Souvenirs de la maison des morts

Chapter 8

Chapter 83,712 wordsPublic domain

Tout le monde l'aimait dans le bagne à cause, de sa gaieté et de son affabilité. Il travaillait sans murmurer, toujours paisible et serein; les vols, les friponneries et l'ivrognerie le dégoûtaient ou le mettaient en fureur; en un mot, il ne pouvait souffrir ce qui était malhonnête; il ne cherchait querelle à personne, il se détournait seulement avec indignation. Pendant sa réclusion, il ne vola ni ne commit aucune mauvaise action. D'une piété fervente, il récitait religieusement ses prières chaque soir, observait tous les jeûnes mahométans, en vrai fanatique, et passait des nuits entières à prier. Tout le monde l'aimait et le tenait pour sincèrement honnête. «Nourra est un lion!» disaient les forçats. Ce nom de Lion lui resta. Il était parfaitement convaincu qu'une fois sa condamnation purgée, on le renverrait au Caucase: à vrai dire, il ne vivait que de cette espérance: je crois qu'il serait mort, si on l'en avait privé. Je le remarquai le jour même de mon arrivée à la maison de force. Comment n'aurait-on pas distingué cette douce et honnête figure au milieu des visages sombres, rébarbatifs ou sardoniques? Pendant la première demi-heure, il passa à côté de moi et me frappa doucement l'épaule en me souriant d'un air débonnaire. Je ne compris pas tout d'abord ce qu'il voulait me dire, car il parlait fort mal le russe; mais bientôt après, il repassa de nouveau et me tapa encore sur l'épaule avec son sourire amical. Pendant trois jours, il répéta cette manoeuvre singulière; comme je le devinai par la suite, il m'indiquait par là qu'il avait pitié de moi et qu'il sentait combien devaient m'être pénibles ces premiers instants: il voulait me témoigner sa sympathie, me remonter le moral et m'assurer de sa protection. Bon et naïf Nourra!

Des trois Tartares du Daghestan, tous frères, les deux aînés étaient des hommes faits, tandis que le cadet, Aléi, n'avait pas plus de vingt-deux ans; à le voir, on l'aurait cru plus jeune. Il dormait à côté de moi. Son visage intelligent et franc, naïvement débonnaire, m'attira tout d'abord; je remerciai la destinée de me l'avoir donné pour voisin au lieu de quelque autre détenu. Son âme tout entière se lisait sur sa belle figure ouverte. Son sourire si confiant avait tant de simplicité enfantine, ses grands yeux noirs étaient si caressants, si tendres, que j'éprouvais toujours un plaisir particulier à le regarder, et cela me soulageait dans les instants de tristesse et d'angoisse. Dans son pays, son frère aîné (il en avait cinq, dont deux se trouvaient aux mines en Sibérie) lui avait ordonné un jour de prendre son yatagan, de monter à cheval et de le suivre. Le respect des montagnards pour leurs aînés est si grand que le jeune Aléi n'osa pas demander le but de l'expédition; il n'en eut peut-être même pas l'idée. Ses frères ne jugèrent pas non plus nécessaire de le lui dire. Ils allaient piller la caravane d'un riche marchand arménien, qu'ils réussirent en effet à mettre en déroute; ils assassinèrent le marchand et dérobèrent ses marchandises. Malheureusement pour eux, leur acte de brigandage fut découvert: on les jugea, on les fouetta, puis on les envoya en Sibérie, aux travaux forcés. Le tribunal n'admit de circonstances atténuantes qu'en faveur d'Aléi, qui fut condamné au minimum de la peine: quatre ans de réclusion. Ses frères l'aimaient beaucoup: leur affection était plutôt paternelle que fraternelle. Il était l'unique consolation de leur exil; mornes et tristes d'ordinaire, ils lui souriaient toujours; quand ils lui parlaient,--ce qui était fort rare, car ils le tenaient pour un enfant auquel on ne peut rien dire de sérieux,--leur visage rébarbatif s'éclaircissait; je devinais qu'ils lui parlaient toujours d'un ton badin, comme à un bébé; lorsqu'il leur répondait, les frères échangeaient un coup d'oeil et souriaient d'un air bonhomme. Il n'aurait pas osé leur adresser la parole, à cause de son respect pour eux. Comment ce jeune homme put conserver son coeur tendre, son honnêteté native, sa franche cordialité sans se pervertir et se corrompre, pendant tout le temps de ses travaux forcés, cela est presque inexplicable. Malgré toute sa douceur, il avait une nature forte et stoïque, comme je pus m'en assurer plus tard. Chaste comme une jeune fille, toute action vile, cynique, honteuse ou injuste, enflammait d'indignation ses beaux yeux noirs, qui en devenaient plus beaux encore. Sans être de ceux qui se seraient laissés impunément offenser, il évitait les querelles, les injures, et conservait toute sa dignité. Avec qui se serait-il querellé du reste? Tout le monde l'aimait et le caressait. Il ne fut tout d'abord que poli avec moi, mais peu à peu nous en vînmes à causer le soir; quelques mois lui avaient suffi pour apprendre parfaitement le russe, tandis que ses frères ne parvinrent jamais à parler correctement cette langue. Je vis en lui un jeune homme extraordinairement intelligent, en même temps que modeste et délicat, et fort raisonnable. Aléi était un être d'exception, et je me souviens toujours de ma rencontra avec lui comme d'une des meilleures fortunes de ma vie. Il y a de ces natures si spontanément belles, et douées par Dieu de si grandes qualités, que l'idée de les voir se pervertir semble absurde. On est toujours tranquille sur leur compte, aussi n'ai-je jamais rien craint pour Aléi. Où est-il maintenant?

Un jour, assez longtemps après mon arrivée à la maison de force, j'étais étendu sur mon lit de camp; de pénibles pensées m'agitaient. Aléi, toujours laborieux, ne travaillait pas en ce moment. L'heure du sommeil n'était pas encore arrivée. Les frères célébraient une fête musulmane, aussi restaient-ils inactifs. Aléi était couché, la tête entre ses deux mains, en train de rêver. Tout à coup il me demande:

--Eh bien, tu es très-triste?

Je le regardai avec curiosité; cette question d'Aléi, toujours si délicat, si plein de tact, me parut étrange; mais je l'examinai plus attentivement, je remarquai tant de chagrin, de souffrance intime sur son visage, souffrance éveillée sans doute par les souvenirs qui se présentaient à sa mémoire, que je compris qu'en ce moment lui-même était désolé. Je lui en fis la remarque. Il soupira profondément et sourit d'un air mélancolique. J'aimais son sourire toujours gracieux et cordial: quand il riait, il montrait deux rangées de dents que la première beauté du monde eût pu lui envier.

--Tu te rappelais probablement, Aléi, comment on célèbre cette fête au Daghestan? hein? il fait bon là-bas?

--Oui, fit-il avec enthousiasme, et ses yeux rayonnaient. Comment as-tu pu deviner que je rêvais à cela?

--Comment ne pas le deviner? Est-ce qu'il ne fait pas meilleur là-bas qu'ici?

--Oh! pourquoi me dis-tu cela?

--Quelles belles fleurs il y a dans votre pays, n'est-ce pas? c'est un vrai paradis?

--Tais-toi! tais-toi! je t'en prie. Il était vivement ému.

--Écoute, Aléi, tu avais une soeur?

--Oui, pourquoi me demandes-tu cela?

--Elle doit être bien belle, si elle te ressemble.

--Oh! il n'y a pas de comparaison à faire entre nous deux. Dans tout le Daghestan, on ne trouvera pas une seule fille aussi belle. Quelle beauté que ma soeur! Je suis sûr que tu n'en as jamais vu de pareille. Et puis, ma mère était aussi très-belle.

--Et ta mère t'aimait?

--Que dis-tu? Assurément, elle est morte de chagrin; elle m'aimait tant! J'étais son préféré; oui, elle m'aimait plus que ma soeur, plus que tous les autres. Cette nuit, en songe, elle est venue vers moi; elle a versé des larmes sur ma tête.

Il se tut, et de toute la soirée il n'ouvrit pas la bouche; mais à partir de ce moment il rechercha ma compagnie et ma conversation, bien que, par respect, il ne se permit jamais de m'adresser le premier la parole. En revanche, il était heureux quand je m'entretenais avec lui. Il parlait souvent du Caucase, de sa vie passée. Ses frères ne lui défendaient pas de causer avec moi, je crois même que cela leur était agréable. Quand ils virent que je me prenais d'affection pour Aléi, ils devinrent eux-mêmes beaucoup plus affables pour moi.

Aléi m'aidait souvent aux travaux; à la caserne il faisait ce qu'il croyait devoir m'être agréable et me procurer quelque soulagement; il n'y avait dans ces attentions ni servilité ni espoir d'un avantage quelconque, mais seulement un sentiment chaleureux et cordial qu'il ne cachait nullement. Il avait une aptitude extraordinaire pour les arts mécaniques; il avait appris à coudre fort passablement le linge, et à raccommoder les bottes; il connaissait même quelque peu de menuiserie,--ce qu'on en pouvait apprendre à la maison de force. Ses frères étaient fiers de lui.

--Écoute, Aléi, lui dis-je un jour, pourquoi n'apprends-tu pas à lire et à écrire le russe? Cela pourrait t'être fort utile plus tard ici en Sibérie.

--Je le voudrais bien, niais qui m'instruira?

--Ceux qui savent lire et écrire ne manquent pas ici. Si tu veux, je t'instruirai moi-même.

--Oh! apprends-moi à lire, je t'en prie, fit Aléi en se soulevant. Il joignit les mains en me regardant d'un air suppliant.

Nous nous mîmes à l'oeuvre le lendemain soir. J'avais avec moi une traduction russe du Nouveau Testament, l'unique livre qui ne fût pas défendu à la maison de force. Avec ce seul livre, sans alphabet, Aléi apprit à lire en quelques semaines. Au bout de trois mois il comprenait parfaitement le langage écrit, car il apportait à l'étude un feu, un entraînement extraordinaires.

Un jour, nous lûmes ensemble, en entier, le Sermon sur la montagne. Je remarquai qu'il lisait certains passages d'un ton particulièrement pénétré; je lui demandai alors si ce qu'il venait de lire lui plaisait. Il me lança un coup d'oeil, et son visage s'enflamma d'une rougeur subite.

--Oh! oui, Jésus est un saint prophète, il parle la langue de Dieu. Comme c'est beau!

--Mais dis-moi ce qui te plaît le mieux.

--Le passage où il est dit: «Pardonnez, aimez, aimez vos ennemis, n'offensez pas.» Ah! comme il parle bien!

Il se tourna vers ses frères, qui écoutaient notre conversation, et leur dit quelques mots avec chaleur. Ils causèrent longtemps, sérieusement, approuvant parfois leur jeune frère d'un hochement de tête, puis, avec un sourire grave et bienveillant, un sourire tout musulman (j'aime beaucoup la gravité de ce sourire), ils m'assurèrent que Isou (Jésus) était un grand prophète. Il avait fait de grands miracles, créé un oiseau d'un peu d'argile sur lequel il avait soufflé la vie, et cet oiseau s'était envolé... Cela était écrit dans leurs livres. Ils étaient convaincus qu'ils me feraient un grand plaisir en louant Isou; quant à Aléi, il était heureux de voir ses frères m'approuver et me procurer ce qu'il estimait être une satisfaction pour moi. Le succès que j'eus avec mon élève en lui apprenant à écrire fut vraiment admirable. Aléi s'était procuré du papier (à ses frais, car il n'avait pas voulu que je fisse cette dépense), des plumes, de l'encre; en moins de deux mois, il apprit à écrire. Les frères eux-mêmes furent étonnés d'aussi rapides progrès. Leur orgueil et leur contentement n'avaient plus e bornes; ils ne savaient trop comment me manifester leur reconnaissance. Au chantier, s'il nous arrivait de travailler ensemble, c'était à qui m'aiderait: ils regardaient cela comme un plaisir. Je ne parle pas d'Aléi; il nourrissait pour moi une affection aussi profonde que pour ses frères. Je n'oublierai jamais le jour où il fut libéré. Il me conduisit hors de la caserne, se jeta à mon cou et sanglota. Il ne m'avait jamais embrassé, et n'avait jamais pleuré devant moi.

--Tu as tant fait pour moi, tant fait! disait-il, que ni mon père, ni ma mère n'ont été meilleurs à mon égard: «tu as fait de moi un homme, Dieu te bénira; je ne t'oublierai jamais, jamais...»

Où est-il maintenant? Où est mon bon, mon cher, cher Aléi?...

Outre les Circassiens, nous avions encore dans notre caserne un certain nombre de Polonais qui faisaient bande à part; ils n'avaient presque pas de rapports avec les autres forçats. J'ai déjà dit que grâce à leur exclusivisme, à leur haine pour les déportés russes, ils étaient haïs de tout le monde; c'étaient des natures tourmentées, maladives. Ils étaient au nombre de six; parmi eux se trouvaient des hommes instruits, dont je parlerai plus en détail dans la suite de mon récit. C'est d'eux que pendant les derniers temps de ma réclusion, je tins quelques livres. Le premier ouvrage que je lus me fit une impression étrange, profonde... Je parlerai plus loin de ces sensations, que je considère comme très-curieuses; mois on aura de la peine à les comprendre, j'en suis certain, car on ne peut juger de certaines choses, si on ne les a pas éprouvées soi-même. Il me suffira de dire que les privations intellectuelles sont plus pénibles à supporter que les tourments physiques les plus effroyables. L'homme du peuple envoyé au bagne se retrouve dans sa société, peut-être même dans une société plus développée. Il perd beaucoup son coin natal, sa famille, mais son milieu reste le même. Un homme instruit, condamné par la loi à la même peine que l'homme du peuple, souffre incomparablement plus que ce dernier. Il doit étouffer tous ses besoins, toutes ses habitudes, il faut qu'il descende dans un milieu inférieur et insuffisant, qu'il s'accoutume à respirer un autre air...

C'est un poisson jeté sur le sable. Le châtiment qu'il subit, égal pour tous les criminels, suivant l'esprit de la loi, est souvent dix fois plus douloureux et plus poignant pour lui que pour l'homme du peuple. C'est une vérité incontestable, alors même qu'on ne parlerait que des habitudes matérielles qu'il lui faut sacrifier.

Mais ces Polonais formaient une bande à part. Ils vivaient ensemble; de tous les forçats de notre caserne, ils n'aimaient qu'un Juif, et encore, parce qu'il les amusait. Notre Juif était du reste généralement aimé, bien que tous se moquassent de lui. Nous n'en avions qu'un seul, et maintenant encore je ne puis me souvenir de lui sans rire. Chaque fois que je le regardais, je me rappelais le Juif Iankel que Gogol a dépeint dans _Tarass Boulba_, et qui, une fois déshabillé et prêt à se coucher avec sa Juive, dans une sorte d'armoire, ressemblait fort à un poulet. Içaï Fomitch et un poulet déplumé se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Il était déjà d'un certain âge,--cinquante ans environ, --petit et faible, rusé et en même temps fort bête, hardi, outrecuidant, quoique horriblement couard. Sa figure était criblée de rides; il avait sur le front et les joues les stigmates de la brûlure qu'il avait subie au pilori. Je n'ai jamais pu m'expliquer comment il avait pu supporter soixante coups de fouet, car il était condamné pour meurtre. Il portait sur lui une ordonnance médicale, qui lui avait été remise par d'autres Juifs, aussitôt après son exécution au pilori. Grâce à l'onguent prescrit par cette ordonnance, les stigmates devaient disparaître en moins de deux semaines, mais il n'osait pas l'employer; il attendait l'expiration de ses vingt ans de réclusion après lesquels il devait devenir colon, pour utiliser son bienheureux onguent.-- «Sans cela, ze ne pourrais pas me marier, et il faut absolument que ze me marie.» Nous étions de grands amis. Sa bonne humeur était intarissable, la vie de la maison de force ne lui semblait pas trop pénible. Orfèvre de son métier, il était assailli de commandes, car il n'y avait pas de bijoutier dans notre ville; il échappait ainsi aux gros travaux. Comme de juste, il prêtait sur gages, à la petite semaine, aux forçats, qui lui payaient de gros intérêts. Il était arrivé en prison avant moi; un des Polonais me raconta son entrée triomphale. C'est toute une histoire que je rapporterai plus loin, car je reviendrai sur le compte d'Içaï Fomitch.

Quant aux autres prisonniers, c'étaient d'abord quatre Vieux-croyants, parmi lesquels se trouvait le vieillard de Starodoub, deux ou trois Petits-Russiens, gens fort moroses, puis un jeune forçat au visage délicat et au nez fin, âgé de vingt-trois ans, et qui avait déjà commis huit assassinats; ensuite une bande de faux monnayeurs, dont l'un était le bouffon de notre caserne, et enfin quelques condamnés sombres et chagrins, rasés et défigurés, toujours silencieux et pleins d'envie: ils regardaient de travers tout ce qui les entourait et devaient encore regarder et envier, avec le même froncement de sourcils, pendant de longues années. Je ne fis qu'entrevoir tout cela, le soir désolé de mon arrivée à la maison de force, au milieu d'une fumée épaisse, d'un air méphitique, de jurements obscènes accompagnés de bruits de chaînes, d'insultes et de rires cyniques. Je m'étendis sur les planches nues, la tête appuyée sur mon habit roulé (je n'avais pas alors d'oreiller), et je me couvris de ma touloupe; mais par suite des pénibles impressions de cette première journée, je ne pus m'endormir tout de suite. Ma vie nouvelle ne faisait que commencer. L'avenir me réservait beaucoup de choses que je n'avais pas prévues, et auxquelles je n'avais jamais pensé.

V--LE PREMIER MOIS.

Trois jours après mon arrivée, je reçus l'ordre d'aller au travail. L'impression qui m'est restée de ce jour est encore très-nette, bien qu'elle n'ait rien présenté de particulier, si l'on ne prend pas en considération ce que ma position avait en elle-même d'extraordinaire. Mais c'étaient les premières sensations: à ce moment encore, je regardais tout avec curiosité. Ces trois premières journées furent certainement les plus pénibles de ma réclusion.--«Mes pérégrinations sont finies, me disais-je à chaque instant; me voici arrivé au bagne, mon port pour de longues années. C'est ici le coin où je dois vivre; j'y entre le coeur navré et plein de défiance... Qui sait? quand il me faudra le quitter, peut-être le regretterai-je sincèrement», ajoutais-je, poussé par cette maligne jouissance qui vous excite à fouiller votre plaie, comme pour en savourer les souffrances; on trouve quelquefois une jouissance aiguë dans la conscience de l'immensité de son propre malheur. La pensée que je pourrais regretter ce séjour m'effrayait moi-même. Déjà alors je pressentais à quel degré incroyable l'homme est un animal d'accoutumance. Mais ce n'était que l'avenir, tandis que le présent qui m'entourait était hostile et terrible. Il me semblait du moins qu'il en était ainsi.

La curiosité sauvage avec laquelle m'examinaient mes camarades les forçats, leur dureté envers un ex-gentilhomme qui entrait dans leur corporation, dureté qui était parfois de la haine,--tout cela me tourmentait tellement que je désirais moi-même aller au travail, afin de mesurer d'un seul coup l'étendue de mon malheur, de vivre comme les autres et de tomber avec eux dans la même ornière. Beaucoup de faits m'échappaient, et je ne savais pas encore démêler de l'hostilité générale la sympathie que l'on me manifestait. Du reste, l'affabilité et la bienveillance que m'avaient témoignées certains forçats, me rendirent un peu de courage et me ranimèrent. Le plus aimable à mon égard fut Akim Akimytch. Je remarquai bientôt aussi quelques bonnes et douces figures dans la foule sombre et haineuse des autres.--«On trouve partout des méchants, mais, même parmi les méchants, il y a du bon, me hâtai-je de penser en guise de consolation. Qui sait? ces gens ne sont peut-être pas pires que les autres qui sont libres.» Tout en pensant ainsi, je hochais la tête, et pourtant, mon Dieu! je ne savais pas combien j'avais raison.

Le forçat Souchiloff par exemple: un homme que je n'appris à connaître que beaucoup plus tard, quoiqu'il fût presque toujours dans mon voisinage pendant tout mon temps. Dès que je parle des forçats qui ne sont pas pires que les autres, involontairement je pense à lui. Il me servait, ainsi qu'un autre détenu nommé Osip, qu'Akim Akimytch m'avait recommandé dès mon entrée en prison: pour trente kopeks par mois, cet homme s'engageait à me cuisiner un dîner à part, au cas où l'ordinaire de la prison me dégoûterait et où je pourrais me nourrir à mon compte. Osip était un des quatre cuisiniers désignés par les détenus dans nos deux cuisines: entre parenthèses, ils pouvaient accepter ou refuser ces fonctions et les quitter quand bon leur semblait. Les cuisiniers n'allaient pas aux travaux de fatigue; leur emploi consistait à faire le pain et la soupe aux choux aigres. On les appelait cuisinières, non par mépris, car c'étaient toujours les hommes les plus intelligents et les plus honnêtes que l'on choisissait, mais par plaisanterie. Ce surnom ne les fâchait nullement. Depuis plusieurs années, Osip avait été constamment choisi comme cuisinière; il ne déclinait ses fonctions que quand il s'ennuyait trop ou lorsqu'il voyait une occasion d'apporter de l'eau-de-vie à la caserne. Bien qu'il eût été envoyé à la maison de force pour contrebande, il était d'une honnêteté et d'une débonnaireté rares (j'ai parlé de lui plus haut); horriblement poltron par exemple et craignant les verges sur toutes choses. D'un caractère paisible, patient, affable avec tout le monde, il ne se querellait jamais; mais, pour rien au monde, il n'aurait pu résister à la tentation d'apporter de l'eau-de-vie, malgré toute sa poltronnerie, par amour pour la contrebande. Comme tous les autres cuisiniers, il faisait le commerce d'eau-de-vie, mais dans une mesure infiniment plus modeste que Gazine, parce qu'il n'osait pas risquer souvent et beaucoup à la fois. Je vécus toujours en bons termes avec Osip.

Pour avoir sa nourriture à part, il ne fallait pas être très-riche: je me nourrissais à raison d'un rouble par mois, sauf, bien entendu, le pain, qui nous était fourni; quelquefois, quand j'étais très-affamé, je me décidais à manger la soupe aux choux aigres des forçats, malgré le dégoût qu'elle m'inspirait; plus tard, ce dégoût disparut tout à fait. J'achetais d'ordinaire une livre de viande par jour, qui me coûtait deux kopeks. Les invalides qui surveillaient l'intérieur des casernes consentaient par bienveillance à se rendre journellement au marché pour les achats des forçats: ils ne recevaient aucune rétribution, si ce n'est de loin en loin quelque bagatelle. Ils le faisaient en vue de leur propre tranquillité, car leur vie à la maison de force eût été un tourment perpétuel, s'ils s'y étaient refusés. Ils apportaient du tabac, du thé, de la viande, enfin tout ce qu'on voulait, sauf pourtant de l'eau-de-vie. Du reste, on ne les en priait jamais, bien qu'ils se fissent régaler quelquefois.

Pendant plusieurs années, Osip me prépara le même morceau de viande rôtie; comment il parvenait à la faire cuire, c'était son secret. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que durant tout ce temps, je n'échangeai peut-être pas deux paroles avec lui: je tentai nombre de fois de le faire causer; mais il était incapable de soutenir une conversation; il ne savait que sourire et répondre oui et non à toutes les questions. C'était singulier, cet Hercule qui n'avait pas plus d'intelligence qu'un bambin de sept ans.