Souvenirs de la maison des morts

Chapter 12

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--Je voulais vous demander quelque chose sur Napoléon. Je voulais vous demander s'il n'est pas parent de celui qui est venu chez nous en l'année douze.

Pétrof était fils de soldat et savait lire et écrire.

--Parfaitement.

--Et l'on dit qu'il est président? quel président? de quoi? Ses questions étaient toujours rapides, saccadées, comme s'il voulait savoir le plus vite possible ce qu'il demandait.

Je lui expliquai comment et de quoi Napoléon était président, et j'ajoutai que peut-être il deviendrait empereur.

--Comment cela?

Je le renseignai autant que cela m'était possible, Pétrof m'écouta avec attention; il comprit parfaitement tout ce que je lui dis, et ajouta en inclinant l'oreille de mon côté:

--Hem!... Ah! je voulais encore vous demander, Alexandre Pétrovitch, s'il y a vraiment des singes qui ont des mains aux pieds et qui sont aussi grands qu'un homme.

--Oui.

--Comment sont-ils?

Je les lui décrivis et lui dis tout ce que je savais sur ce sujet.

--Et où vivent-ils?

--Dans les pays chauds. On en trouve dans l'île Sumatra.

--Est-ce que c'est en Amérique? On dit que là-bas, les gens marchent la tête en bas?

--Mais non. Vous voulez parler des antipodes.

Je lui expliquai de mon mieux ce que c'était que l'Amérique et les antipodes. Il m'écouta aussi attentivement que si la question des antipodes l'eût fait seule accourir vers moi.

--Ah! ah! j'ai lu, l'année dernière, une histoire de la comtesse de La Vallière:--Aréfief avait apporté ce livre de chez l'adjudant,--Est-ce la vérité, ou bien une invention? L'ouvrage est de Dumas.

--Certainement, c'est une histoire inventée.

--Allons! adieu. Je vous remercie.

Et Pétrof disparut; en vérité, nous ne parlions presque jamais autrement.

Je me renseignai sur son compte. M--crut devoir me prévenir, quand il eut connaissance de cette liaison. Il me dit que beaucoup de forçats avaient excité son horreur dès son arrivée, mais que pas un, pas même Gazine, n'avait produit sur lui une impression aussi épouvantable que ce Pétrof.

--C'est le plus résolu, le plus redoutable de tous les détenus, me dit M--. Il est capable de tout; rien ne l'arrête, s'il a un caprice; il vous assassinera, s'il lui en prend la fantaisie, tout simplement, sans hésiter et sans le moindre repentir. Je crois même qu'il n'est pas dans son bon sens.

Cette déclaration m'intéressa extrêmement, mais M--ne put me dire pourquoi il avait une semblable opinion sur Pétrof. Chose étrange! pendant plusieurs années, je vis cet homme, je causais avec lui presque tous les jours; il me fut toujours sincèrement dévoué (bien que je n'en devinasse pas la cause), et pendant tout ce temps, quoiqu'il vécût très-sagement et ne fit rien d'extraordinaire, je me convainquis de plus en plus que M--avait raison, que c'était peut-être l'homme le plus intrépide et le plus difficile à contenir de tout le bagne. Et pourquoi? je ne saurais l'expliquer.

Ce Pétrof était précisément le forçat qui, lorsqu'on l'avait appelé pour subir sa punition, avait voulu tuer le major; j'ai dit comment ce dernier, «sauvé par un miracle», était parti une minute avant l'exécution. Une fois, quand il était encore soldat,-- avant son arrivée à la maison de force,--son colonel l'avait frappé pendant la manoeuvre. On l'avait souvent battu auparavant, je suppose; mais ce jour-là, il ne se trouvait pas d'humeur à endurer une offense: en plein jour, devant le bataillon déployé, il égorgea son colonel. Je ne connais pas tous les détails de cette histoire, car il ne me la raconta jamais. Bien entendu, ces explosions ne se manifestaient que quand la nature parlait trop haut en lui, elles étaient très-rares. Il était habituellement raisonnable et même tranquille. Ses passions, fortes et ardentes, étaient cachées;--elles couvaient doucement comme des charbons sous la cendre.

Je ne remarquai jamais qu'il fût ni fanfaron ni vaniteux, comme tant d'autres forçats.

Il se querellait rarement, il n'était en relations amicales avec personne, sauf peut-être avec Sirotkine, et seulement quand il avait besoin de ce dernier. Je le vis pourtant un jour sérieusement irrité. On l'avait offensé en lui refusant un objet qu'il réclamait. Il se disputait à ce sujet avec un forçat de haute taille, vigoureux comme un athlète, nommé Vassili Antonof et connu pour son caractère méchant, chicaneur; cet homme, qui appartenait à la catégorie des condamnés civils, était loin d'être un lâche. Ils crièrent longtemps, et je pensais que cette querelle finirait comme presque toutes celles du même genre, par de simples horions; mais l'affaire prit un tour inattendu: Pétrof pâlit tout à coup; ses lèvres tremblèrent et bleuirent: sa respiration devint difficile. Il se leva, et lentement, très-lentement, à pas imperceptibles (il aimait aller pieds nus en été), il s'approcha d'Antonof. Instantanément, le vacarme et les cris firent place à un silence de mort dans la caserne; on aurait entendu voler une mouche. Chacun attendait l'événement. Antonof bondit au-devant de son adversaire: il n'avait plus figure humaine... Je ne pus supporter cette scène et je sortis de la caserne. J'étais certain qu'avant d'être sur l'escalier, j'entendrais les cris d'un homme qu'on égorge, mais il n'en fût rien. Avant que Pétrof eût réussi à s'approcher d'Antonof, celui-ci lui avait jeté l'objet en litige (un misérable chiffon, une mauvaise doublure). Au bout de deux minutes, Antonof ne manqua pas d'injurier quelque peu Pétrof, par acquit de conscience et par sentiment des convenances, pour montrer qu'il n'avait pas eu trop peur. Mais Pétrof n'accorda aucune attention à ses injures; il ne répondit même pas. Tout s'était terminé à son avantage,--les injures le touchaient peu, --il était satisfait d'avoir son chiffon. Un quart d'heure plus tard il rôdait dans la caserne, parfaitement désoeuvré, cherchant une compagnie où il pourrait entendre quelque chose de curieux. Il semblait que tout l'intéressât, et, pourtant, il restait presque toujours indifférent à ce qu'il entendait, il errait oisif, sans but, dans les cours. On aurait pu le comparer à un ouvrier, à un vigoureux ouvrier, devant lequel le travail «tremble», mais qui pour l'instant n'a rien à faire et condescend, en attendant l'occasion de déployer ses forces, à jouer avec de petits enfants. Je ne comprenais pas pourquoi il restait en prison, pourquoi il ne s'évadait pas. Il n'aurait nullement hésité à s'enfuir, si seulement il l'avait voulu. Le raisonnement n'a de pouvoir, sur des gens comme Pétrof, qu'autant qu'ils ne veulent rien. Quand ils désirent quelque chose, il n'existe pas d'obstacles à leur volonté. Je suis certain qu'il aurait su habilement s'évader, qu'il aurait trompé tout le monde, et qu'il serait resté des semaines entières sans manger, caché dans une forêt ou dans les roseaux d'une rivière. Mais cette idée ne lui était pas encore venue. Je ne remarquai en lui ni jugement, ni bon sens. Ces gens-là naissent avec une idée, qui toute leur vie les roule inconsciemment à droite et à gauche: ils errent ainsi jusqu'à ce qu'ils aient rencontré un objet qui éveille violemment leur désir; alors ils ne marchandent pas leur tête. Je m'étonnais quelquefois qu'un homme qui avait assassiné son colonel pour avoir été battu, se couchât sans contestation sous les verges. Car on le fouettait quand on le surprenait à introduire de l'eau-de-vie dans la prison: comme tous ceux qui n'avaient pas de métier déterminé, il faisait la contrebande de l'eau-de-vie. Il se laissait alors fouetter comme s'il consentait à cette punition et qu'il s'avouât en faute, autrement on l'aurait tué plutôt que de le faire se coucher. Plus d'une fois, je m'étonnai de voir qu'il me volait, malgré son affection pour moi. Cela lui arrivait par boutades. Il me vola ainsi ma Bible, que je lui avais dit de reporter à ma place. Il n'avait que quelques pas à faire, mais chemin faisant, il trouva un acheteur auquel il vendit le livre, et il dépensa aussitôt en eau-de-vie l'argent reçu. Probablement il ressentait ce jour-là un violent désir de boire, et quand il désirait quelque chose, il fallait que cela se fît. Un individu comme Pétrof assassinera un homme pour vingt-cinq kopeks, uniquement pour avoir de quoi boire un demi-litre; en toute autre occasion, il dédaignera des centaines de mille roubles. Il m'avoua le soir même ce vol, mais sans aucun signe de repentir ou de confusion, d'un ton parfaitement indifférent, comme s'il se fut agi d'un incident ordinaire. J'essayai de le tancer comme il le méritait, car je regrettais ma Bible. Il m'écouta sans irritation, très-paisiblement; il convint avec moi que la Bible est un livre très-utile, et regretta sincèrement que je ne l'eusse plus, mais il ne se repentit pas un instant de me l'avoir volée; il me regardait avec une telle assurance que je cessai aussitôt de le gronder. Il supportait mes reproches, parce qu'il jugeait que cela ne pouvait se passer autrement, qu'il méritait d'être tancé pour une pareille action, et que par conséquent je devais l'injurier pour me soulager et me consoler de cette perte; mais dans son for intérieur, il estimait que c'étaient des bêtises, des bêtises dont un homme sérieux aurait eu honte de parler. Je crois même qu'il me tenait pour un enfant, pour un gamin qui ne comprend pas encore les choses les plus simples du monde. Si je lui parlais d'autres sujets que de livres ou de sciences, il me répondait, mais par pure politesse, et en termes laconiques. Je me demandais ce qui le poussait à m'interroger précisément sur les livres. Je le regardais à la dérobée pendant ces conversations, comme pour m'assurer s'il ne se moquait pas de moi. Mais non, il m'écoutait sérieusement, avec attention, bien que souvent elle ne fût pas très-soutenue; cette dernière circonstance m'irritait quelquefois. Les questions qu'il me posait étaient toujours nettes et précises, il ne paraissait jamais étonné de la réponse qu'elles exigeaient... Il avait sans doute décidé une fois pour toutes qu'on ne pouvait me parler comme à tout le monde, et qu'en dehors des livres je ne comprenais rien.

Je suis certain qu'il m'aimait, ce qui m'étonnait fort. Me tenait-il pour un enfant, pour un homme incomplet? ressentait-il pour moi cette espèce de compassion qu'éprouve tout être fort pour un plus faible que lui? me prenait-il pour... je n'en sais rien. Quoique cette compassion ne l'empêchât pas de me voler, je suis certain qu'en me dérobant, il avait pitié de moi.--«Eh! quel drôle de particulier! pensait-il assurément en faisant main basse sur mon bien, il ne sait pas même veiller sur ce qu'il possède!» Il m'aimait à cause de cela, je crois. Il me dit un jour, comme involontairement:

--Vous êtes trop brave homme, vous êtes si simple, si simple, que cela fait vraiment pitié: ne prenez pas ce que je vous dis en mauvaise part, Alexandre Pétrovitch,--ajouta-t-il au bout d'une minute;--je vous le dis sans mauvaise intention.

On voit quelquefois dans la vie des gens comme Pétrof se manifester et s'affirmer dans un instant de trouble ou de révolution; ils trouvent alors l'activité qui leur convient. Ce ne sont pas des hommes de parole, ils ne sauraient être les instigateurs et les chefs des insurrections, mais ce sont eux qui exécutent et agissent. Ils agissent simplement, sans bruit, se portent les premiers sur l'obstacle, ou se jettent en avant la poitrine découverte, sans réflexion ni crainte; tout le monde les suit, les suit aveuglément, jusqu'au pied de la muraille, où ils laissent d'ordinaire leur vie. Je ne crois pas que Pétrof ait bien fini: il était marqué pour une fin violente, et s'il n'est pas mort jusqu'à ce jour, c'est que l'occasion ne s'est pas encore présentée. Qui sait, du reste? Il atteindra peut-être une extrême vieillesse et mourra très-tranquillement, après avoir erré sans but de çà et de là. Mais je crois que M--avait raison, et que ce Pétrof était l'homme le plus déterminé de toute la maison de force.

VIII--LES HOMMES DÉTERMINÉS.--LOUKA.

Il est difficile de parler des gens déterminés; au bagne comme partout, ils sont rares. On les devine à la crainte qu'ils inspirent, on se gare d'eux. Un sentiment irrésistible me poussa tout d'abord à me détourner de ces hommes, mais je changeai par la suite ma manière de voir, même à l'égard des meurtriers les plus effroyables. Il y a des hommes qui n'ont jamais tué, et pourtant ils sont plus atroces que ceux qui ont assassiné six personnes. On ne sait pas comment se faire une idée de certains crimes, tant leur exécution est étrange. Je dis ceci parce que souvent les crimes commis par le peuple ont des causes étonnantes.

Un type de meurtrier que l'on rencontre assez fréquemment est le suivant: un homme vit tranquille et paisible; son sort est dur,-- il souffre. (C'est un paysan attaché à la glèbe, un serf domestique, un bourgeois ou un soldat.) Il sent tout à coup quelque chose se déchirer en lui: il n'y tient plus et plante son couteau dans la poitrine de son oppresseur ou de son ennemi. Alors sa conduite devient étrange, cet homme outre-passe toute mesure: il a tué son oppresseur, son ennemi: c'est un crime, mais qui s'explique; il y avait là une cause; plus tard il n'assassine plus ses ennemis seuls, mais n'importe qui, le premier venu; il tue pour le plaisir de tuer, pour un mot déplaisant, pour un regard, pour faire un nombre pair ou tout simplement: «Gare! ôtez-vous de mon chemin!» Il agit comme un homme ivre, dans un délire. Une fois qu'il a franchi la ligne fatale, il est lui-même ébahi de ce que rien de sacré n'existe plus pour lui; il bondit par-dessus toute légalité, toute puissance, et jouit de la liberté sans bornes, débordante, qu'il s'est créée, il jouit du tremblement de son coeur, de l'effroi qu'il ressent. Il sait du reste qu'un châtiment effroyable l'attend. Ses sensations sont peut-être celles d'un homme qui se penche du haut d'une tour sur l'abîme béant à ses pieds, et qui serait heureux de s'y jeter la tête la première, pour en finir plus vite. Et cela arrive avec les individus les plus paisibles, les plus ordinaires. Il y en a même qui posent dans cette extrémité: plus ils étaient hébétés, ahuris auparavant, plus il leur tarde de parader, d'inspirer de l'effroi. Ce désespéré jouit de l'horreur qu'il cause, il se complaît dans le dégoût qu'il excite. Il fait des folies par désespoir, et le plus souvent il attend une punition prochaine, il est impatient qu'on résolve son sort, parce qu'il lui semble trop lourd de porter à lui tout seul le fardeau de ce désespoir. Le plus curieux, c'est que cette excitation, cette parade se soutiennent jusqu'au pilori; après, il semble que le fil est coupé: ce terme est fatal, comme marqué par des règles déterminées à l'avance. L'homme s'apaise brusquement, s'éteint, devient un chiffon sans conséquence. Sur le pilori, il défaille et demande pardon au peuple. Une fois à la maison de force, il est tout autre; on ne dirait jamais à le voir que cette poule mouillée a tué cinq ou six hommes. Il en est que le bagne ne dompte pas facilement. Ils conservent une certaine vantardise, un esprit de bravade. «Eh! dites donc, je ne suis pas ce que vous croyez, j'en ai expédié six, d'âmes.» Mais il finit toujours par se soumettre. De temps en temps, il se divertit au souvenir de son audace, de ses déchaînements, alors qu'il était un désespéré; il aime à trouver un benêt devant lequel il se vantera, se pavanera avec une importance décente et auquel il racontera ses hauts faits, en dissimulant bien entendu le désir qu'il a d'étonner par son histoire. «Tiens, voilà l'homme que j'étais!»

Et avec quel raffinement d'amour-propre prudent il se surveille! avec quelle négligence paresseuse il débite un pareil récit! Dans l'accent, dans le moindre mot perce une prétention apprise. Et où ces gens-là l'ont-ils apprise?

Pendant une des longues soirées des premiers jours de ma réclusion, j'écoutais l'une de ces conversations; grâce à mon inexpérience, je pris le conteur pour un malfaiteur colossal, au caractère de fer, alors que je me moquais presque de Pétrof. Le narrateur, Louka Kouzmitch, avait _mis bas_ un major, sans autre motif que son bon plaisir. Ce Louka Kouzmitch était le plus petit et le plus fluet de toute notre caserne, il était né dans le Midi: il avait été serf, de ceux qui ne sont pas attachés à la glèbe, mais servent leur maître en qualité de domestique. Il avait quelque chose de tranchant et de hautain, «petit oiseau, mais avec bec et ongles». Les détenus flairent un homme d'instinct: on le respectait très-peu. Il était excessivement susceptible et plein d'amour-propre. Ce soir-là, il cousait une chemise, assis sur le lit de camp, car il s'occupait de couture. Tout auprès de lui se trouvait un gars borné et stupide, mais bon et complaisant, une espèce de colosse, son voisin le détenu Kobyline. Louka se querellait souvent avec lui en qualité de voisin et le traitait du haut de sa grandeur, d'un air railleur et despotique, que, grâce à sa bonhomie, Kobyline ne remarquait pas le moins du monde. Il tricotait un bas et écoutait Louka d'un air indifférent. Celui-ci parlait haut et distinctement. Il voulait que tout le monde l'entendît, bien qu'il eût l'air de ne s'adresser qu'à Kobyline.

--Vois-tu, frère, on m'a renvoyé de mon pays, commnença-t-il en plantant son aiguille, pour vagabondage.

--Et y a-t-il longtemps de cela? demanda Kobyline.

--Quand les pois seront mûrs, il y aura un an. Eh bien, nous arrivons à K--v, et l'on me met dans la maison de force. Autour de moi il y avait une douzaine d'hommes, tous Petits-Russiens, bien bâtis, solides et robustes, de vrais boeufs. Et tranquilles! la nourriture était mauvaise, le major de la prison en faisait ce qu'il voulait. Un jour se passe, un autre encore: tous ces gaillards sont des poltrons, à ce que je vois.

--Vous avez peur d'un pareil imbécile? que je leur dis.

--Va-t'en lui parler, vas-y! Et ils éclatent de rire comme des brutes. Je me tais. Il y avait là un Toupet[15] drôle, mais drôle, --ajouta le narrateur en quittant Kobyline pour s'adresser à tout le monde. Il racontait comment on l'avait jugé au tribunal, ce qu'il leur avait dit, en pleurant à chaudes larmes: «J'ai des enfants, une femme», qu'il disait. C'était un gros gaillard épais et tout grisonnant: «Moi, que je lui dis, non! Et il y avait là un chien qui ne faisait rien qu'écrire, et écrire tout ce que je disais! Alors, que je me dis, que tu crèves...............Et le voilà qui écrit, qui écrit encore. C'est là que ma pauvre tête a été perdue!»

--Donne-moi du fil, Vacia; celui de la maison est pourri.

--En voilà qui vient du bazar, répondit Vacia en donnant le fil demandé.

--Celui de l'atelier est meilleur. On a envoyé le Névalide en chercher il n'y a pas longtemps, mais je ne sais pas chez quelle poison de femme il l'a acheté, il ne vaut rien! fit Louka en enfilant son aiguille à la lumière.

--Chez sa commère, parbleu!

--Bien sûr chez sa commère.

--Eh bien, ce major?... fit Kobyline, qu'on avait tout à fait oublié.

Louka n'attendait que cela, cependant il ne voulut pas continuer immédiatement son récit, comme si Kobyline ne valait pas une pareille marque d'attention. Il enfila tranquillement son aiguille, ramena paresseusement ses jambes sous son torse, et dit enfin:

--J'émoustillai si bien mes Toupets, qu'ils réclamèrent le major. Le matin même, j'avais emprunté le coquin (couteau) de mon voisin, et je l'avais caché à tout événement. Le major était furieux comme un enragé. Il arrive. Dites donc, Petits-Russiens, ce n'est pas le moment d'avoir peur. Mais allez donc! tout leur courage s'était caché au fin fond de la plante de leurs pieds: ils tremblaient. Le major accourt, tout à fait ivre.

--Qu'y a-t-il? Comment ose-ton...? Je suis votre tsar, je suis votre Dieu.

Quand il eut dit qu'il était le tsar et le Dieu, je m'approchai de lui, mon couteau dans ma manche.

--Non, que je lui dis, Votre Haute Noblesse,--et je m'approche toujours plus,--cela ne peut pas être, Votre Haute Noblesse, que vous soyez notre tsar et notre Dieu.

--Ainsi c'est toi! c'est toi! crie le major,--c'est toi qui es le meneur.

--Non, que je lui dis (et je m'approche toujours), non, Votre Haute Noblesse, comme chacun sait, et comme vous-même le savez, notre Dieu tout-puissant et partout présent est seul dans le ciel. Et nous n'avons qu'un seul tsar, mis au-dessus de nous tous, par Dieu lui-même. Il est monarque, Votre Haute Noblesse. Et vous, Votre Haute Noblesse, vous n'êtes encore que major, vous n'êtes notre chef que par la grâce du Tsar et par vos mérites.

--Comment? commment?? commmment??? Il ne pouvait même plus parler, il bégayait, tant il était étonné.

--Voilà comment, que je lui dis: je me jette sur lui et je lui enfonce mon couteau dans le ventre, tout entier! C'avait été fait lestement. Il trébucha et tomba en gigotant. J'avais jeté mon couteau.

--Allons, vous autres, Toupets, ramassez-le maintenant!

Je ferai ici une digression hors de mon récit. Les expressions «je suis tsar, je suis Dieu» et autres semblables étaient malheureusement trop souvent employées, dans le bon vieux temps, par beaucoup de commandants. Je dois avouer que leur nombre a singulièrement diminué, et que les derniers ont peut-être déjà disparu. Remarquons que ceux qui paradaient ainsi et affectionnaient de semblables expressions, étaient surtout des officiers sortant du rang. Le grade d'officier mettait sens dessus dessous leur cervelle. Après avoir longtemps peiné sous le sac, ils se voyaient tout à coup officiers, commandants et nobles par-dessus le marché; grâce au manque d'habitude et à la première ivresse de leur avancement, ils se faisaient une idée exagérée de leur puissance et de leur importance, relativement à leurs subordonnés. Devant leurs supérieurs, ces gens-là sont d'une servilité révoltante. Les plus rampants s'empressent même d'annoncer à leurs chefs qu'ils ont été des subalternes et qu'ils «se souviennent de leur place». Mais envers leurs subordonnés, ce sont des despotes sans mesure. Rien n'irrite plus les détenus, il faut le dire, que de pareils abus. Cette arrogante opinion de sa propre grandeur, cette idée exagérée de l'impunité, engendrent la haine dans le coeur de l'homme le plus soumis et pousse à bout le plus patient. Par bonheur, tout cela date d'un passé presque oublié; et, même alors, l'autorité supérieure reprenait sévèrement les coupables. J'en sais plus d'un exemple.

Ce qui exaspère surtout les subordonnés, c'est le dédain, la répugnance qu'on manifeste dans les rapports avec eux. Ceux qui croient qu'ils n'ont qu'à bien nourrir et entretenir le détenu, et qu'à agir en tout selon la loi, se trompent également. L'homme, si abaissé qu'il soit, exige instinctivement du respect pour sa dignité d'homme. Chaque détenu sait parfaitement qu'il est prisonnier, qu'il est un réprouvé, et connaît la distance qui le sépare de ses supérieurs, mais ni stigmate ni chaînes ne lui feront oublier qu'il est un homme. Il faut donc le traiter humainement. Mon Dieu! un traitement humain peut relever celui-là même en qui l'image divine est depuis longtemps obscurcie. C'est avec les «malheureux» surtout, qu'il faut agir humainement: là est leur salut et leur joie. J'ai rencontré des commandants au caractère noble et bon, et j'ai pu voir quelle influence bienfaisante ils avaient sur ces humiliés. Quelques mots affables dits par eux ressuscitaient moralement les détenus. Ils en étaient joyeux comme des enfants, et aimaient sincèrement leur chef. Une remarque encore: il ne leur plaît pas que leurs chefs soient familiers et par trop bonhommes dans les rapports avec eux. Ils veulent les respecter, et cela même les en empêche. Les détenus sont fiers, par exemple, que leur chef ait beaucoup de décorations, qu'il ait bonne façon, qu'il soit bien noté auprès d'un supérieur puissant, qu'il soit sévère, grave et juste, et qu'il possède le sentiment de sa dignité. Les forçats le préfèrent alors à tous les autres: celui-là sait ce qu'il vaut, et n'offense pas les gens: tout va pour le mieux.