Souvenirs de la maison des morts

Chapter 18

Chapter 183,292 wordsPublic domain

Nos décorations étaient très-pauvres. Dans cette pièce comme dans les précédentes, il fallait suppléer par l'imagination à ce qui manquait à la réalité. Au lieu d'une muraille au fond de la scène, ou voyait un tapis ou une couverture; du côté droit, de mauvais paravents, tandis qu'à gauche, la scène qui n'était pas fermée laissait voir les lits de camp. Mais les spectateurs ne sont pas difficiles et consentent à imaginer tout ce qui manque; cela leur est facile, tous les détenus sont de grands rêveurs. Du moment que l'on dit: c'est un jardin, eh bien, c'est un jardin! une chambre, une izba--c'est parfait, il n'y a pas à faire des cérémonies! Sirotkine était charmant en costume féminin. Le meunier achève son travail, prend son bonnet et son fouet, s'approche de sa femme et lui indique par signes que si pendant son absence elle a le malheur de recevoir quelqu'un, elle aura affaire à lui... et il lui montre son fouet. La femme écoute et secoue affirmativement la tête. Ce fouet lui est sans doute connu: la coquine en donne à porter! Le mari sort. À peine a-t-il tourné les talons que sa femme lui montre le poing. On frappe: la porte s'ouvre; entre le voisin, meunier aussi de son état; c'est un paysan barbu en cafetan. Il apporte un cadeau, un mouchoir rouge. La jeune femme rit, mais dès que le compère veut l'embrasser, on entend frapper de nouveau à la porte. Où se fourrer? Elle le fait cacher sous la table, et reprend son fuseau. Un autre adorateur se présente: c'est le fourrier, eu uniforme de sous-officier. Jusqu'alors la pantomime avait très-bien marché, les gestes étaient irréprochables. Ou pouvait s'étonner de voir ces acteurs improvisés remplir leurs rôles d'une façon aussi correcte, et involontairement on se disait: Que de talents se perdent dans notre Russie, inutilisés dans les prisons et les lieux d'exil! Le forçat qui jouait le rôle du fourrier avait sans doute assisté à une représentation dans un théâtre de province ou d'amateurs; il estimait que tous nos acteurs, sans exception, ne comprenaient rien au jeu et ne marchaient pas comme il fallait. Il entra en scène comme les vieux héros classiques de l'ancien répertoire, en faisant un grand pas; avant d'avoir même levé l'autre jambe, il rejeta la tête et le corps en arrière, et lançant orgueilleusement un regard circulaire, il avança majestueusement d'une autre enjambée. Si une marche semblable était ridicule chez les héros classiques, elle l'était encore bien plus dans une scène comique jouée par un secrétaire. Mais le public la trouvait toute naturelle et acceptait l'allure triomphante du personnage comme un fait nécessaire, sans la critiquer.--Un instant après l'entrée du secrétaire, on frappe encore à la porte: l'hôtesse perd la tête. Où cacher le second galant? Dans le coffre, qui, heureusement, est ouvert. Le secrétaire y disparaît, la commère laisse retomber le couvercle. Le nouvel arrivant est un amoureux comme les autres, mais d'une espèce particulière. C'est un brahmine en costume. Un rire formidable des spectateurs accueille son entrée. Ce brahmine n'est autre que le forçat Kochkine, qui joue parfaitement ce rôle, car il a tout à fait la figure de l'emploi: il explique par gestes son amour pour la meunière, lève les bras au ciel, les ramène sur sa poitrine...--De nouveau on frappe à la porte: un coup vigoureux cette fois; il n'y a pas à s'y tromper, c'est le maître de la maison. La meunière effrayée perd la tête, le brahmine court éperdu de tous côtés, suppliant qu'on le cache. Elle l'aide à se glisser derrière l'armoire, et se met à filer, à filer, oubliant d'ouvrir la porte; elle file toujours, sans entendre les coups redoublés de son mari, elle tord le fil qu'elle n'a pas dans la main et fait le geste de tourner le fuseau, qui gît à terre. Sirotkine représentait parfaitement cette frayeur. Le meunier enfonce la porte d'un coup de pied et s'approche de sa femme, son fouet à la main. Il a tout remarqué, car il épiait les visiteurs; il indique par signes à sa femme qu'elle a trois galants cachés chez lui. Puis il se met à les chercher. Il trouve d'abord le voisin, qu'il chasse de la chambre à coups de poing. Le secrétaire épouvanté veut s'enfuir, il soulève avec sa tête le couvercle du coffre, il se trahit lui-même. Le meunier le cingle de coups de fouet, et pour le coup, le galant secrétaire ne saute plus d'une manière classique. Reste le brahmine que le mari cherche longtemps; il le trouve dans son coin, derrière l'armoire, le salue poliment et le tire par sa barbe jusqu'au milieu de la scène. Le bramine veut se défendre et crie: «Maudit! maudit!» (seuls mots prononcés pendant toute la pantomime) mais le mari ne l'écoute pas et règle le compte de sa femme. Celle-ci, voyant que son tour est arrivé, jette le rouet et le fuseau, et se sauve hors de la chambre; un pot dégringole: les forçats éclatent de rire. Aléi, sans me regarder, me prend la main et me crie: «Regarde! regarde! le brahmine!» Il ne peut se tenir debout tant il rit. Le rideau tombe, une autre scène commence. Il y en eut encore deux ou trois: toutes fort drôles et d'une franche gaieté. Les forçats ne les avaient pas composées eux-mêmes, mais ils y avaient mis du leur. Chaque acteur improvisait et chargeait si bien qu'il jouait le rôle de différentes manières tous les soirs. La dernière pantomime, du genre fantastique, finissait par un ballet, où l'on enterrait un mort. Le brahmine fait diverses incantations sur le cadavre du défunt, mais rien n'opère. Enfin on entend l'air: «Le soleil couchant...», le mort ressuscite, et tous dans leur joie commencent à danser. Le brahmine danse avec le mort et danse à sa façon, en brahmine. Le spectacle se termina par cette scène. Les forçats se séparèrent gais, contents, en louant les acteurs et remerciant le sous-officier. On n'entendait pas la moindre querelle. Ils étaient tous satisfaits, je dirais même heureux, et s'endormirent l'âme tranquille, d'un sommeil qui ne ressemble en rien à leur sommeil habituel. Ceci n'est pas un fantôme de mon imagination, mais bien la vérité, la pure vérité. On avait permis à ces pauvres gens de vivre quelques instants comme ils l'entendaient, de s'amuser humainement, d'échapper pour une heure à leur condition de forçats--et l'homme change moralement, ne fût-ce que pour quelques minutes...

La nuit est déjà tout à fait sombre. J'ai un frisson et je me réveille par hasard: le vieux-croyant est toujours sur son poêle à prier, il priera jusqu'à l'aube. Aléi dort paisiblement à côté de moi. Je me souviens qu'en se couchant il riait encore et parlait du théâtre avec ses frères. Involontairement je regarde sa figure paisible. Peu à peu je me souviens de tout, de ce dernier jour, des fêtes de Noël, de ce mois tout entier... Je lève la tête avec effroi et je regarde mes camarades, qui dorment à la lueur tremblotante d'une chandelle donnée par l'administration. Je regarde leurs visages malheureux, leurs pauvres lits, cette nudité et cette misère--je les regarde--et je veux me convaincre que ce n'est pas un affreux cauchemar, mais bien la réalité. Oui, c'est la réalité: j'entends un gémissement. Quelqu'un replie lourdement son bras et fait sonner ses chaînes. Un autre s'agite dans un songe et parle, tandis que le vieux grand-père prie pour les «chrétiens orthodoxes»: j'entends sa prière régulière, douce, un peu traînante: «Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de nous!...»

--Je ne suis pas ici pour toujours, mais pour quelques années! me dis-je, et j'appuie de nouveau ma tête sur mon oreiller.

DEUXIÈME PARTIE

I--L'HÔPITAL.

Peu de temps après les fêtes de Noël je tombai malade et je dus me rendre à notre hôpital militaire, qui se trouvait à l'écart, à une demi-verste environ de la forteresse. C'était un bâtiment à un seul étage, très-allongé et peint en jaune. Chaque été, on dépensait une grande quantité d'ocre à le rebadigeonner. Dans l'immense cour de l'hôpital se trouvaient diverses dépendances, les demeures des médecins-chefs et d'autres constructions nécessaires, tandis que le bâtiment principal ne contenait que les salles destinées aux malades: elles étaient en assez grand nombre; mais comme il n'y en avait que deux réservées aux détenus, ces dernières étaient presque toujours pleines, surtout l'été: il n'était pas rare qu'on fût obligé de rapprocher les lits. Ces salles étaient occupées par des «malheureux» de toute espèce: d'abord, par les nôtres, les détenus de la maison de force, par des prévenus militaires, incarcérés dans les corps de garde, et qui avaient été condamnés; il s'en trouvait d'autres encore sous jugement, ou de passage; on envoyait aussi dans nos salles les malades de la compagnie de discipline--triste institution où l'on rassemblait les soldats de mauvaise conduite pour les corriger; au bout d'un an ou deux, ils en revenaient les plus fieffés chenapans que la terre puisse porter.--Les forçats qui se sentaient malades avertissaient leur sous-officier dès le matin. Celui-ci les inscrivait sur un carnet qu'il leur remettait, et les envoyait à l'hôpital, accompagnés d'un soldat d'escorte: à leur arrivée, ils étaient examinés par un médecin qui autorisait les forçats à rester à l'hôpital, s'ils étaient vraiment malades. On m'inscrivit donc dans le livre, et vers une heure, quand tous mes compagnons furent partis pour la corvée de l'après-dînée, je me rendis à l'hôpital. Chaque détenu prenait avec lui autant d'argent et de pain qu'il pouvait (car il ne fallait pas espérer être nourri ce jour-là), une toute petite pipe, un sachet contenant du tabac, un briquet et de l'amadou. Ces objets se cachaient dans les bottes. Je pénétrai dans l'enceinte de l'hôpital, non sans éprouver un sentiment de curiosité pour cet aspect nouveau, inconnu, de la vie du bagne.

La journée était chaude, couverte, triste;--c'était une de ces journées où des maisons comme un hôpital prennent un air particulièrement banal, ennuyeux et rébarbatif. Mon soldat d'escorte et moi, nous entrâmes dans la salle de réception, où se trouvaient deux baignoires de cuivre; nous y trouvâmes deux condamnés qui attendaient la visite, avec leurs gardiens. Un feldscherr[25] entra, nous regarda d'un air nonchalant et protecteur, et s'en fut plus nonchalamment encore annoncer notre arrivée au médecin de service; il arriva bientôt, nous examina, tout en nous traitant avec affabilité, et nous délivra des feuilles où se trouvaient inscrits nos noms. Le médecin ordinaire des salles réservées aux condamnés devait faire le diagnostic de notre maladie, indiquer les médicaments à prendre, le régime alimentaire à suivre, etc. J'avais déjà entendu dire que les détenus n'avaient pas assez de louanges pour leurs docteurs. «Ce sont de vrais pères!» me dirent-ils en parlant d'eux, quand j'entrai à l'hôpital. Nous nous déshabillâmes pour revêtir un autre costume. On nous enleva les habits et le linge que nous avions en arrivant, et l'on nous donna du linge de l'hôpital, auquel on ajouta de longs bas, des pantoufles, des bonnets de coton et une robe de chambre d'un drap brun très-épais, qui était doublée non pas de toile, mais bien plutôt d'emplâtres: cette robe de chambre était horriblement sale, mais je compris bientôt toute son utilité. On nous conduisit ensuite dans les salles des forçats qui se trouvaient au bout d'un long corridor, très-élevé et fort propre. La propreté extérieure était très-satisfaisante; tout ce qui était visible reluisait: du moins cela me sembla ainsi après la saleté de notre maison de force. Les deux prévenus entrèrent dans la salle qui se trouvait à gauche du corridor, tandis que j'allai à droite. Devant la porte fermée au cadenas se promenait une sentinelle, le fusil sur l'épaule; non loin d'elle, veillait son remplaçant. Le sergent (de la garde de l'hôpital) ordonna de me laisser passer. Soudain je me trouvai au milieu d'une chambre longue et étroite; le long des murailles étaient rangés des lits au nombre de vingt-deux. Trois ou quatre d'entre eux étaient encore inoccupés. Ces lits de bois étaient peints en vert, et devaient comme tous les lits d'hôpital, bien connus dans toute la Russie, être habités par des punaises. Je m'établis dans un coin, du côté des fenêtres.

Il n'y avait que peu de détenus dangereusement malades, et alités; pour la plupart convalescents ou légèrement indisposés, mes nouveaux camarades étaient étendus sur leurs couchettes ou se promenaient en long et en large; entre les deux rangées de lits, l'espace était suffisant pour leurs allées et venues. L'air de la salle était étouffant, avec l'odeur particulière aux hôpitaux: il était infecté par différentes émanations, toutes plus désagréables les unes que les autres, et par l'odeur des médicaments, bien que le poêle fût chauffé presque tout le jour. Mon lit était couvert d'une housse rayée, que j'enlevai: il se composait d'une couverture de drap, doublée de toile, et de draps grossiers, d'une propreté plus que douteuse. À côté du lit, se trouvait une petite table avec une cruche et une tasse d'étain, sur laquelle était placée une serviette minuscule qui m'était confiée. La table avait encore un rayon, où ceux des malades qui buvaient du thé mettaient leur théière, le broc de bois pour le kwass, etc.; mais ces richards étaient fort peu nombreux. Les pipes et les blagues à tabac--car chaque détenu fumait, même les poitrinaires--se cachaient sous le matelas. Le docteur et les autres chefs ne faisaient presque jamais de perquisitions; quand ils surprenaient un malade la pipe à la bouche, ils faisaient semblant de n'avoir rien vu. Les détenus étaient d'ailleurs très-prudents, et fumaient presque toujours derrière le poêle. Ils ne se permettaient de fumer dans leurs lits que la nuit, parce que personne ne faisait de rondes, à part l'officier commandant le corps de garde de l'hôpital.

Jusqu'alors je n'avais jamais été dans aucun hospice en qualité de malade; aussi tout ce qui m'entourait me parut-il fort nouveau. Je remarquai que mon entrée avait intrigué quelques détenus: on avait entendu parler de moi, et tout ce monde me regardait sans façons, avec cette légère nuance de supériorité que les habitués d'une salle d'audience, d'une chancellerie, ont pour un nouveau venu ou un quémandeur. À ma droite était étendu un prévenu, ex-secrétaire, et fils illégitime d'un capitaine en retraite, accusé d'avoir fabriqué de la fausse monnaie: il se trouvait à l'hôpital depuis près d'une année; il n'était nullement malade, mais il assurait aux docteurs qu'il avait un anévrysme. Il les persuada si bien qu'il ne subit ni les travaux forcés, ni la punition corporelle à laquelle il avait été condamné; on l'envoya une année plus tard à T--k, où il fut attaché à un hospice. C'était un vigoureux gaillard de vingt-huit ans, trapu, fripon avoué, plus ou moins jurisconsulte. Il était intelligent et de manières fort aisées, mais très-présomptueux et d'un amour-propre maladif. Convaincu qu'il n'y avait pas au monde d'homme plus honnête et plus juste que lui, il ne se reconnaissait nullement coupable; il garda cette assurance toute sa vie. Ce personnage m'adressa la parole le premier et m'interrogea avec curiosité; il me mit au courant des moeurs de l'hôpital; bien entendu, avant tout, il m'avait déclaré qu'il était le fils d'un capitaine. Il désirait fort que je le crusse gentilhomme, ou au moins «de la noblesse». Bientôt après, un malade de la compagnie de discipline vint m'assurer qu'il connaissait beaucoup de nobles, d'anciens exilés; pour mieux me convaincre, il me les nomma par leur prénom et leur nom patronymique. Rien qu'à voir la figure de ce soldat grisonnant, on devinait qu'il mentait abominablement. Il s'appelait Tchékounof. Il venait me faire sa cour, parce qu'il soupçonnait que j'avais de l'argent; quand il aperçut un paquet de thé et de sucre, il m'offrit aussitôt ses services pour faire bouillir l'eau et me procurer une théière. M--kski m'avait promis, de m'envoyer la mienne le lendemain, par un des détenus, qui travaillaient dans l'hôpital, mais Tchékounov s'arrangea pour que j'eusse tout ce qu'il me fallait. Il se procura une marmite de fonte, où il fit bouillir l'eau pour le thé; en un mot, il montra un zèle si extraordinaire, que cela lui attira aussitôt quelques moqueries acérées de la part d'un des malades, un poitrinaire dont le lit se trouvait vis-à-vis du mien. Il se nommait Oustiantsef. C'était précisément le soldat condamné aux verges, qui, par peur du fouet, avait avalé une bouteille d'eau-de-vie dans laquelle il avait fait infuser du tabac, et gagné ainsi le germe de la phtisie: j'ai parlé de lui plus haut. Il était resté silencieux jusqu'alors, étendu sur son lit et respirant avec difficulté tout en me dévisageant, d'un air très-sérieux. Il suivait des yeux Tchékounof, dont la servilité l'irritait. Sa gravité extraordinaire rendait comique son indignation. Enfin il n'y tint plus:

--Eh! regardez-moi ce valet qui a trouvé son maître! dit-il avec des intervalles, d'une voix étranglée par sa faiblesse, car c'était peu de temps avant sa fin.

Tchékounof, mécontent, se tourna:

--Qui est ce valet? demanda-t-il en regardant Oustiantsef avec mépris.

--Toi! tu es un valet, lui répondit celui-ci, avec autant d'assurance que s'il avait eu le droit de gourmander Tchékounof et que c'eût été un devoir impérieux pour lui.

--Moi, un valet?

--Oui, un vrai valet! Entendez-vous, braves gens, il ne veut pas me croire. Il s'étonne le gaillard!

--Qu'est-ce que cela peut bien te faire? Tu vois bien qu'ils ne savent[26] pas se servir de leurs mains. Ils ne sont pas habitués à être sans serviteur. Pourquoi ne le servirais-je pas? farceur au museau velu.

--Qui a le museau velu?

--Toi!

--Moi, j'ai le museau velu?

--Oui, un vrai museau velu et poilu!

--Tu es joli, toi! va... Si j'ai le museau velu, tu as la figure comme un oeuf de corbeau, toi!

--Museau poilu! Le bon Dieu t'a réglé ton compte, tu ferais bien mieux de rester tranquille à crever!

--Pourquoi? J'aimerais mieux me prosterner devant une botte que devant une sandale. Mon père ne s'est jamais prosterné et ne m'a jamais commandé de le faire. Je... je...

Il voulait continuer, mais une quinte de toux le secoua pendant quelques minutes; il crachait le sang. Une sueur froide, causée par son épuisement, perla sur son front déprimé. Si la toux ne l'avait pas empêché de parler, il eût continué à déblatérer, on le voyait à son regard, mais dans son impuissance, il ne put qu'agiter la main... si bien que Tchékounof ne pensa plus à lui.

Je sentais bien que la haine de ce poitrinaire s'adressait plutôt à moi qu'à Tchékounof. Personne n'aurait eu l'idée de se fâcher contre celui-ci ou de le mépriser à cause des services qu'il me rendait et des quelques sous qu'il essayait de me soutirer. Chaque malade comprenait très-bien qu'il ne faisait tout cela que pour se procurer de l'argent. Le peuple n'est pas du tout susceptible à cet endroit-là et sait parfaitement ce qu'il en est. J'avais déplu à Oustiantsef, comme mon thé lui avait déplu; ce qui l'irritait, c'est que, malgré tout, j'étais un seigneur, même avec mes chaînes, que je ne pouvais me passer de domestique; et pourtant je ne désirais et ne recherchais aucun serviteur. En réalité, je tenais à faire tout moi-même, afin de ne pas paraître un douillet aux mains blanches, et de ne pas jouer au grand seigneur. J'y mettais même un certain amour-propre, pour dire la vérité. Malgré tout,--je n'y ai jamais rien compris,--j'étais toujours entouré d'officieux et de complaisants, qui s'attachaient à moi de leur propre mouvement et qui finirent par me dominer: c'était plutôt moi qui étais leur valet; si bien que pour tout le monde, bon gré, mal gré, j'étais un seigneur qui ne pouvait se passer des services des autres et qui faisait l'important. Cela m'exaspérait. Oustiantsef était poitrinaire et partant irascible; les autres malades ne me témoignèrent que de l'indifférence avec une nuance de dédain. Ils étaient tous occupés d'une circonstance qui me revient à la mémoire: j'appris, en écoutant leurs conversations, qu'on devait apporter ce soir même à l'hôpital un condamné auquel on administrait en ce moment les verges. Les détenus attendaient ce nouveau avec quelque curiosité. On disait du reste que la punition était légère: cinq cents coups.