Souvenirs de la maison des morts

Chapter 31

Chapter 313,278 wordsPublic domain

Les forçats ne s'inquiétaient guère de ce remue-ménage. Ils se donnaient des airs indépendants, et comme toujours en pareil cas, ils se conduisirent très-convenablement toute la soirée. «On ne pourra pas nous chercher chicane du moins.» L'administration se demandait s'il n'y avait pas parmi nous des complices des évadés, elle ordonna de nous surveiller et d'espionner nos conversations, mais sans résultat.--«Pas si bête que de laisser derrière soi des complices!»--«On cache son jeu quand on tente un pareil coup!»--«Koulikof et A--f sont des gaillards assez rusés pour avoir su cacher leur piste. Ils ont fait ça en vrais maîtres, sans que personne s'en doute. Ils se sont évaporés, les coquins; ils passeraient à travers des portes fermées!» En un mot, la gloire de Koulikof et de A--f avait grandi de cent coudées. Tous étaient fiers d'eux. On sentait que leur exploit serait transmis à la plus lointaine postérité, qu'il survivrait à la maison de force.

--De crânes gaillards! disaient les uns.

--Eh bien! on croyait qu'on ne pouvait pas s'enfuir... ils se sont pourtant évadés! ajoutaient les autres.

--Oui! faisait un troisième en regardant ses camarades avec condescendance.--Mais qui s'est évadé?... Êtes-vous seulement dignes de dénouer les cordons de leurs souliers?

En toute autre occasion, le forçat interpellé de cette façon aurait répondu au défi et défendu son honneur, mais il garda un silence modeste. «C'est vrai! tout le monde n'est pas Koulikof et A--f; il faut faire ses preuves d'abord...»

--Au fond, camarades, pourquoi restons-nous ici? interrompit brusquement un détenu, assis auprès de la fenêtre de la cuisine; sa voix était traînante, mais secrètement satisfaite, il se frottait la joue de la paume de la main.--Que faisons-nous ici? Nous vivons sans vivre, nous sommes morts sans mourir. Eeeh!

--Parbleu, on ne quitte pas la maison de force comme une vieille botte... Elle vous tient aux jambes. Qu'as-tu à soupirer?

--Mais, tiens, Koulikof, par exemple... commença un des plus ardents, un jeune blanc-bec.

--Koulikof? riposta un autre, en regardant de travers le blanc-bec;--Koulikof!... Les Koulikof, on ne les fait pas à la douzaine!

--Et A--f! camarades, quel gaillard!

--Eh! eh! il roulera Koulikof quand et tant qu'il voudra. C'est un fin matois.

--Sont-ils loin? voilà ce que j'aimerais savoir...

Et les conversations s'engageaient:--Sont-ils déjà à une grande distance de la ville? de quel côté se sont-ils enfuis? de quel côté ont-ils plus de chance? quel est le canton le plus proche? Comme il y avait des forçats qui connaissaient les environs, on les écouta avec curiosité.

Quand on vint à parler des habitants des villages voisins, on décida qu'ils ne valaient pas le diable. Près de la ville, c'étaient tous des gens qui savaient ce qu'ils avaient à faire; pour rien au monde, ils n'aideraient les fugitifs; au contraire, ils les traqueraient pour les livrer.

--Si vous saviez quels méchants paysans! Oh! quelles vilaines bêtes!

--Des paysans de rien.

--Le Sibérien est mauvais comme tout. Il vous tue un homme pour rien.

--Oh! les nôtres...

--Bien entendu, c'est à savoir qui sera le plus fort. Les nôtres ne craignent rien.

--En tout cas, si nous ne crevons pas, nous entendrons parler d'eux.

--Crois-tu par hasard qu'on les pincera?

--Je suis sûr qu'on ne les attrapera jamais! riposte un des plus excités, en donnant un grand coup de poing sur la table.

--Hum! c'est suivant comme ça tournera.

--Eh bien! camarades, dit Skouratof--si je m'évadais, de ma vie on ne me pincerait!

--Toi?

Et tout le monde part d'un éclat de rire; d'autres font semblant de ne pas même vouloir l'écouter. Mais Skouratof est en train.

--De ma vie on ne me pincerait--fait-il avec énergie. Camarades, je me le dis souvent, et ça m'étonne même. Je passerais par un trou de serrure plutôt que de me laisser pincer.

--N'aie pas peur, quand la faim te talonnerait, tu irais bel et bien demander du pain à un paysan!

Nouveaux éclats de rire.

--Du pain? menteur!

--Qu'as-tu donc à blaguer? Vous avez tué, ton oncle Vacia et toi, la mort bovine[40], c'est pour ça qu'on vous a déportés.

Les rires redoublèrent. Les forçats sérieux avaient l'air indignés.

--Menteur! cria Skouratof--c'est Mikitka qui vous a raconté cela; il ne s'agissait pas de moi, mais de l'oncle Vacia, et vous m'avez confondu avec lui. Je suis Moscovite, et vagabond dès ma plus tendre enfance. Tenez, quand le chantre m'apprenait à lire la liturgie, il me pinçait l'oreille en me disant: Répète: «Aie pitié de moi, Seigneur, par ta grande bonté», etc. Et je répétais avec lui: «On m'a emmené à la police par ta grande bonté», etc. Voilà ce que j'ai fait depuis ma plus tendre enfance.

Tous éclatèrent de rire. C'est tout ce que Kouratof désirait, il fallait qu'il fît le bouffon. On en revint bientôt aux conversations sérieuses, surtout les vieillards et les connaisseurs en évasions. Les autres forçats plus jeunes, ou plus calmes de caractère, écoutaient tout réjouis, la tête tendue; une grande foule s'était rassemblée à la cuisine. Il n'y avait naturellement pas de sous-officiers, sans quoi l'on n'aurait point parlé devant eux à coeur ouvert. Parmi les plus joyeux je remarquai un Tartare de petite taille, aux pommettes saillantes, et dont la figure était très-comique. Il s'appelait Mametka, ne parlait presque pas le russe et ne comprenait guère ce que les autres disaient, mais il allongeait tout de même la tête dans la foule, et écoutait, écoutait avec béatitude.

--Eh bien! Mametka, _iakchi_.

--_Iakchi, oukh iakchi!_ marmottait Mametka, en secouant sa tête grotesque.--_Iakchi._

--On ne les attrapera pas? _Iok_.

--_Ioi, iok!_ Et Mametka branlait et hochait la tête, en brandissant les bras.

--Tu as donc menti, et moi je n'ai pas compris, hein?

--C'est ça, c'est ça, _iakchi_! répondait Mametka.

--Allons, bon, _iakch_, aussi.

Skouratof lui donna une chiquenaude qui lui enfonça son bonnet jusque sur les yeux, et sortit de très-bonne humeur, laissant Mametka abasourdi.

Pendant une semaine entière, la discipline fut extrêmement sévère dans la maison de force; on se livrait à des battues minutieuses dans les environs. Je ne sais comment cela se faisait, mais les détenus étaient toujours au courant des dispositions que prenait l'administration pour retrouver les fugitifs. Les premiers jours, les nouvelles leur étaient très-favorables: ils avaient disparu sans laisser de traces. Nos forçats ne faisaient que se moquer des chefs, et n'avaient plus aucune inquiétude sur le sort de leurs camarades. «On ne trouvera rien, vous verrez qu'on ne les pincera pas», disaient-ils avec satisfaction.

On savait que tous les paysans des environs étaient sur pied et qu'ils surveillaient les endroits suspects, comme les forêts et les ravins.

--Des bêtises! ricanaient les nôtres, pour sûr ils sont cachés chez un homme à eux.

--Pour sûr!--ce sont des gaillards qui ne se hasardent pas sans avoir tout préparé à l'avance.

Les suppositions allèrent plus loin; on disait qu'ils étaient peut-être encore cachés dans le faubourg, dans une cave, en attendant que la panique eût cessé et que leurs cheveux eussent repoussé. Ils y resteraient peut-être six mois, et alors ils s'en iraient tout tranquillement plus loin...

Bref, tous les détenus étaient d'humeur romanesque et fantastique. Tout à coup, huit jours après l'évasion, le bruit se répandit qu'on avait trouvé la piste. Ce bruit fut naturellement démenti avec mépris, mais vers le soir il prit de la consistance. Les forçats s'émurent. Le lendemain matin, on disait déjà en ville qu'on avait arrêté les fugitifs et qu'on les ramenait. Après le dîner, on eut de nouveaux détails: ils avaient été arrêtés à soixante-dix verstes de la ville, dans un hameau. Enfin on reçut une nouvelle authentique. Le sergent-major, qui revenait de chez le major, assura qu'ils seraient amenés au corps de garde le soir même. Ils étaient pris, il n'y avait plus à en douter. Il est difficile de rendre l'impression que fit cette annonce sur les forçats; ils s'exaspérèrent tout d'abord, puis se découragèrent. Bientôt je remarquai chez eux une tendance à la moquerie. Ils bafouèrent, non plus l'administration, mais les fugitifs maladroits. Ce fut d'abord le petit nombre, puis tous firent chorus, sauf quelques forçats graves et indépendants, que des moqueries ne pouvaient émouvoir. Ceux-là regardèrent avec mépris les masses étourdies et gardèrent le silence.

Autant on avait glorifié auparavant Koulikof et A--f, autant on les dénigra ensuite. On les dénigrait même avec plaisir, comme s'ils avaient offensé leurs camarades en se laissant prendre. On disait avec dédain qu'ils avaient eu probablement très-faim, et que ne pouvant supporter leurs souffrances, ils étaient venus dans un hameau demander du pain aux paysans, ce qui est le dernier abaissement pour un vagabond. Ces récits étaient faux, car on avait suivi les fugitifs à la piste; quand ils étaient entrés sous bois, on avait fait cerner la forêt dans laquelle ils se trouvaient. Voyant qu'il n'y avait plus moyen de se sauver, ils se rendirent. Ils n'avaient rien d'autre à faire.

On les amena le soir, pieds et poings liés, escortés de gendarmes; tous les forçats se jetèrent sur la palissade pour voir ce qu'on leur ferait. Ils ne virent que les équipages du major et du commandant qui attendaient devant le corps de garde. On mit les évadés au secret, après les avoir referrés; le lendemain ils passèrent en jugement. Les moqueries et le mépris des détenus pour leurs camarades cessèrent d'eux-mêmes, quand on sut les détails: on apprit alors qu'ils avaient été obligés de se rendre, parce qu'ils étaient cernés de tous côtés; tout le monde s'intéressa cordialement au cours de l'affaire.

--On leur en donnera au moins un millier.

--Oh! oh! ils les fouetteront à mort. A--f peut-être ne recevra que mille baguettes, mais l'autre, on le tuera pour sûr, parce que, vois-tu, il est de la section particulière.

Les forçats se trompaient. A--f fut condamné à cinq cents coups de baguettes; sa conduite antérieure lui valut les circonstances atténuantes, et puis, c'était son premier délit. Koulikof reçut, je crois, mille cinq cents coups. Comme on voit, la punition fut assez bénigne. En gens de bon sens, ils n'impliquèrent personne dans leur affaire et déclarèrent nettement qu'ils s'étaient enfuis de la forteresse sans entrer nulle part. J'avais surtout pitié de Koulikof: il avait perdu sa dernière espérance, sans compter les deux mille verges qu'il reçut. On l'envoya plus tard dans une autre maison de force. A--f fut à peine châtié; on l'épargna, grâce aux médecins. Mais une fois à l'hôpital, il fit le fanfaron et déclara que maintenant il ne reculerait devant rien et ferait encore parler de lui. Koulikof resta le même homme, convenable et posé; une fois de retour à la maison de force, après son châtiment, il eut l'air de ne l'avoir jamais quittée. Mais les forçats ne le regardaient plus du même oeil: bien qu'il n'eût pas changé, ils avaient cessé de l'estimer dans leur for intérieur, ils le traitèrent désormais de pair à compagnon.

Depuis cette tentative d'évasion, l'étoile de Koulikof pâlit sensiblement. Le succès signifie tout dans ce monde...

X--LA DÉLIVRANCE.

Cette tentative eut lieu pendant ma dernière année de travaux forcés. Je me souviens aussi bien de cette dernière période que de la première, mais à quoi bon accumuler les détails? Malgré mon impatience de finir mon temps, cette année fut la moins pénible de ma déportation. J'avais beaucoup d'amis et de connaissances parmi les forçats, qui avaient décidé que j'étais un brave homme. Beaucoup d'entre eux m'étaient dévoués et m'aimaient sincèrement. Le pionnier avait envie de pleurer lorsqu'il nous accompagna, mon compagnon et moi, hors de la maison de force; et quand nous fûmes définitivement en liberté, il vint presque tous les jours nous voir dans un logement de l'État qui nous avait été assigné, pendant le mois que nous passâmes en ville. Il y avait pourtant des physionomies dures et rébarbatives, que je n'avais pu gagner. Dieu sait pourquoi! Nous étions pour ainsi dire séparés par une barrière.

J'eus plus d'immunités pendant cette dernière année. Je retrouvai parmi les fonctionnaires militaires de notre ville des connaissances et même d'anciens camarades d'école avec lesquels je renouai des relations. Grâce à eux, je pouvais recevoir de l'argent, écrire à ma famille et même posséder des livres. Depuis plusieurs années, je n'avais pas eu un seul livre; aussi est-il difficile de se rendre compte de l'impression étrange et de l'émotion qu'excita en moi le premier volume que je pus lire à la maison de force. Je commençai à le dévorer le soir, quand on ferma les portes, et je lus toute la nuit, jusqu'à l'aube. Ce numéro de Revue me parut être un messager de l'autre monde: ma vie antérieure se dessinait avec relief et netteté devant mes yeux: je tâchai de deviner si j'étais resté bien en arrière, s'ils avaient beaucoup vécu là-bas sans moi; je me demandais ce qui les agitait, quelles questions les occupaient. Je m'attachais anxieusement aux mots, je lisais entre les lignes, je m'efforçais de trouver le sens mystérieux, les allusions au passé qui m'était connu; je recherchais les traces de ce qui causait de l'émotion dans mon temps; comme je fus triste quand je dus m'avouer que j'étais étranger à la vie nouvelle, que j'étais maintenant un membre rejeté de la société! J'étais en retard; il me fallait faire connaissance avec la nouvelle génération. Je me jetai sur un article, au bas duquel je trouvai le nom d'un homme qui m'était cher... Mais les autres noms m'étaient inconnus pour la plupart; de nouveaux travailleurs étaient entrés en scène; je me hâtais de faire connaissance avec eux, je me désespérais d'avoir si peu de livres sous la main et tant de difficulté à me les procurer. Auparavant, du temps de notre ancien major, on risquait beaucoup à apporter des livres à la maison de force. Si l'on en trouvait un lors des perquisitions, c'était toute une histoire; on vous demandait d'où vous le teniez.--«Tu as sans doute des complices?» Et qu'aurais-je répondu? Aussi avais-je vécu sans livres, renfermé en moi-même, me posant des questions, que j'essayais de résoudre, et dont la solution me tourmentait souvent... Mais je ne pourrai jamais exprimer tout cela...

Comme j'étais arrivé en hiver, je devais être libéré en hiver, le jour anniversaire de celui où j'étais entré. Avec quelle impatience j'attendais ce bienheureux hiver! avec quelle satisfaction je voyais l'été finir, les feuilles jaunir sur les arbres, et l'herbe se dessécher dans la steppe! L'été est passé... le vent d'automne hurle et gémit, la première neige tombe en tournoyant... Cet hiver, si longtemps attendu, est enfin arrivé! Mon coeur bat sourdement et précipitamment dans le pressentiment de la liberté. Chose étrange! plus le temps passait, plus le terme s'approchait, plus je devenais calme et patient. Je m'étonnais moi-même et je m'accusais de froideur, d'indifférence. Beaucoup de forçats, que je rencontrais dans la cour quand les travaux étaient finis, s'entretenaient avec moi et me félicitaient.

--Allons, petit père Alexandre Pétrovitch! Vous allez bientôt être mis en liberté! Vous nous laisserez seuls, comme de pauvres diables.

--Eh bien! Martynof, avez-vous encore longtemps à attendre? lui demandai-je.

--Moi? eh! eh! Sept ans à trimer!...

Il soupire, s'arrête et regarde au loin d'un air distrait, comme s'il regardait dans l'avenir... Oui, beaucoup de mes camarades me félicitaient sincèrement et cordialement. Il me sembla même qu'on avait plus d'affabilité pour moi, je ne leur appartenais déjà plus, je n'étais plus leur pareil; aussi me disaient-ils adieu. K--tchinski, jeune noble polonais, de caractère doux et paisible, aimait à se promener comme moi dans la cour de la prison. Il espérait conserver sa santé en prenant de l'exercice et en respirant l'air frais, pour compenser le mal que lui faisaient les nuits étouffantes des casernes. «J'attends avec impatience votre mise en liberté, me dit-il un jour en souriant, comme nous nous promenions. Quand vous quitterez le bagne, je saurai alors qu'il me reste juste une année de travaux forcés.»

Je dirai ici en passant que, grâce à la perpétuelle idéalisation, la liberté nous semblait plus libre que la liberté telle qu'elle est en réalité. Les forçats exagéraient l'idée de la liberté; cela est commun à tous les prisonniers. L'ordonnance déguenillée d'un officier nous semblait être une espèce de roi, l'idéal de l'homme libre, relativement aux forçats; il n'avait pas de fers, il n'avait pas la tête rasée, et allait où il voulait, sans escorte.

La veille de ma libération, au crépuscule, je fis pour la dernière fois le tour de notre maison de force. Que de milliers de fois j'avais tourné autour de cette palissade pendant ces dix ans! J'avais erré là derrière les casernes pendant toute la première année, solitaire et désespéré. Je me souviens comme je comptais les jours que j'y devais passer. Il y en avait plusieurs milliers. Dieu! comme il y a longtemps de cela! Dans ce coin avait végété notre aigle prisonnier; je rencontrais souvent Pétrof à cet endroit. Maintenant il ne me quittait plus; il accourait auprès de moi, et comme s'il devinait mes pensées, il se promenait silencieusement à mes côtés et s'étonnait à part lui, Dieu sait de quoi. Je disais adieu mentalement aux noires poutres équarries de nos casernes. Combien de jeunesse, de forces inutiles étaient enterrées et perdues dans ces murailles, sans profit pour personne! Il faut bien le dire: tous ces gens-là étaient peut-être les mieux doués, les plus forts de notre peuple. Mais ces forces puissantes étaient perdues sans retour. À qui la faute?

Oui, à qui la faute?

Le lendemain de cette soirée, de bon matin, avant qu'on se mit en rang pour aller au travail, je parcourus toutes les casernes, pour dire adieu aux forçats. Bien des mains calleuses et solides se tendirent vers moi avec bienveillance. Quelques-uns me donnaient des poignées de main en camarades, mais c'était le petit nombre. Les autres comprenaient parfaitement que j'étais devenu un tout autre homme, que je n'étais plus un des leurs. Ils savaient que j'avais des connaissances en ville, que je m'en irais tout de suite chez des messieurs, que je m'assiérais à leur table, que je serais leur égal. Ils comprenaient cela, et bien que leur poignée de main fût affable et cordiale, ce n'était plus celle d'un égal; j'étais devenu pour eux un monsieur. D'autres me tournaient durement le dos et ne répondaient pas à mes adieux. Quelques-uns même me regardaient avec haine.

Le tambour battit, et tous les forçats se rendirent aux travaux. Je restai seul. Souchilof s'était levé avant tout le monde, et se trémoussait afin de me préparer une dernière fois mon thé. Pauvre Souchilof! il pleura quand je lui donnai mes vêtements, mes chemises, mes courroies pour les fers et quelque peu d'argent.-- «Ce n'est pas cela... ce n'est pas cela... disait-il, en mordant ses lèvres tremblantes.--C'est vous que je perds, Alexandre Pétrovitch! que ferai-je maintenant sans vous?...» Je dis adieu aussi à Akim Akimytch.

--Votre tour de partir arrivera bientôt! lui dis-je.

--Je dois rester ici longtemps, très-longtemps encore, murmura-t-il en me serrant la main. Je me jetai à son cou, et nous nous embrassâmes.

Dix minutes après la sortie des forçats, nous quittâmes le bagne, mon camarade et moi--pour n'y jamais revenir. Nous allâmes à la forge où l'on devait briser nos fers. Nous n'avions point d'escorte armée; nous nous y rendîmes en compagnie d'un sous-officier. Ce furent des forçats qui brisèrent nos fers, dans l'atelier du génie. J'attendis qu'on déferrât mon camarade, puis je m'approchai de l'enclume. Les forgerons me firent tourner le dos, m'empoignèrent la jambe et l'allongèrent sur l'enclume... Ils se démenaient, s'agitaient; ils voulaient faire cela lestement, habilement.--Le rivet! tourne d'abord le rivet, commanda le maître forgeron.--Mets-le comme ça, bien!... Donne maintenant un coup de marteau...

Les fers tombèrent. Je les soulevai... Je voulais les tenir dans ma main, les regarder encore une fois. J'étais tout surpris qu'un moment avant ils fussent à mes jambes.

--Allons, adieu! adieu! me dirent les forçats de leurs voix grossières et saccadées, mais qui semblaient joyeuses.

Oui, adieu! La liberté, la vie nouvelle, la résurrection d'entre les morts... Ineffable minute!

FIN