lui semblaient le plus lourd fardeau. Un jour que je faisais son profil à Versailles, il ne se passait pas cinq minutes sans que notre porte s'ouvrît; on venait lui demander ses ordres, et mille choses qu'il fallait pour les enfans.--«Eh! bien, me dit-elle enfin d'un air, accablé, tous les matins ce sont les mêmes demandes, je n'ai pas un instant à moi jusqu'à l'heure du dîner, et le soir d'autres fatigues m'attendent.»

Au château de la Muette, dans lequel elle passa la belle saison, elle jouissait d'un peu plus de liberté. Les enfans de France s'y plaisaient extrêmement, et elle y donnait de petits bals sans prétention où l'on s'amusait beaucoup. C'est là qu'elle est accouchée du comte Melchior de Polignac, en même temps que sa fille accouchait du duc de Guiche actuel.

Peu de temps avant la révolution, elle supplia le roi d'accepter sa démission qu'il ne voulut pas recevoir; toutefois, sa santé l'obligeant à se soigner, elle obtint d'aller prendre des bains renommés en Angleterre, et elle partit, dans la ferme intention de quitter sa place à son retour; mais j'ai su positivement que le roi, effrayé du chagrin qu'allait éprouver la reine, se mit à ses genoux pour obtenir qu'elle restât gouvernante des enfans de France. On sent bien qu'une faveur aussi éclatante, aussi soutenue, excitait la fureur des envieux. Un redoublement de haine s'éleva contre la favorite; il servit merveilleusement la révolution qui s'avançait, et qui vint bientôt frapper et les Polignac et leurs ennemis.

LE PRINCE DE LIGNE

C'est à Bruxelles que j'ai fait connaissance avec le prince de Ligne; mais lorsqu'il vint en France, peu d'années avant la révolution, nous nous revîmes tous deux avec tant de plaisir, qu'il passait un grand nombre de ses soirées chez moi. Lorsque lui, l'abbé Delille, le marquis de Chastellux, le comte de Vaudreuil, le vicomte de Ségur, et quelques autres encore de ce temps-là, se trouvaient réunis autour de mon feu, il s'établissait une causerie si animée, si intéressante, que nous ne nous séparions jamais qu'avec peine.

Madame de Staël a dit du prince de Ligne: «Il est peut-être le seul étranger qui dans le genre français soit devenu modèle, au lieu d'être imitateur!» Et dans un autre endroit: «Les hommes, les choses et les événemens ont passé devant le prince de Ligne; il les a jugés sans vouloir leur imposer le despotisme d'un système, il sut mettre à tout du naturel!» Ce naturel, dont madame de Staël était si bon juge, car elle en avait beaucoup elle-même, était un des premiers charmes de l'esprit du prince de Ligne. Cette brillante imagination, ces aperçus si fins, si justes sur toutes choses, ces bons mots, qui partaient sans cesse pour courir aussitôt l'Europe, rien n'avait pu donner au prince de Ligne la moindre prétention à se faire écouter; ses discours et ses manières conservaient tant de simplicité, qu'un sot aurait pu le croire un homme ordinaire.

Le prince de Ligne était grand, il avait une extrême noblesse dans le maintien, sans aucune roideur, sans aucune afféterie; tout le charme de son esprit se peignait si bien sur sa figure, que j'ai peu connu d'hommes dont le premier aspect fût aussi séduisant, et la bonté de son coeur ne tardait pas à vous attacher à lui pour toujours; il était à la fois brave et savant militaire. Dans tous les pays de l'Europe, ses profondes connaissances sur l'art de la guerre ont été appréciées, et l'amour de la gloire l'a toujours dominé; en revanche, il poussait à l'excès son indifférence pour sa fortune; non-seulement son extrême générosité l'a de tout temps entraîné dans des dépenses énormes, sans qu'il consentît jamais à compter; mais quand je le retrouvai à Vienne, en 1792, il entra un soir chez madame de Rombech, pour nous apprendre que les Français venaient de s'emparer de tous les biens qu'il possédait en Flandre (en Belgique), et il nous parut très peu affecté de cette nouvelle: «Je n'ai plus que deux louis, ajouta-t-il d'un air dégagé: qui donc paiera mes dettes?»

Une perte bien autrement douloureuse pour lui, la seule qui l'ait profondément affligé, a été celle de son fils Charles; ce jeune homme, plein de valeur, est mort glorieusement au combat de Boux, en Champagne; le coup qui le frappa, frappa de même le prince de Ligne, qui en perdit à jamais sa gaieté et tout le plaisir qu'il prenait à vivre.

Tout le monde connaît les Mémoires et les Lettres du prince de Ligne, dont le style, ce _style parlé_, comme dit madame de Staël, offre un charme tout particulier. Parmi les lettres, celles que je préfère sont celles qu'il adressait à la marquise de Coigny pendant son voyage en Crimée avec l'impératrice Catherine, voyage dont il nous a fait si souvent des récits; elles le font revivre pour moi, surtout celle qu'il écrivit de _Parthenizza_: cette lettre est remplie d'idées à la fois si spirituelles et si philosophiques, elle peint si bien l'esprit et l'ame du prince de Ligne, qu'elle me fait l'effet d'un prisme moral. J'ai relu cette lettre dix fois, et j'espère bien la relire encore.

LA COMTESSE D'HOUTETOT.

J'ai connu la comtesse d'Houtetot long-temps avant la révolution; elle s'entourait alors de tout ce qu'il y avait à Paris d'hommes d'esprit et d'artistes célèbres. Comme j'avais un grand désir de la voir, madame de Verdun, mon amie, qui la connaissait intimement, me conduisit à Sannois, où madame d'Houtetot avait une maison, et me fit inviter à passer la journée. Je savais qu'elle n'était point jolie, mais d'après la passion qu'elle avait inspirée à J.-J. Rousseau, je pensai au moins lui trouver un visage agréable; je fus donc bien désappointée en la voyant si laide, qu'aussitôt son roman s'effaça de mon imagination; elle louchait d'une telle manière, qu'il était impossible lorsqu'elle vous parlait de deviner si c'était à vous que s'adressaient ses paroles; à dîner, je croyais toujours qu'elle offrait à une autre personne ce qu'elle m'offrait, tant son regard était équivoque; il faut dire toutefois que son aimable esprit pouvait faire oublier sa laideur. Madame d'Houtetot était bonne, indulgente, chérie avec raison de tous ceux qui la connaissaient, et comme je l'ai toujours trouvée digne d'inspirer les sentimens les plus tendres, j'ai fini par croire après tout, qu'elle a pu inspirer l'amour.

LE MARÉCHAL DE BIRON, LE MARÉCHAL DE BRISSAC.

La figure, la taille, la contenance de ces deux vieux soutiens de la monarchie française, sont si bien restées dans ma mémoire, qu'aujourd'hui je pourrais les peindre tous deux de souvenir.

Ayant entendu parler du superbe jardin de l'hôtel de Biron, que l'on disait rempli des fleurs les plus rares, je fis demander au maréchal la permission de m'y promener: il me l'accorda, et je me rendis un matin chez lui avec mon frère. Malgré son grand âge (il avait, je crois, quatre-vingt-quatre ans) et ses infirmités, le maréchal de Biron, marchant avec peine, vint au-devant de moi: il descendit son large perron pour me donner la main quand je sortis de ma voiture, puis s'excusa beaucoup de ne pouvoir me faire les honneurs de son jardin. Ma promenade finie, je revins au salon, où le maréchal me retint longtemps; il causait avec grâce et facilité, parlant du temps passé de manière à m'intéresser beaucoup. Quand je retournai à ma voiture, il voulut absolument me donner la main jusqu'au bas de son perron, et le corps droit, la tête nue, il attendit pour rentrer dans la maison qu'il m'eût vue partir; cette galanterie dans un homme plus qu'octogénaire me parut charmante.

Le maréchal de Biron est mort en 1788[28]; il n'eut pas la douleur d'être témoin de la défection des gardes françaises: il avait établi dans ce corps une discipline extrêmement sévère, que le duc du Châtelet, qui lui succéda, venait de relâcher beaucoup trop quand la révolution arriva.

Pour le maréchal de Brissac, je ne l'ai vu qu'aux Tuileries, où il se promenait très souvent: il paraissait bien âgé, mais il se tenait fort droit, et marchait encore comme un jeune homme; son costume le faisait remarquer; car il portait toujours ses cheveux nattés, qui formaient deux queues tombant derrière la tête, l'habit long, très ample, avec une ceinture au bas de la taille, et des bas à coins brodés en or roulés sur ses genoux; une toilette aussi antique ne lui donnait rien de grotesque, il avait l'air extrêmement noble, et l'on croyait voir un courtisan sortant des salons de Louis XIV.

MONSIEUR DE TALLEYRAND.

Champfort m'amena un matin M. de Talleyrand, alors l'abbé de Périgord; son visage était gracieux, ses joues très rondes, et, quoiqu'il fut boîteux, il n'en était pas moins fort élégant et cité comme un homme à bonnes fortunes; il ne me dit que quelques mots sur mes tableaux; j'eus des raisons de croire alors qu'il voulait savoir si j'avais autant de luxe et de magnificence qu'on le disait, et que Champfort l'amenait pour le convaincre du contraire. Ma chambre à coucher, la seule pièce où je pusse recevoir, était meublée avec une simplicité extrême, et M. de Talleyrand peut se le rappeler aujourd'hui aussi bien que beaucoup d'autres personnes.