Souvenirs de la maison des morts
Chapter 17
Pétrof m'avait dit naïvement, quand il m'emmena au spectacle, qu'on me ferait passer devant parce que je donnerais plus d'argent. Les places n'avaient pas de prix fixe; chacun donnait ce qu'il voulait et ce qu'il pouvait. Presque tous déposèrent une pièce de monnaie sur l'assiette quand on fit la quête. Même si l'on m'eût laissé passer devant dans l'espérance que je donnerais plus qu'un autre, n'y avait-il pas là encore un sentiment profond de dignité personnelle? «Tu es plus riche que moi, va-t'en au premier rang; nous sommes tous égaux, ici, c'est vrai, mais tu payes plus, par conséquent un spectateur comme toi fait plaisir aux acteurs;--occupe la première place, car nous ne sommes pas ici pour notre argent, nous devons nous classer nous-mêmes!» Quelle noble fierté dans cette façon d'agir! Ce n'est plus le culte de l'argent qui est tout, mais en dernière analyse le respect de soi-même. On n'estimait pas trop la richesse chez nous. Je ne me souviens pas que l'un de nous se soit jamais humilié pour avoir de l'argent, même si je passe en revue toute la maison de force. On me quémandait, mais par polissonnerie, par friponnerie, plutôt que dans l'espoir du bénéfice lui-même; c'était un trait de bonne humeur, de simplicité naïve. Je ne sais pas si je m'exprime clairement. J'ai oublié mon théâtre, j'y reviens.
Avant le lever du rideau, la salle présentait un spectacle étrange et animé. D'abord la cohue pressée, foulée, écrasée de tous côtés, mais impatiente, attendant, le visage resplendissant, le commencement de la représentation. Aux derniers rangs grouillait une masse confuse de forçats: beaucoup d'entre eux avaient apporté de la cuisine des bûches qu'ils dressaient contre la muraille et sur lesquelles ils grimpaient; ils passaient deux heures entières dans cette position fatigante, s'accotant des deux mains sur les épaules de leurs camarades, parfaitement contents d'eux-mêmes et de leur place. D'autres arc-boutaient leurs pieds contre le poêle, sur la dernière marche, et restaient tout le temps de la représentation, soutenus par ceux qui se trouvaient devant eux, au fond, près de la muraille. De côté, massée sur des lits de camp, se trouvait aussi une foule compacte, car c'étaient là les meilleures places. Cinq forçats, les mieux partagés, s'étaient hissés et couchés sur le poêle, d'où ils regardaient en bas: ceux-là nageaient dans la béatitude. De l'autre côté, fourmillaient les retardataires qui n'avaient pas trouvé de bonnes places. Tout le monde se conduisait décemment et sans bruit. Chacun voulait se montrer avantageusement aux seigneurs qui nous visitaient. L'attente la plus naïve se peignait sur ces visages rouges et humides de sueur, par suite de la chaleur étouffante. Quel étrange reflet de joie enfantine, de plaisir gracieux et sans mélange, sur ces figures couturées, sur ces fronts et ces joues marqués, sombres et mornes auparavant, et qui brillaient parfois d'un feu terrible! Ils étaient tous sans bonnets; comme j'étais à droite, il me semblait que leurs têtes étaient entièrement rasées. Tout à coup, sur la scène, on entend du bruit, un vacarme... Le rideau va se lever. L'orchestre joue... Cet orchestre mérite une mention. Sept musiciens s'étaient placés le long des lits de camp: il y avait là deux violons (l'un d'eux était la propriété d'un détenu; l'autre avait été emprunté hors de la forteresse; les artistes étaient des nôtres), trois balalaïki--faites par les forçats eux-mêmes, deux guitares et un tambour de basque qui remplaçait la contre-basse. Les violons ne faisaient que gémir et grincer, les guitares ne valaient rien; en revanche les balalaïki étaient remarquables. L'agilité des doigts des artistes aurait fait honneur au plus habile prestidigitateur. Ils ne jouaient guère que des airs de danses: aux passages les plus entraînants, ils frappaient brusquement du doigt sur la planchette de leurs instruments: le ton, le goût, l'exécution, le rendu du motif, tout était original, personnel. Un des guitaristes possédait à fond son instrument. C'était le gentilhomme qui avait tué son père. Quant au tambour de basque, il exécutait littéralement des merveilles; ainsi il faisait tourner le disque sur un doigt ou traînait son pouce sur la peau d'âne, on entendait alors des coups répétés, clairs, monotones, qui soudain se brisaient et rejaillissaient en une multitude innombrable de petites notes sourdes, chuchotantes et rebondissantes. Deux harmonicas se joignirent enfin à cet orchestre. Vraiment, je n'avais jusqu'alors aucune idée du parti qu'on peut tirer de ces instruments populaires, si grossiers: je fus étonné; l'harmonie, le jeu, mais surtout l'expression, la conception même du motif étaient supérieurement rendus. Je compris parfaitement alors,--et pour la première fois,--la hardiesse souveraine et le fol abandon de soi-même qui se trahissent dans nos airs de danses populaires et dans nos chansons de cabaret.-- Le rideau se leva enfin. Chacun fit un mouvement, ceux qui se trouvaient dans le fond se dressèrent sur la pointe des pieds; quelqu'un tomba de sa bûche; tous ouvrirent la bouche et écarquillèrent les yeux: un silence parfait régnait dans toute la salle... La représentation commença.
J'étais assis non loin d'Aléi, qui se trouvait au milieu du groupe que formaient ses frères et les autres Tcherkesses. Ils étaient passionnés pour le théâtre et y assistaient chaque soir. J'ai remarqué que tous les musulmans, Tartares, etc., sont grands amateurs de spectacles de tout genre. Près d'eux resplendissait Isaï Fomitch; dès le lever du rideau, il était tout oreilles et tout yeux; son visage exprimait une attente très-avide de miracles et de jouissances. J'aurais été désolé de voir son espérance trompée. La charmante figure d'Aléi brillait d'une joie si enfantine, si pure, que j'étais tout gai rien qu'en la regardant; involontairement, chaque fois qu'un rire général faisait écho à une réplique amusante, je me tournais de son côté pour voir son visage. Il ne me remarquait pas; il avait bien autre chose à faire que de penser à moi! Près de ma place, à gauche, se trouvait un forçat déjà âgé, toujours sombre, mécontent et grondeur; lui aussi avait remarqué Aléi, et je vis plus d'une fois comme il jetait sur lui des regards furtifs en souriant à demi, tant le jeune Tcherkesse était charmant! Ce détenu l'appelait toujours «Aléi Sémionytch», sans que je susse pourquoi.--On avait commencé par Philatka et Mirochka. Philatka (Baklouchine) était vraiment merveilleux. Il jouait son rôle à la perfection. On voyait qu'il avait pesé chaque phrase, chaque mouvement. Il savait donner au moindre mot, au moindre geste, un sens, qui répondait parfaitement au caractère de son personnage. Ajoutez à cette étude consciencieuse une gaieté non feinte, irrésistible, de la simplicité, du naturel; si vous aviez vu Baklouchine, vous auriez certainement convenu que c'était un véritable acteur, un acteur de vocation et de grand talent. J'ai vu plus d'une fois Philatka sur les scènes de Pétersbourg et de Moscou, mats je l'affirme, pas un artiste des capitales n'était à la hauteur de Baklouchine dans ce rôle. C'étaient des paysans de n'importe quel pays, et non de vrais moujiks russes; leur désir de représenter des paysans était trop apparent.--L'émulation excitait Baklouchine, car on savait que le forçat Patsieikine devait jouer le rôle de Kedril dans la seconde pièce; je ne sais pourquoi, on croyait que ce dernier aurait plus de talent que Baklouchine. Celui-ci souffrait de cette préférence comme un enfant. Combien de fois n'était-il pas venu vers moi ces derniers jours, pour épancher ses sentiments! Deux heures avant la représentation, il était secoué par la fièvre. Quand on éclatait de rire et qu'on lui criait:--Bravo! Baklouchine! tu es un gaillard! sa figure resplendissait de bonheur, et une vraie inspiration brillait dans ses yeux. La scène des baisers entre Kirochka et Philatka, où ce dernier crie à la fille: «Essuie-toi» et s'essuie lui-même, fut d'un comique achevé. Tout le monde éclata de rire. Ce qui m'intéressait le plus, c'étaient les spectateurs; tous s'étaient déroidis et s'abandonnaient franchement à leur joie. Les cris d'approbation retentissaient de plus en plus nourris. Un forçat poussait du coude son camarade et lui communiquait à la hâte ses impressions, sans même s'inquiéter de savoir qui était à côté de lui. Lorsqu'une scène comique commençait, on voyait un autre se retourner vivement en agitant les bras, comme pour engager ses camarades à rire, puis faire aussitôt face à la scène. Un troisième faisait claquer sa langue contre son palais et ne pouvait rester tranquille; comme la place lui manquait pour changer de position, il piétinait sur une jambe ou sur l'autre. Vers la fin de la pièce, la gaieté générale atteignit son apogée. Je n'exagère rien. Figurez-vous la maison de force, les chaînes, la captivité, les longues années de réclusion, de corvée, la vie monotone, qui tombe goutte à goutte pour ainsi dire, les jours sombres de l'automne:--tout à coup on permet à ces détenus comprimés de s'égayer, de respirer librement pendant une heure, d'oublier leur cauchemar, d'organiser un spectacle--et quel spectacle! qui excite l'envie et l'admiration de toute la ville. «--Voyez-vous, ces forçats!» Tout les intéressait, les costumes par exemple. Il leur semblait excessivement curieux de voir VanKa, Nietsviétaef ou Baklouchine, dans un autre costume que celui qu'ils portaient depuis tant d'années.»C'est un forçat, un vrai forçat dont les chaînes sonnent quand il marche, et le voilà pourtant qui entre en scène en redingote, en chapeau rond et en manteau, comme un civil. Il s'est fait des cheveux, des moustaches. Il sort un mouchoir rouge de sa poche, le secoue comme un seigneur, un vrai seigneur.» L'enthousiasme était à son comble de ce chef. Le «propriétaire bienfaisant» arrive dans un uniforme d'aide de camp, très-vieux à la vérité, épaulettes, casquette à cocarde: l'effet produit est indescriptible. Il y avait deux amateurs pour ce costume, et--le croirait-on?--ils s'étaient querellés comme deux gamins, pour savoir qui jouerait ce rôle-là, car ils voulaient tous deux se montrer en uniforme d'officier avec des aiguillettes! Les autres acteurs les séparèrent; à la majorité des voix on confia ce rôle à Nietsviétaef, non pas qu'il fût mieux fait de sa personne que l'autre et qu'il ressemblât mieux à un seigneur, mais simplement parce qu'il leur avait assuré à tous qu'il aurait une badine, qu'il la ferait tourner et en fouetterait la terre, en vrai seigneur, en élégant à la dernière mode, ce que Vanka Ospiéty ne pouvait essayer, lui qui n'avait jamais connu de gentilshommes. En effet, quand Nietsviétaef entra en scène avec son épouse, il ne fit que dessiner rapidement des ronds sur le sol, de sa légère badine de bambou; il croyait certes que c'était là l'indice de la meilleure éducation, d'une suprême élégance. Dans son enfance encore, alors qu'il n'était qu'un serf va-nu-pieds, il avait probablement été séduit par l'adresse d'un seigneur à faire tourner sa canne; cette impression était restée ineffaçable pour toujours dans sa mémoire, si bien que quelque trente ans plus tard, il s'en souvenait pour séduire et flatter à son tour les camarades de la prison, Nietsviétaef était tellement enfoncé dans cette occupation qu'il ne regardait personne; il donnait la réplique sans même lever les yeux; le plus important pour lui, c'était le bout de sa badine et les ronds qu'il traçait. La propriétaire bienfaisante était aussi très-remarquable; elle apparut en scène dans un vieux costume de mousseline usée, qui avait l'air d'une guenille, les bras et le cou nus, un petit bonnet de calicot sur la tête, avec des brides sous le menton, une ombrelle dans une main, et dans l'autre un éventail de papier de couleur dont elle ne faisait que s'éventer. Un fou rire accueillit cette grande dame, qui ne put contenir elle-même sa gaîté et éclata à plusieurs reprises. Ce rôle était rempli par le forçat Ivanof. Quant à Sirotkine, habillé en fille, il était très-joli. Les couplets furent fort bien dits. En un mot, la pièce se termina à la satisfaction générale. Pas la moindre critique ne s'éleva: comment du reste aurait-on pu critiquer?
On joua encore une fois l'ouverture, _Siéni, moï siéni_, et le rideau se releva. On allait maintenant représenter «Kedril le glouton». Kedril est une sorte de don Juan; on peut faire cette comparaison, car des diables emportent le maître et le serviteur en enfer à la fin de la pièce. Le manuscrit fut récité en entier, mais ce n'était évidemment qu'un fragment; le commencement et la fin de la pièce avaient dû se perdre, car elle n'avait ni queue ni tête. La scène se passe dans une auberge, quelque part en Russie. L'aubergiste introduit dans une chambre un seigneur en manteau et en chapeau rond déformé; le valet de ce dernier, Kedril, suit son maître, il porte une valise et une poule roulée dans du papier bleu. Il a une pelisse courte et une casquette de laquais. C'est ce valet qui est le glouton. Le forçat Potsieikine, le rival de Baklouchine, jouait ce rôle; tandis que le personnage du seigneur était rempli par Ivanof, le même qui faisait la grande dame dans la première pièce. L'aubergiste (Nietsviétaef) avertit le gentilhomme que cette chambre est hantée par des démons, et se retire. Le seigneur est triste et préoccupé, il marmotte tout haut qu'il le sait depuis longtemps et ordonne à Kedril de défaire les paquets, de préparer le souper. Kedril est glouton et poltron: quand il entend parler de diables, il pâlit et tremble comme une feuille, il voudrait se sauver, mais il a peur de son maître, et puis, il a faim. Il est voluptueux, bête, rusé à sa manière, couard. À chaque instant il trompe son maître, qu'il craint pourtant connue le feu. C'est un remarquable type de valet, dans lequel on retrouve les principaux traits du caractère de Leporello, mais indistincts et fondus. Ce caractère était vraiment supérieurement rendu par Potsieikine, dont le talent était indiscutable et qui surpassait, à mon avis celui de Baklouchine lui-même. Quand, le lendemain, j'accostai Baklouchine, je lui dissimulais mon impression, car je l'aurais cruellement affligé.
Quant au forçat qui jouait le rôle du seigneur, il n'était pas trop mauvais: tout ce qu'il disait n'avait guère de sens et ne ressemblait à rien, mais sa diction était pure et nette, les gestes tout à fait convenables. Pendant que Kedril s'occupe de la valise, son maître se promène en long et en large, et annonce qu'à partir de ce jour il cessera de courir le monde. Kedril écoute, fait des grimaces, et réjouit les spectateurs par ses réflexions en aparté. Il n'a nullement pitié de son maître, mais il a entendu parler des diables: il voudrait savoir comme ils sont faits, et le voilà qui questionne le seigneur. Celui-ci lui déclare qu'autrefois, étant en danger de mort, il a demandé secours à l'enfer; les diables l'ont aidé et l'ont délivré, mais le terme de sa liberté est échu; si les diables viennent ce soir, c'est pour exiger son âme, ainsi qu'il a été convenu dans leur pacte. Kedril commence à trembler pour de bon, son maître ne perd pas courage et lui ordonne de préparer le souper. En entendant parler de mangeaille, Kedril ressuscite, il défait le papier dans lequel est enveloppée la poule, sort une bouteille de vin--qu'il entame brusquement lui-même, le public se pâme de rire. Mais la porte a grincé, le vent a agité les volets, Kedril tremble, et en toute hâte, presque inconsciemment, cache dans sa bouche un énorme morceau de poule qu'il ne peut avaler. On pouffe de nouveau. «Est-ce prêt?» lui crie son maître qui se promène toujours en long et en large dans la chambre.--Tout de suite, monsieur, je vous... le prépare,--dit Kedril qui s'assied et se met à bâfrer le souper. Le public est visiblement charmé par l'astuce de ce valet qui berne si habilement un seigneur. Il faut avouer que Potsiéikine méritait des éloges. Il avait prononcé admirablement les mots: «--Tout de suite, monsieur, je... vous... le prépare.» Une fois à table, il mange avec avidité, et, à chaque bouchée, tremble que son maître ne s'aperçoive de sa manoeuvre; chaque fois que celui-ci se retourne, il se cache sous la table en tenant la poule dans sa main. Sa première faim apaisée, il faut bien songer au seigneur.--«Kedril! as-tu bientôt fait?» crie celui-ci?-- «C'est prêt!» répond hardiment Kedril, qui s'aperçoit alors qu'il ne reste presque rien: il n'y a en tout sur l'assiette qu'une seule cuisse. Le maître, toujours sombre et préoccupé, ne remarque rien et s'assied, tandis que Kedril se place derrière lui une serviette sur le bras. Chaque mot, chaque geste, chaque grimace du valet qui se tourne du côté du public, pour se gausser de son maître, excite un rire irrésistible dans la foule des forçats. Juste au moment où le jeune seigneur commence à manger, les diables font leur entrée: ici l'on ne comprend plus, car ces diables ne ressemblent à rien d'humain ni de terrestre; la porte de côté s'ouvre, et un fantôme apparaît tout habillé de blanc; en guise de tête, le spectre porte une lanterne avec une bougie; un autre fantôme le suit, portant aussi une lanterne sur la tête et une faux à la main. Pourquoi sont-ils habillés de blanc, portent-ils une faux et une lanterne? Personne ne put me l'expliquer; au fond on s'en préoccupait fort peu. Cela devait être ainsi pour sûr. Le maître fait courageusement face aux apparitions et leur crie qu'il est prêt, qu'ils peuvent le prendre. Mais Kedril, poltron comme un lièvre, se cache sous la table; malgré sa frayeur, il n'oublie pas de prendre avec lui la bouteille. Les diables disparaissent, Kedril sort de sa cachette, le maître se met à manger sa poule; trois diables entrent dans la chambre et l'empoignent pour l'entraîner en enfer. «Kedril, sauve-moi!» crie-t-il. Mais Kedril a d'autres soucis; il a pris cette fois la bouteille, l'assiette et même le pain en se fourrant dans sa cachette. Le voilà seul, les démons sont loin, son maître aussi. Il sort de dessous la table, regarde de tous côtés, et... un sourire illumine sa figure. Il cligne de l'oeil en vrai fripon, s'assied à la place de son maître, et chuchote à demi-voix au public:
--Allons, je suis maintenant mon maître... sans maître...
Tout le monde rit de le voir sans maître; il ajoute, toujours à demi-voix d'un ton de confidence, mais en clignant joyeusement de l'oeil:
--Les diables l'ont emporté!...
L'enthousiasme des spectateurs n'a plus de bornes! cette phrase a été prononcée avec une telle coquinerie, avec une grimace si moqueuse et si triomphante, qu'il est impossible de ne pas applaudir. Mais le bonheur de Kedril ne dure pas longtemps. À peine a-t-il pris la bouteille de vin et versé une grande lampée dans un verre qu'il porte à ses lèvres, que les diables reviennent, se glissent derrière lui et l'empoignent. Kedril hurle comme un possédé. Mais il n'ose pas se retourner. Il voudrait se défendre, il ne le peut pas: ses mains sont embarrassées de la bouteille et du verre dont il ne veut pas se séparer; les yeux écarquillés, la bouche béante d'horreur, il reste une minute à regarder le public, avec une expression si comique de poltronnerie qu'il est vraiment à peindre. Enfin on l'entraîne, on l'emporte, il gigote des bras et des jambes en serrant toujours sa bouteille, et crie, crie. Les hurlements se font encore entendre de derrière les coulisses. Le rideau tombe. Tout le monde rit, est enchanté. L'orchestre attaque la fameuse danse kamarinskaïa[24]. On commence tout doucement, pianissimo, mais peu à peu le motif se développe, se renforce, la mesure s'accélère, des claquements hardis retentissent sur la planchette des balalaïki. C'est la kamarinskaïa dons tout son emportement! il aurait fallu que Glinka l'entendit jouer dans notre maison de force. La pantomime en musique commence. Pendant toute sa durée, on joue la kamarinskaïa. La scène représente l'intérieur d'une izba; un meunier et sa femme sont assis, l'un raccommode, l'autre file du lin. Sirotkine joue le rôle de la femme, Nietsviétaef celui du meunier.