Souvenirs de la maison des morts
Chapter 16
--Il ment, il ment de nouveau! fit Boulkine en frappant les lits de camp dans une sorte de désespoir. On aurait juré que Varlamof avait donné sa parole d'honneur de ne pas faire attention à celui-ci, c'était précisément ce qu'il y avait de plus comique, car Boulkine ne quittait pas Varlamof d'une semelle depuis le matin, sans aucun motif, simplement parce que celui-ci «mentait» à ce qu'il lui semblait. Il le suivait comme son ombre, lui cherchait chicane pour chaque mot, se tordait les mains, battait des poings contre la muraille et sur les lits de planche, à en saigner, et souffrait, souffrait visiblement de la conviction qu'il avait que Varlamof «mentait comme un arracheur de dents». S'il avait eu des cheveux sur la tête, il se les serait certainement arrachés dans sa douleur, dans sa mortification profonde. On aurait pu croire qu'il avait pris l'engagement de répondre des actions de Varlamof, et que tous les défauts de celui-ci bourrelaient sa conscience. L'amusant était que le forçat continuait à ne pas remarquer la comédie de Boulkine.
--Il ment! il ment! il ment! Rien de vraisemblable!... criait Boulkine.
--Qu'est-ce que ça peut bien te faire? répondirent les forçats en riant.
--Je vous dirai, Alexandre Pétrovitch, que j'étais très-joli garçon quand j'étais jeune et que les filles m'aimaient beaucoup, beaucoup... fit brusquement Varlamof de but en blanc.
--Il ment! Le voilà qui ment encore! l'interrompit Boulkine en poussant un gémissement. Les forçats éclatèrent de rire.
--Et moi, je faisais le beau devant elles; j'avais une chemise rouge, des pantalons larges, en peluche, je me couchais quand je voulais, comme le comte de la Bouteille; en un mot, je faisais tout ce que je pouvais seulement désirer.
--Il ment! déclare résolument Boulkine.
--J'avais alors hérité de mon père une maison de pierre, à deux étages. Eh bien, en deux ans, j'ai mis bas les deux étages, il m'est resté tout juste une porte cochère sans colonnes ni montants. Que voulez-vous? l'argent, c'est comme les pigeons, il arrive et puis il s'envole.
--Il ment! déclare Boulkine plus résolument encore...
--Alors, quand je suis arrivé, au bout de quelques jours, j'ai envoyé une _pleurrade_ (lettre) à ma parenté pour qu'ils m'expédient de l'argent. Parce qu'on disait que j'avais agi contre la volonté de mes parents, j'étais irrespectueux. Voilà tantôt sept ans que je l'ai envoyée, ma lettre!
--Et pas de réponse? demandai-je en souriant.
--Eh non! fit-il en riant lui aussi et en approchant toujours plus son nez de mon visage.--J'ai ici une amoureuse, Alexandre Pétrovitch!...
--Vous? une amoureuse?
--Onuphrief disait, il n'y a pas longtemps: La mienne est grêlée, laide tant que tu voudras, mais elle a beaucoup de robes; tandis que la tienne est jolie, mais c'est une mendiante, elle porte la besace.
--Est-ce vrai?
--Parbleu! elle est mendiante! dit-il. Il pouffait de rire sans bruit, tout le monde rit aussi. Chacun savait, en effet, qu'il était lié avec une mendiante à laquelle il donnait en tout dix kopeks chaque six mois.
--Eh bien! que me voulez-vous? lui demandai-je, car je désirais m'en débarrasser.
Il se tut, me regarda en faisant la bouche en coeur, et me dit tendrement:
--Ne m'octroierez-vous pas pour cette cause de quoi boire un demi-litre? Je n'ai bu que du thé aujourd'hui de toute la journée, ajouta-t-il d'un ton gracieux, en prenant l'argent que je lui donnai, et voyez-vous, ce thé me tracasse tellement que j'en deviendrai asthmatique; j'ai le ventre qui me grouille... comme une bouteille d'eau!
Comme il prenait l'argent que je lui tendis, le désespoir moral de Boulkine ne connut plus de limites; il gesticulait comme un possédé.
--Braves gens! cria-t-il à toute la caserne ahurie, le voyez-vous? Il ment! Tout ce qu'il dit, tout, tout est mensonge.
--Qu'est-ce que ça peut te faire? lui crièrent les forçats qui s'étonnaient de son emportement, tu es absurde!
--Je ne lui permettrai pas de mentir, continua Boulkine en roulant ses yeux et en frappant du poing de toutes ses forces sur les planches, je ne veux pas qu'il mente!
Tout le monde rit. Varlamof me salue après avoir pris l'argent, et se hâte, en faisant des grimaces, d'aller chez le cabaretier. Il remarqua seulement alors Boulkine.
--Allons! lui dit-il en s'arrêtant sur le seuil de la caserne, comme si ce dernier lui était indispensable pour l'exécution d'un projet.
--Pommeau! ajouta-t-il avec mépris en faisant passer Boulkine devant lui; il recommença à tourmenter les cordes de sa balalaïka.
À quoi bon décrire cet étourdissement! Ce jour suffocant s'achève enfin. Les forçats s'endorment lourdement sur leurs lits de camp. Ils parlent et délirent pendant leur sommeil encore plus que les autres nuits. Par-ci par-là on joue encore aux cartes. La fête, si impatiemment et si longuement attendue, est écoulée. Et demain, de nouveau le labeur quotidien, de nouveau aux travaux forcés...
XI--LA REPRÉSENTATION.
Le soir du troisième jour des fêtes eut lieu la première représentation de notre théâtre. Les tracas n'avaient pas manqué pour l'organiser, mais les acteurs en avaient pris sur eux tout le souci, aussi les autres forçats ne savaient-ils pas où en était le futur spectacle, ni ce qui se faisait. Nous ne savions pas même au juste ce que l'on représenterait.--Les acteurs, pendant ces trois jours, en allant au travail, s'ingéniaient à rassembler le plus de costumes possible. Chaque fois que je rencontrais Baklouchine, il faisait craquer ses doigts de satisfaction, mais ne me communiquait rien. Je crois que le major était de bonne humeur. Nous ignorions du reste entièrement s'il avait eu veut du spectacle, s'il l'avait autorisé ou s'il avait résolu de se taire et de fermer les yeux sur les fantaisies des forçats, après s'être assuré que tout se passerait le plus convenablement possible. Je crois qu'il avait entendu parler de la représentation, mais qu'il ne voulait pas s'en mêler, parce qu'il comprenait que tout irait peut-être de travers, s'il l'interdisait; les soldats feraient les mutins ou s'enivreraient, il valait donc bien mieux qu'ils s'occupassent de quelque chose. Je prête ce raisonnement au major, uniquement parce que c'est le plus naturel. On peut même dire que si les forçats n'avaient pas eu de théâtre pendant les fêtes ou quelque chose dans ce genre, il aurait fallu que l'administration organisât une distraction quelconque. Mais comme notre major se distinguait par des idées directement opposées à celles du reste du genre humain, on conçoit que je prends sur moi une grande responsabilité en affirmant qu'il avait eu connaissance de notre projet et qu'il l'autorisait. Un homme comme lui devait toujours écraser, étouffer quelqu'un, enlever quelque chose, priver d'un droit, en un mot mettre partout de l'ordre. Sous ce rapport il était connu de toute la ville. Il lui était parfaitement égal que ces vexations causassent des rébellions. Pour ces délits on avait des punitions (il y a des gens qui raisonnent comme notre major); avec ces coquins de forçats on ne devait employer qu'une sévérité impitoyable et s'en tenir à l'application absolue de la loi--et voilà tout. Ces incapables exécuteurs de la loi ne comprennent nullement qu'appliquer la loi sans en comprendre l'esprit, mène tout droit aux désordres.--«La loi le dit, que voulez-vous de plus?» Ils s'étonnent même sincèrement qu'on exige d'eux, outre l'exécution de la loi, du bon sens et une tête saine. La dernière condition surtout leur parait superflue, elle est pour eux d'un luxe révoltant, cela leur semble une vexation, de l'intolérance.
Quoi qu'il en soit, le sergent-major ne s'opposa pas à l'organisation du spectacle, et c'est tout ce qu'il fallait aux forçats. Je puis dire en toute vérité que si pendant toutes les fêtes il ne se produisit aucun désordre grave dans la maison, ni querelles sanglantes, ni vol, il faut l'attribuer à l'autorisation qu'avaient reçue les forçats d'organiser leur représentation. J'ai vu de mes yeux comment ils faisaient disparaître ceux de leurs camarades qui avaient trop bu, comme ils empêchaient les rixes, sous prétexte qu'on défendrait le théâtre. Le sous-officier demanda aux détenus leur parole d'honneur qu'ils se conduiraient bien et que tout se passerait tranquillement. Ceux-ci y consentirent avec joie et tinrent religieusement leur promesse: cela les flattait fort qu'on crût en leur parole d'honneur. Ajoutons que cette représentation ne coûtait rien, absolument rien à l'administration; elle n'avait pas de dépenses à faire. Les places n'avaient pas été marquées à l'avance, car le théâtre se montait et se démontait en moins d'un quart d'heure. Le spectacle devait durer une heure et demie et dans le cas où l'ordre de cesser la représentation serait arrivé à l'improviste, les décorations auraient disparu en un clin d'oeil. Les costumes étaient cachés dans les coffres des forçats. Avant tout je dirai comment notre théâtre était construit, quels étaient les costumes, et je parlerai de l'affiche, c'est à dire des pièces que l'on se proposait de jouer.
À vrai dire, il n'y avait pas d'affiche écrite, on n'en fit que pour la seconde et la troisième représentation. Baklouchine la composa pour MM. Les officiers et autres nobles visiteurs qui daignaient honorer le spectacle de leur présence, à savoir: l'officier de garde qui vint une fois, puis l'officier de service préposé aux gardes, enfin un officier du génie; c'est en l'honneur de ces nobles visiteurs que l'affiche fut écrite.
On supposait que la renommée de notre théâtre s'étendrait au loin dans la forteresse et même en ville, d'autant plus qu'il n'y avait aucun théâtre à N...; des représentations d'amateurs et rien de plus. Les forçats se réjouissaient du moindre succès, comme de vrais enfants, ils se vantaient. «Qui sait--se disait-on--il se peut que les chefs apprennent cela, et qu'ils viennent voir; c'est alors qu'ils sauraient ce que valent les forçats, car ce n'est pas une représentation donnée par les soldats, avec des bateaux flottants, des ours et des boucs, mais bien des acteurs, de vrais acteurs qui jouent des comédies faites pour les seigneurs; dans toute la ville, il n'y a pas un théâtre pareil! Le général Abrocimof a eu une représentation chez lui, à ce qu'on dit, il y en aura encore une, eh bien! qu'ils nous dament le pion avec leur costume, c'est possible! quant à la conversation, c'est une chose à voir! Le gouverneur lui-même peut en entendre parler --et qui sait? il viendra peut-être. Ils n'ont pas de théâtre, en ville!...»
En un mot, la fantaisie des forçats, surtout après le premier succès, alla presque jusqu'à s'imaginer qu'on leur distribuerait des récompenses ou qu'on diminuerait le chiffre des travaux forcés, l'instant d'après ils étaient les premiers à rire de bon coeur de leurs imaginations. En un mot, c'étaient des enfants, de vrais enfants, bien qu'ils eussent quarante ans. Je connaissais en gros le sujet de la représentation que l'on se proposait de donner, bien qu'il n'y eût pas d'affiche. Le titre de la première pièce était: _Philatka et Mirachka rivaux_. Baklouchine se vantait devant moi, une semaine au moins à l'avance, que le rôle de Philatka qu'il s'était adjugé serait joué de telle façon qu'on n'avait rien vu de pareil, même sur les scènes pétersbourgeoiscs. Il se promenait dans les casernes gonflé d'importance, effronté, l'air bonhomme malgré tout; s'il lui arrivait de dire quelques bouts de son rôle «à la théâtrale», tout le monde éclatait de rire, que le fragment fut amusant ou non, on riait parce qu'il s'était oublié. Il faut avouer que les forçats savaient se contenir et garder leur dignité; pour s'enthousiasmer des tirades de Baklouchine, il n'y avait que les plus jeunes... gens sans fausse honte, ou bien les plus importants, ceux dont l'autorité était si solidement établie qu'ils n'avaient pas peur d'exprimer nettement leurs sensations, quelles qu'elles fussent. Les autres écoutaient silencieux les bruits et les discussions, sans blâmer ni contredire, mais ils s'efforçaient de leur mieux de se comporter avec indifférence et dédain envers le théâtre. Ce ne fut qu'au dernier moment, le jour même de la représentation, que tout le monde s'intéressa à ce qu'on verrait, à ce que feraient nos camarades. On se demandait ce que pensait le major. Le spectacle réussirait-il comme celui d'il y a deux ans? etc., etc. Baklouchine m'assura que tous les acteurs étaient «parfaitement à leur place», et qu'il y aurait même un rideau. Le rôle de Philatka serait rempli par Sirotkine.--Vous verrez comme il est bien en habit de femme, disait-il eu clignant de l'oeil et en faisant claquer sa langue contre son palais. La propriétaire bienfaisante devait avoir une robe avec des falbalas et des volants, une ombrelle, tandis que le propriétaire portait un costume d'officier avec des aiguillettes et une canne à la main. La pièce dramatique qui devait être jouée en second lieu portait le titre de _Kedril le glouton_. Ce titre m'intrigua fort, mais j'eus beau faire des questions, je ne pus rien apprendre à l'avance. Je sus seulement que cette pièce n'était pas imprimée; c'était une copie manuscrite, que l'on tenait d'un sous-officier en retraite du faubourg, lequel avait pour sûr participé autrefois à sa représentation sur une scène militaire quelconque. Nous avons en effet, dans les villes et les gouvernements éloignés, nombre de pièces de ce genre qui, je crois, sont parfaitement ignorées et n'ont jamais été imprimées, mais qui ont apparu d'elles-mêmes au temps voulu pour défrayer le théâtre populaire dans certaines zones de la Russie.
J'ai dit «théâtre populaire»: il serait très-bon que nos investigateurs de la littérature populaire s'occupassent de faire de soigneuses recherches sur ce théâtre, qui existe, et qui peut-être n'est pas si insignifiant qu'on le pense. Je ne puis croire que tout ce que j'ai vu dans notre maison de force fût l'oeuvre de nos forçats. Il faut pour cela des traditions antérieures, des procédés établis et des notions transmises de génération en génération. Il faut les chercher parmi les soldats, les ouvriers de fabrique, dans les villes industrielles et même chez les bourgeois de certaines pauvres petites villes ignorées. Ces traditions se sont conservées dans certains villages et dans des chefs-lieux de gouvernement, chez la valetaille de quelques grandes propriétés foncières. Je crois même que les copies de beaucoup de vieilles pièces se sont multipliées, précisément grâce à cette valetaille de hobereaux. Les anciens propriétaires et les seigneurs moscovites avaient leurs propres théâtres sur lesquels jouaient leurs serfs. C'est de là que provient notre théâtre populaire, dont les marques d'origine sont indiscutables. Quant à _Kedril le glouton_, malgré ma vive curiosité, je ne pus rien en savoir, si ce n'est que les démons apparaissaient sur la scène et emportaient Kedril en enfer. Mais que signifiait ce nom de Kedril? pourquoi s'appelait-il Kedril, et non Cyrille? L'action était-elle russe ou étrangère? je ne pus pas tirer au clair cette question. On annonçait que la représentation se terminerait par une «pantomime en musique». Tout cela promettait d'être fort curieux. Les acteurs étaient au nombre de quinze, tous gens vifs et décodés. Ils se donnaient beaucoup de mouvement, multipliaient les répétitions, qui avaient lieu quelquefois derrière les casernes, se cachaient, prenaient des airs mystérieux. En un mot, ou voulait nous surprendre par quelque chose d'extraordinaire et d'inattendu.
Les jours de travail, on fermait les casernes de très-bonne heure, à la nuit tombante, mais on faisait une exception pour les fêtes de Noël; alors on ne mettait les cadenas aux portes qu'à la retraite du soir (neuf heures). Cette faveur avait été accordée spécialement en vue du spectacle. Pendant tout le temps des fêtes, chaque soir, on envoyait une députation prier très-humblement l'officier de garde de «permettre la représentation et ne pas fermer encore la maison de force», en ajoutant qu'il y avait eu représentation la veille, et que pourtant il ne s'était produit aucun désordre. L'officier de garde faisait le raisonnement suivant: Il n'y avait eu aucun désordre, aucune infraction à la discipline le jour du spectacle, et du moment qu'ils donnaient leur parole que la soirée d'aujourd'hui se passerait de la même manière, c'est qu'ils feraient leur police eux-mêmes; ce serait la plus rigoureuse de toutes. En outre, il savait bien que s'il s'était avisé de défendra la représentation, ces gaillards (qui peut savoir, des forçats!) auraient pu faire encore des sottises, qui mettraient dans l'embarras les officiers de garde. Enfin une dernière raison l'engageait à donner son consentement: monter la garde est horriblement ennuyeux; en autorisant la comédie, il avait sous la main un spectacle donné non plus par des soldats, mais par des forçats, gens curieux; ce serait à coup sur intéressant, et il avait tout droit d'y assister.
Dans le cas où l'officier de service arriverait et demanderait l'officier de garde, on lui répondrait que ce dernier était allé compter les forçats et fermer les casernes; réponse exacte et justification aisée. Voilà pourquoi nos surveillants autorisèrent le spectacle pendant toute la durée des fêtes; les casernes ne se fermèrent chaque soir qu'à la retraite. Les forçats savaient d'avance que la garde ne s'opposerait pas à leur projet; ils étaient tranquilles de ce côté là.
Vers six heures Pétrof vint me chercher, et nous nous rendîmes ensemble dans la salle de spectacle. Presque tous les détenus de notre caserne y étaient, à l'exception du vieux-croyant de Tchernigof et des Polonais. Ceux-ci ne se décidèrent à assister au spectacle que le jour de la dernière représentation, le 4 janvier, et encore quand on les eut convaincus que tout était convenable, gai et tranquille. Le dédain des Polonais irritait nos forçats, aussi furent-ils reçus très-poliment le 4 janvier; on les fit asseoir aux meilleures places. Quant aux Tcherkesses et à Isaï Fomitch, la comédie était pour eux une véritable réjouissance. Isaï Fomitch donna chaque fois trois kopeks: le dernier jour, il posa dix kopeks sur l'assiette; la félicité se peignait sur son visage. Les acteurs avaient décidé que chaque spectateur donnerait ce qu'il voudrait. La recette devait servir à couvrir les dépenses et «donner du montant» aux acteurs. Pétrof m'assura qu'on me laisserait occuper une des premières places, si plein que fût le théâtre, d'abord parce qu'étant plus riche que les autres, il y avait des chances pour que je donnasse plus, et puis, parce que je m'y connaissais mieux, que personne. Sa prévision se réalisa. Je décrirai préalablement la salle et la construction du théâtre.
La caserne de la section militaire qui devait servir de salle de spectacle avait quinze pas de long. De la cour, on entrait par un perron dans une antichambre, et de là, dans la caserne elle-même. Cette longue caserne était de construction particulière, comme je l'ai dit plus haut: les lits de camp, rangés contre la muraille, laissaient un espace vide au milieu de la chambre. La première moitié de la caserne était destinée aux spectateurs, tandis que la seconde, qui communiquait avec un autre bâtiment, formait la scène. Ce qui m'étonna dès mon entrée, ce fut le rideau, qui coupait la caserne en deux sur une longueur de dix pas. C'était une merveille dont on pouvait s'étonner à juste titre; il était peint avec des couleurs à l'huile, et représentait des arbres, des tonnelles, des étangs, des étoiles. Il se composait de toiles neuves et vieilles données par les forçats: chemises, bandelettes qui tiennent lieu de bas à nos paysans, tout cela cousu tant bien que mal et formant un immense drap; où la toile avait manqué, on l'avait remplacée par du papier, mendié feuille à feuille dans les diverses chancelleries et secrétaireries. Nos peintres (au nombre desquels se trouvait notre Brulof[23]) l'avaient décoré tout entier, aussi l'effet était-il remarquable. Ce luxueux appareil réjouissait les forçats, même les plus mornes et les plus exigeants; du reste ceux-ci, une fois le spectacle commencé, se montrèrent tous de vrais enfants, ni plus ni moins que les impatients et les enthousiastes. Tous étaient contents, avec un sentiment de vanité. L'éclairage consistait en quelques chandelles coupées en petits bouts. On avait apporté de la cuisine deux bancs, placés devant le rideau, ainsi que trois on quatre chaises empruntées à la chambre des sous-officiers. Elles avaient été mises là pour le cas où les officiers supérieurs assisteraient au spectacle. Quant aux bancs, ils étaient destinés aux sous-officiers, aux secrétaires du génie, aux directeurs des travaux, à tous les chefs immédiats des forçats qui n'avaient pas le grade d'officiers, et qui viendraient peut-être jeter un coup d'oeil sur le théâtre. En effet, les visiteurs ne manquèrent pas; suivant les jours, ils vinrent en plus ou moins grand nombre, mais pour la dernière représentation, il ne restait pas une seule place inoccupée sur les bancs. Derrière se pressaient les forçats, debout et tête nue, par respect pour les visiteurs, en veste ou en pelisse courte, malgré la chaleur suffocante de la salle. Comme on pouvait s'y attendre, le local était trop exigu pour tous les détenus; entassés les uns sur les autres, surtout dans les derniers rangs, ils avaient encore occupé les lits de camp, les coulisses; il y avait même des amateurs qui disparaissaient constamment derrière la scène, dans l'autre caserne, et qui regardaient le spectacle de la coulisse du fond. On nous fit passer en avant, Pétrof et moi, tout près des bancs, d'où l'on voyait beaucoup mieux que du fond de la salle. J'étais pour eux un bon juge, un connaisseur qui avait vu bien d'autres théâtres: les forçats avaient remarqué que Baklouchine s'était souvent concerté avec moi et qu'il avait témoigné de la déférence pour mes conseils, ils estimaient qu'on devait par conséquent me faire honneur et me donner une des meilleures places. Ces hommes sont vaniteux, légers, mais c'est à la surface. Ils se moquaient de moi au travail, car j'étais un piètre ouvrier. Almazof avait le droit de nous mépriser, nous autres gentilshommes, et de se vanter de son adresse à calciner l'albâtre; ces railleries et ces vexations avaient pour motif notre origine, car nous appartenions par notre naissance à la caste de ses anciens maîtres, dont il ne pouvait conserver un bon souvenir. Mais ici, au théâtre, ces mêmes hommes me faisaient place, car ils s'avouaient que j'étais plus entendu en cette matière qu'eux-mêmes. Ceux mêmes qui n'étaient pas bien disposés à mon égard désiraient m'entendre louer leur théâtre et me cédaient le pas sans la moindre servilité. J'en juge maintenant par mon impression d'alors. Je compris que dans cette décision équitable, il n'y avait aucun abaissement de leur part, mais bien plutôt le sentiment de leur propre dignité. Le trait le plus caractéristique de notre peuple, c'est sa conscience et sa soif de justice. Pas de fausse vanité, de sot orgueil à briguer le premier rang sans y avoir des titres,--le peuple ne connaît pas ce défaut. Enlevez-lui son écorce grossière; Vous apercevrez, en l'étudiant sans préjugés, attentivement et de près, des qualités dont vous ne vous seriez jamais douté. Nos sages n'ont que peu de chose à apprendre à notre peuple; je dirai même plus, ce sont eux au contraire qui doivent apprendre à son école.