Souvenirs de la maison des morts

Chapter 27

Chapter 273,527 wordsPublic domain

Nous eûmes aussi pendant quelque temps dans notre prison un aigle des steppes, d'une espèce assez petite. Un forçat l'avait apporté blessé et à demi mort. Tout le monde l'entoura, il était incapable de voler, son aile droite pendait impuissante; une de ses jambes était démise. Il regardait d'un air courroucé la foule curieuse, et ouvrait son bec crochu, prêt à vendre chèrement sa vie. Quand on se sépara après l'avoir assez regardé, l'oiseau boiteux alla, en sautillant sur sa patte valide et battant de l'aile, se cacher dans la partie la plus reculée de la maison de force, il s'y pelotonna dans un coin et se serra contre les pieux. Pendant les trois mois qu'il resta dans notre cour, il ne sortit pas de son coin. Au commencement, on venait souvent le regarder et lancer contre lui Boulot, qui se jetait en avant avec furie, mais craignait de s'approcher trop, ce qui égayait les forçats.--«Une bête sauvage! ça ne se laisse pas taquiner, hein?» Mais Boulot cessa d'avoir peur de lui, et se mit à le harceler; quand on l'excitait, il attrapait l'aile malade de l'aigle qui se défendait du bec et des serres, et se serrait dans son coin, d'un air hautain et sauvage, comme un roi blessé, en fixant les curieux. On finit par s'en lasser; on l'oublia tout à fait; pourtant quelqu'un déposait chaque jour près de lui un lambeau de viande fraîche et un tesson avec de l'eau. Au début et durant plusieurs jours, l'aigle ne voulut rien manger; il se décida enfin à prendre ce qu'on lui présentait, mais jamais il ne consentit à recevoir quelque chose de la main ou en public. Je réussis plusieurs fois à l'observer de loin. Quand il ne voyait personne et qu'il croyait être seul, il se hasardait à quitter son coin et à boiter le long de la palissade une douzaine de pas environ, puis revenait, retournait et revenait encore, absolument comme si on lui avait ordonné une promenade hygiénique. Aussitôt qu'il m'apercevait, il regagnait le plus vite possible son coin en boitant et sautillant; la tête renversée en arrière, le bec ouvert, tout hérissé, il semblait se préparer au combat. J'eus beau le caresser, je ne parvins pas à l'apprivoiser: il mordait et se débattait, sitôt qu'on le touchait; il ne prit pas une seule fois la viande que je lui offrais, il me fixait de son regard mauvais et perçant tout le temps que je restais auprès de lui. Solitaire et rancunier, il attendait la mort en continuant à défier tout le monde et à rester irréconciliable. Enfin les forçats se souvinrent de lui, après deux grands mois d'oubli, et l'on manifesta une sympathie inattendue à son égard. On s'entendit pour l'emporter: «Qu'il crève, mais qu'au moins il crève libre», disaient les détenus.

--C'est sûr; un oiseau libre et indépendant comme lui ne s'habituera jamais à la prison, ajoutaient d'autres.

--Il ne nous ressemble pas, fit quelqu'un.

--Tiens! c'est un oiseau, tandis que nous, nous sommes des gens.

--L'aigle, camarades, est le roi des forêts... commença Skouratof, mais ce jour-là personne ne l'écouta. Une après-midi, quand le tambour annonça la reprise des travaux, on prit l'aigle, on lui lia le bec, car il faisait mine de se défendre, et on l'emporta hors de la prison, sur le rempart. Les douze forçats qui composaient la bande étaient fort intrigués de savoir où irait l'aigle. Chose étrange, ils étaient tous contents comme s'ils avaient reçu eux-mêmes la liberté.

--Eh! la vilaine bête, on lui veut du bien, et il vous déchire la main pour vous remercier! disait celui qui le tenait, en regardant presque avec amour le méchant oiseau.

--Laisse-le s'envoler, Mikitka!

--Ça ne lui va pas d'être captif. Donne-lui la liberté, la jolie petite liberté.

On le jeta du rempart dans la steppe. C'était tout à la fin de l'automne, par un jour gris et froid. Le vent sifflait de la steppe nue et gémissait dans l'herbe jaunie, desséchée. L'aigle s'enfuit tout droit, en battant de son aile malade, comme pressé de nous quitter et de se mettre à l'abri de nos regards. Les forçats attentifs suivaient de l'oeil sa tête qui dépassait l'herbe.

--Le voyez-vous, hein? dit un d'eux, tout pensif.

--Il ne regarde pas en arrière! ajouta un autre. Il n'a pas même regardé une fois derrière lui.

--As-tu cru par hasard qu'il reviendrait nous remercier? fit un troisième.

--C'est sûr, il est libre. Il a senti la liberté.

--Oui, la liberté.

--On ne le reverra plus, camarades.

--Qu'avez-vous à rester là? en route, marche! crièrent les soldats d'escorte, et tous s'en allèrent lentement au travail.

VII--LE «GRIEF».

Au commencement de ce chapitre, l'éditeur des _Souvenirs_ de feu Alexandre Pétrovitch Goriantchikof croit de son devoir de faire aux lecteurs la communication suivante:

«Dans le premier chapitre des _Souvenirs de la Maison des morts_ il est dit quelques mots d'un parricide, noble de naissance, pris comme exemple de l'insensibilité avec laquelle les condamnés parlent des crimes qu'ils ont commis. Il a été dit aussi qu'il n'avait rien voulu avouer devant le tribunal, mais que, grâce aux récits de personnes connaissant tous les détails de son histoire, l'évidence de sa culpabilité était hors de doute. Ces personnes avaient raconté à l'auteur de ces _Souvenirs_ que le criminel était un débauché criblé de dettes, et qui avait assassiné son père pour recevoir plus vite son héritage. Du reste, toute la ville dans laquelle servait ce parricide racontait son histoire de la même manière, ce dont l'éditeur des présents _Souvenirs_ est amplement informé. Enfin il a été dit que cet assassin, même à la maison de force, était de l'humeur la plus joyeuse et la plus gaie, que c'était un homme inconsidéré et étourdi, quoique intelligent, et que l'auteur des _Souvenirs_ ne remarqua jamais qu'il fût particulièrement cruel, à quoi il ajoute: «Aussi ne l'ai-je jamais cru coupable.»

«Il y a quelque temps, l'éditeur des _Souvenirs de la Maison des morts_ a reçu de Sibérie la nouvelle que ce parricide était innocent, et qu'il avait subi pendant dix ans les travaux forcés sans les mériter, son innocence ayant été officiellement reconnue. Les vrais criminels avaient été découverts et avaient avoué, tandis que le malheureux recevait sa liberté. L'éditeur ne saurait douter de l'authenticité de ces nouvelles...

«Il est inutile de rien ajouter. À quoi bon s'étendre sur ce qu'il y a de tragique dans ce fait? à quoi bon parler de cette vie brisée par une telle accusation? Le fait parle trop haut de lui-même.

«Nous pensons aussi que si de pareilles erreurs sont possibles, leur seule possibilité ajoute à notre récit un trait saillant et nouveau, elle aide à compléter et à caractériser les scènes que présentent les _Souvenirs de la Maison des morts_.»

Et maintenant continuons...

J'ai déjà dit que je m'étais accoutumé enfin à ma condition, mais cet «enfin» avait été pénible et long à venir. Il me fallut en réalité près d'une année pour m'habituer à la prison, et je regarderai toujours cette année comme la plus affreuse de ma vie; c'est pourquoi elle s'est gravée tout entière dans ma mémoire, jusqu'en ses moindres détails. Je crois même que je me souviens de chaque heure l'une après l'autre. J'ai dit aussi que les autres détenus ne pouvaient pas davantage s'habituer à leur vie. Pendant toute cette première année, je me demandais s'ils étaient vraiment calmes, comme ils paraissaient l'être. Ces questions me préoccupaient fort. Comme je l'ai mentionné plus haut, tous les forçats se sentaient étrangers dans le bagne; ils n'y étaient pas chez eux, mais bien plutôt comme à l'auberge, de passage, à une étape quelconque. Ces hommes, exilés pour toute leur vie, paraissaient, les uns agités, les autres abattus, mais chacun d'eux rêvait à quelque chose d'impossible. Cette inquiétude perpétuelle, qui se trahissait a peine, mais que l'on remarquait, l'ardeur et l'impatience de leurs espérances involontairement exprimées, mais tellement irréalisables qu'elles ressemblaient à du délire, tout donnait un air et un caractère extraordinaires à cet endroit, si bien que toute son originalité consistait peut-être en ces traits. On sentait en y entrant que hors du bagne, il n'y avait rien de pareil. Ici tout le monde rêvassait; cela sautait aux yeux; cette sensation était hyperesthésique, nerveuse, justement parce que cette rêverie constante donnait à la majorité des forçats un aspect sombre et morose, un air maladif. Presque tous, ils étaient taciturnes et irascibles; ils n'aimaient pas à manifester leurs espérances secrètes. Aussi méprisait-on l'ingénuité et la franchise. Plus les espérances étaient impossibles, plus le forçat rêvasseur s'avouait à lui-même leur impossibilité, plus il les enfouissait jalousement au fond de son être, sans pouvoir y renoncer. En avaient-ils honte? Le caractère russe est si positif et si sobre dans sa manière de voir, si railleur pour ses propres défauts!...

Peut-être était-ce ce mécontentement de soi-même qui causait cette intolérance dans leurs rapports quotidiens et cette cruauté railleuse pour les autres forçats. Si l'un d'eux, plus naïf ou plus impatient que les autres, formulait tout haut ce que chacun pensait tout bas, et se lançait dans le monde des châteaux en Espagne et des rêves, on l'arrêtait grossièrement, on le poursuivait, on l'assaillait de moqueries. J'estime que les plus acharnés persécuteurs étaient justement ceux qui l'avaient peut-être dépassé dans leurs rêves insensés et dans leurs folles espérances. J'ai déjà dit que les gens simples et naïfs étaient regardés chez nous comme de stupides imbéciles, pour lesquels on n'avait que du mépris. Les forçats étaient si aigris et si susceptibles qu'ils haïssaient les gens de bonne humeur, dépourvus d'amour-propre. Outre ces bavards ingénus, les autres détenus se divisaient en bons et en méchants, en gais et en moroses. Les derniers étaient en majorité; si par hasard il s'en trouvait parmi eux qui fussent bavards, c'étaient toujours de fieffés calomniateurs et des envieux, qui se mêlaient de toutes les affaires d'autrui, bien qu'ils se gardassent de mettre à jour leur propre âme et leurs idées secrètes; ceci n'était pas admis, pas à la mode. Quant aux bons--en très-petit nombre--ils étaient paisibles et cachaient silencieusement leurs espérances; ils avaient plus de foi dans leurs illusions que les forçats sombres. Il me semble qu'il y avait pourtant encore dans notre bagne une autre catégorie de déportés: les désespérés, comme le vieillard de Starodoub, mais ils étaient très peu nombreux.

En apparence, ce vieillard était tranquille, mais à certains signes j'avais tout lieu de supposer que sa situation morale était intolérable, horrible; il avait un recours, une consolation: la prière et l'idée qu'il était un martyr. Le forçat toujours plongé dans la lecture du la Bible, dont j'ai parlé plus haut, qui devint fou et qui se jeta sur le major une brique à la main, était probablement aussi un de ceux que tout espoir a abandonnés; comme il est parfaitement impossible de vivre sans espérances, il avait cherché la mort dans un martyre volontaire. Il déclara qu'il s'était jeté sur le major sans le moindre grief, simplement pour souffrir. Qui sait quelle opération psychologique s'était accomplie dans son âme? Aucun homme ne vit sans un but quelconque et sans un effort pour atteindre ce but. Une fois que le but et l'espérance ont disparu, l'angoisse fait souvent de l'homme un monstre... Notre but à tous était la liberté et la sortie de la maison de force.

J'essaye de faire rentrer nos forçats dans différentes catégories: est-ce possible? La réalité est si infiniment diverse qu'elle échappe aux déductions les plus ingénieuses de la pensée abstraite; elle ne souffre pas de classifications nettes et précises.

La réalité tend toujours au morcellement, à la variété infinie. Chacun de nous avait sa vie propre, intérieure et personnelle, en dehors de la vie officielle, réglementaire.

Mais comme je l'ai déjà dit, je ne sus pas pénétrer la profondeur de cette vie intérieure au commencement de ma réclusion, car toutes les manifestations extérieures me blessaient et me remplissaient d'une tristesse indicible. Il m'arrivait quelquefois de haïr ses martyrs qui souffraient autant que moi. Je les enviais, parce qu'ils étaient au milieu des leurs, parce qu'ils se comprenaient mutuellement; en réalité cette camaraderie sans le fouet et le bâton, cette communauté forcée leur inspirait autant d'aversion qu'à moi-même, et chacun s'efforçait de vivre à l'écart. Cette envie, qui me hantait dans les instants d'irritation, avait ses motifs légitimes, car ceux qui assurent qu'un gentilhomme, un homme cultivé ne souffre pas plus aux travaux forcés qu'un simple paysan, ont parfaitement tort. J'ai lu et entendu soutenir cette allégation. En principe, l'idée paraît juste et généreuse: tous les forçats sont des hommes; mais elle est par trop abstraite: il ne faut pas perdre de vue une quantité de complications pratiques que l'on ne saurait comprendre si on ne les éprouve pas dans la vie réelle. Je ne veux pas dire par là que le gentilhomme, l'homme cultivé ressentent plus délicatement, plus vivement parce qu'ils sont plus développés. Faire passer l'âme de tout le monde sous un niveau commun est impossible; l'instruction elle-même ne saurait fournir le patron sur lequel on pourrait tailler les punitions.

Tout le premier je suis prêt à certifier que parmi ces martyrs, dans le milieu le moins instruit, le plus abject, j'ai trouvé des traces d'un développement moral. Ainsi, dans notre maison de force, il y avait des hommes que je connaissais depuis plusieurs années, que je croyais être des bêtes sauvages et que je méprisais comme tels; tout à coup, au moment le plus inattendu, leur âme s'épanchait involontairement à l'extérieur avec une telle richesse de sentiment et de cordialité, avec une compréhension si vive des souffrances d'autrui et des leurs, qu'il semblait que les écailles vous tombassent des yeux; au premier instant, la stupéfaction était telle qu'on hésitait à croire ce qu'on avait vu et entendu. Le contraire arrivait aussi: l'homme cultivé se signalait quelquefois par une barbarie, par un cynisme à donner des nausées; avec la meilleure volonté du monde, on ne trouvait ni excuse ni justification en sa faveur.

Je ne dirai rien du changement d'habitudes, de genre de vie, de nourriture, etc., qui est plus pénible pour un homme de la haute société que pour un paysan, lequel souvent a crevé de faim quand il était libre, tandis qu'il est toujours rassasié à la maison de force. Je ne discuterai pas cela. Admettons que pour un homme qui possède quelque force de caractère, c'est une bagatelle en comparaison d'autres privations: et pourtant, changer ses habitudes matérielles n'est pas chose facile ni de peu d'importance. Mais la condition de forçat a des horreurs devant lesquelles tout pâlit, même la fange qui vous entoure, même l'exiguïté et la saleté de la nourriture, les étaux qui vous étouffent et vous broient. Le point capital, c'est qu'au bout de deux heures, tout nouvel arrivé à la maison de force est au même rang que les autres; il est chez lui, il jouit d'autant de droit dans la communauté des forçats que tous les autres camarades; on le comprend et il les comprend, et tous le tiennent pour un des leurs, ce qui n'a pas lieu avec le gentilhomme. Si juste, si bon, si intelligent que soit ce dernier, tous le haïront et le mépriseront pendant des années entières, ils ne le comprendront pas et surtout--ne le croiront pas.--Il ne sera ni leur ami ni leur camarade, et s'il obtient enfin qu'on ne l'offense pas, il n'en demeurera pas moins un étranger, il s'avouera douloureusement, perpétuellement, sa solitude et son éloignement de tous. Ce vide autour de lui se fait souvent sans mauvaise intention de la part des détenus, inconsciemment. Il n'est pas de leur bande--et voilà tout.--Rien de plus horrible que de ne pas vivre dans son milieu. Le paysan que l'on déporte de Taganrog au port de Pétropavlovsk retrouvera là-bas des paysans russes comme lui, avec lesquels il s'entendra et s'accordera; en moins de deux heures ils se lieront et vivront paisiblement dans la même izba ou dans la même baraque. Rien de pareil pour les nobles; un abîme sans fond les sépare du petit peuple; cela ne se remarque bien que quand un noble perd ses droits primitifs et devient lui-même peuple. Et quand même vous seriez toute votre vie en relations journalières avec le paysan, quand même pendant quarante ans vous auriez affaire à lui chaque jour, par votre service, par exemple, dans des fonctions administratives, alors que vous seriez un bienfaiteur et un père pour ce peuple--vous ne le connaîtrez jamais à fond.--Tout ce que vous croirez savoir ne sera qu'illusion d'optique, et rien de plus. Ceux qui me liront diront certainement que j'exagère, mais je suis convaincu que ma remarque est exacte. J'en suis convaincu non pas théoriquement, pour avoir lu cette opinion quelque part, mais parce que la vie réelle m'a laissé tout le temps désirable pour contrôler mes convictions. Peut-être tout le monde apprendra-t-il jusqu'à quel point ce que je dis est fondé.

Dès les premiers jours les événements confirmèrent mes observations et agirent maladivement sur mon organisme. Pendant le premier été, j'errai solitaire dans la maison de force. J'ai déjà dit que j'étais dans une situation morale qui ne me permettait ni de juger ni de distinguer les forçats qui pouvaient m'aimer par la suite, sans toutefois être jamais avec moi sur un pied d'égalité. J'avais des camarades, des ex-gentilshommes, mais leur compagnie ne me convenait pas. J'aurais voulu ne voir personne, mais où me retirer? Voici un des incidents qui du premier coup me firent comprendre toute ma solitude et l'étrangeté de ma position au bagne. Un jour du mois d'août, un beau jour très-chaud, vers une heure de l'après-midi, moment où d'ordinaire tout le monde faisait la sieste avant la reprise des travaux, les forçats se levèrent comme un seul homme et se massèrent dans la cour de la maison de force. Je ne savais rien encore à ce moment-là. J'étais si profondément plongé dans mes propres pensées que je ne remarquai presque pas ce qui se faisait autour de moi. Depuis trois jours pourtant les forçats s'agitaient sourdement. Cette agitation avait peut-être commencé beaucoup plus tôt, comme je le supposai plus tard, en me rappelant des bribes de conversations et surtout la mauvaise humeur plus marquée des détenus, la continuelle irritation dans laquelle ils se trouvaient depuis quelque temps. J'attribuais cela aux pénibles travaux de la saison d'été, aux journées accablantes par leur longueur, aux rêveries involontaires de forêts et de liberté, aux nuits trop courtes, pendant lesquelles on ne pouvait prendre qu'un repos insuffisant. Peut-être tout cela s'était-il fondu en un gros mécontentement qui cherchait à faire explosion et dont le prétexte était la nourriture. Depuis quelques jours, les forçats s'en plaignaient tout haut et grondaient dans les casernes, surtout quand ils se trouvaient réunis à la cuisine pour dîner et pour souper; on avait bien essayé de changer un des cuisiniers, mais au bout de deux jours on chassa le nouveau pour rappeler l'ancien. En un mot, tout le monde était d'une humeur inquiète.

--On s'éreinte à travailler, et on ne nous donne à manger que des horreurs, grommelait quelqu'un dans la cuisine.

--Si ça ne te plaît pas, commande du blanc-manger, riposta un autre.

--De la soupe aux choux aigres, mais c'est très-bon, j'adore cela --exclama un troisième--c'est succulent.

--Et si l'on ne te nourrissait rien qu'avec de la panse de boeuf, la trouverais-tu longtemps fameuse?

--C'est vrai, on devrait nous donner de la viande--dit un quatrième;--on s'esquinte à la fabrique; et, ma foi, quand on a fini sa tâche, on a faim: de la panse, ça ne vous rassasie guère.

--Quand on ne nous donne pas des boyaux, on nous bourre de saletés!

--C'est vrai, la nourriture ne vaut pas le diable.

--Il remplit ses poches, n'aie pas peur.

--Ce n'est pas ton affaire.

--Et de qui donc? mon ventre est à moi. Si nous nous plaignions tous, vous verriez bien.

--Nous plaindre?

--Oui.

--Avec ça qu'on ne nous a pas assez battu pour ces plaintes! Buse que tu es!

--C'est vrai, ajoute un autre d'un air de mauvaise humeur;--ce qui se fait vite n'est jamais bien fait. Eh bien? de quoi te plaindras-tu, dis-le-nous d'abord.

--Je le dirai, parbleu. Si tout le monde y allait, j'irais aussi, car je crève de faim. C'est bon pour ceux qui mangent à part de rester assis, mais ceux qui mangent l'ordinaire...

--A-t-il des yeux perçants, cet envieux-la! ses yeux brillent rien que de voir ce qui ne lui appartient pas.

--Eh bien, camarades, pourquoi ne nous décidons-nous pas? Assez souffert: ils nous écorchent, les brigands! Allons-y.

--À quoi bon? il faudrait te mâcher les morceaux et te les fourrer dans la bouche, hein! voyez-vous ce gaillard, il ne mangerait que ce qu'on voudrait bien lui mâcher. Nous sommes aux travaux forcés.

--Voilà la cause de tout.

--Et comme toujours, le peuple crève de faim, et les chefs se remplissent la bedaine.

--C'est vrai. Notre Huit-yeux a joliment engraissé. Il s'est acheté une paire de chevaux gris.

--Il n'aime pas boire, dit un forçat d'un ton ironique.

--Il s'est battu il y a quelque temps aux cartes avec le vétérinaire. Pendant deux heures il a joué sans avoir un sou dans sa poche. C'est Fedka qui l'a dit.

--Voilà pourquoi on nous donne de la soupe aux choux avec de la panse.

--Vous êtes tous des imbéciles! Est-ce que cela nous regarde?

--Oui, si nous nous plaignons tous, nous verrons comment il se justifiera. Décidons-nous.

--Se justifier? Il t'assénera son poing sur la caboche, et rien de plus.

--On le mettra en jugement.