Souvenirs de la maison des morts
Chapter 28
Tous les détenus étaient fort agités, car en effet notre nourriture était exécrable. Ce qui mettait le comble au mécontentement général, c'était l'angoisse, la souffrance perpétuelle, l'attente. Le forçat est querelleur et rebelle de tempérament, mais il est bien rare qu'il se révolte en masse, car ils ne sont jamais d'accord; chacun de nous le sentait très-bien, aussi disait-on plus d'injures qu'on n'agissait réellement. Cependant, cette fois-là, l'agitation ne fut pas sans suites. Des groupes se formaient dans les casernes, discutaient, injuriaient, rappelaient haineusement la mauvaise administration de notre major et en sondaient tous les mystères. Dans toute affaire pareille, apparaissent des meneurs, des instigateurs. Les meneurs dans ces occasions, sont des gens très-remarquables, non-seulement dans les bagnes, mais dans toutes les communautés de travailleurs, dans les détachements, etc. Ce type particulier est toujours et partout le même: ce sont des gens ardents, avides de justice, très-naïfs et honnêtement convaincus de la possibilité absolue de réaliser leurs désirs; ils ne sont pas plus bêtes que les autres, il y en a même d'une intelligence supérieure, mais ils sont trop ardents pour être rusés et prudents. Si l'on rencontre des gens qui savent diriger les masses et gagner ce qu'ils veulent, ils appartiennent déjà à un autre type de meneurs populaires excessivement rare chez nous. Ceux dont je parle, chefs et instigateurs de révoltes, arrivent presque toujours à leur but, quitte à peupler par la suite les travaux forcés et les prisons. Grâce à leur impétuosité, ils ont toujours le dessous, mais c'est cette impétuosité qui leur donne de l'influence sur la masse: on les suit volontiers, car leur ardeur, leur honnête indignation agissent sur tout le monde: les plus irrésolus sont entraînés. Leur confiance aveugle dons le succès séduit même les sceptiques les plus endurcis, bien que souvent cette assurance qui en impose ait des fondements si incertains, si enfantins, que l'on s'étonne même qu'on ait pu y croire. Le secret de leur influence, c'est qu'ils marchent les premiers sans avoir peur de rien. Ils se jettent en avant la tête baissée, souvent sans même connaître ce qu'ils entreprennent, sans ce jésuitisme pratique grâce auquel souvent un homme abject et vil a gain de cause, atteint son but, et sort blanc d'un tonneau d'encre. Il faut qu'ils se brisent le crâne. Dans la vie ordinaire, ce sont des gens bilieux, irascibles, intolérants et dédaigneux, souvent même excessivement bornés, ce qui du reste fait aussi leur force. Le plus fâcheux, c'est qu'ils ne s'attaquent jamais à l'essentiel, à ce qui est important, ils s'arrêtent toujours à des détails, au lieu d'aller droit au but, ce qui les perd. Mais la masse les comprend, ils sont redoutables à cause de cela.
Je dois dire en quelques mots ce que signifie le mot: «grief.»
Quelques forçats avaient précisément été déportés pour un grief; c'étaient les plus agités, entre autres un certain Martinof qui avait servi auparavant dans les hussards et qui, tout ardent, inquiet et colère qu'il fût, n'en était pas moins honnête et véridique. Un autre, Vassili Antonof, s'irritait et se montait à froid; il avait un regard effronté avec un sourire sarcastique, mais il était aussi honnête et véridique--un homme fort développé du reste.--J'en passe, car ils étaient nombreux; Pétrof faisait la navette d'un groupe à l'autre; il parlait peu, mais bien certainement il était aussi excité, car il bondit le premier hors de la caserne quand les autres se massèrent dans la cour.
Notre sergent, qui remplissait les fonctions de sergent major, arriva aussitôt tout effrayé. Une fois en rang, nos gens le prièrent poliment de dire au major que les forçats désiraient lui parler et l'interroger sur certains points. Derrière le sergent arrivèrent tous les invalides qui se mirent en rang de l'autre côté et firent face aux forçats. La commission que l'on venait de confier au sergent était si extraordinaire qu'elle le remplit d'effroi, mais il n'osait pas ne pas faire son rapport au major, parce que si les forçats se révoltaient, Dieu sait ce qui pourrait arriver,--Tous nos chefs étaient excessivement poltrons dans leurs rapports avec les détenus,--et puis, même si rien de pire n'arrivait, si les forçats se ravisaient et se dispersaient, le sous-officier devait néanmoins avertir l'administration de tout ce qui s'était passé. Pâle et tremblant de peur, il se rendit précipitamment chez le major, sans même essayer de raisonner les forçats. Il voyait bien que ceux-ci ne s'amuseraient pas à discuter avec lui.
Parfaitement ignorant de ce qui se passait, je me mis aussi en rang (je n'appris que plus tard les détails de cette histoire). Je croyais qu'on allait procéder à un contrôle, mais ne voyant pas les soldats d'escorte qui vérifiaient le compte, je m'étonnai et regardai autour de moi. Les visages étaient émus et exaspérés; il y en avait qui étaient blêmes. Préoccupés et silencieux, nos gens réfléchissaient à ce qu'il leur faudrait dire au major. Je remarquai que beaucoup de forçats étaient stupéfaits de me voir à leurs côtés, mais bientôt après ils se détournèrent de moi. Ils trouvaient étrange que je me fusse mis en rang et qu'à mon tour je voulusse prendre part à leur plainte, ils n'y croyaient pas. Ils se tournèrent de nouveau de mon côté d'un air interrogateur.
--Que viens-tu faire ici? me dit grossièrement et à haute voix Vassili Antonof, qui se trouvait à côté de moi, à quelque distance des autres, et qui m'avait toujours dit vous avec la plus grande politesse.
Je le regardais tout perplexe, en m'efforçant de comprendre ce que cela signifiait; je devinais déjà qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire dans notre maison de force.
--Eh! oui, qu'as-tu à rester ici? va-t'en à la caserne, me dit un jeune gars, forçat militaire, que je ne connaissais pas jusqu'alors et qui était un bon garçon paisible. Cela ne te regarde pas.
--On se met en rang, lui répondis-je; est-ce qu'on ne va pas nous contrôler?
--Il est venu s'y mettre aussi, cria un déporté.
--Nez-de-fer[35]! fit un autre.
--Écraseur de mouches! ajouta un troisième avec un mépris inexprimable pour ma personne. Ce nouveau surnom fit pouffer de rire tout le monde.
--Ils sont partout comme des coqs en pâte, ces gaillards-là. Nous sommes au bagne, n'est-ce pas? eh bien! ils se payent du pain blanc et des cochons de lait comme des grands seigneurs! N'as-tu pas ta nourriture à part? que viens-tu faire ici?
--Votre place n'est pas ici, me dit Koulikof sans gêne, en me prenant par la main et me faisant sortir des rangs.
Il était lui-même très-pâle; ses yeux noirs étincelaient; il s'était mordu la lèvre inférieure jusqu'au sang, il n'était pas de ceux qui attendaient de sang-froid l'arrivée du major.
J'aimais fort à regarder Koulikof en pareille occurrence, c'est-à-dire quand il devait se montrer tout entier avec ses qualités et ses défauts. Il posait, mais il agissait aussi. Je crois même qu'il serait allé à la mort avec une certaine élégance, en petit-maître. Alors que tout le monde me tutoyait et m'injuriait, il avait redoublé de politesse envers moi, mais il parlait d'un ton ferme et résolu, qui ne permettait pas de réplique.
--Nous sommes ici pour nos propres affaires, Alexandre Pétrovitch, et vous n'avez pas à vous en mêler. Allez où vous voudrez, attendez... Tenez, les vôtres sont à la cuisine, allez-y.
--Ils sont au chaud là-bas.
J'entrevis en effet par la fenêtre ouverte nos Polonais qui se trouvaient dans la cuisine, ainsi que beaucoup d'autres forçats. Tout embarrassé, j'y entrai, accompagné de rires, d'injures et d'une sorte de gloussement qui remplaçait les sifflets et les huées à la maison de force.
--Ça ne lui plaît pas!... tiou-tiou-tiou!... attrapez-le.
Je n'avais encore jamais été offensé aussi gravement depuis que j'étais à la maison de force. Ce moment fut très-douloureux à passer, mais je pouvais m'y attendre; les esprits étaient par trop surexcités. Je rencontrai dans l'antichambre T--vski, jeune gentilhomme sans grande instruction, mais au caractère ferme et généreux; les forçats faisaient exception pour lui dans leur haine pour les forçats nobles; ils l'aimaient presque; chacun de ses gestes dénotait un homme brave et vigoureux.
--Que faites-vous, Goriantchikof? me cria-t-il; venez donc ici!
--Mais que se passe-t-il?
--Ils veulent se plaindre, ne le savez-vous pas? Cela ne leur réussira pas, qui croira des forçats? On va rechercher les meneurs, et si nous sommes avec eux, c'est sur nous qu'on mettra la faute. Rappelez-vous pourquoi nous avons été déportés! Eux, on les fouettera tout simplement, tandis qu'on nous mettra en jugement. Le major nous déteste tous et sera trop heureux de nous perdre; nous lui servirons de justification.
--Les forçats nous vendront pieds et poings liés, ajouta M--tski, quand nous entrâmes dans la cuisine.
Ils n'auront jamais pitié de nous, ajouta T--vski.
Outre les nobles, il y avait encore dans la cuisine une trentaine de détenus, qui ne désiraient pas participer à la plainte générale, les uns par lâcheté, les autres, par conviction absolue de l'inutilité de cette démarche. Akim Akymitch--ennemi naturel de toutes plaintes et de tout ce qui pouvait entraver la discipline et le service--attendait avec un grand calme la fin de cette affaire, dont l'issue ne l'inquiétait nullement; il était parfaitement convaincu du triomphe immédiat de l'ordre et de l'autorité administrative. Isaï Fomitch, le nez baissé, dans une grande perplexité, écoutait ce que nous disions avec une curiosité épouvantée; il était excessivement inquiet. Aux nobles polonais s'étaient joints des roturiers de même nationalité, ainsi que quelques Russes, natures timides, gens toujours hébétés et silencieux, qui n'avaient pas osé se liguer avec les autres et attendaient tristement l'issue de l'affaire. Il y avait enfin quelques forçats moroses et mécontents qui étaient restés dans la cuisine, non par timidité, mais parce qu'ils estimaient absurde cette quasi-révolte, parce qu'ils ne croyaient pas à son succès; je crus remarquer qu'ils étaient mal à leur aise en ce moment, et que leur regard n'était pas assuré. Ils sentaient parfaitement qu'ils avaient raison, que l'issue de la plainte serait celle qu'ils avaient prédite, mais ils se tenaient pour des renégats, qui auraient trahi la communauté et vendu leurs camarades au major. Iolkine,--ce rusé paysan sibérien envoyé aux travaux forcés pour faux monnayage, qui avait enlevé à Koulikof ses pratiques en ville,--était aussi là, comme le vieillard de Starodoub. Aucun cuisinier n'avait quitté son poste, probablement parce qu'ils s'estimaient partie intégrante de l'administration, et qu'à leur avis, il n'eût pas été décent de prendre parti contre celle-ci.
--Cependant, dis-je à M--tski d'un ton mal assuré,--à part ceux-ci, tous les forçats y sont.
--Qu'est-ce que cela peut bien nous faire? grommela D...
--Nous aurions risqué beaucoup plus qu'eux, en les suivant; et pourquoi? _Je hais tes brigands_[36]. Croyez-vous même qu'ils sauront se plaindre? Je ne vois pas le plaisir qu'ils trouvent à se mettre eux-mêmes dans le pétrin.
--Cela n'aboutira à rien, affirma un vieillard opiniâtre et aigri. Almazof, qui était aussi avec nous, se hâta de conclure dans le même sens.
--On en fouettera une cinquantaine, et c'est à quoi tout cela aura servi.
--Le major est arrivé! cria quelqu'un. Tout le monde se précipita aux fenêtres.
Le major était arrivé avec ses lunettes, l'air mauvais, furieux, tout rouge. Il vint sans dire un mot, mais résolument sur la ligne des forçats. En pareille circonstance, il était vraiment hardi et ne perdait pas sa présence d'esprit: il faut dire qu'il était presque toujours gris. En ce moment, sa casquette graisseuse à parement orange et ses épaulettes d'argent terni avaient quelque chose de sinistre. Derrière lui venait le fourrier Diatlof, personnage très-important dans le bagne, car au fond c'était lui qui l'administrait; ce garçon, capable et très-rusé, avait une grande influence sur le major; ce n'était pas un méchant homme, aussi les forçats en étaient-ils généralement contents. Notre sergent le suivait avec trois ou quatre soldats, pas plus;--il avait déjà reçu une verte semonce et pouvait en attendre encore dix fois plus.--Les forçats qui étaient restés tête nue depuis qu'ils avaient envoyé chercher le major, s'étaient redressés, chacun d'eux se raffermissant sur l'autre jambe; ils demeurèrent immobiles, à attendre le premier mot ou plutôt le premier cri de leur chef suprême.
Leur attente ne fut pas longue. Au second mot, le major se mit à vociférer à gorge déployée; il était hors de lui. Nous le voyons de nos fenêtres courir le long de la ligne des forçats, et se jeter sur eux en les questionnant. Comme nous étions assez éloignés, nous ne pouvions entendre ni ses demandes ni les réponses des forçats. Nous l'entendîmes seulement crier, avec une sorte de gémissement ou de grognement:
--Rebelles!... sous les verges!... Meneurs!... Tu es un des meneurs! tu es un des meneurs! dit-il en se jetant sur quelqu'un.
Nous n'entendîmes pas la réponse, mais une minute après nous vîmes ce forçat quitter les rangs et se diriger vers le corps de garde... Un autre le suivit, puis un troisième.
--En jugement!... tout le monde! je vous... Qui y a-t-il encore à la cuisine? bêla-t-il en nous apercevant aux fenêtres ouvertes. Tous ici! Qu'on les chasse tous!
Le fourrier Diatlof se dirigea vers la cuisine. Quand nous lui eûmes dit que nous n'avions aucun grief, il revint immédiatement faire son rapport au major.
--Ah! ils ne se plaignent pas, ceux-là! fit-il en baissant la voix de deux tons, tout joyeux.--Ça ne fait rien, qu'on les amène tous!
Nous sortîmes: je ressentais une sorte de honte; tous, du reste, marchaient tête baissée.
--Ah! Prokofief! Iolkine aussi, et toi aussi, Almazof! Ici! venez ici, en tas, nous dit le major d'une voix haletante, mais radoucie; son regard était même devenu affable.--M--tski, tu en es aussi... Prenez les noms! Diatlof! Prenez les noms de tout le monde, ceux des satisfaits et ceux des mécontents à part, tous sans exception; vous m'en donnerez la liste... Je vous ferai tous passer en conseil... Je vous... brigands!
La liste fit son effet.
--Nous sommes satisfaits! cria un des mécontents, d'une voix sourde, irrésolue.
--Ah! satisfaits! Qui est satisfait? Que ceux qui sont satisfaits sortent du rang!
--Nous! nous! firent quelques autres voix.
--Vous êtes satisfaits de la nourriture? on vous a donc excités? il y a eu des meneurs, des mutins? Tant pis pour eux...
--Seigneur! qu'est-ce que ça signifie? fit une voix dans la foule.
--Qui a crié cela? qui a crié? rugit le major en se jetant du côté d'où venait la voix.--C'est toi qui as crié, Rastorgouïef? Au corps de garde!
Rastorgouïef, un jeune gars joufflu et de haute taille, sortit des rangs et se rendit lentement au corps de garde. Ce n'était pas lui qui avait crié; mais comme on l'avait désigné, il n'essayait pas de contredire.
--C'est votre graisse qui vous rend enragés! hurla le major.
--Attends, gros museau, dans trois jours, tu ne...! Attendez, je vous rattraperai tous. Que ceux qui ne se plaignent pas, sortent!
--Nous ne nous plaignons pas, Votre Haute Noblesse! dirent quelques forçats d'un air sombre; les autres se taisaient obstinément. Mais le major n'en désirait pas plus: il trouvait son profit à finir cette affaire au plus vite et d'un commun accord.
--Ah! maintenant, personne ne se plaint plus! fit-il en bredouillant. Je l'ai vu... je le savais. Ce sont les meneurs... Il y a, parbleu, des meneurs! continua-t-il en s'adressant à Diatlof;--il faut les trouver tous. Et maintenant... maintenant il est temps d'aller aux travaux. Tambour, un roulement!
Il assista en personne à la formation des détachements. Les forçats se séparèrent tristement, sans parler, heureux de pouvoir disparaître. Tout de suite après la formation des bandes, le major se rendit au corps de garde, où il prit ses dispositions à l'égard des «meneurs», mais il ne fut pas trop cruel. On voyait qu'il avait envie d'en finir au plus vite avec cette affaire. Un d'eux raconta ensuite qu'il avait demandé pardon, et que l'officier l'avait fait relâcher aussitôt. Certainement notre major n'était pas dans son assiette; il avait peut-être eu peur, car une révolte est toujours une chose épineuse, et bien que la plainte des forçats ne fût pas en réalité une révolte (ou ne l'avait communiquée qu'au major, et non au commandant), l'affaire n'en était pas moins désagréable. Ce qui le troublait le plus, c'est que les détenus avaient été unanimes à se soulever; il fallait par conséquent étouffer à tout prix leur réclamation. On relâcha bientôt les «meneurs». Le lendemain, la nourriture fut passable, mais cette amélioration ne dura pas longtemps; les jours suivants, le major visita plus souvent la maison de force, et il avait toujours des désordres à punir. Notre sergent allait et venait, tout désorienté et préoccupé, comme s'il ne pouvait revenir de sa stupéfaction. Quant aux forçats, ils furent longtemps avant de se calmer, mais leur agitation ne ressemblait plus à celle des premiers jours: ils étaient inquiets, embarrassés. Les uns baissaient la tête et se taisaient, tandis que d'autres parlaient de cette échauffourée en grommelant et comme malgré eux. Beaucoup se moquaient d'eux-mêmes avec amertume comme pour se punir de leur mutinerie.
--Tiens, camarade, prends et mange! disait l'un d'eux.
--Où est la souris qui a voulu attacher la sonnette à la queue du chat?
--On ne nous persuade qu'avec un gourdin, c'est sûr. Félicitons-nous qu'il ne nous ait pas tous fait fouetter.
--Réfléchis plus et bavarde moins, ça vaudra mieux!
--Qu'as-tu à venir me faire la leçon? es-tu maître d'école, par hasard?
--Bien sûr qu'il faut te reprendre.
--Qui es-tu donc?
--Moi, je suis un homme; toi, qui es-tu?
--Un rogaton pour les chiens! voilà ce que tu es!
--Toi-même...
--Allons, assez! qu'avez-vous à «brailler»? leur criait-on de tous côtés.
Le soir même de la rébellion, je rencontrai Pétrof derrière les casernes, après le travail de la journée. Il me cherchait. Il marmottait deux ou trois exclamations incompréhensibles en s'approchant, il se tut bientôt et se promena machinalement avec moi. J'avais encore le coeur gros de toute cette histoire, et je crus que Pétrof pourrait me l'expliquer.
--Dites donc, Pétrof, lui demandai-je, les vôtres ne sont pas fâchés contre nous?
--Qui se fâche? me dit-il comme revenant à lui.
--Les forçats... contre nous, contre les nobles?
--Et pourquoi donc se fâcheraient-ils?
--Parbleu, parce que nous ne les avons pas soutenus.
--Et pourquoi vous seriez vous mutinés? me répondit-il en s'efforçant de comprendre ce que je lui disais,--vous mangez à part, vous!
--Mon Dieu! mais il y en a des vôtres qui ne mangent pas l'ordinaire et qui se sont mutinés avec vous. Nous devions vous soutenir... par camaraderie.
--Allons donc! êtes-vous nos camarades? me demanda-t-il avec étonnement.
Je le regardai; il ne me comprenait pas et ne saisissait nullement ce que je voulais de lui: moi, en revanche, je le compris parfaitement. Pour la première fois, une idée qui remuait confusément dans mon cerveau et qui me hantait depuis longtemps s'était définitivement formulée; je conçus alors ce que je devinais mal jusque-là. Je venais de comprendre que jamais je ne serais le camarade des forçats, quand même je serais forçat à perpétuité, forçat de la «section particulière». La physionomie de Pétrof à ce moment-là m'est restée gravée dans la mémoire. Dans sa question: «Allons donc! êtes-vous nos camarades?» il y avait tant de naïveté franche, tant d'étonnement ingénu, que je me demandai si elle ne cachait pas quelque ironie, quelque méchanceté moqueuse. Non! je n'étais pas leur camarade, et voilà tout. Va-t'en à droite, nous irons à gauche: tu as tes affaires à toi, nous les nôtres.
Je croyais vraiment qu'après la rébellion ils nous déchireraient sans pitié, et que notre vie deviendrait un enfer; rien de pareil ne se produisit: nous n'entendîmes pas le plus petit reproche, pas la moindre allusion méchante. On continua à nous taquiner comme auparavant, quand l'occasion s'en présentait, et ce fut tout. Personne ne garda rancune à ceux qui n'avaient pas voulu se mutiner et qui étaient restés dans la cuisine, pas plus qu'à ceux qui avaient crié les premiers qu'ils ne se plaignaient pas. Personne ne souffla mot sur ce sujet. J'en demeurai stupéfait.
VIII--MES CAMARADES.
Comme on peut le penser, ceux qui m'attiraient le plus, c'étaient les miens, c'est-à-dire les «nobles», surtout dans les premiers temps; mais des trois ex-nobles russes qui se trouvaient dans notre maison de force; Akim Akimytch, l'espion A--v et celui que l'on croyait parricide, je ne connaissais qu'Akim Akimytch et je ne parlais qu'à lui seul. À vrai dire, je ne m'adressais à lui qu'en désespoir de cause, dans les moments de tristesse les plus intolérables, quand je croyais que je n'approcherais jamais de personne autre. Dans le chapitre précédent, j'ai essayé de diviser nos forçats en diverses catégories; mais en me souvenant d'Akim Akimytch, je crois que je dois ajouter une catégorie à ma classification. Il est vrai qu'il était seul à la former. Cette série est celle des forçats parfaitement indifférents, c'est-à-dire ceux auxquels il est absolument égal de vivre en liberté ou aux travaux forcés, ce qui était et ne pouvait être chez nous qu'une exception. Il s'était établi à la maison de force comme s'il devait y passer sa vie entière: tout ce qui lui appartenait, son matelas, ses coussins, ses ustensiles, était solidement et définitivement arrangé à demeure. Rien qui eût pu faire croire à une vie temporaire, à un bivouac. Il devait rester de nombreuses années aux travaux forcés, mais je doute qu'il pensât à sa mise en liberté: s'il s'était réconcilié avec la réalité, c'était moins de bon coeur que par esprit de subordination, ce qui revenait au même pour lui. C'était un brave homme, il me vint en aide les premiers temps par ses conseils et ses services, mais quelquefois, j'en fais l'aveu, il m'inspirait une tristesse profonde, sans pareille, qui augmentait et aggravait encore mon penchant à l'angoisse. Quand j'étais par trop désespéré, je m'entretenais avec lui; j'aimais entendre ses paroles vivantes: eussent-elles été haineuses, enfiellées, nous nous serions du moins irrités ensemble contre notre destinée; mais il se taisait, collait tranquillement ses lanternes, en racontant qu'ils avaient eu une revue en 18.., que leur commandant divisionnaire s'appelait ainsi et ainsi, qu'il avait été content des manoeuvres, que les signaux pour les tirailleurs avaient été changés, etc. Tout cela d'une voix posée et égale, comme de l'eau qui serait tombée goutte à goutte. Il ne s'animait même pas quand il me contait que dans je ne sais plus quelle affaire au Caucase, on l'avait décoré du ruban de Sainte-Anne à l'épée. Seulement sa voix devenait plus grave et plus posée; il la baissait d'un ton, quand il prononçait le nom de «Sainte-Anne» avec un certain mystère; pendant trois minutes au moins, il restait silencieux et sérieux... Pendant toute cette première année, j'avais des passes absurdes où je haïssais cordialement Akim Akimytch, sans savoir pourquoi, des bouffées de désespoir durant lesquelles je maudissais la destinée qui m'avait donné un lit de camp où sa tête touchait la mienne. Une heure après, je me reprochais ces sorties. Du reste, je ne fus en proie à ces actes que pendant la première année de ma réclusion. Par la suite je me fis au caractère d'Akim Akimytch et j'eus honte de mes bourrasques antérieures. Je ne crois pas me souvenir que nous nous fussions jamais ouvertement querellés.