Souvenirs de la maison des morts
Chapter 5
Grâce à son travail, il avait toujours quelque argent, qu'il employait immédiatement à acheter du linge, un oreiller, etc.; il s'était arrangé un matelas. Comme il couchait dans la même caserne que moi, il me fut fort utile au commencement de ma réclusion.
Avant de sortir de prison pour se rendre au travail, les forçats se mettaient sur deux rangs devant le corps de garde: des soldats d'escorte les entouraient, le fusil chargé. Un officier du génie arrivait alors avec l'intendant des travaux et quelques soldats qui surveillaient les terrassements. L'intendant comptait les forçats et les envoyait par bandes aux endroits où ils devaient s'occuper.
Je me rendis, ainsi que d'autres détenus, à l'atelier du génie, maison de briques fort basse, construite au milieu d'une grande cour encombrée de matériaux. Il y avait là une forge, des ateliers de menuiserie, de serrurerie, de peinture. Akim Akimytch travaillait dans ce dernier: il cuisait de l'huile pour ses vernis, broyait ses couleurs, peignait des tables et d'autres meubles en faux noyer.
En attendant qu'on me mît de nouveaux fers, je lui communiquai mes premières impressions.
--Oui, dit-il, ils n'aiment pas les nobles, et surtout les condamnés politiques: ils sont heureux de leur nuire. N'est-ce pas compréhensible au fond? vous n'êtes pas des leurs, vous ne leur ressemblez pas: ils ont tous été serfs ou soldats.
Dites-moi, quelle sympathie peuvent-ils avoir pour vous? La vie est dure ici, mais ce n'est rien en comparaison des compagnies de discipline en Russie. On y souffre l'enfer. Ceux qui en viennent vantent même notre maison de force; c'est un paradis en comparaison de ce purgatoire. Ce n'est pas que le travail soit plus pénible. On dit qu'avec les forçats de la première catégorie, l'administration,--elle n'est pas exclusivement militaire comme ici,--agit tout autrement qu'avec nous. Ils ont leur petite maison (on me l'a raconté, je ne l'ai pas vu); ils ne portent pas d'uniforme, on ne leur rase pas la tête; du reste, à mon avis, l'uniforme et les têtes rasées ne sont pas de mauvaises choses; c'est plus ordonné, et puis c'est plus agréable à l'oeil! Seulement, ils n'aiment pas ça, eux. Et regardez-moi quelle Babel! des enfants de troupe, des Tcherkesses, des vieux croyants, des orthodoxes, des paysans qui ont quitté femme et enfants, des Juifs, des Tsiganes, enfin des gens venus de Dieu sait où! Et tout ce monde doit faire bon ménage, vivre côte à côte, manger à la même écuelle, dormir sur les mêmes planches. Pas un instant de liberté: on ne peut se régaler qu'à la dérobée, il faut cacher son argent dans ses bottes... et puis, toujours la maison de force et la maison de force!... Involontairement, des bêtises vous viennent en tête.
Je savais déjà tout cela. J'étais surtout curieux de questionner Akim Akimytch sur le compte de notre major. Il ne me cacha rien, et l'impression que me laissa son récit fut loin d'être agréable.
Je devais vivre pendant deux ans sous l'autorité de cet officier. Tout ce que me raconta sur lui Akim Akimytch n'était que la stricte vérité. C'était un homme méchant et désordonné, terrible surtout parce qu'il avait un pouvoir presque absolu sur deux cents êtres humains. Il regardait les détenus comme ses ennemis personnels, première faute très-grave. Ses rares capacités, et peut-être même ses bonnes qualités, étaient perverties par son intempérance et sa méchanceté. Il arrivait quelquefois comme une bombe dans les casernes, au milieu de la nuit; s'il remarquait un détenu endormi sur le dos ou sur le côté gauche, il le réveillait pour lui dire; «Tu dois dormir comme je l'ai ordonné.» Les forçats le détestaient et le craignaient comme la peste. Sa mauvaise figure cramoisie faisait trembler tout le monde. Chacun savait que le major était entièrement entre les mains de son brosseur Fedka et qu'il avait failli devenir fou quand son chien Trésor tomba malade; il préférait ce chien à tout le monde. Quand Fedka lui apprit qu'un forçat, vétérinaire de hasard, faisait des cures merveilleuses, il fit appeler sur-le-champ ce détenu et lui dit:
--Je te confie mon chien; si tu guéris Trésor, je te récompenserai royalement.
L'homme, un paysan sibérien fort intelligent, était en effet un excellent vétérinaire, mais avant tout un rusé moujik. Il raconta à ses camarades sa visite chez le major, quand cette histoire fut oubliée.
--Je regarde son Trésor; il était couché sur un divan, la tête sur un coussin tout blanc; je vois tout de suite qu'il a une inflammation et qu'il faut le saigner; je crois que je l'aurais guéri, mais je me dis:--Qu'arrivera-t-il, s'il crève? ce sera ma faute.--Non, Votre Haute Noblesse, que je lui dis, vous m'avez fait venir trop tard; si j'avais vu votre chien hier ou avant-hier, il serait maintenant sur pied; à l'heure qu'il est je n'y peux rien: il crèvera!
Et Trésor creva.
On me raconta un jour qu'un forçat avait voulu tuer le major. Ce détenu, depuis plusieurs années, s'était fait remarquer par sa soumission et aussi par sa taciturnité: on le tenait même pour fou. Comme il était quelque peu lettré, il passait ses nuits à lire la Bible. Quand tout le monde était endormi, il se relevait, grimpait sur le poêle, allumait un cierge d'église, ouvrait son Évangile et lisait. C'est de cette façon qu'il vécut toute une année.
Un beau jour, il sortit des rangs et déclara qu'il ne voulait pas aller au travail. On le dénonça au major, qui s'emporta et vint immédiatement à la caserne. Le forçat se rua sur lui, et lui lança une brique qu'il avait préparée à l'avance, mais il le manqua. On empoigna le détenu, on le jugea, on le fouetta; ce fut l'affaire de quelques instants; transporté à l'hôpital, il y mourut trois jours après. Il déclara pendant son agonie qu'il n'avait de haine pour personne, mais qu'il avait voulu souffrir. Il n'appartenait pourtant à aucune secte de dissidents. Quand on parlait de lui dans les casernes, c'était toujours avec respect.
On me mit enfin mes nouveaux fers. Pendant qu'on les soudait, des marchandes de petits pains blancs entrèrent dans la forge, l'une après l'autre. C'étaient pour la plupart de toutes petites filles, qui venaient vendre les pains que leurs mères cuisaient. Quand elles avançaient en âge, elles continuaient à rôder parmi nous, mais elles n'apportaient plus leur marchandise. On en rencontrait toujours quelqu'une. Il y avait aussi des femmes mariées. Chaque petit pain coûtait deux kopeks; presque tous les détenus en achetaient.
Je remarquai un forçat menuisier, déjà grisonnant, à la figure empourprée et souriante. Il plaisantait avec les marchandes de petits pains. Avant leur arrivée, il s'était noué un mouchoir rouge autour du cou. Une femme grasse, très-grêlée, posa son panier sur l'établi du menuisier. Ils causèrent:
--Pourquoi n'êtes-vous pas venue hier? lui demanda le forçat, avec un sourire satisfait.
--Je suis venue, mais vous aviez décampé, répondit hardiment la femme.
--Oui, on nous avait fait partir d'ici, sans quoi nous nous serions certainement vus... Avant-hier, elles sont toutes venues me voir.
--Et qui donc?
--Parbleu! Mariachka, Khavroschka, Tchekoundà... La Dvougrochevaïa (Quatre-KopeKs) était aussi ici.
--Eh quoi, demandai-je à Akim Akimytch, est-il possible que...?
--Oui, cela arrive quelquefois, répondit-il en baissant les yeux, car c'était un homme fort chaste.
Cela arrivait quelquefois, mais très-rarement et avec des difficultés inouïes. Les forçats aimaient mieux employer leur argent à boire, malgré tout l'accablement de leur vie comprimée. Il était fort malaisé de joindre ces femmes; il fallait convenir du lieu, du temps, fixer un rendez-vous, chercher la solitude, et ce qui était le plus difficile, éviter les escortes, chose presque impossible, et dépenser des sommes folles--relativement.--J'ai été cependant quelquefois témoin de scènes amoureuses. Un jour, nous étions trois occupés à chauffer une briqueterie, dans un hangar au bord de l'Irtych; les soldats d'escorte étaient de bons diables. Deux _souffleuses_ (c'est ainsi qu'on les appelait) apparurent bientôt.
--Où êtes-vous restées si longtemps? leur demanda un détenu qui certainement les attendait; n'est-ce pas chez les Zvierkof que vous vous êtes attardées?
--Chez les Zvierkof? Il fera beau temps et les poules auront des dents quand j'irai chez eux, répondit gaiement une d'elles.
C'était bien la fille la plus sale qu'on pût imaginer; on l'appelait Tchekoundà; elle était arrivée en compagnie de son amie la Quatre-Kopeks (Dvougrochevaïa), qui était au-dessous de toute description.
--Hein! il y a joliment longtemps qu'on ne vous voit plus, dit le galant en s'adressant à la Quatre-Kopeks, on dirait que vous avez maigri.
--Peut-être;--avant j'étais belle, grasse, tandis que maintenant on dirait que j'ai avalé des aiguilles.
--Et vous allez toujours avec les soldats, n'est-ce pas?
--Voyez les méchantes gens qui nous calomnient. Eh bien, quoi? après tout; quand on devrait me rouer de coups, j'aime les petits soldats!
--Laissez-les, vos soldats; c'est nous que vous devez aimer, nous avons de l'argent...
Représentez-vous ce galant au crâne rosé, les fers aux chevilles, en habit de deux couleurs et sous escorte...
Comme je pouvais retourner à la maison de force,--on m'avait mis mes fers,--je dis adieu à Akim Akimytch et je m'en allai, escorté d'un soldat. Ceux qui travaillent à la tâche reviennent les premiers; aussi, quand j'arrivai dans notre caserne, y avait-il déjà des forçats de retour.
Comme la cuisine n'aurait pu contenir toute une caserne à la fois, on ne dînait pas ensemble; les premiers arrivés mangeaient leur portion. Je goûtai la soupe aux choux aigres (_chichi_), mais par manque d'habitude je ne pus la manger et je me préparai du thé. Je m'assis au bout d'une table avec un forçat, ci-devant gentilhomme comme moi.
Les détenus entraient et sortaient. Ce n'était pas la place qui manquait, car ils étaient encore peu nombreux; cinq d'entre eux s'assirent à part, auprès de la grande table. Le cuisinier leur versa deux écuelles de soupe aigre, et leur apporta une lèchefrite de poisson rôti. Ces hommes célébraient une fête en se régalant. Ils nous regardaient de travers. Un des Polonais entra et vint s'asseoir à nos côtés.
--Je n'étais pas avec vous, mais je sais que vous faites ripaille, cria un forçat de grande taille en entrant, et en enveloppant d'un regard ses camarades.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années, maigre et musculeux. Sa figure dénotait la ruse et aussi la gaieté; la lèvre inférieure, charnue et pendante, lui donnait une expression comique.
--Eh bien! avez-vous bien dormi? Pourquoi ne dites-vous pas bonjour? Eh bien, mes amis de Koursk, dit-il en s'asseyant auprès de ceux qui festinaient: bon appétit! je vous amène un nouveau convive.
--Nous ne sommes pas du gouvernement de Koursk.
--Alors! amis de Tambof.
--Nous ne sommes pas non plus de Tambof. Tu n'as rien à venir nous réclamer; si tu veux faire bombance, adresse-toi à un riche paysan.
--J'ai aujourd'hui Ivane Taskoune et Maria Ikotichna (_ikote_, le hoquet) dans le ventre, autrement dit je crève de faim; mais où loge-t-il, votre paysan?
--Tiens, parbleu! Gazine; va-t'en vers lui.
--Gazine boit aujourd'hui, mes petits frères, il mange son capital.
--Il a au moins vingt roubles, dit un autre forçat; ça rapporte d'être cabaretier.
--Allons! vous ne voulez pas de moi? mangeons alors la cuisine du gouvernement.
--Veux-tu du thé? Tiens, demandes-en à ces seigneurs qui en boivent!
--Où voyez-vous des seigneurs? ils ne sont plus nobles, ils ne valent pas mieux que nous, dit d'une voix sombre un forçat assis dans un coin, et qui n'avait pas risqué un mot jusqu'alors.
--Je boirais bien un verre de thé, mais j'ai honte d'en demander, car nous avons de l'amour-propre, dit le forçat à grosse lèvre, en nous regardant d'un air de bonne humeur.
--Je vous en donnerai, si vous le désirez, lui dis-je en l'invitant du geste; en voulez-vous?
--Comment? si j'en veux? qui n'en voudrait pas? fit-il en s'approchant de la table.
--Voyez-vous ça! chez lui, quand il était libre, il ne mangeait que de la soupe aigre et du pain noir, tandis qu'en prison il lui faut du thé! comme un vrai gentilhomme! continua le forçat à l'air sombre.
--Est-ce que personne ici ne boit du thé? demandai-je à ce dernier; mais il ne me jugea pas digne d'une réponse.
--Des pains blancs! des pains blancs! étrennez le marchand!
Un jeune détenu apportait en effet, passée dans une ficelle, toute une charge de kalatchi qu'il vendait dans les casernes. Sur dix pains vendus, la marchande lui en abandonnait un pour sa peine, c'était précisément sur ce dixième qu'il comptait pour son dîner.
--Des petits pains! des petits pains! criait-il en entrant dans la cuisine. Des petits pains de Moscou tout chauds! Je les mangerais bien tous, mais il faut de l'argent, beaucoup d'argent. Allons! enfants, il n'en reste plus qu'un! que celui de vous qui a eu une mère...!
Cet appel à l'amour filial égaya tout le monde; on lui acheta quelques pains blancs.
--Eh bien, dit-il, Gazine fait une telle ribote, que c'est un vrai péché! Il a joliment choisi son moment, vrai Dieu! Si l'_homme aux huit yeux_ (le major) arrive...
--On le cachera... Est-il saoul?
--Oui, mais il est méchant, il se rebiffe.
--Pour sûr on en viendra aux coups...
--De qui parlent-ils? demandai-je au Polonais, mon voisin.
--De Gazine; c'est un détenu qui vend de l'eau-de-vie. Quand il a gagné quelque argent dans son commerce, il le boit jusqu'au dernier kopek. Une bête cruelle et méchante, quand il a bu! À jeun, il se tient tranquille; mais quand il est ivre, il se montre tel qu'il est: il se jette sur les gens avec un couteau jusqu'à ce qu'on le lui arrache.
--Comment y arrive-t-on?
--Dix hommes se jettent sur lui et le battent comme plâtre, atrocement, jusqu'à ce qu'il perde connaissance. Quand il est à moitié mort de coups, on le couche sur son lit de planches et on le couvre de sa pelisse.
--Mais on pourrait le tuer!
--Un autre en mourrait, lui non! Il est excessivement robuste, c'est le plus fort de tous les détenus. Sa constitution est si solide que le lendemain il se relève parfaitement sain.
--Dites-moi! je vous prie, continuai-je en m'adressant au Polonais, voilà des gens qui mangent à part, et qui pourtant ont l'air de m'envier le thé que je bois.
--Votre thé n'y est pour rien. C'est à vous qu'ils en veulent: n'êtes vous pas gentilhomme? vous ne leur ressemblez pas; ils seraient heureux de vous chercher chicane pour vous humilier. Vous ne savez pas quels ennuis vous attendent. C'est un martyre pour nous autres que de vivre ici. Car notre vie est doublement pénible. Il faut une grande force de caractère pour s'y habituer. On vous fera bien des avanies et des désagréments à cause de votre nourriture et de votre thé, et pourtant ceux qui mangent à part et boivent quotidiennement du thé sont assez nombreux. Ils en ont le droit, tous, non.
Il s'était levé et avait quitté la table. Quelques instants plus tard ses prédictions se confirmaient déjà...
III--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite).
À peine M--cki (le Polonais auquel j'avais parlé) fut-il sorti, que Gazine, complètement ivre, se précipita comme une masse dans la cuisine.
Voir un forçat ivre en plein jour, alors que tout le monde devait se rendre au travail,--étant donné la sévérité bien connue du major qui d'un instant à l'autre pouvait arriver à la caserne, la surveillance du sous-officier qui ne quittait pas d'une semelle la prison, la présence des invalides et des factionnaires,--tout cela déroutait les idées que je m'étais faites sur notre maison de force; il me fallut beaucoup de temps pour comprendre et m'expliquer des faits qui de prime abord me semblaient énigmatiques.
J'ai déjà dit que tous les forçats avaient un travail quelconque et que ce travail était pour eux une exigence naturelle et impérieuse. Ils aiment passionnément l'argent et l'estiment plus que tout, presque autant que la liberté. Le déporté est à demi consolé, si quelques kopeks sonnent dans sa poche. Au contraire, il est triste, inquiet et désespéré s'il n'a pas d'argent, il est prêt alors à commettre n'importe quel délit pour s'en procurer. Pourtant, malgré l'importance que lui donnent les forçats, cet argent ne reste jamais longtemps dans la poche de son propriétaire, car il est difficile de le conserver. On le confisque ou on le leur vole. Quand le major, dans ses perquisitions soudaines, découvrait un petit pécule péniblement amassé, il le confisquait; il se peut qu'il l'employât à l'amélioration de la nourriture des détenus, car on lui remettait tout l'argent enlevé aux prisonniers. Mais le plus souvent, on le volait; impossible de se fier à qui que ce soi. On découvrit cependant un moyen de préservation; un vieillard, Vieux-croyant originaire de Starodoub, se chargeait de cacher les économies des forçats. Je ne résiste pas au désir de dire quelques mots de cet homme, bien que cela me détourne de mon récit. Ce vieillard avait soixante ans environ, il était maigre, de petite taille et tout grisonnant. Dès le premier coup d'oeil il m'intrigua fort, car il ne ressemblait nullement aux autres; son regard était si paisible et si doux que je voyais toujours avec plaisir ses yeux clairs et limpides, entourés d'une quantité de petites rides. Je m'entretenais souvent avec lui, et rarement j'ai vu un être aussi bon, aussi bienveillant. On l'avait envoyé aux travaux forcés pour un crime grave. Un certain nombre de Vieux-croyants de Starodoub (province de Tchernigoff) s'étaient convertis à l'orthodoxie. Le gouvernement avait tout fait pour les encourager dans cette voie et engager les autres dissidents à se convertir de même. Le vieillard et quelques autres fanatiques avaient résolu de «défendre la foi». Quand on commença à bâtir dans leur ville une église orthodoxe, ils y mirent le feu. Cet attentat avait valu la déportation à son auteur. Ce bourgeois aisé (il s'occupait de commerce) avait quitté une femme et des enfants chéris, mais il était parti courageusement en exil, estimant dans son aveuglement qu'il souffrait «pour la foi». Quand on avait vécu quelque temps aux côtés de ce doux vieillard, on se posait involontairement la question:--Comment avait-il pu se révolter!--Je l'interrogeai à plusieurs reprises sur «sa foi». Il ne relâchait rien de ses convictions, mais je ne remarquai jamais la moindre haine dans ses répliques. Et pourtant il avait détruit une église, ce qu'il ne désavouait nullement: il semblait qu'il fût convaincu que son crime et ce qu'il appelait son «martyre» étaient des actions glorieuses. Nous avions encore d'autres forçats Vieux-croyants, Sibériens pour la plupart, très-développés, rusés comme de vrais paysans. Dialecticiens à leur manière, ils suivaient aveuglément leur loi, et aimaient fort à discuter. Mais ils avaient de grands défauts; ils étaient hautains, orgueilleux et fort intolérants. Le vieillard ne leur ressemblait nullement; très-fort, plus fort même en exégèse que ses coreligionnaires, il évitait toute controverse. Comme il était d'un caractère expansif et gai, il lui arrivait de rire,--non pas du rire grossier et cynique des autres forçats, --mais d'un rire doux et clair, dans lequel on sentait beaucoup de simplicité enfantine et qui s'harmonisait parfaitement avec sa tête grise. (Peut-être fais-je erreur, mais il me semble qu'on peut connaître un homme rien qu'à son rire; si le rire d'un inconnu vous semble sympathique, tenez pour certain que c'est un brave homme.) Ce vieillard s'était acquis le respect unanime des prisonniers, il n'en tirait pas vanité. Les détenus l'appelaient grand-père et ne l'offensaient jamais. Je compris alors quelle influence il avait pu prendre sur ses coreligionnaires. Malgré la fermeté avec laquelle il supportait la vie de la maison de force, on sentait qu'il cachait une tristesse profonde, inguérissable. Je couchais dans la même caserne que lui. Une nuit, vers trois heures du matin, je me réveillai; j'entendis un sanglot lent, étouffé. Le vieillard était assis sur le poêle (à la place même où priait auparavant le forçat qui avait voulu tuer le major) et lisait son eucologe manuscrit. Il pleurait, je l'entendais répéter: «Seigneur, ne m'abandonne pas! Maître! fortifie-moi! Mes pauvres petits enfants! mes chers petits enfants! nous ne nous reverrons plus.» Je ne puis dire combien je me sentis triste.
Nous remettions donc notre argent à ce vieillard. Dieu sait pourquoi le bruit s'était répandu dans notre caserne qu'on ne pouvait le voler; on savait bien qu'il cachait quelque part l'épargne qu'on lui confiait, mais personne n'avait pu découvrir son secret. Il nous le révéla, aux Polonais et à moi.
L'un des pieux de la palissade avait une branche qui, en apparence, tenait fortement à l'arbre, mais qu'on pouvait enlever, puis remettre adroitement en place. On découvrait alors un vide; c'était la cachette en question.
Je reprends le fil de mon récit. Pourquoi le détenu ne garde-t-il pas son argent? Non-seulement il lui est difficile de le garder, mais encore la prison est si triste! Le forçat, par sa nature même, a une telle soif de liberté! Par sa position sociale, c'est un être si insouciant, si désordonné, que l'idée d'engloutir son capital dans une ribote, de s'étourdir par le tapage et la musique, lui vient tout naturellement à l'esprit, ne fût-ce que pour oublier une minute son chagrin. Il était étrange de voir certains individus courbés sur leur travail, dans le seul but de dépenser en un jour tout leur gain jusqu'au dernier kopek; puis, ils se remettaient au travail jusqu'à une nouvelle bamboche, attendue pendant plusieurs mois.--Certains forçats aimaient les habits neufs plus ou moins singuliers, comme des pantalons de fantaisie, des gilets, des sibériennes; mais c'était surtout pour les chemises d'indienne que les détenus avaient un goût prononcé, ainsi que pour les ceinturons à boucle de métal.
Les jours de fête, les élégants s'endimanchaient: il fallait les voir se pavaner dans toutes les casernes. Le contentement de se sentir bien mis allait chez eux jusqu'à l'enfantillage. Du reste, pour beaucoup de choses, les forçats ne sont que de grands enfants. Ces beaux vêtements disparaissaient bien vite, souvent le soir même du jour où ils avaient été achetés, leurs propriétaires les engageaient ou les revendaient pour une bagatelle. Les bamboches revenaient presque toujours à époque fixe; elles coïncidaient avec les solennités religieuses ou avec la fête patronale du forçat en ribote. Celui-ci plaçait un cierge devant l'image, en se levant, faisait sa prière, puis il s'habillait et commandait son dîner. Il avait fait acheter d'avance de la viande, du poisson, des petits pâtés; il s'empiffrait comme un boeuf, presque toujours seul; il était bien rare qu'un forçat invitât son camarade à partager son festin. C'est alors que l'eau-de-vie faisait son apparition: le forçat buvait comme une semelle de botte et se promenait dans les casernes titubant, trébuchant; il avait à coeur de bien montrer à tous ses camarades qu'il était ivre, qu'il «baladait», et de mériter par là une considération particulière.
Le peuple russe ressent toujours une certaine sympathie pour un homme ivre; chez nous, c'était une véritable estime. Dans la maison de force, une ribote était en quelque sorte une distinction aristocratique.