Souvenirs de la maison des morts

Chapter 14

Chapter 143,881 wordsPublic domain

Après m'avoir rapproprié, il me reconduisit dans le cabinet, me soutenant et m'avertissant à chaque pas comme si j'eusse été de porcelaine. Il m'aida à passer mon linge, et quand il eut fini de me dorloter, il s'élança dans le bain pour s'étuver lui-même.

En arrivant à la caserne, je lui offris un verre de thé qu'il ne refusa pas. Il le but et me remercia. Je pensai à faire la dépense d'un verre d'eau-de-vie en son honneur. J'en trouvai dans notre caserne même. Pétrof fut supérieurement content, il lampa son eau-de-vie, poussa un grognement de satisfaction, et me fit la remarque que je lui rendais la vie; puis, précipitamment, il se rendit à la cuisine, comme si l'on ne pouvait y décider quelque chose d'important sans lui. Un autre interlocuteur se présenta: c'était Baklouchine, dont j'ai déjà parlé, et que j'avais aussi invité à prendre du thé.

Je ne connais pas de caractère plus agréable que celui de Baklouchine. À vrai dire, il ne pardonnait rien aux autres et se querellait même assez souvent; il n'aimait surtout pas qu'on se mêlât de ses affaires;--en un mot, il savait se défendre. Mais ses querelles ne duraient jamais longtemps, et je crois que tous les forçats l'aimaient. Partout où il allait, il était le bienvenu. Même en ville, on le tenait pour l'homme le plus amusant du monde. C'était un gars de haute taille, âgé de trente ans, au visage ingénu et déterminé, assez joli homme avec sa barbiche. Il avait le talent de dénaturer si comiquement sa figure en imitant le premier venu que le cercle qui l'entourait se pâmait de rire. C'était un farceur, mais jamais il ne se laissait marcher sur le pied par ceux qui faisaient les dégoûtés et n'aimaient pas à rire; aussi personne ne l'accusait d'être un homme «inutile et sans cervelle». Il était plein de vie et de feu. Il fit ma connaissance dès les premiers jours et me raconta sa carrière militaire, enfant de troupe, soldat au régiment des pionniers, où des personnages haut placés l'avaient remarqué. Il me fit immédiatement un tas de questions sur Pétersbourg; il lisait même des livres. Quand il vint prendre le thé chez moi, il égaya toute la caserne en racontant comment le lieutenant Ch--avait malmené le matin notre major; il m'annonça d'un air satisfait, en s'asseyant à côté de moi, que nous aurions probablement une représentation théâtrale à la maison de force. Les détenus projetaient de donner un spectacle pendant les fêtes de Noël. Les acteurs nécessaires étaient trouvés, et peu à peu l'on préparait les décors. Quelques personnes de la ville avaient promis de prêter des habits de femme pour la représentation. On espérait même, par l'entremise d'un brosseur, obtenir un uniforme d'officier avec des aiguillettes. Pourvu seulement que le major ne s'avisât pas d'interdire le spectacle comme l'année précédente! Il était alors de mauvaise humeur parce qu'il avait perdu au jeu, et puis il y avait eu du grabuge dans la maison de force; aussi avait-il tout défendu dans un accès de mécontentement. Cette année peut-être, il ne voudrait pas empêcher la représentation. Baklouchine était exalté: on voyait bien qu'il était un des principaux instigateurs du futur théâtre; je me promis d'assister à ce spectacle. La joie ingénue que Baklouchine manifestait en parlant de cette entreprise me toucha. De fil en aiguille nous en vînmes à causer à coeur ouvert. Il me dit entre autres choses qu'il n'avait pas seulement servi à Pétersbourg; on l'avait envoyé à R... avec le grade de sous-officier, dans un bataillon de garnison.

--C'est de là qu'on m'a expédié ici, ajouta Baklouchine.

--Et pourquoi? lui demandai-je.

--Pourquoi? vous ne devineriez pas, Alexandre Pétrovitch. Parce que je fus amoureux.

--Allons donc! on n'exile pas encore pour ce motif, répliquai-je en riant.

--Il est vrai de dire, reprit Baklouchine, qu'à cause de cela j'ai tué là-bas un Allemand d'un coup de pistolet. Mais était-ce bien la peine de m'envoyer aux travaux forcés pour un Allemand? Je vous en fais juge.

--Comment cela est-il arrivé? Racontez-moi l'histoire, elle doit être curieuse.

--Une drôle d'histoire, Alexandre Pétrovitch!

--Tant mieux. Racontez.

--Vous le voulez? Eh bien, écoutez...

Et j'entendis l'histoire d'un meurtre: elle n'était pas «drôle», mais en vérité fort étrange...

--Voici l'affaire, commença Baklouchine.--On m'avait envoyé à Riga, une grande et belle ville, qui n'a qu'un défaut: trop d'Allemands. J'étais encore un jeune homme bien noté auprès de mes chefs; je portais mon bonnet sur l'oreille, et je passais agréablement mon temps. Je faisais de l'oeil aux Allemandes. Une d'elles, nommée Louisa, me plut fort. Elle et sa tante étaient blanchisseuses de linge fin, du plus fin. La vieille était une vraie caricature, elle avait de l'argent. Tout d'abord je ne faisais que passer sous les fenêtres, mais bientôt je me liai tout à fait avec la jeune fille. Louisa parlait bien le russe, en grasseyant un peu;--elle était charmante, jamais je n'ai rencontré sa pareille. Je la pressai d'abord vivement, mais elle me dit:

«--Ne demande pas cela, Sacha, je veux conserver mon innocence pour être une femme digne de toi!» Et elle ne faisait que me caresser, en riant d'un rire si clair... elle était très-proprette, je n'en ai jamais vu de pareille, je vous dis. Elle m'avait engagé elle-même à l'épouser. Et comment ne pas l'épouser, dites un peu! Je me préparais déjà à aller chez le colonel avec ma pétition... Tout à coup,--Louisa ne vient pas au rendez-vous, une première fois, une seconde, une troisième... Je lui envoie une lettre... elle n'y répond pas. Que faire? me dis-je. Si elle me trompait, elle aurait su me jeter de la poudre aux yeux, elle aurait répondu à ma lettre et serait venue au rendez-vous. Mais elle ne savait pas mentir; elle avait rompu tout simplement. C'est un tour de la tante, pensai-je. Je n'osai pas aller chez celle-ci; quoiqu'elle connût notre liaison, nous faisions comme si elle l'ignorait... J'étais comme un possédé; je lui écrivis une dernière lettre, dans laquelle je lui dis: «--Si tu ne viens pas, j'irai moi-même chez ta tante.» Elle eut peur et vint. La voilà qui se met à pleurer et me raconte qu'un Allemand, Schultz, leur parent éloigné, horloger de son état et d'un certain âge, mais riche, avait manifesté le désir de l'épouser,--afin de la rendre heureuse, comme il disait, et pour ne pas rester sans épouse pendant sa vieillesse; il l'aimait depuis longtemps, à ce qu'elle disait, et caressait cette idée depuis des années, mais il l'avait tue et ne se décidait jamais à parler.--Tu vois, Sacha, me dit-elle, que c'est mon bonheur, car il est riche; voudrais-tu donc me priver de mon bonheur? Je la regarde, elle pleure, m'embrasse, m'étreint...

--Eh! me dis-je, elle a raison! Quel bénéfice d'épouser un soldat, même un sous-officier?--Allons, adieu, Louisa, Dieu te protège! je n'ai pas le droit de te priver de ton bonheur. Et comment est-il de sa personne? est-il joli?--Non, il est âgé, et puis il a un long nez.--Elle pouffa même de rire. Je la quittai: Allons, ce n'était pas ma destinée, pensé-je. Le lendemain je passe près du magasin de Schultz (elle m'avait indiqué la rue où il demeurait). Je regarde par le vitrage: je vois un Allemand qui arrange une montre.--Quarante-cinq ans, un nez aquilin, des yeux bombés, un frac à collet droit, très-haut. Je crachai de mépris en le voyant: à ce moment-là, j'étais prêt à casser les vitres de sa devanture... À quoi bon? pensais-je. Il n'y a plus rien à faire, c'est fini et bien fini... J'arrive à la caserne à la nuit tombante, je m'étends sur ma couchette et, le croirez-vous, Alexandre Pétrovitch? je me mets à sangloter, à sangloter...

Un jour se passe, puis un second, un troisième... Je ne vois plus Louisa. J'avais pourtant appris d'une vieille commère (blanchisseuse aussi, chez laquelle mon amante allait quelquefois) que cet Allemand connaissait notre amour, et que pour cette raison il s'était décidé à l'épouser le plus tôt possible. Sans quoi il aurait attendu encore deux ans. Il avait forcé Louisa à jurer qu'elle ne me verrait plus; il parait qu'à cause de moi, il serrait les cordons de sa bourse et qu'il les tenait dur toutes deux, la tante et Louisa. Peut-être changerait-il encore d'idée, car il n'était pas résolu. Elle me dit aussi qu'il les avait invitées à prendre le café chez lui le surlendemain,--un dimanche, et qu'il viendrait encore un autre parent, ancien marchand, maintenant très-pauvre et surveillant dans un débit de liqueurs. Quand j'appris qu'ils décideraient cette affaire le dimanche, je fus si furieux que je ne pus reprendre mon sang-froid. Tout ce jour-là et le suivant, je ne fis que penser. J'aurais, dévoré cet Allemand, je crois.

Le dimanche matin, je n'avais encore rien décidé; sitôt la messe entendue, je sortis en courant, j'enfilai ma capote et je me rendis chez cet Allemand. Je pensais les trouver tous là. Pourquoi j'allais chez l'Allemand et ce que je voulais dire, je n'en savais rien moi-même. Je glissai un pistolet dans ma poche à tout hasard; un petit pistolet qui ne valait pas le diable, avec un chien de l'ancien système,--encore gamin je m'en servais pour tirer,-- il n'était plus bon à rien. Je le chargeai cependant, parce que je pensais qu'ils me chasseraient, que cet Allemand me dirait des grossièretés, et qu'alors je tirerais mon pistolet pour les effrayer tous. J'arrive. Personne dans l'escalier, ils étaient tous dans l'arrière-boutique. Pas de domestique, l'unique servante était absente. Je traverse le magasin, je vois que la porte est fermée, une vieille porte retenue par un crochet. Le coeur me bat, je m'arrête et j'écoute: on parle allemand. J'enfonce d'un coup de pied la porte qui cède. Je regarde, la table est mise. Il y avait là une grande cafetière, une lampe à esprit-de-vin sur laquelle le café bouillait, et des biscuits. Sur un autre plateau, un carafon d'eau-de-vie, des harengs, de la saucisse et une bouteille de vin quelconque. Louisa et sa tante, toutes deux endimanchées, étaient assises sur le divan. En face d'elles l'Allemand s'étalait sur une chaise, comme un fiancé, quoi! bien peigné, en frac et collet monté. De l'autre côté il y avait encore un Allemand, déjà vieux celui-là, gros et gris; il se taisait. Quand j'entrai, Louisa devint toute pâle. La tante se leva d'un bond et se rassit. L'Allemand se fâcha. Était-il colère! il se leva et me dit en venant à ma rencontre:

--Que désirez-vous?

J'eusse perdu contenance, si la colère ne m'eût soutenu.

--Ce que je désire? Accueille donc un hôte, fais-lui boire de l'eau-de-vie. Je suis venu te faire une visite.

L'Allemand réfléchit un instant et me dit: Asseyez-vous! Je m'assis.

--Voici de l'eau-de-vie; buvez, je vous prie.

--Donne-moi de bonne eau-de-vie, toi! dis donc.--Je me mettais toujours plus en colère.

--C'est de bonne eau-de-vie.

J'enrageai de voir qu'il me regardait de haut en bas. Le plus affreux, c'est que Louisa contemplait cette scène. Je bus, et je lui dis:

--Or çà, l'Allemand, qu'as-tu donc à me dire des grossièretés? Faisons connaissance, je suis venu chez toi en bon ami.

--Je ne puis être votre ami, vous êtes un simple soldat.

Alors je m'emportai.

--Ah! mannequin! marchand de saucisses! Sais-tu que je puis faire de toi ce qui me plaira? Tiens, veux-tu que je te casse la tête avec ce pistolet?

Je tire mon pistolet, je me lève et je lui applique le canon à bout portant contre le front. Les femmes étaient plus mortes que vives; elles avaient peur de souffler; le vieux tremblait comme une feuille, tout blême.

L'Allemand s'étonna, mais il revint vite à lui.

--Je n'ai pas peur de vous et je vous prie, en homme bien élevé, de cesser immédiatement cette plaisanterie; je n'ai pas peur de vous du tout.

--Oh! tu mens, tu as peur! Voyez-le! Il n'ose pas remuer la tête de dessous le pistolet.

--Non, dit-il, vous n'oserez pas faire cela.

--Et pourquoi donc ne l'oserais-je pas?

--Parce que cela vous est sévèrement défendu et qu'on vous punirait sévèrement.

Que le diable emporte cet imbécile d'Allemand! S'il ne m'avait pas poussé lui-même, il serait encore vivant.

--Ainsi tu crois que je n'oserai pas?...

--No-on!

--Je n'oserai pas?

--Vous n'oserez pas me faire...

--Eh bien! tiens! saucisse!--Je tire, et le voilà qui s'affaisse sur sa chaise. Les autres poussent des cris.

Je remis mon pistolet dans ma poche, et en rentrant à la forteresse, je le jetai dans les orties près de la grande porte.

J'arrive à la caserne, je m'allonge sur ma couchette et je me dis: «--On va me pincer tout de suite!» Une heure se passe, une autre encore--on ne m'arrête pas. Vers le soir, je fus pris d'un tel chagrin que je sortis; je voulais à tout prix voir Louisa. Je passai devant la maison de l'horloger. Il y avait là un tas de monde, la police... Je courus chez la vieille commère, je lui dis: «--Va appeler Louisa!» Je n'attendis qu'un instant, elle accourut aussitôt, se jeta à mon cou en pleurant.--«C'est ma faute, me dit-elle, j'ai écouté ma tante.» Elle me raconta que sa tante, tout de suite après cette scène, était rentrée à la maison; elle avait eu tellement peur qu'elle en était malade et n'avait pas soufflé mot. La vieille n'avait dénoncé personne, au contraire, elle avait même ordonné à sa nièce de se taire parce qu'elle avait peur: «Qu'ils fassent ce qu'ils veulent.--Personne ne nous a vus depuis», me dit Louisa. L'horloger avait renvoyé sa servante, car il la craignait comme le feu; elle lui aurait sauté aux yeux, si elle avait su qu'il voulait se marier. Il n'y avait aucun ouvrier à la maison, il les avait tous éloignés. Il avait préparé lui-même le café et la collation. Quant au parent, comme il s'était tu toute sa vie, il avait pris son chapeau sans ouvrir la bouche, et s'en était allé le premier.--»Pour sûr il se taira», ajouta Louisa. C'est ce qui arriva. Pendant deux semaines, personne ne m'arrêta, on ne me soupçonnait pas le moins du monde. Ne le croyez pas si vous voulez, Alexandre Pétrovitch, mais ces deux semaines ont été tout le bonheur de ma vie. Je voyais Louisa chaque jour. Et comme elle s'était attachée à moi! Elle me disait en pleurant: «Si l'on t'exile, j'irai avec toi, je quitterai tout pour te suivre.» Je pensais déjà à en finir avec ma vie, tant elle m'avait apitoyé. Mais au bout des deux semaines, on m'arrêta. Le vieux et la tante s'étaient entendus pour me dénoncer.

--Mais, interrompis-je, Baklouchine, attendez!--pour cela, on ne pouvait vous infliger que dix à douze ans de travaux, le maximum de la peine, et encore dans la section civile; pourtant, vous êtes dans la «section particulière». Comment cela se fait-il?

--C'est une autre affaire, dit Baklouchine. Quand on me conduisit devant le conseil de guerre, le capitaine rapporteur commença à m'insulter devant le tribunal, à me dire des gros mots. Je n'y tins pas, je lui criai: «Pourquoi m'injuries-tu? Ne vois-tu pas, canaille, que tu te regardes dans un miroir?» Cela m'a fait une nouvelle affaire, on m'a remis en jugement, et pour les deux choses j'ai été condamné à quatre mille coups de verges et à la «section particulière». Quand on me fit sortir pour subir ma punition dans la rue verte, on emmena le capitaine: il avait été cassé de son grade et envoyé au Caucase en qualité de simple soldat.--Au revoir, Alexandre Pétrovitch. Ne manquez pas de venir voir notre représentation.

X--LA FÊTE DE NOËL.

Les fêtes approchaient enfin. La veille du grand jour, les forçats n'allèrent presque pas au travail. Ceux qui travaillaient dans les ateliers de couture et autres s'y rendirent comme à l'ordinaire, les derniers s'en furent à la démonte, mais ils revinrent presque immédiatement à la maison de force, un à un ou par bandes; après le dîner, personne ne travailla. Depuis le matin la majeure partie des forçats n'étaient occupés que de leurs propres affaires et non de celles de l'administration: les uns s'arrangeaient pour faire venir de l'eau-de-vie ou en commandaient encore, tandis que les autres demandaient la permission de voir leurs compères et leurs commères, ou rassemblaient les petites sommes qu'on leur devait pour du travail exécuté auparavant. Baklouchine et les forçats qui prenaient part au spectacle cherchaient à décider quelques-unes de leurs connaissances, presque tous brosseurs d'officiers, à leur confier les costumes qui leur étaient nécessaires.

Les uns allaient et venaient d'un air affairé, uniquement parce que d'autres étaient pressés et affairés; ils n'avaient aucun argent à recevoir, et pourtant ils paraissaient attendre un payement; en un mot, tout le monde était dans l'expectative d'un changement, de quelque événement extraordinaire. Vers le soir, les invalides qui faisaient les commissions des forçats apportèrent toutes sortes de victuailles: de la viande, des cochons de lait, des oies. Beaucoup de détenus, même les plus simples et les plus économes, qui toute l'année entassaient leurs kopeks, croyaient de leur devoir de faire de la dépense ce jour-là et de célébrer dignement le réveillon. Le lendemain était pour les forçats une vraie fête, à laquelle ils avaient droit, une fête reconnue par la loi. Les détenus ne pouvaient être envoyés au travail ce jour-là: il n'y avait que trois jours semblables dans toute l'année.

Enfin, qui sait combien de souvenirs devaient tourbillonner dans les âmes de ces réprouvés à l'approche d'une pareille solennité? Dès l'enfance, le petit peuple garde vivement la mémoire des grandes fêtes. Ils devaient se rappeler avec angoisse et tourment ces jours où l'on se repose des pénibles travaux au sein de la famille. Le respect des forçats pour ce jour-là avait quelque chose d'imposant; les riboteurs étaient peu nombreux, presque tout le monde était sérieux et pour ainsi dire occupé, bien qu'ils n'eussent rien à faire pour la plupart. Même ceux qui se permettaient de faire bamboche conservaient un air grave... Le rire semblait interdit. Une sorte de susceptibilité intolérante régnait dans tout le bagne, et si quelqu'un contrevenait au repos général, même involontairement, on le remettait bien vite à sa place, en criant et en jurant; on se fâchait, comme s'il eût manqué de respect à la fête elle-même. Cette disposition des forçats était remarquable et même touchante. Outre la vénération innée qu'ils ont pour ce grand jour, ils pressentent qu'en observant cette fête, ils sont en communion avec le reste du monde, qu'ils ne sont plus tout à fait des réprouvés, perdus et rejetés par la société, puisqu'à la maison de force on célèbre cette réjouissance comme au dehors. Ils sentaient tout cela, je l'ai vu et compris moi-même.

Akim Akimytch avait aussi fait de grands préparatifs pour la fête: il n'avait pas de souvenirs de famille, étant né orphelin dans une maison étrangère, et entré au service dès l'âge de quinze ans; il n'avait jamais ressenti de grandes joies, ayant toujours vécu régulièrement, uniformément, dans la crainte d'enfreindre les devoirs qui lui étaient imposés. Il n'était pas non plus fort religieux, car son formalisme avait étouffé tous ses dons humains, toutes ses passions et ses penchants, bons ou mauvais. Il se préparait par conséquent à fêter Noël sans se trémousser ou s'émouvoir particulièrement; il n'était attristé par aucun souvenir chagrin et inutile; il faisait tout avec cette ponctualité qui était suffisante pour accomplir convenablement ses devoirs ou pour célébrer une cérémonie fondée une fois pour toutes. D'ailleurs, il n'aimait pas trop à réfléchir. L'importance du fait lui-même n'avait jamais effleuré sa cervelle, tandis qu'il exécutait les règles qu'on lui imposait avec une minutie religieuse. Si on lui avait ordonné le jour suivant de faire tout le contraire de ce qu'il avait fait la veille, il aurait obéi avec la même soumission et le même scrupule qu'il avait montré le jour avant. Une fois dans sa vie, une seule fois, il avait voulu agir de sa propre impulsion--et il avait été envoyé aux travaux forcés. Cette leçon n'avait pas été perdue pour lui. Quoiqu'il fût écrit qu'il ne devait jamais comprendre sa faute, il avait pourtant gagné à son aventure une règle de morale salutaire,--ne jamais raisonner, dans n'importe quelle circonstance, parce que son esprit n'était jamais à la hauteur de l'affaire à juger. Aveuglément dévoué aux cérémonies, il regardait avec respect le cochon de lait qu'il avait farci de gruau et qu'il avait rôti lui-même (car il avait quelques connaissances culinaires), absolument comme si ce n'avait pas été un cochon de lait ordinaire, que l'on pouvait acheter et rôtir en tout temps, mais bien un animal particulier, né spécialement pour la fête de Noël. Peut-être était-il habitué, depuis sa tendre enfance, à voir ce jour-là sur la table un cochon de lait, et en concluait-il qu'un cochon de lait était indispensable pour célébrer dignement la fête; je suis certain que si, par malheur, il n'avait pas mangé de cette viande-là, il aurait eu un remords toute sa vie de n'avoir pas fait son devoir. Jusqu'au jour de Noël il portait sa vieille veste et son vieux pantalon, qui, malgré leur raccommodage minutieux, montraient depuis longtemps la corde. J'appris alors qu'il gardait soigneusement dans son coffre le nouveau costume qui lui avait été délivré quatre mois auparavant, et qu'il ne l'avait pas touché à la seule fin de l'étrenner le jour de Noël. C'est ce qu'il fit. La veille, il sortit de son coffre les vêtements neufs, les déplia, les examina, les nettoya, souffla dessus pour enlever la poussière, et tout étant parfaitement en ordre, il les essaya préalablement. Le costume lui seyait parfaitement; toutes les pièces étaient convenables, la veste se boutonnait jusqu'au cou, le collet droit et roide comme du carton maintenait le menton très-haut; la taille rappelait de loin la coupe militaire; aussi Akim Akimytch sourit-il de satisfaction, en se tournant et retournant non sans braverie devant son tout petit miroir, orné depuis longtemps par ses soins d'une bordure dorée. Seule, une agrafe de la veste semblait ne pas être à sa place; Akim Akimytch la remarqua et résolut de la changer de place; quand il eut fini, il essaya de nouveau la veste, elle était irréprochable. Il replia alors son costume comme auparavant et, l'esprit tranquille, le serra dans son coffre jusqu'au lendemain. Son crâne était suffisamment rasé, mais après un examen attentif, Akim Akimytch acquit la certitude qu'il n'était pas absolument lisse; ses cheveux avaient imperceptiblement repoussé; il se rendit immédiatement près du «major» pour être rasé comme il faut, à l'ordonnance. En réalité personne n'aurait songé à le regarder le lendemain, mais il agissait par acquit de conscience, afin de remplir tous ses devoirs ce jour-là. Cette vénération pour le plus petit bouton, pour la moindre torsade d'épaulette, pour la moindre ganse s'était gravée dans son esprit comme un devoir impérieux, et dans son coeur, comme l'image de la plus parfaite beauté que peut et doit atteindre un homme comme il faut. En sa qualité d'»ancien» de la caserne, il veilla à ce qu'on apportât du foin et à ce qu'on l'étendit sur le plancher. La même chose se faisait dans les autres casernes. Je ne sais pas pourquoi l'on jetait toujours du foin sur le sol le jour de Noël[21]. Une fois qu'Akim Akimytch eut terminé son travail, il dit ses prières, s'étendit sur sa couchette et s'endormit du sommeil tranquille de l'enfance, afin de se réveiller le plus tôt possible le lendemain. Les autres forçats firent de même, du reste. Tous les détenus se couchèrent beaucoup plus tôt que de coutume. Les travaux ordinaires furent délaissés ce soir-là; quant à jouer aux cartes, personne n'aurait même osé en parler. Tout le monde attendait le matin suivant.