Souvenirs de la maison des morts

Chapter 13

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--Il t'en a cuit, je suppose? demanda tranquillement Kobyline.

--Hein! Pour cuire, camarades, je l'ai été, cuit, il n'y a pas à dire. Aléi! donne-moi les ciseaux! Eh bien! dites donc, ne jouera-t-on pas aux cartes ce soir?

--Il y a longtemps que le jeu a été bu, remarqua Vacia; si on ne l'avait pas vendu pour boire, il serait ici.

--Si!... Les si, on les paye cent roubles à Moscou, remarqua Louka.

--Eh bien, Louka, que t'a-t-on donné pour ton coup? fit de nouveau Kobyline.

--On me l'a payé cent cinq coups de fouet, cher ami. Vrai camarades, c'est tout juste s'ils ne m'ont pas tué, reprit Louka en dédaignant une fois encore son voisin Kobyline.--Quand on m'a administré ces cent cinq coups, on m'a mené en grand uniforme. Je n'avais jamais encore reçu le fouet. Partout une masse de peuple. Toute la ville était accourue pour voir punir le brigand, le meurtrier. Combien ce peuple-la est bête, je ne puis pas vous le dire, Timochka (le bourreau) me déshabille, me couche par terre et crie: «--Tiens-toi bien, je vais te griller!» J'attends. Au premier coup qu'il me cingle j'aurais voulu crier, mais je ne le pouvais pas; j'eus beau ouvrir la bouche, ma voix s'était étranglée. Quand il m'allongea le second coup,--vous ne le croirez pas si vous voulez,--mais je n'entendis pas comme ils comptèrent deux. Je reviens à moi et je les entends compter: dix-sept. On m'enleva quatre fois de dessus le chevalet, pour me laisser souffler une demi-heure et m'inonder d'eau froide. Je les regardais tous, les yeux me sortaient de la tête, je me disais: Je crèverai ici!

--Et tu n'es pas mort? demanda naïvement Kobyline. Louka le toisa d'un regard dédaigneux: on éclata de rire.

--Un vrai imbécile...

--Il a du mal dans le grenier, remarqua Louka en ayant l'air de regretter d'avoir daigné parler à un pareil idiot.

--Il est un peu fou! affirma de son côté Vacia.

Bien que Louka eût tué six personnes, nul n'eut jamais peur de lui dans la prison. Il avait pourtant le désir de passer pour un homme terrible.

IX--ISAÏ FOMITCH.--LE BAIN.--LE RÉCIT DE BAKLOUCHINE.

Les fêtes de Noël approchaient. Les forçats les attendaient avec une sorte de solennité, et rien qu'à les voir, j'étais moi-même dans l'expectative de quelque chose d'extraordinaire. Quatre jours avant les fêtes, on devait nous mener au bain (de vapeur[16]). Tout le monde se réjouissait et se préparait; nous devions nous y rendre après le dîner; à cette occasion, il n'y avait pas de travail dans l'après-midi. De tous les forçats, celui qui se réjouissait et se démenait le plus était bien certainement Isaï Fomitch Bumstein, le Juif, dont j'ai déjà parlé au chapitre IV de mon récit. Il aimait à s'étuver, jusqu'à en perdre connaissance; chaque fois qu'en fouillant le tas de mes vieux souvenirs, je me souviens du bain de la prison (qui vaut la peine qu'on ne l'oublie pas), la première figure qui se présente à ma mémoire est celle du très-glorieux et inoubliable Isaï Fomitch, mon camarade de bagne. Seigneur! quel drôle d'homme c'était! J'ai déjà dit quelques mots de sa figure: cinquante ans, vaniteux, ridé, avec d'affreux stigmates sur les joues et au front, maigre, faible, un corps de poulet, tout blanc. Son visage exprimait une suffisance perpétuelle et inébranlable, j'ajouterai presque: la félicité. Je crois qu'il ne regrettait nullement d'avoir été envoyé aux travaux forcés. Comme il était bijoutier de son métier et qu'il n'en existait pas d'autre dans la ville, il avait toujours du travail qu'on lui payait tant bien que mal. Il n'avait besoin de rien, il vivait même richement, sans dépenser tout son gain néanmoins, car il faisait des économies et prêtait sur gages à toute la maison de force. Il possédait un samovar, un bon matelas, des tasses, un couvert. Les Juifs de la ville ne lui ménageaient pas leur protection. Chaque samedi, il allait sous escorte à la synagogue (ce qui était autorisé par la loi). Il vivait comme un coq en pâte; pourtant il attendait avec impatience l'expiration de sa peine pour «se marier». C'était un mélange comique de naïveté, de bêtise, de ruse, d'impertinence, de simplicité, de timidité, de vantardise et d'impudence. Le plus étrange pour moi, c'est que les déportés ne se moquaient nullement de lui; s'ils le taquinaient, c'était pour rire. Isaï Fomitch était évidemment un sujet de distraction et de continuelle réjouissance pour tout le monde: «Nous n'avons qu'un seul Isaï Fomitch, n'y touchez pas!» disaient les forçats; et bien qu'il comprit lui-même ce qu'il en était, il s'enorgueillissait de son importance; cela divertissait beaucoup les détenus. Il avait fait son entrée au bagne de la façon la plus risible (elle avait eu lieu avant mon arrivée, mais on me la raconta). Soudain, un soir, le bruit se répandit dans la maison de force qu'on avait amené un Juif que l'on rasait en ce moment au corps de garde, et qu'il allait entrer immédiatement dans la caserne. Comme il n'y avait pas un seul Juif dans toute la prison, les détenus l'attendirent avec impatience, et l'entourèrent dès qu'il eut franchi la grande porte. Le sous-officier de service le conduisit à la prison civile et lui indiqua sa place sur les planches. Isaï Fomitch tenait un sac contenant les effets qui lui avaient été délivrés et ceux qui lui appartenaient. Il posa son sac, prit place sur le lit de camp et s'assit, les jambes croisées sous lui, sans oser lever les yeux. On se pâmait de rire autour de lui, les forçats l'assaillaient de plaisanteries sur son origine israélite. Soudain un jeune déporté écarta la foule et s'approcha de lui, portant à la main son vieux pantalon d'été, sale et déchiré, rapiécé de vieux chiffons. Il s'assit à côté d'Isaï Fomitch et lui frappa sur l'épaule.

--Eh! cher ami, voilà six ans que je t'attends. Regarde un peu, me donneras-tu beaucoup de cette marchandise?

Et il étala devant lui ses haillons.

Isaï Fomitch était d'une timidité si grande, qu'il n'osait pas regarder cette foule railleuse, aux visages mutilés et effrayants, groupée en cercle compacte autour de lui. Il n'avait pu encore prononcer une parole, tant il avait peur. Quand il vit le gage qu'on lui présentait, il tressaillit et il se mit hardiment à palper les haillons. Il s'approcha même de la lumière. Chacun attendait ce qu'il allait dire.

--Eh bien! est-ce que tu ne veux pas me donner un rouble d'argent? Ça vaut cela pourtant! continua l'emprunteur, en clignant de l'oeil du côté d'Isaï Fomitch.

--Un rouble d'argent, non! mais bien sept kopeks!

Ce furent les premiers mots prononcés par Isaï Fomitch à la maison de force. Un rire homérique s'éleva parmi les assistants.

--Sept kopeks! Eh bien, donne-les: tu as du bonheur, ma foi. Fais attention au moins à mon gage, tu m'en réponds sur ta tête!

--Avec trois kopeks d'intérêt, cela fera dix kopeks à me payer, dit le Juif d'une voix saccadée et tremblante, en glissant sa main dans sa poche pour en tirer la somme convenue et en scrutant les forçats d'un regard craintif. Il avait horriblement peur, mais l'envie de conclure une bonne affaire l'emporta.

--Hein, trois kopeks d'intérêt... par an?

--Non! pas par an... par mois.

--Tu es diablement chiche! Comme t'appelle-t-on?

--Isaï Fomitz[17].

--Eh bien! Isaï Fomitch, tu iras loin! Adieu.

Le Juif examina encore une fois les guenilles sur lesquelles il venait de prêter sept kopeks, les plia et les fourra soigneusement dans son sac. Les forçats continuaient à se pâmer de rire.

En réalité, tout le monde l'aimait, et bien que presque chaque détenu fût son débiteur, personne ne l'offensait. Il n'avait, du reste, pas plus de fiel qu'une poule; quand il vit que tout le monde était bien disposé à son égard, il se donna de grands airs, mais si comiques qu'on les lui pardonna aussitôt.

Louka, qui avait connu beaucoup de Juifs quand il était en liberté, le taquinait souvent, moins par méchanceté que par amusement, comme on joue avec un chien, un perroquet ou des bêtes savantes. Isaï Fomitch ne l'ignorait pas, aussi ne s'offensait-il nullement, et donnait-il prestement la réplique.

--Tu vas voir, Juif! je te rouerai de coups.

--Si tu me donnes un coup, je t'en rendrai dix, répondait crânement Isaï Fomitch.

--Maudit galeux!

--Que ze sois galeux tant que tu voudras.

--Juif rogneux.

--Que ze sois rogneux tant qu'il te plaira: galeux, mais risse. Z'ai de l'arzent!

--Tu as vendu le Christ.

--Tant que tu voudras.

--Fameux, notre Isaï Fomitch! un vrai crâne! N'y touchez pas, nous n'en avons qu'un.

--Eh! Juif, empoigne un fouet, tu iras en Sibérie!

--Z'y suis dézà, en Sibérie!

--On t'enverra encore plus loin.

--Le Seigneur Dieu y est-il, là-bas?

--Parbleu, ça va sans dire.

--Alors comme vous voudrez! tant qu'il y aura le Seigneur Dieu et de l'arzent,--tout va bien.

--Un crâne, notre Isaï Fomitch! un crâne, on le voit! crie-t-on autour de lui. Le Juif voit bien qu'on se moque de lui, mais il ne perd pas courage, il fait le bravache; les louanges dont on le comble lui causent un vif plaisir, et d'une voix grêle d'alto qui grince dans toute la caserne, il commence à chanter: _La, la, la, la, la_! sur un motif idiot et risible, le seul chant qu'on lui ait entendu chanter pendant tout son séjour à la maison de force. Quand il eut fait ma connaissance, il m'assura en jurant ses grands dieux que c'était le chant et le motif que chantaient six cent mille Juifs, du plus petit au plus grand, en traversant la mer Rouge, et qu'il est ordonné à chaque Israélite de le chanter après une victoire remportée sur l'ennemi.

La veille de chaque samedi, les forçats venaient exprès des autres casernes dans la nôtre pour voir Isaï Fomitch célébrer le sabbat. Il était d'une vanité et d'une jactance si innocentes que cette curiosité générale le flattait doucement. Il couvrait sa petite table dans un coin avec un air d'importance pédantesque et outrée, ouvrait un livre, allumait deux bougies, marmottait quelques mots mystérieux et revêtait son espèce de chasuble, bariolée, sans manches, et qu'il conservait précieusement au fond de son coffre. Il attachait sur ses mains des bracelets de cuir; enfin, il se fixait sur le front, au moyen d'un ruban, une petite boîte[18]; on eût dit une corne qui lui sortait de la tête. Il commençait alors à prier. Il lisait en traînant, criait, crachait, se démenait avec des gestes sauvages et comiques. Tout cela était prescrit par les cérémonies de son culte; il n'y avait là rien de risible ou d'étrange, si ce n'est les airs que se donnait Isaï Fomitch devant nous, en faisant parade de ces cérémonies. Ainsi, il couvrait brusquement sa tête de ses deux mains et commençait à lire en sanglotant... Ses pleurs augmentaient, et dans sa douleur il couchait presque sur le livre sa tête coiffée de l'arche, en hurlant; mais tout à coup, au milieu de ces sanglots désespérés, il éclatait de rire et récitait en nasillant un hymne d'une voix triomphante, comme attendrie et affaiblie par une surabondance de bonheur...--«On n'y comprend rien», se disaient parfois les détenus. Je demandai un jour à Isaï Fomitch ce que signifiaient ces sanglots et pourquoi il passait brusquement de la désolation au triomphe du bonheur et de la félicité. Isaï Fomitch aimait fort ces questions venant de moi. Il m'expliqua immédiatement que les pleurs et les sanglots sont provoqués par la perte de Jérusalem, et que la loi ordonne de gémir en se frappant là poitrine. Mais, au moment de la désolation la plus aiguë, il doit, tout à coup, lui, Isaï Fomitch, se souvenir, comme par hasard (ce «tout à coup» est prescrit par la loi), qu'une prophétie a promis aux Juifs le retour à Jérusalem; il doit manifester aussitôt une joie débordante, chanter, rire et réciter ses prières en donnant à sa voix une expression de bonheur, à son visage le plus de solennité et de noblesse possible. Ce passage soudain, l'obligation absolue de l'observer, plaisaient excessivement à Isaï Fomitch, il m'expliquait avec une satisfaction non déguisée cette ingénieuse règle de la loi. Un soir, au plus fort de la prière, le major entra, suivi de l'officier de garde et d'une escorte de soldats. Tous les détenus s'alignèrent aussitôt devant leurs lits de camp; seul, Isaï Fomitch continua à crier et à gesticuler. Il savait que son culte était autorisé, que personne ne pouvait l'interrompre, et qu'en hurlant devant le major, il ne risquait absolument rien. Il lui plaisait fort de se démener sous les yeux du chef. Le major s'approcha à un pas de distance: Isaï Fomitch tourna le dos à sa table et, droit devant l'officier, commença à chanter son hymne de triomphe, en gesticulant et en traînant sur certaines syllabes. Quand il dut donner à son visage une expression de bonheur et de noblesse, il le fit aussitôt en clignotant des yeux, avec des rires et un hochement de tête du côté du major. Celui-ci s'étonna tout d'abord, puis pouffa de rire, l'appela «benêt» et s'en alla, tandis que le Juif continuait à crier. Une heure plus tard, comme il était en train de souper, je lui demandai ce qu'il aurait fait si le major avait eu la mauvaise idée et la bêtise de se fâcher.

--Quel major?

--Comment? N'avez-vous pas vu le major?

--Non.

--Il était pourtant à deux pieds de vous, à vous regarder.

Mais Isaï Fomitch m'assura le plus sérieusement du monde qu'il n'avait pas vu le major, car à ce moment de la prière, il était dans une telle extase qu'il ne voyait et n'entendait rien de ce qui se passait autour de lui.

Je vois maintenant Isaï Fomitch baguenauder le samedi dans toute la prison, et chercher à ne rien faire, comme la loi le prescrit à tout Juif. Quelles anecdotes invraisemblables ne me racontait-il pas! Chaque fois qu'il revenait de la synagogue, il m'apportait toujours des nouvelles de Pétersbourg et des bruits absurdes qu'il m'assurait tenir de ses coreligionnaires de la ville, qui les tenaient eux-mêmes de première main.

Mais j'ai déjà trop parlé d'Isaï Fomitch.

Dans toute la ville, il n'y avait que deux bains publics. Le premier, tenu par un Juif, était divisé en compartiments pour lesquels on payait cinquante kopeks; l'aristocratie de la ville le fréquentait. L'autre bain, vieux, sale, étroit, était destiné au peuple; c'était là qu'on menait les forçats. Il faisait froid et clair: les détenus se réjouissaient de sortir de la forteresse et de parcourir la ville. Pendant toute la route, les rires et les plaisanteries ne discontinuèrent pas. Un peloton de soldats, le fusil chargé, nous accompagnait; c'était un spectacle pour la ville. Une fois arrivés, vu l'exiguïté du bain, qui ne permettait pas à tout le monde d'entrer à la fois, on nous divisa en deux bandes, dont l'une attendait dans le cabinet froid qui se trouve avant l'étuve, tandis que l'autre se lavait. Malgré cela, la salle était si étroite qu'il était difficile de se figurer comment la moitié des forçats pourrait y tenir, Pétrof ne me quitta pas d'une semelle; il s'empressa auprès de moi sans que je l'eusse prié de venir m'aider et m'offrit même de me laver. En même temps que Pétrof, Baklouchine, forçat de la section particulière, me proposa ses services. Je me souviens de ce détenu, qu'on appelait «pionnier», comme du plus gai et du plus avenant de tous mes camarades; ce qu'il était réellement. Nous nous étions liés d'amitié. Pétrof m'aida à me déshabiller, parce que je mettais beaucoup de temps à cette opération, à laquelle je n'étais pas encore habitué; du reste, il faisait presque aussi froid dans le cabinet que dehors. Il est très-difficile pour un détenu novice de se déshabiller, car il faut savoir adroitement détacher les courroies qui soutiennent les chaînes. Ces courroies de cuir ont dix-sept centimètres de longueur et se bouclent par-dessus le linge, juste sous l'anneau qui enserre la jambe. Une paire de courroies coûte soixante kopeks; chaque forçat doit s'en procurer, car il serait impossible de marcher sans leur secours. L'anneau n'embrasse pas exactement la jambe, on peut passer le doigt entre le fer et la chair; aussi cet anneau bat et frotte contre le mollet, si bien qu'en un seul jour le détenu qui marche sans courroies se fait des plaies vives. Enlever les courroies ne présente aucune difficulté: il n'en est pas de même du linge; pour le retirer, il faut un prodige d'adresse. Une fois qu'on a enlevé le canon gauche du pantalon, il faut le faire passer tout entier entre l'anneau et la jambe elle-même, et le faire repasser en sens contraire sous l'anneau; la jambe gauche est alors tout à fait libre; le canon gauche du pantalon doit être ensuite glissé sous l'anneau de la jambe droite et repassé encore une fois en arrière avec le canon de la jambe droite. La même manoeuvre a lieu quand on met du linge propre. Le premier qui nous l'enseigna fut Korenef, à Tobolsk, un ancien chef de brigands, condamné à cinq ans de chaîne. Les forçats sont habitués à cet exercice et s'en tirent lestement. Je donnai quelques kopeks à Pétrof, pour acheter du savon et un torchon de tille dont on se frotte dans l'étuve. On donnait bien aux forçats un morceau de savon, mais il était grand comme une pièce de deux kopeks et n'était pas plus épais que les morceaux de fromage que l'on sert comme entrée dans les soirées des gens de seconde main. Le savon se vendait dans le cabinet même, avec du _sbitène_ (boisson faite de miel, d'épices et d'eau chaude), des miches de pain blanc et de l'eau bouillante, car chaque forçat n'en recevait qu'un baquet, selon la convention faite entre le propriétaire du bain et l'administration de la prison. Les détenus qui désiraient se nettoyer à fond pouvaient acheter pour deux kopeks un second baquet, que leur remettait le propriétaire par une fenêtre percée dans la muraille à cet effet.

Dès que je fus déshabillé, Pétrof me prit le bras, en me faisant remarquer que j'aurais de la peine à marcher avec mes chaînes. «Tirez-les en haut, sur vos mollets, me dit-il en me soutenant par-dessous les aisselles comme si j'étais un vieillard. Faites attention ici, il faut franchir le seuil de la porte.» J'eus honte de ses prévenances, je l'assurai que je saurais bien marcher seul, mais il ne voulut pas me croire. Il avait pour moi les égards qu'on a pour un petit enfant maladroit, que chacun doit aider. Pétrof n'était nullement un serviteur; ce n'était surtout pas un domestique. Si je l'avais offensé, il aurait su comment agir avec moi. Je ne lui avais rien promis pour ses services, et lui-même ne m'avait rien demandé. Qu'est-ce qui lui inspirait cette sollicitude pour moi?

Quand nous ouvrîmes la porte de l'étuve, je crus que nous entrions en enfer[19]. Représentez-vous une salle de douze pas de long sur autant de large dans laquelle on empilerait cent hommes à la fois, ou tout au moins quatre-vingts, car nous étions en tout deux cents, divisés en deux sections. La vapeur nous aveuglait; la suie, la saleté et le manque de place étaient tels que nous ne savions où mettre le pied. Je m'effrayai et je voulus sortir: Pétrof me rassura aussitôt. À grand'peine, tant bien que mal, nous nous hissâmes jusqu'aux bancs en enjambant les têtes des forçats que nous priions de se pencher afin de nous laisser passer. Mais tous les bancs étaient déjà occupés. Pétrof m'annonça que je devais acheter une place et entra immédiatement en pourparlers avec un forçat, qui se trouvait à côté de la fenêtre. Pour un kopek celui-ci consentit à me céder sa place, après avoir reçu de Pétrof la monnaie que ce dernier serrait dans sa main et qu'il avait prudemment préparée à l'avance. Il se faufila juste au-dessous de moi dans un endroit sombre et sale: il y avait là au moins un demi-pouce de moisi; même les places qui se trouvaient au-dessous des banquettes étaient occupées: les forçats y grouillaient. Quant au plancher, il n'y avait pas un espace grand comme la paume de la main qui ne fût occupé par les détenus; ils faisaient jaillir l'eau de leurs baquets. Ceux qui étaient debout se lavaient en tenant à la main leur seille; l'eau sale coulait le long de leur corps et tombait sur les têtes rasées de ceux qui étaient assis. Sur la banquette et les gradins qui y conduisaient étaient entassés d'autres forçats qui se lavaient tout recroquevillés et ramassés, mais c'était le petit nombre. La populace ne se lave pas volontiers avec de l'eau et du savon; ils préfèrent s'étuver horriblement, et s'inonder ensuite d'eau froide;--c'est ainsi qu'ils prennent leur bain. Sur le plancher on voyait cinquante balais de verges s'élever et s'abaisser à la fois, tous se fouettaient à en être ivres. On augmentait à chaque instant la vapeur[20]; aussi ce que l'on ressentait n'était plus de la chaleur, mais une brûlure comme celle de la poix bouillante. On criait, on gloussait, au bruit de cent chaînes, traînant sur le plancher... Ceux qui voulaient passer d'un endroit à l'autre embarrassaient leurs fers dans d'autres chaînes et heurtaient la tête des détenus qui se trouvaient plus bas qu'eux, tombaient, juraient en entraînant dans leur chute ceux auxquels ils s'accrochaient. Tous étaient dans une espèce de griserie, d'excitation folle; des cris et des glapissements se croisaient. Il y avait un entassement, un écrasement du coté de la fenêtre du cabinet par laquelle on délivrait l'eau chaude; elle jaillissait sur les têtes de ceux qui étaient assis sur le plancher, avant qu'elle arrivât à sa destination. Nous avions l'air d'être libres, et pourtant, de temps à autre, derrière la fenêtre du cabinet ou la porte entr'ouverte, on voyait la figure moustachue d'un soldat, le fusil au pied, veillant à ce qu'il n'arrivât aucun désordre. Les têtes rasées des forçats et leurs corps auxquels la vapeur donnait une couleur sanglante, paraissaient encore plus monstrueux. Sur les dos rubéfiés par la vapeur apparaissaient nettement les cicatrices des coups de fouet ou de verges appliqués autrefois, si bien que ces échines semblaient avoir été récemment meurtries. Étranges cicatrices! Un frisson me passa sous la peau, rien qu'en les voyant. On augmente encore la vapeur--et la salle du bain est couverte d'un nuage épais, brûlant, dans lequel tout s'agite, crie, glousse. De ce nuage ressortent des échines meurtries, des têtes rasées, des raccourcis de bras, de jambes; pour compléter le tableau, Isaï Fomitch hurle de joie à gorge déployée, sur la banquette la plus élevée. Il se sature de vapeur, tout autre tomberait en défaillance, mais nulle température n'est assez élevée pour lui; il loue un frotteur pour un kopek, mais au bout d'un instant, celui-ci n'y peut tenir, jette le balai et court s'inonder d'eau froide. Isaï Fomitch ne perd pas courage et en loue un second, un troisième; dans ces occasions-là, il ne regarde pas à la dépense et change jusqu'à cinq fois de frotteur. --«Il s'étuve bien, ce gaillard d'Isaï Fomitch!» lui crient d'en bas les forçats. Le Juif sent lui-même qu'il dépasse tous les autres, qu'il les «enfonce»; il triomphe, de sa voix rêche et falote il crie son air: _la, la, la, la, la_ qui couvre le tapage. Je pensais que si jamais nous devions être ensemble en enfer, cela rappellerait le lieu où nous nous trouvions. Je ne résistai pas au désir de communiquer cette idée à Pétrof: il regarda tout autour de lui, et ne répondit rien. J'aurais voulu lui louer une place à côté de moi, mais il s'assit à mes pieds et me déclara qu'il se trouvait parfaitement à son aise. Baklouchine nous acheta pendant ce temps de l'eau chaude, qu'il nous apportait quand nous en avions besoin. Pétrof me signifia qu'il me nettoierait des pieds à la tête afin de «me rendre tout propre», et il me pressa de m'étuver. Je ne m'y décidai pas. Ensuite, il me frotta tout entier de savon. «Maintenant, je vais vous laver les petons», fit-il en manière de conclusion. Je voulais lui répondre que je pouvais me laver moi-même, mais je ne le contredis pas et m'abandonnai à sa volonté. Dans le diminutif: petons, qu'il avait employé, il n'y avait aucun sens servile; Pétrof ne pouvait appeler mes pieds par leur nom, parce que les autres, les vrais hommes, avaient des jambes; moi, je n'avais que des petons.