Souvenirs de la maison des morts
Chapter 15
Il arriva enfin, ce matin! De fort bonne heure, avant même qu'il fît jour, on battit la diane, et le sous-officier qui entra pour compter les forçats leur souhaita une heureuse fête. On lui répondit, d'un ton affable et aimable, par un souhait semblable. Akim Akimytch et beaucoup d'autres qui avaient leurs oies et leurs cochons de lait, s'en furent précipitamment à la cuisine, après avoir dit leurs prières à la hâte, pour voir à quel endroit se trouvaient leurs victuailles, et comme on les rôtissait. Par les petites fenêtres de notre caserne, à moitié cachées par la neige et la glace, on voyait dans les ténèbres flamber le feu vif des deux cuisines, dont les six poêles étaient allumés. Dans la cour encore sombre, les forçats, la demi-pelisse jetée sur les épaules ou complètement vêtus, se pressaient du côté de la cuisine. Quelques-uns cependant,--en petit nombre,--avaient réussi à visiter les cabaretiers. C'étaient les plus impatients. Tout le monde se conduisait avec décence, paisiblement, beaucoup mieux qu'à l'ordinaire. On n'entendait ni les querelles, ni les injures habituelles. Chacun comprenait que c'était un grand jour, une grande fête. Des forçats allaient même dans les autres casernes souhaiter une heureuse fête à leurs connaissances. Ce jour-là, il semblait qu'une sorte d'amitié existât entre eux. Je remarquerai en passant que les forçats n'ont presque jamais de liaisons à la maison de force, ni communes, ni particulières; ainsi il était très-rare qu'un forçat se liât avec un autre, comme dans le monde libre. Nous étions en général durs et secs dans nos rapports réciproques, à quelques rares exceptions près; c'était un ton adopté une fois pour toutes. Je sortis aussi de la caserne; il commençait à faire clair; les étoiles pâlissaient, une légère buée congelée s'élevait de terre, les spirales de fumée des cheminées montaient en tournoyant. Plusieurs détenus que je rencontrai me souhaitèrent avec affabilité une bonne fête. Je les remerciai en leur rendant leurs souhaits. De ceux-là, quelques-uns ne m'avaient jamais encore adressé la parole. Près de la cuisine, un forçat de la caserne militaire, la touloupe sur l'épaule, me rejoignit. Du milieu de la cour, il m'avait aperçu et me criait: «Alexandre Pétrovitch! Alexandre Pétrovitch!» Il se hâtait en courant du côté de la cuisine. Je m'arrêtai pour l'attendre. C'était un jeune gars au visage rond, aux yeux doux, peu communicatif avec tout le monde; il ne m'avait pas encore parlé depuis mon entrée à la maison de force, et n'avait fait jusqu'alors aucune attention à moi: je ne savais même pas comment il se nommait. Il accourut tout essoufflé, et resta planté devant moi à me regarder en souriant bêtement, mais d'un air heureux.
--Que voulez-vous? lui demandai-je non sans étonnement. Il resta devant moi souriant, à me regarder de tous ses yeux, sans toutefois entamer la conversation.
--Mais, comment donc?... c'est fête..., marmotta-t-il. Il comprit lui-même qu'il n'avait rien à me dire de plus, et me quitta pour se rendre précipitamment à la cuisine.
Je ferai la remarque qu'après cela nous ne nous rencontrâmes presque jamais, et que nous ne nous adressâmes pas la parole jusqu'à ma sortie de prison.
Autour des poêles flambants de la cuisine les forçats affairés se démenaient et se bousculaient. Chacun surveillait son bien, les cuisiniers préparaient l'ordinaire du bagne, car le dîner devait avoir lieu un peu plus tôt que de coutume. Personne n'avait encore mangé, du reste, bien que tous en eussent envie, mais on observait les convenances devant les autres. On attendait le prêtre, le carême ne cessait qu'après son arrivée. Il ne faisait pas encore jour que l'on entendit déjà le caporal crier de derrière la porte d'entrée de la prison: «Les cuisiniers!» Ces appels se répétèrent, Ininterrompus, pendant deux heures. On réclamait les cuisiniers pour recevoir les aumônes apportées de tous les coins de la ville en quantité énorme: miches de pain blanc, talmouses, échaudés, crêpes, et autres pâtisseries au beurre. Je crois qu'il n'y avait pas une marchande ou une bourgeoise de toute la ville qui n'eût envoyé quelque chose aux «malheureux». Parmi ces aumônes, il y en avait d'opulentes, comme des pains de fleur de farine en assez grand nombre; il y en avait aussi de très-pauvres, une miche de pain blanc de deux kopeks et deux _changhi_ noirs à peine enduits de crème aigre: c'était le cadeau du pauvre au pauvre, pour lequel celui-là avait dépensé son dernier kopek. Tout était accepté avec une égale reconnaissance, sans distinction de valeur ou de donateurs. Les forçats qui recevaient les dons ôtaient leurs bonnets, remerciaient en saluant les donateurs, leur souhaitaient de bonnes fêtes et emportaient l'aumône à la cuisine. Quand on avait rassemblé de grands tas de pains, on appelait les anciens de chaque caserne, qui partageaient le tout par égales portions entre toutes les sections. Ce partage n'excitait ni querelles ni injures, il se faisait honnêtement, équitablement. Akim Akimytch, aidé d'un autre détenu, partageait entre les forçats de notre caserne le lot qui nous était échu, de sa main, et remettait à chacun de nous ce qui lui revenait. Chacun était content, pas une réclamation ne se faisait entendre, aucune envie ne se manifestait; personne n'aurait eu l'idée d'une tromperie. Quand Akim Akimytch eut fini ses affaires à la cuisine, il procéda religieusement à sa toilette et s'habilla d'un air solennel, en boutonnant tous les crochets de sa veste sans en excepter un: une fois vêtu de neuf, il se mit à prier, ce qui dura assez longtemps. Beaucoup de détenus remplissaient leurs devoirs religieux, mais c'étaient, pour la plupart, des gens âgés: les jeunes ne priaient presque pas: ils se signaient tout au plus en se levant, et encore cela n'arrivait que les jours de fête. Akim Akimytch s'approcha de moi, une fois sa prière finie, pour me faire les souhaits d'usage. Je l'invitai à prendre du thé, il me rendit ma politesse en m'offrant de son cochon de lait. Au bout de quelque temps Pétrof accourut pour m'adresser ses compliments. Je crois qu'il avait déjà bu, et, bien qu'il fût tout essoufflé, il ne me dit pas grand'chose; il resta debout devant moi pendant quelques instants et s'en retourna à la cuisine. On se préparait en ce moment dans la caserne de la section militaire à recevoir le prêtre. Cette caserne n'était pas construite comme les autres; les lits de camp étaient disposés le long de la muraille, et non au milieu de la salle comme dans toutes les autres, si bien que c'était la seule dont le milieu ne fût pas obstrué. Elle avait été probablement construite de cette façon afin qu'en cas de nécessité on put réunir les forçats. On dressa une petite table au milieu de la salle; on y plaça une image devant laquelle on alluma une petite lampe-veilleuse. Le prêtre arriva enfin avec la croix et l'eau bénite. Il pria et chanta devant l'image, puis se tourna du côté des forçats qui, tous, les uns après les autres, vinrent baiser la croix. Le prêtre parcourut ensuite toutes les casernes, qu'il aspergea d'eau bénite; quand il arriva à la cuisine, il vanta le pain de la maison de force qui avait de la réputation en ville; les détenus manifestèrent aussitôt le désir de lui envoyer deux pains frais encore tout chauds, qu'un invalide fut chargé de lui porter immédiatement. Les forçats reconduisirent la croix avec le même respect qu'ils l'avaient accueillie; presque tout de suite après, le major et le commandant arrivèrent. On aimait le commandant, on le respectait même. Il fit le tour des casernes en compagnie du major, souhaita un joyeux Noël aux forçats, entra dans la cuisine et goûta la soupe aux choux aigres. Elle était fameuse ce jour-là: chaque détenu avait droit à près d'une livre de viande; en outre, on avait préparé du gruau de millet, et certes le beurre n'y avait pas été épargné. Le major reconduisit le commandant jusqu'à la porte et ordonna aux forçats de dîner. Ceux-ci s'efforçaient de ne pas se trouver sous ses yeux. On n'aimait pas son regard méchant, toujours inquisiteur derrière ses lunettes, errant de droite et de gauche, comme s'il cherchait un désordre à réprimer, un coupable à punir.
On dîna. Le cochon de lait d'Akim Akimytch était admirablement rôti. Je ne pus m'expliquer comment cinq minutes après la sortie du major il y eut une masse de détenus ivres tandis qu'en sa présence tout le monde était encore de sang-froid. Les figures rouges et rayonnantes étaient nombreuses; des balalaïki[22] firent bientôt leur apparition. Le petit Polonais suivait déjà en jouant du violon un riboteur qui l'avait engagé pour toute la journée et auquel il raclait des danses gaies. La conversation devint de plus en plus bruyante et tapageuse. Le dîner se termina cependant sans grands désordres. Tout le monde était rassasié. Plusieurs vieillards, des forçats sérieux, s'en furent immédiatement se coucher, ce que fit aussi Akim Akimytch qui supposait probablement qu'on devait absolument dormir après dîner les jours de fête. Le vieux-croyant de Starodoub, après avoir quelque peu sommeillé, grimpa sur le poêle, ouvrit son livre; il pria la journée entière et même fort tard dans la soirée, sans un instant d'interruption. Le spectacle de cette «honte» lui était pénible, comme il le disait. Tous les Tcherkesses allèrent s'asseoir sur le seuil; ils regardaient avec curiosité, mais avec une nuance de dégoût, tout ce monde ivre. Je rencontrai Nourra: «_Aman, Aman_, me dit-il dans un élan d'honnête indignation et en hochant la tête,--ouh! _Aman_! Allah sera fâché!» Isaï Fomitch alluma d'un air arrogant et opiniâtre une bougie dans son coin et se mit au travail, pour bien montrer qu'à ses yeux ce n'était pas fête. Par-ci par-là des parties de cartes s'organisaient. Les forçats ne craignaient pas les invalides, on plaça pourtant des sentinelles pour le cas où le sous-officier arriverait à l'improviste, mais celui-ci s'efforçait de ne rien voir. L'officier de garde fit en tout trois rondes; les détenus ivres se cachaient vite, les jeux de cartes disparaissaient en un clin d'oeil; je crois qu'au fond il était bien résolu à ne pas remarquer les désordres de peu d'importance. Être ivre n'était pas un méfait ce jour-là. Peu à peu tout le monde fut en gaieté. Des querelles commencèrent. Le plus grand nombre cependant était de sang-froid, en effet il y avait de quoi rire rien qu'à voir ceux qui étaient sortis. Ceux-là buvaient sans mesure. Gazine triomphait, il se promenait d'un air satisfait près de son lit de camp, sous lequel il avait caché son eau-de-vie, enfouie à l'avance sous la neige derrière les casernes, dans un endroit secret; il riait astucieusement en voyant les consommateurs arriver en foule. Il était de sang-froid et n'avait rien bu du tout, car il avait l'intention de bambocher le dernier jour des fêtes, quand il aurait préalablement vidé les poches des détenus. Des chansons retentissaient dans les casernes. La soûlerie devenait infernale, et les chansons touchaient aux larmes. Les détenus se promenaient par bandes en pinçant d'un air crâne les cordes de leur balalaïka, la touloupe jetée négligemment sur l'épaule. Un choeur de huit à dix hommes s'était même formé dans la division particulière. Ils chantaient d'une façon supérieure avec accompagnement de guitares et de balalaïki. Les chansons vraiment populaires étaient rares. Je ne me souviens que d'une seule, admirablement dite:
_Hier, moi jeunesse_ _J'ai été au festin..._
C'est au bagne que j'entendis une variante à moi inconnue auparavant. À la fin du chant étaient ajoutés quelques vers:
_Chez moi jeunesse,_ _Tout est arrangé._ _J'ai lavé les cuillers,_ _J'ai versé la soupe aux choux,_ _J'ai gratté les poteaux de porte,_ _J'ai cuit des pâtés._
Ce que l'on chantait surtout, c'étaient les chansons dites «de forçats». L'une d'elles, «Il arrivait...», tout humoristique, raconte comment un homme s'amusait et vivait en seigneur, et comme il avait été envoyé à la maison de force. Il épiçait son «bla-manger de Chinpagne», tandis que maintenant
_On me donne des choux à l'eau_ _Que je dévore à me fendre les oreilles._
La chanson suivante, trop connue, était aussi à la mode:
_Auparavant je vivais,_ _Gamin encore, je m'amusais_ _Et j'avais mon capital..._ _Mon capital, gamin encore, je l'ai perdu_ _Et j'en suis venu à vivre dans la captivité..._
et cætera. Seulement on ne disait pas capital chez nous, mais _copital_, que l'on faisait dériver du verbe _copit_ (amasser). Il y en avait aussi de mélancoliques. L'une d'elles, assez connue, je crois, était une vraie chanson de forçats:
_La lumière céleste resplendit,_ _Le tambour bat la diane,_ _L'ancien ouvre la porte,_ _Le greffier vient nous appeler._ _On ne nous voit pas derrière les murailles_ _Ni comme nous vivons ici._ _Dieu, le Créateur céleste, est avec nous,_ _Nous ne périrons pas ici... etc._
Une autre chanson encore plus mélancolique, mais dont la mélodie était superbe, se chantait sur des paroles fades et assez incorrectes. Je me rappelle quelques vers:
_Mon regard ne verra plus le pays_ _Où je suis né;_ _À souffrir des tourments immérités_ _Je suis condamné toute ma vie._ _Le hibou pleurera sur le toit_ _Et fera retentir la forêt._ _J'ai le coeur navré de tristesse,_ _Je ne serai pas là-bas._
On la chante souvent, mais non pas en choeur, toujours en solo. Ainsi, quand les travaux sont finis, un détenu sort de la caserne, s'assied sur le perron; il réfléchit, son menton appuyé sur sa main, et chante en traînant sur un fausset élevé. On l'écoute, et quelque chose se brise dans le coeur. Nous avions de belles voix parmi les forçats.
Cependant le crépuscule tombait. L'ennui, le chagrin et l'abattement reparaissaient à travers l'ivresse et la débauche. Le détenu qui, une heure avant, se tenait les côtes de rire, sanglotait maintenant dans un coin, soûl outre mesure. D'autres en étaient déjà venus aux mains plusieurs fois ou rôdaient en chancelant dans les casernes, tout pâles, cherchant une querelle. Ceux qui avaient l'ivresse triste cherchaient leurs amis pour se soulager et pleurer leur douleur d'ivrogne. Tout ce pauvre monde voulait s'égayer, passer joyeusement la grande fête,--mais, juste ciel! comme ce jour fut pénible pour tous! Ils avaient passé cette journée dans l'espérance d'une félicité vague qui ne se réalisait pas. Pétrof accourut deux fois vers moi: comme il n'avait que peu bu, il était de sang-froid, mais jusqu'au dernier moment, il attendit quelque chose, qui devait arriver pour sûr, quelque chose d'extraordinaire, de gai et d'amusant. Bien qu'il n'en dit rien, on le devinait à son regard. Il courait de caserne en caserne sans fatigue... Rien n'arriva, rien à part la soûlerie générale, les injures idiotes des ivrognes et un étourdissement commun de ces têtes enflammées. Sirotkine errait aussi, paré d'une chemise rouge toute neuve, allant de caserne en caserne, joli garçon, comme toujours, fort propret; lui aussi, doucement, naïvement, il attendait quelque chose. Peu à peu le spectacle devint insupportable, répugnant, à donner des nausées; il y avait pourtant des choses visibles, mais j'étais tout triste sans motif. J'éprouvais une pitié profonde pour tous ces hommes, et je me sentais comme étranglé, étouffé au milieu d'eux. Ici deux forçats se disputent pour savoir lequel régalera l'autre. Ils discutent depuis longtemps; ils ont failli en venir aux mains. L'un d'eux surtout a de vieille date une dent contre l'autre: il se plaint en bégayant, et veut prouver à son camarade que celui-ci a agi injustement quand il a vendu l'année dernière une pelisse et caché l'argent. Et puis, il y avait encore quelque chose... Le plaignant est un grand gaillard, bien musclé, tranquille, pas bête, mais qui, lorsqu'il est ivre, veut se faire des amis et épancher sa douleur dans leur sein. Il injurie son adversaire en énonçant ses griefs, dans l'intention de se réconcilier plus tard avec lui. L'autre, un gros homme trapu, solide, au visage rond, rusé comme un renard, avait peut-être bu plus que son camarade, mais ne paraissait que légèrement ivre. Ce forçat a du caractère et passe pour être riche; il est probable qu'il n'a aucun intérêt à irriter son camarade, aussi le conduit-il vers un cabaretier; l'ami expansif assure que ce camarade lui doit de l'argent et qu'il est tenu de l'inviter à boire «s'il est seulement ce qu'on appelle un honnête homme».
Le cabaretier, non sans quelque respect pour le consommateur et avec une nuance de mépris pour l'ami expansif, car celui-ci boit au compte d'autrui et se fait régaler, prend une tasse et la remplit d'eau-de-vie.
--Non, Stepka (Étiennet), c'est toi qui dois payer, parce que tu me dois de l'argent.
--Eh! Je ne veux pas me fatiguer la langue à te parler, répond Stepka.
--Non, Stepka, tu mens, assure le premier, en prenant la tasse que le cabaretier lui tend--tu me dois de l'argent; il faut que tu n'aies pas de conscience; tiens, tes yeux mêmes ne sont pas à toi, tu les as empruntés comme tu empruntes tout. Canaille, va! Stepka! en un mot, tu es une canaille!
--Qu'as-tu à pleurnicher? regarde, tu répands ton eau-de-vie! Puisqu'on te régale, bois! crie le cabaretier à l'ami expansif-- je n'ai pas le temps d'attendre jusqu'à demain.
--Je boirai, n'aie pas peur, qu'as-tu à crier? Mes meilleurs souhaits à l'occasion de la fête, Stépane Doroféitch! dit celui-ci poliment en s'inclinant, sa tasse à la main, du côté de Stepka, qu'une minute auparavant il avait traité de canaille. «Porte-toi bien et vis cent ans, sans compter ce que tu as déjà vécu!» Il boit, grogne un soupir de satisfaction et s'essuie.--En ai-je bu auparavant, de l'eau-de-vie! dit-il avec un sérieux plein de gravité, en parlant à tout le monde sans s'adresser à personne en particulier--mais voilà, mon temps finit. Remercie-moi, Stépane Doroféitch!
--Il n'y a pas de quoi.
--Ah! tu ne veux pas me remercier, alors je raconterai à tout le monde ce que tu m'as fait; outre que tu es une grande canaille, je te dirai...
--Eh bien, voilà ce que je te dirai, vilain museau d'ivrogne? interrompt Stepka qui perd enfin patience. Écoute et fais bien attention, partageons le monde en deux, prends-en une moitié et moi l'autre, et laisse-moi tranquille.
--Ainsi tu ne me rendras pas mon argent.
--Quel argent veux-tu encore, soûlard?
--Quand tu... me le rendras dans l'autre monde, eh bien, je ne le prendrai pas. Notre argent, c'est la sueur de notre front, c'est le calus que nous avons aux mains. Tu t'en repentiras dans l'autre monde, tu rôtiras pour ces cinq kopeks.
--Va-t'en au diable!
--Qu'as-tu à me talonner? Je ne suis pas un cheval.
--File! allons, file!
--Canaille!
--Forçat!
Et voilà les injures qui pleuvent, plus fort encore qu'avant la régalade.
Deux amis sont assis séparément sur deux lits de camp, l'un est de grande taille, vigoureux, charnu, un vrai boucher: son visage est rouge. Il pleure presque, car il est très-ému. L'autre, vaniteux, fluet, mince, avec un grand nez qui a toujours l'air d'être enrhumé et de petits yeux bleus fixés en terre. C'est un homme fin et bien élevé, il a été autrefois secrétaire et traite son ami avec un peu de dédain, ce qui déplaît à son camarade. Ils avaient bu ensemble toute la journée.
--Il a pris une liberté avec moi! crie le plus gros, en secouant fortement de sa main gauche la tête de son camarade. «Prendre une liberté» signifie frapper. Ce forçat, ancien sous-officier, envie secrètement la maigreur de son voisin; aussi luttent-ils de recherche et d'élégance dans leurs conversations.
--Je te dis que tu as tort... dit d'un ton dogmatique le secrétaire, les yeux opiniâtrement fixés en terre d'un air grave, et sans regarder son interlocuteur.
--Il m'a frappé, entends-tu! continue l'autre en tiraillant encore plus fort son cher ami.--Tu es le seul homme qui me reste ici-bas, entends-tu! Aussi je te le dis: il a pris une liberté.
--Et je te répéterai qu'une disculpation aussi piètre ne peut que te faire honte, mon cher ami! réplique le secrétaire d'une voix grêle et polie--avoue plutôt, cher ami, que toute cette soûlerie provient de ta propre inconstance.
L'ami corpulent trébuche en reculant, regarde bêtement de ses yeux ivres le secrétaire satisfait, et tout à coup il assène de toutes ses forces son énorme poing sur la figure maigrelette de celui-ci. Ainsi se termine l'amitié de cette journée. Le cher ami disparaît sous les lits de camp, éperdu...
Une de mes connaissances entre dans notre caserne, c'est un forçat de la section particulière, extrêmement débonnaire et gai, un garçon qui est loin d'être bête, très-simple et railleur sans méchante intention: c'est précisément celui qui, lors de mon arrivée à la maison de force, cherchait un paysan riche, déclarait qu'il avait de l'amour-propre et avait fini par boire mon thé. Il avait quarante ans, une lèvre énorme, un gros nez charnu et bourgeonné. Il tenait une balalaïka, dont il pinçait négligemment les cordes; un tout petit forçat à grosse tête, que je connaissais très-peu, auquel du reste personne ne faisait attention, le suivait comme son ombre. Ce dernier était étrange, défiant, éternellement taciturne et sérieux; il travaillait dans l'atelier de couture et s'efforçait de vivre solitaire, sans se lier avec personne. Maintenant qu'il était ivre, il s'était attaché à Varlamof comme son ombre, et le suivait, excessivement ému, en gesticulant, en frappant du poing la muraille et les lits de camp: il pleurait presque. Varlamof ne le remarquait pas plus que s'il n'eût pas existé. Le plus curieux, c'est que ces deux hommes ne se ressemblaient nullement; ni leurs occupations, ni leurs caractères n'étaient communs. Ils appartenaient à des sections différentes et demeuraient dans des casernes séparées. On appelait ce petit forçat: Boulkine.
Varlamof sourit en me voyant assis à ma place près du poêle. Il s'arrêta à quelques pas de moi, réfléchit un instant, tituba et vint de mon côté à pas inégaux, en se déhanchant crânement; il effleura les cordes de son instrument et fredonna en frappant légèrement le sol de sa botte sur un ton de récitatif:
_Ma chérie_ _À la figura pleine et blanche_ _Chante comme une mésange;_ _Dans sa robe de satin_ _À la brillante garniture_ _Elle est très-belle._
Cette chanson mit Boulkine hors de lui, car il agita ses bras, et cria en s'adressant à tout le monde:
--Il ment, frères, il ment comme un arracheur de dents. Il n'y a pas une ombre de vérité dans tout ce qu'il dit.
--Mes respects au vieillard Alexandre Pétrovitch! fit Varlamof en me regardant avec un rire fripon; je crois même qu'il voulait m'embrasser. Il était gris. Quant à l'expression «Mes respects au vieillard un tel», elle est employée par le menu peuple de toute la Sibérie, même en s'adressant à un homme de vingt ans. Le mot de «vieillard» marque du respect, de la vénération ou de la flatterie, et s'applique à quelqu'un d'honorable, de digne.
--Eh bien, Varlamof, comment vous portez-vous?
--Couci-couça! tout à la douce. Qui est vraiment heureux de la fête, est ivre depuis le grand matin. Excusez-moi! Varlamof parlait en traînant.