Souvenirs de la maison des morts

Chapter 21

Chapter 213,397 wordsPublic domain

On parlait aussi dans notre salle d'un lieutenant Smékalof, qui remplissait les fonctions de commandant de place, avant l'arrivée de notre major actuel. On parlait de Jérébiatnikof avec indifférence, sans haine, mais aussi sans vanter ses hauts faits; on ne le louait pas, en un mot, on le méprisait: tandis qu'au nom de Smékalof, la maison de force était unanime dans ses éloges et son enthousiasme. Ce lieutenant n'était nullement un amateur passionné des baguettes, il n'y avait rien en lui du caractère de Jérébiatnikof; pourtant il ne dédaignait pas les verges; comment se fait-il qu'on se rappelât chez nous ses exécutions, avec une douce satisfaction?--il avait su complaire aux forçats. Pourquoi cela? Comment s'était-il acquis une pareille popularité? Nos camarades, comme le peuple russe tout entier, sont prêts à oublier leurs tourments, si on leur dit une bonne parole (je parle du fait lui-même, sans l'analyser ni l'examiner). Aussi n'est-il pas difficile d'acquérir l'affection de ce peuple et de devenir populaire. Le lieutenant Smékalof avait acquis une popularité particulière--aussi, quand on mentionnait ses exécutions, c'était toujours avec attendrissement. «Il était bon comme un père», disaient parfois les forçats, qui soupiraient en comparant leur ancien chef intérimaire avec le major actuel,--«un petit coeur! quoi!»--C'était un homme simple, peut-être même bon à sa manière. Et pourtant, il y a des chefs qui sont non-seulement bons, mais miséricordieux, et que l'on n'aime nullement, dont on se moque, tandis que Smékalof avait si bien su faire, que tous les détenus le tenaient pour leur homme; c'est un mérite, une qualité innée, dont ceux qui la possèdent ne se rendent souvent pas compte. Chose étrange: il y a des gens qui sont loin d'être bons et qui pourtant ont le talent de se rendre populaires. Ils ne méprisent pas le peuple qui leur est subordonné; je crois que c'est là la cause de cette popularité. On ne voit pas en eux des grands seigneurs, ils n'ont pas d'esprit de caste, ils ont en quelque sorte une odeur de peuple, ils l'ont de naissance, et le peuple la flaire tout de suite. Il fera tout pour ces gens-là! Il changera de gaieté de coeur l'homme le plus doux et le plus humain contre un chef très-sévère, si ce dernier possède cette odeur particulière. Et si cet homme est en outre débonnaire, à sa manière, bien entendu, oh! alors, il est sans prix. Le lieutenant Smékalof, comme je l'ai dit, punissait quelquefois très-rudement, mais il avait l'air de punir de telle façon que les détenus ne lui en gardaient pas rancune; au contraire, on se souvenait de ses histoires de fouet en riant. Elles étaient du reste peu nombreuses, car il n'avait pas beaucoup d'imagination artistique. Il n'avait inventé qu'une farce, une seule, dont il s'était réjoui près d'une année entière dans notre maison de force; elle lui était chère, probablement parce qu'elle était unique, et ne manquait pas de bonne humeur. Smékalof assistait lui-même à l'exécution, en plaisantant et en raillant le détenu, qu'il questionnait sur des choses étrangères, par exemple sur ses affaires personnelles de forçat; il faisait cela sans intention, sans arrière-pensée, mais tout simplement parce qu'il désirait être au courant des affaires de ce forçat. On lui apportait une chaise et les verges qui devaient servir au châtiment du coupable: le lieutenant s'asseyait, allumait sa longue pipe. Le détenu le suppliait... «Eh! non, camarade! allons, couche-toi! qu'as-tu encore?...» Le forçat soupire et s'étend à terre, «Eh bien! mon cher, sais-tu lire couramment?»--«Comment donc, Votre Noblesse, je suis baptisé, on m'a appris à lire dès mon enfance!»--«Alors, lis.» Le forçat sait d'avance ce qu'il va lire et comment finira cette lecture, parce que cette plaisanterie s'est répétée plus de trente fois. Smékalof, lui aussi, sait que le forçat n'est pas dupe de son invention, non plus que les soldats qui tiennent les verges levées sur le dos de la malheureuse victime. Le forçat commence à lire: les soldats, armés de verges, attendent immobiles: Smékalof lui-même cesse de fumer, lève la main et guette un mot prévu. Le détenu lit et arrive enfin au mot: «aux cieux.» C'est tout ce qu'il faut. «Halte!» crie le lieutenant, qui devient tout rouge, et brusquement, avec un geste inspiré, il dit à l'homme qui tient sa verge levée: «Et toi, fais l'officieux!»

Et le voilà qui crève de rire. Les soldats debout autour de l'officier sourient; le fouetteur sourit, le fouetté même, Dieu me pardonne! sourit aussi, bien qu'au commandement de «fais l'officieux» la verge siffle et vienne couper comme un rasoir son échine coupable. Smékalof est très-heureux, parce que c'est lui qui a inventé cette bonne farce, c'est lui qui a trouvé ces deux mots «cieux» et «officieux», qui riment parfaitement. Il s'en va satisfait, comme le fustigé lui-même, qui est aussi très-content de soi et du lieutenant, et qui va raconter au bout d'une demi-heure à toute la maison de force, pour la trente et unième fois, la farce de Smékalof. «En un mot, un petit coeur! un vrai farceur!». On entendait souvent chanter avec attendrissement les louanges du bon lieutenant.

--Quelquefois, quand on s'en allait au travail,--raconte un forçat dont le visage resplendit au souvenir de ce brave homme,-- on le voyait à sa fenêtre en robe de chambre, en train de boire le thé, la pipe à la bouche. J'ôte mon chapeau.--Où vas-tu, Axénof?

--Au travail, Mikail Vassilitch, mais je dois aller avant à l'atelier.--Il riait comme un bienheureux. Un vrai petit coeur! oui, un petit coeur.

--On ne les garde jamais bien longtemps, ceux-là! ajoute un des auditeurs.

III--L'HÔPITAL (Suite)[28].

J'ai parlé ici des punitions et de ceux qui les administraient, parce que j'eus une première idée bien nette de ces choses-là pendant mon séjour à l'hôpital. Jusqu'alors, je ne les connaissais que par ouï-dire. Dans notre salle étaient internés tous les condamnés des bataillons qui devaient recevoir les _schpizruten_[29], ainsi que les détenus des sections militaires établies dans notre ville et dans l'arrondissement qui en dépendait. Pendant les premiers jours, je regardais ce qui se faisait autour de moi avec tant d'avidité, que ces moeurs étranges, ces prisonniers fouettés ou qui allaient l'être me laissaient une impression terrible. J'étais ému, épouvanté. En entendant les conversations ou les récits des autres détenus sur ce sujet, je me posais des questions, que je cherchais à résoudre. Je voulais absolument connaître tous les degrés des condamnations et des exécutions, toutes leurs nuances, et apprendre l'opinion des forçats eux-mêmes: je tâchai de me représenter l'état psychologique des fustigés. J'ai déjà dit qu'il était bien rare qu'un détenu fût de sang-froid avant le moment fatal, même s'il avait été battu à plusieurs reprises. Le condamné éprouve une peur horrible, mais purement physique, une peur inconsciente qui étourdit son moral. Durant mes quelques années de séjour à la maison de force, je pus étudier à loisir les détenus qui demandaient leur sortie de l'hôpital, où ils étaient restés quelque temps pour soigner leurs échines endommagées par la première moitié de leur punition; le lendemain ils devaient recevoir l'autre moitié. Cette interruption dans le châtiment est toujours provoquée par le médecin qui assiste aux exécutions. Si le nombre des coups à recevoir est trop grand pour qu'on puisse les administrer en une fois au détenu, on partage le nombre en deux ou en trois, suivant l'avis formulé par le docteur pendant l'exécution elle-même; il dit si le condamné est en état de subir toute sa punition, ou si sa vie est en danger. Cinq cents, mille et même quinze cents baguettes sont administrées en une seule fois; mais s'il s'agit de deux ou trois mille verges, on, divise la condamnation en deux ou en trois. Ceux dont le dos était guéri et qui devaient subir le reste de leur punition étaient tristes, sombres, taciturnes, la veille et le jour de leur sortie. On remarquait en eux une sorte d'abrutissement, de distraction affectée. Ces gens-là n'entamaient aucune conversation et demeuraient presque toujours silencieux: trait singulier, les détenus évitent d'adresser la parole à ceux qui doivent être punis et ne font surtout pas allusion à leur châtiment. Ni consolations, ni paroles superflues: on ne fait même pas attention à eux, ce qui certainement est préférable pour le condamné.

Il y avait pourtant des exceptions, par exemple le forçat Orlof, dont j'ai déjà parlé. Il était fâché que son dos ne guérit pas plus vite, car il lui tardait de demander sa sortie, d'en finir avec les verges, et d'être versé dans un convoi de condamnés, pour s'enfuir pendant le voyage. C'était une nature passionnée et ardente, occupée uniquement du but à atteindre: un rusé compère! Il semblait très-content lors de son arrivée et dans un état d'excitation anormale; bien qu'il dissimulât ses impressions, il craignait de rester sur place et de mourir sous les verges avant même la première moitié de sa punition. Il avait entendu parler des mesures prises à son égard par l'administration, alors qu'il était encore en jugement; aussi se préparait-il à mourir. Une fois qu'il eut reçu ses premières verges, il reprit courage. Quand il arriva à l'hôpital, je n'avais jamais vu encore de plaies semblables, mais il était tout joyeux: il espérait maintenant rester en vie, les bruits qu'on lui avait rapportés étaient mensongers, puisque on avait interrompu l'exécution; après sa longue réclusion préventive, il commençait à rêver du voyage, de son évasion future, de la liberté, des champs, de la forêt... Deux jours après sa sortie de l'hôpital, il y revint pour mourir sur la même couchette qu'il avait occupée pendant son séjour; il n'avait pu supporter la seconde moitié. Mais j'ai déjà parlé de cet homme.

Tous les détenus sans exception, même les plus pusillanimes, ceux que tourmentait nuit et jour l'attente de leur châtiment, supportaient courageusement leur peine. Il était bien rare que j'entendisse des gémissements pendant la nuit qui suivait l'exécution; en général, le peuple sait endurer la douleur. Je questionnai beaucoup mes camarades au sujet de cette douleur, afin de la déterminer exactement et de savoir à quelle souffrance on pouvait la comparer. Ce n'était pas une vaine curiosité qui me poussait. Je le répète, j'étais ému et épouvanté. Mais j'eus beau interroger, je ne pus tirer de personne une réponse satisfaisante. Ça brûle comme le feu,--me disait-on généralement: ils répondaient tous la même chose. Tout d'abord, j'essayai de questionner M--tski: «--Cela brûle comme du feu, comme un enfer; il semble qu'on ait le dos au-dessus d'une fournaise ardente.» Ils exprimaient tout par ce mot. Je fis un jour une étrange remarque, dont je ne garantis pas le bien fondé, quoique l'opinion des forçats eux-mêmes confirme mon sentiment, c'est que les verges sont le plus terrible des supplices en usage chez nous. Il semble tout d'abord que ce soit absurde, impossible, et pourtant cinq cents verges, quatre cents même, suffisent pour tuer un homme; au dessus de cinq cents la mort est presque certaine. L'homme le plus robuste ne sera pas en état de supporter mille verges tandis qu'on endure cinq cents-baguettes sans en être trop incommodé et sans risquer le moins du monde de perdre la vie. Un homme de complexion ordinaire supporte mille baguettes sans danger; deux mille baguettes ne peuvent tuer un homme de force moyenne, bien constitué. Tous les détenus assuraient que les verges étaient pires que les baguettes. «Les verges cuisent plus et tourmentent davantage», disaient-ils. Elles torturent beaucoup plus que les baguettes, cela est évident, car elles irritent et agissent fortement sur le système nerveux qu'elles surexcitent outre mesure. Je ne sais s'il existe encore de ces seigneurs,--mais il n'y a pas longtemps il y en avait encore--auxquels fouetter une victime procurait une jouissance qui rappelait le marquis de Sade et la Brinvilliers. Je crois que cette jouissance consiste dans une défaillance de coeur, et que ces seigneurs doivent jouir et souffrir en même temps. Il y a des gens qui sont comme des tigres, avides du sang qu'ils peuvent lécher. Ceux qui ont possédé cette puissance illimitée sur la chair, le sang et l'âme de leur semblable, de leur frère selon la loi du Christ, ceux qui ont éprouvé cette puissance et qui ont eu la faculté d'avilir par l'avilissement suprême un autre être, fait à l'image de Dieu, ceux-là sont incapables de résister à leurs désirs, à leur soif de sensations. La tyrannie est une habitude, capable de se développer, et qui devient à la longue une maladie. J'affirme que le meilleur homme du monde peut s'endurcir et s'abrutir à tel point que rien ne le distinguera d'une bête fauve. Le sang et la puissance enivrent: ils aident au développement de la dureté et de la débauche; l'esprit et la raison deviennent alors accessibles aux phénomènes les plus anormaux, qui leur semblent des jouissances. L'homme et le citoyen disparaissent pour toujours dans le tyran, et alors le retour à la dignité humaine, le repentir, la résurrection morale deviennent presque irréalisables. Ajoutons que la possibilité d'une pareille licence agit contagieusement sur la société tout entière: un tel pouvoir est séduisant. La société qui regarde ces choses d'un oeil indifférent est déjà infectée jusqu'à la moelle. En un mot le droit accordé à un homme de punir corporellement ses semblables est une des plaies de notre société, c'est le plus sûr moyen pour anéantir en elle l'esprit de civisme, et ce droit contient en germe les éléments d'une décomposition inévitable, imminente.

La société méprise le bourreau de métier, mais non le bourreau-seigneur. Chaque fabricant, chaque entrepreneur doit ressentir un plaisir irritant en pensant que l'ouvrier qu'il a sous ses ordres dépend de lui avec sa famille tout entière. J'en suis sûr, une génération n'extirpe pas si vite ce qui est héréditaire en elle; l'homme ne peut pas renoncer à ce qu'il a dans le sang, à ce qui lui a été transmis avec le lait. Ces révolutions ne s'accomplissent pas si vite. Ce n'est pas tout que de confesser sa faute, son péché originel, c'est peu, très-peu, il faut encore l'arracher, le déraciner, et cela ne se fait pas vite.

J'ai parlé du bourreau. Les instincts d'un bourreau sont en germe presque dans chacun de nos contemporains; mais les instincts animaux de l'homme ne se développent pas uniformément. Quand ils étouffent toutes les autres facultés, l'homme devient un monstre hideux. Il y a deux espèces de bourreaux: les bourreaux de bonne volonté et les bourreaux par devoir, par fonction. Le bourreau de bonne volonté est, sous tous les rapports, au-dessous du bourreau payé, qui répugne pourtant si fort au peuple, et qui lui inspire un dégoût, une peur irréfléchie, presque mystique. D'où provient cette horreur quasi superstitieuse pour le dernier, tandis qu'on n'a que de l'indifférence et de l'indulgence pour les premiers? Je connais des exemples étranges de gens honnêtes, bons, estimés dans leur société; ils trouvaient nécessaire qu'un condamné aux verges hurlât, suppliât et demandât grâce. C'était pour eux une chose admise, et reconnue inévitable; si la victime ne se décidait pas à crier, l'exécuteur, que je tenais en toute autre occasion pour un bon homme, regardait cela comme une offense personnelle. Il ne voulait tout d'abord qu'une punition légère, mais du moment qu'il n'entendait pas les supplications habituelles, «Votre Noblesse! ayez pitié! soyez un père pour moi! faites que je remercie Dieu toute ma vie, etc.», il devenait furieux et ordonnait d'administrer cinquante coups en plus, espérant arriver ainsi à entendre les cris et les supplications, et il y arrivait, «Impossible autrement; il est trop insolent», me disait-il très-sérieusement. Quant au bourreau par devoir, c'est un déporté que l'on désigne pour cette fonction; il fait son apprentissage auprès d'un ancien, et une fois qu'il sait son métier, il reste toujours dans la maison de force, où il est logé à part; il a une chambre qu'il ne partage avec personne, quelquefois même il a son ménage particulier, mais il se trouve presque toujours sous escorte. Un homme n'est pas une machine; bien qu'il fouette par devoir, il entre quelquefois en fureur et rosse avec un certain plaisir; néanmoins, il n'a aucune haine pour sa victime. Le désir de montrer son adresse, sa science dans l'art de fouetter, aiguillonnent son amour-propre. Il travaille pour l'art. Il sait très-bien qu'il est un réprouvé, qu'il excite partout un effroi superstitieux; il est impossible que cette condition n'exerce pas une influence sur lui, qu'elle n'irrite pas ses instincts bestiaux. Les enfants eux-mêmes savent que cet homme n'a ni père ni mère. Chose étrange! tous les bourreaux que j'ai connus étaient des gens développés, intelligents, doués d'un amour-propre excessif. L'orgueil se développait en eux par suite du mépris qu'ils rencontraient partout, et se fortifiait peut-être par la conscience qu'ils avaient de la crainte inspirée à leurs victimes ou par le sentiment de leur pouvoir sur les malheureux. La mise en scène et l'appareil théâtral de leurs fonctions publiques contribuent peut-être à leur donner une certaine présomption. J'eus pendant quelque temps l'occasion de rencontrer et d'observer de près un bourreau de taille ordinaire; c'était un homme d'une quarantaine d'années, musculeux, sec, avec un visage agréable et intelligent, chargé de cheveux bouclés; son allure était grave, paisible, son extérieur convenable; il répondait aux questions qu'on lui posait, avec bon sens et netteté, avec une sorte de condescendance, comme s'il se prévalait de quelque chose devant moi. Les officiers de garde lui adressaient la parole avec un certain respect dont il avait parfaitement conscience; aussi, devant ses chefs, redoublait-il de politesse, de sécheresse et de dignité. Plus ceux-ci étaient aimables, plus il semblait inabordable, sans pourtant se départir de sa politesse raffinée; je suis sûr qu'à ce moment il s'estimait incomparablement supérieur à son interlocuteur: cela se lisait sur son visage. On l'envoyait quelquefois sous escorte, en été, quand il faisait très-chaud, tuer les chiens de la ville avec une longue perche très-mince; ces chiens errants se multipliaient avec une rapidité prodigieuse, et devenaient dangereux pendant la canicule; par décision des autorités, le bourreau était chargé de leur destruction. Cette fonction avilissante ne l'humiliait nullement; il fallait voir avec quelle gravité il parcourait les rues de la ville, accompagné de son soldat d'escorte fatigué et épuisé, comment d'un seul regard il épouvantait les femmes et les enfants, et comment il regardait les passants du haut de sa grandeur. Les bourreaux vivent à leur aise; ils ont de l'argent, voyagent confortablement, boivent de l'eau-de-vie. Ils tirent leurs revenus des pots-de-vin que les condamnés civils leur glissent dans la main avant l'exécution. Quand ils ont affaire à des condamnés à leur aise, ils fixent eux-mêmes une somme proportionnelle aux moyens du patient; ils exigent jusqu'à trente roubles, quelquefois plus. Le bourreau n'a pas le droit d'épargner sa victime, sa propre échine répond de lui; mais, pour un pot-de-vin convenable, il s'engage à ne pas frapper trop fort. On consent presque toujours à ses exigences, car, si l'on refuse de s'y prêter, il frappe en vrai barbare, ce qui est en son pouvoir. Il arrive même qu'il exige une forte somme d'un condamné très-pauvre; alors toute la parenté de ce dernier, se met en mouvement; ils marchandent, quémandent, supplient; malheur à eux, s'ils ne parviennent pas à le satisfaire: en pareille occurrence, la crainte superstitieuse qu'inspirent les bourreaux leur est d'un puissant secours. On me raconta d'eux des traits de sauvagerie. Les forçats m'affirmèrent que d'un seul coup le bourreau peut tuer son homme. Est-ce un fait d'expérience? Peut-être! qui sait? leur ton était trop affirmatif pour que cela ne fût pas vrai. Le bourreau lui-même m'assura qu'il pouvait le faire. On me raconta aussi qu'il peut frapper à tour de bras l'échine du criminel, sans que celui-ci ressente la moindre douleur et sans laisser de balafre. Même dans le cas où le bourreau reçoit un pot-de-vin pour ne pas châtier trop sévèrement, il donne le premier coup de toutes ses forces, à bras raccourci. C'est l'usage; puis il administre les autres coups avec moins de dureté, surtout si on l'a bien payé. Je ne sais pourquoi ils agissent ainsi: est-ce pour habituer tout d'abord le patient aux coups suivants, qui paraîtront beaucoup moins douloureux si le premier a été cruel, ou bien désirent-ils effrayer le condamné, afin qu'il sache à qui il a affaire? Veulent-ils faire montre et tirer vanité de leur vigueur? En tout cas, le bourreau est légèrement excité avant l'exécution, il a conscience de sa force, de sa puissance: il est acteur à ce moment-là, le public l'admire et ressent de l'effroi; aussi n'est-ce pas sans satisfaction qu'il crie à sa victime: «Gare! il va t'en cuire!» paroles habituelles et fatales qui précèdent le premier coup. On se représente difficilement jusqu'à quel point un être humain peut se dénaturer.