Souvenirs de la maison des morts
Chapter 6
Une fois qu'il se sentait gai, le forçat se procurait un musicien; nous avions parmi nous un petit Polonais, ancien déserteur, assez laid, mais qui possédait un violon dont il savait jouer. Comme il n'avait aucun métier, il s'engageait à suivre le forçat en liesse, de caserne en caserne, en lui raclant des danses de toutes ses forces. Souvent son visage exprimait la lassitude et le dégoût que lui causait cette musique éternellement la même, mais au cri que poussait le détenu: «Joue, puisque tu as reçu de l'argent pour cela!» il se remettait à écorcher son violon de plus belle. Ces ivrognes étaient assurés qu'on veillerait sur eux, et que dans le cas où le major arriverait, on les cacherait à ses regards. Ce service était du reste tout désintéressé. De leur côté, le sous-officier et les invalides qui demeuraient dans la prison pour maintenir l'ordre étaient parfaitement tranquilles: l'ivrogne ne pouvait occasionner aucun désordre. À la moindre tentative de révolte ou de tapage, on l'aurait apaisé, ou même lié; aussi l'administration subalterne (surveillants, etc.) fermait-elle les yeux. Elle savait que si l'eau-de-vie était interdite, tout irait de travers.--Comment se procurait-on cette eau-de-vie?
On l'achetait dans la maison de force même, chez les cabaretiers, comme les forçats appelaient ceux qui s'occupaient de ce commerce, --fort avantageux, du reste, bien que les buveurs et les bambocheurs fussent peu nombreux, car toute bombance coûtait cher, étant donné les maigres gains des clients. Le commerce commençait, continuait et finissait d'une manière assez originale. Un détenu qui ne connaissait aucun métier, ne voulait pas travailler, et qui pourtant désirait s'enrichir rapidement, se décidait, quand il possédait quelque argent, à acheter et revendre de l'eau-de-vie. L'entreprise était hardie: elle réclamait une grande audace, car on y risquait sa peau, sans compter la marchandise. Mais le cabaretier ne recule pas devant ces obstacles. Au début, comme il n'a que peu d'argent, il apporte lui-même l'eau-de-vie à la prison et s'en défait d'une façon avantageuse. Il répète cette opération une seconde, une troisième fois; s'il n'est pas découvert par l'administration, il possède bientôt un pécule qui lui permet de donner de l'extension à son commerce; il devient entrepreneur, capitaliste: il a des agents et des aides; il hasarde beaucoup moins et gagne beaucoup plus. Ses aides risquent pour lui.
La prison est toujours abondamment peuplée de détenus ruinés et sans métier, mais doués d'audace et d'adresse. Leur unique capital est leur dos; ils se décident souvent à le mettre en circulation, et proposent au cabaretier d'introduire de l'eau-de-vie dans les casernes. Il se trouve toujours en ville un soldat, un bourgeois ou même une fille, qui, pour un bénéfice convenu,--en général assez maigre,--achète de l'eau-de-vie avec l'argent du cabaretier et la cache dans un endroit connu du forçat-contrebandier, près du chantier où travaille celui-ci. Le fournisseur goûte presque toujours, en route, le précieux liquide et remplace impitoyablement ce qui manque par de l'eau pure,-- c'est à prendre ou à laisser; le cabaretier ne peut pas faire le difficile; il doit s'estimer heureux si on ne lui a pas volé son argent et s'il reçoit de l'eau-de-vie telle quelle.--Le porteur, auquel le cabaretier a indiqué l'endroit du rendez-vous, arrive auprès du fournisseur avec des boyaux de boeuf, qui ont été préalablement lavés, puis remplis d'eau, et qui conservent ainsi leur souplesse et leur moiteur. Une fois les boyaux pleins, le contrebandier les enroule et les cache dans les parties les plus secrètes de son corps. C'est là que se montrent toute la ruse, toute l'adresse de ces hardis forçats. Son honneur est piqué au vif, il faut duper l'escorte et le corps de garde: il les dupera. Si le porteur est fin, son soldat d'escorte (c'est quelquefois une recrue) ne voit que du feu dans son manège. Car le détenu l'a étudié à fond; il a en outre combiné l'heure et le lieu du rendez-vous. Si le déporté,--un briquetier, par exemple,--grimpe sur le four qu'il chauffe, le soldat d'escorte ne grimpera certainement pas avec lui pour surveiller ses mouvements. Qui donc verra ce qu'il fait? En approchant de la maison de force, il prépare à tout hasard une pièce de quinze ou vingt kopeks et attend à la porte le caporal de garde. Celui-ci examine, tâte et fouille chaque forçat à sa rentrée dans la caserne, puis lui ouvre la porte. Le porteur d'eau-de-vie espère qu'on aura honte de l'examiner et de le tâter trop en détail en certains endroits. Mais si le caporal est un rusé compère, c'est justement les places délicates qu'il tâte, et il trouve l'eau-de-vie apportée en contrebande. Il ne reste plus au forçat qu'une seule chance de salut: il glisse à la dérobée dans la main du sous-officier la piécette qu'il tient, et souvent, par suite d'une pareille manoeuvre, l'eau-de-vie arrive sans encombre dans les mains du cabaretier. Mais quelquefois le truc ne réussit pas, et c'est alors que l'unique capital du contrebandier entre vraiment en circulation. On fait un rapport au major, qui ordonne de fustiger d'importance le capital malchanceux. Quant à l'eau-de-vie, elle est confisquée. Le contrebandier subit sa punition sans trahir l'entrepreneur, non parce que cette dénonciation le déshonorerait, mais parce qu'elle ne lui rapporterait rien: on le fouetterait tout de même; la seule consolation qu'il pourrait avoir, c'est que le cabaretier partagerait son châtiment; mais comme il a besoin de ce dernier, il ne le dénonce pas, quoiqu'il ne reçoive aucun salaire, s'il s'est laissé surprendre.
Du reste, la délation fleurit dans la maison de force. Loin de se fâcher contre un espion ou de le tenir à l'écart, on en fait souvent son ami; si quelqu'un s'était mis en tête de prouver aux forçats toute la bassesse qu'il y a à se dénoncer mutuellement, personne, dans la prison, ne l'aurait compris. Le ci-devant gentilhomme dont j'ai déjà parlé, cette lâche et vile créature avec laquelle j'avais rompu dès mon arrivée à la forteresse, était l'ami de Fedka, le brosseur du major; il lui racontait tout ce qui se faisait dans la maison de force; celui ci s'empressait naturellement de rapporter à son maître ce qu'il avait entendu. Tout le monde le savait, mais personne n'aurait eu l'idée de le châtier pour cela ou de lui reprocher sa conduite.
Quand l'eau-de-vie arrivait sans encombre à la maison de force, l'entrepreneur payait le contrebandier et faisait son compte. Sa marchandise lui coûtait déjà fort cher; aussi, pour que le bénéfice fût plus grand, il la transvasait en l'additionnant d'une moitié d'eau pure: il était prêt et n'avait plus qu'à attendre les acheteurs. Au premier jour de fête, voire même pendant la semaine, arrive un forçat: il a travaillé comme un nègre, pendant plusieurs mois, pour économiser, kopek par kopek, une petite somme qu'il se décide à dépenser d'un seul coup. Depuis longtemps ce jour de bombance est prévu et fixé: il en a rêvé pendant les longues nuits d'hiver, pendant ses durs travaux, et cette perspective l'a soutenu dans son lourd labeur. L'aurore de ce jour si impatiemment attendu vient de luire: il a son argent dans sa poche, on ne le lui a ni volé ni confisqué; il est libre de le dépenser, il porte ses économies au cabaretier, qui, tout d'abord, lui donne de l'eau-de-vie presque pure,--elle n'a été baptisée que deux fois; --mais, à mesure que la bouteille se vide, il la remplit avec de l'eau. Aussi le forçat paye-t-il une tasse d'eau-de-vie cinq ou six fois plus cher que dans un cabaret. On peut penser combien il faut de ces tasses et surtout combien le forçat doit dépenser d'argent avant d'être ivre. Cependant, comme il a perdu l'habitude de la boisson, le peu d'alcool qui se trouve dans le liquide l'enivre assez rapidement. Il boit alors jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien: il engage ou vend tous ses effets neufs,--le cabaretier est en même temps prêteur sur gages;--mais comme ses vêtements personnels sont peu nombreux, il engage bientôt les effets que lui fournit le gouvernement. Quand l'ivrogne a bu sa dernière chemise, son dernier chiffon, il se couche et se réveille le lendemain matin avec un fort mal de tête. Il supplie en vain le cabaretier de lui donner à crédit une goutte d'eau-de-vie pour dissiper ce malaise, il essuie tristement un refus; le jour même il se remet au travail. Pendant plusieurs mois de suite, il va s'échiner, tout en rêvant au bienheureux jour de ribote qui vient de disparaître dans le passé; peu à peu il reprend courage et attend un jour pareil, qui est encore bien loin, mais qui arrivera.
Quant au cabaretier, s'il a gagné une forte somme,--quelques dizaines de roubles,--il fait apporter de l'eau-de-vie, mais celle-là, il ne la baptise pas, car il se la destine: assez de trafic! il est temps de s'amuser! Il boit, mange, se paye de la musique. Ses moyens lui permettent de graisser la patte aux employés subalternes de la maison de force. Cette fête dure quelquefois plusieurs jours.
Quand sa provision d'eau-de-vie est épuisée, il s'en va boire chez les autres cabaretiers, qui s'y attendent: il boit alors son dernier kopek. Quelque minutieuse que soit l'attention des forçats à surveiller leurs camarades en goguettes, il arrive cependant que le major ou l'officier de garde s'aperçoivent du désordre. On entraîne alors l'ivrogne au corps de garde; on lui confisque son capital,--s'il a de l'argent sur lui,--et on le fouette. Le forçat se secoue comme un chien crotté, rentre dans la caserne et reprend son métier de cabaretier au bout de quelques jours.
Il se trouve quelquefois parmi les déportés des amateurs du beau sexe: pour une assez forte somme, ils parviennent, accompagnés d'un soldat qu'ils ont corrompu, à se glisser à la dérobée hors de la forteresse, dans un faubourg, au lieu d'aller au travail. Là, dans une maisonnette d'apparence tranquille, il se fait un festin où l'on dépense d'assez fortes sommes. L'argent des forçats n'est pas à dédaigner, aussi les soldats arrangent-ils parfois à l'avance de ces fugues, sûrs d'être généreusement récompensés. En général, ces soldats sont de futurs candidats aux travaux forcés. Ces escapades restent presque toujours secrètes. Je dois avouer qu'elles sont fort rares, car elles coûtent beaucoup, et les amateurs du beau sexe recourent à d'autres moyens moins onéreux.
Au commencement de mon séjour, un jeune détenu au visage régulier excita vivement ma curiosité. Son nom était Sirotkine: c'était un être énigmatique à beaucoup d'égards. Sa figure m'avait frappé; il n'avait pas plus de vingt-trois ans et appartenait à la section particulière, c'est-à-dire qu'il était condamné aux travaux forcés à perpétuité: on devait le regarder comme un des criminels militaires les plus dangereux. Doux et tranquille, il parlait peu et riait rarement. Ses yeux bleus, son teint pur, ses cheveux blond clair lui donnaient une expression douce que ne gâtait même pas son crâne rasé. Quoiqu'il n'eût aucun métier, il se procurait de temps à autre de l'argent par petites sommes. Par exemple, il était remarquablement paresseux et toujours vêtu comme un souillon. Si quelqu'un lui faisait généreusement cadeau d'une chemise rouge, il ne se sentait pas de joie d'avoir un vêtement neuf, il le promenait partout. Sirotkine ne buvait ni ne jouait, et ne se querellait presque jamais avec les autres forçats. Il se promenait toujours les mains dans les poches, paisiblement, d'un air pensif. À quoi il pouvait penser, je n'en sais rien. Quand on l'appelait pour lui demander quelque chose, il répondait aussitôt avec déférence, nettement, sans bavarder comme les autres: il vous regardait toujours avec les yeux naïfs d'un enfant de dix ans. Quand il avait de l'argent, il n'achetait rien de ce que les autres estimaient indispensable; sa veste avait beau être déchirée, il ne la faisait pas raccommoder, pas plus qu'il n'achetait des bottes neuves. Ce qui lui plaisait, c'étaient les petits pains, les pains d'épice: il les croquait avec le plaisir d'un bambin de sept ans. Lorsqu'on ne travaillait pas, il errait habituellement dans les casernes. Quand tout le monde était occupé, il restait les bras ballants. Si on le plaisantait ou qu'on se moquât de lui,--ce qui arrivait assez souvent,--il tournait sur ses talons sans mot dire, et s'en allait ailleurs. Si la plaisanterie était trop forte, il rougissait. Je me demandais souvent pour quel crime il avait pu être envoyé aux travaux forcés. Un jour que j'étais malade et couché à l'hôpital, Sirotkine se trouvait étendu sur un grabat non loin de moi; je liai conversation avec lui; il s'anima et me raconta inopinément comment on l'avait fait soldat, comment sa mère l'avait accompagné en pleurant et quels tourments il avait endurés au service militaire. Il ajouta qu'il n'avait pu se faire à cette vie: tout le monde était sévère et courroucé pour un rien, ses supérieurs étaient presque toujours mécontents de lui...
--Mais pourquoi t'a-t-on envoyé ici? Et encore dans la section particulière. Ah! Sirotkine! Sirotkine!
--Oui, Alexandre Pétrovitch! je n'ai été en tout qu'une année au bataillon: on m'a envoyé ici pour avoir tué mon capitaine, Grigori Pétrovitch.
--J'ai entendu raconter cela, mais je ne l'ai pas cru. Comment as-tu pu le tuer?
--Tout ce qu'on vous a dit est vrai. La vie m'était trop lourde.
--Mais les autres conscrits la supportent bien, cette vie! Bien sûr, c'est un peu dur au commencement, mais on s'y habitue, et l'on devient un excellent soldat. Ta mère a dû te gâter et te dorloter; je suis sur qu'elle t'a nourri de pain d'épice et de lait de poule jusqu'à l'âge de dix-huit ans!
--Ma mère, c'est vrai, m'aimait beaucoup. Quand je suis parti, elle s'est mise au lit et elle y est restée... Comme alors la vie de soldat m'était pénible! tout allait à l'envers. On ne cessait de me punir, et pourquoi? J'obéissais à tout le monde, j'étais exact, soigneux, je ne buvais pas, je n'empruntais à personne,-- c'est mauvais, quand un homme commence à emprunter. Et pourtant tout le monde autour de moi était si cruel, si dur! Je me fourrais quelquefois dans un coin et je sanglotais, je sanglotais. Un jour, ou plutôt une nuit, j'étais de garde. C'était l'automne, il ventait fort et il faisait si sombre qu'on ne voyait pas un chat. Et j'étais si triste, si triste! J'enlève la baïonnette de mon fusil et je la pose à côté de moi; puis j'appuie le canon contre ma poitrine, et avec le gros orteil du pied,--j'avais ôté ma botte,--je presse la détente. Le coup rate: j'examine mon fusil, je mets une charge de poudre fraîche, enfin je casse un coin de mon briquet et je redresse le canon contre ma poitrine. Eh bien! le coup rate de nouveau.--Que faire? me dis-je; je remets ma botte, j'ajuste de nouveau ma baïonnette et je me promène de long en large, le fusil sur l'épaule. Qu'on m'envoie où l'on voudra, mais je ne veux plus être soldat. Au bout d'une demi-heure, arrive le capitaine qui faisait la grande ronde. Il vient droit sur moi:
--«Est-ce qu'on se tient comme ça quand on est de garde?» J'empoigne mon fusil et je lui plante la baïonnette dans le corps. On m'a fait faire quatre mille verstes à pied... C'est comme ça que je suis arrivé dans la section particulière.
Il ne mentait pas; je ne comprends pourtant pas pourquoi on l'y avait envoyé. Des crimes semblables entraînaient un châtiment beaucoup moins sévère.--Sirotkine était le seul des forçats qui fût vraiment beau; quant à ses camarades de la section particulière,--au nombre de quinze,--ils étaient horribles à voir; des physionomies hideuses, dégoûtantes. Les têtes grises étaient nombreuses. Je parlerai plus loin de cette bande. Sirotkine était souvent en bonne amitié avec Gazine,--le cabaretier dont j'ai parlé au commencement de ce chapitre.
Ce Gazine était un être terrible. L'impression qu'il produisait sur tout le monde était effrayante, troublante. Il me semblait qu'il ne pouvait exister une créature plus féroce, plus monstrueuse que lui. J'ai pourtant vu à Tobolsk Kamenef, le brigand, qui s'est rendu célèbre par ses crimes. Plus tard, j'ai vu Sokolof, forçat évadé, ancien déserteur, et qui était un féroce meurtrier. Mais ni l'un ni l'autre ne m'inspirèrent autant de dégoût que Gazine. Je croyais avoir sous les yeux une araignée énorme, gigantesque, de la taille d'un homme. Il était Tartare; il n'y avait pas de forçat qui fût plus fort que lui. C'étaient moins par sa taille élevée et sa constitution herculéenne, que par sa tête énorme et difforme qu'il inspirait la terreur. Les bruits les plus étranges couraient sur son compte: il avait été soldat, disait-on; d'autres prétendaient qu'il s'était évadé de Nertchinsk, qu'il avait été exilé plusieurs fois en Sibérie, mais qu'il s'était toujours enfui. Échoué enfin dans notre bagne, il y faisait partie de la section des perpétuels. À ce qu'il parait, il aimait à tuer les petits enfants qu'il parvenait à attirer dans un endroit écarté; il effrayait alors le bambin, le tourmentait, et après avoir pleinement joui de l'effroi et des palpitations du pauvre petit, il le tuait lentement, posément, avec délices. On avait peut-être imaginé ces horreurs, par suite de la pénible impression que produisait ce monstre, mais elles étaient vraisemblables et cadraient avec sa physionomie. Cependant lorsque Gazine n'était pas ivre, il se conduisait fort convenablement. Il était toujours tranquille, ne se querellait jamais, évitait les disputes par mépris pour son entourage, absolument comme s'il avait eu une haute opinion de lui-même. Il parlait fort peu. Tous ses mouvements étaient mesurés, tranquilles, résolus. Son regard ne manquait pas d'intelligence, mais l'expression en était cruelle et railleuse, comme son sourire. De tous les forçats marchands d'eau-de-vie, il était le plus riche. Deux fois par an il s'enivrait complètement, et c'est alors que se trahissait toute sa féroce brutalité. Il s'animait peu à peu, et taquinait les détenus de railleries envenimées, aiguisées longtemps à l'avance; enfin, quand il était tout à fait soûl, il avait des accès de rage furieuse; il empoignait un couteau et se ruait sur ses camarades. Les forçats, qui connaissaient sa vigueur d'Hercule, l'évitaient et se garaient, car il se jetait sur le premier venu. On trouva pourtant un moyen de le museler. Une dizaine de détenus s'élançaient tout à coup sur Gazine et lui portaient des coups atroces dans le creux de l'estomac, dans le ventre, sous le coeur, jusqu'à ce qu'il perdit connaissance. On aurait tué n'importe qui avec un pareil traitement, mais Gazine en réchappait. Quand on l'avait bien roué de coups, on l'enveloppait dans sa pelisse et on le jetait sur son lit de planches.--«Qu'il cuve son eau-de-vie!» --Le lendemain, il se réveillait presque bien portant; il allait alors au travail, silencieux et sombre. Chaque fois que Gazine s'enivrait, tous les détenus savaient comment la journée finirait pour lui. Il le savait également, mais il buvait tout de même. Quelques années s'écoulèrent de la sorte. On remarqua que Gazine avait jeté sa gourme et qu'il commençait à faiblir. Il ne faisait que geindre, se plaignant de différentes maladies. Ses visites à l'hôpital étaient de plus en plus fréquentes. «Il se soumet enfin», disaient les détenus.
Ce jour-là, Gazine était entré dans la cuisine suivi du petit Polonais qui raclait du violon, et que les forçats en goguettes louaient pour égayer leur orgie. Il s'arrêta au milieu de la salle, silencieux, examinant du regard tous ses camarades, l'un après l'autre. Personne ne souffla mot. Quand il m'aperçut avec mon compagnon, il nous regarda de son air méchamment railleur et sourit, horriblement, de l'air d'un homme satisfait d'une bonne farce qu'il vient d'imaginer. Il s'approcha de notre table en trébuchant:
--Pourrais-je savoir, dit-il, d'où vous tenez les revenus qui vous permettent de boire ici du thé?
J'échangeai un regard avec mon voisin; je compris que le mieux était de nous taire et de ne rien répondre. La moindre contradiction aurait mis Gazine en fureur.
--Il faut que vous ayez de l'argent..., continua-t-il, il faut que vous en ayez gros pour boire du thé; mais, dites donc! êtes-vous aux travaux forcés pourboire du thé? Hein! êtes-vous venus ici pour en boire? Dites? Répondez un peu pour voir, que je vous...
Comprenant que nous nous taisions et que nous avions résolu de ne pas faire attention à lui, il accourut, livide et tremblant de rage. À deux pas se trouvait une lourde caisse, qui servait à mettre le pain coupé pour le dîner et le souper des forçats; son contenu suffisait pour le repas de la moitié des détenus. En ce moment elle était vide. Il l'empoigna des deux mains et la brandit au-dessus de nos têtes. Bien qu'un meurtre ou une tentative de meurtre fût une source inépuisable de désagréments pour les déportés (car alors les enquêtes, les contre-enquêtes et les perquisitions ne cessaient pas), et que ceux-ci empêchassent les querelles dont les suites auraient pu être fâcheuses, tout le monde se tut et attendit...
Pas un mot en notre faveur! Pas un cri contre Gazine!--La haine des détenus contre les gentilshommes était si grande, que chacun d'eux jouissait évidemment de nous voir, de nous sentir en danger... Un incident heureux termina cette scène qui aurait pu devenir tragique; Gazine allait lâcher l'énorme caisse qu'il faisait tournoyer, quand un forçat accourut de la caserne où il dormait et cria:
--Gazine, on t'a volé ton eau-de-vie!
L'affreux brigand laissa choir la caisse avec un horrible juron et se précipita hors de la cuisine.--Allons! Dieu les a sauvés!-- dirent entre eux les détenus; ils le répétèrent longtemps.
Je n'ai jamais pu savoir si on lui avait volé son eau-de-vie, ou si ce n'était qu'une ruse inventée pour nous sauver...
Ce même soir, avant la fermeture des casernes, comme il faisait déjà sombre, je me promenais le long de la palissade. Une tristesse écrasante me tombait sur l'âme; de tout le temps que j'ai passé dans la maison de force, je ne me suis jamais senti aussi misérable que ce soir-là. Le premier jour de réclusion est toujours le plus dur, où que ce soit, aux travaux forcés ou au cachot... Une pensée m'agitait, qui ne m'a pas laissé de répit pendant ma déportation,--question insoluble alors et insoluble maintenant encore.--je réfléchissais à l'inégalité du châtiment pour les mêmes crimes. On ne saurait, en effet, comparer un crime à un autre, même par à peu près. Deux meurtriers tuent chacun un homme, les circonstances dans lesquelles ces deux crimes ont été commis sont minutieusement examinées et pesées. On applique à l'un et à l'autre le même châtiment, et pourtant quel abîme entre les deux actions! L'un a assassiné pour une bagatelle, pour un oignon, --il a tué sur la grande route un paysan qui passait et n'a trouvé sur lui qu'un oignon.
--Eh bien, quoi! on m'a envoyé aux travaux forcés pour un paysan qui n'avait qu'un oignon.
--Imbécile que tu es! un oignon vaut un kopek. Si tu avais tué cent paysans, tu aurais cent kopeks, un rouble, quoi!--Légende de prison.