Souvenirs de la maison des morts

Chapter 11

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--Mais tu ne fais rien du tout, eh! Savélief! Qu'as-tu à rester les yeux écarquillés? les vends-tu, par hasard?... Allons, commencez!

--Que ferai-je tout seul?

--Donnez-nous une tâche, Ivan Matvieitch.

--Je vous ai dit que je ne donnerai point de tâches. Mettez bas la barque; vous irez ensuite à la maison. Commencez!

Les détenus se mirent à la besogne, mais de mauvaise grâce, indolemment, en apprentis. On comprenait l'irritation des chefs en voyant cette troupe de vigoureux gaillards, qui semblaient ne pas savoir par où commencer la besogne. Sitôt qu'on enleva la première liure, toute petite, elle se cassa net.

«Elle s'est cassée toute seule», dirent les forçats au commissaire, en manière de justification; on ne pouvait pas travailler de cette manière; il fallait s'y prendre autrement. Que faire? Une longue discussion s'ensuivit entre les détenus, peu à peu on en vint aux injures; cela menaçait même d'aller plus loin... Le commissaire cria de nouveau en agitant son bâton, mais la seconde liure se cassa comme la première. On reconnut alors que les haches manquaient et qu'il fallait d'autres instruments. On envoya deux gars sous escorte chercher des outils à la forteresse; en attendant leur retour, les autres forçats s'assirent sur la barque le plus tranquillement du monde, tirèrent leurs pipes et se remirent à fumer. Finalement, le commissaire cracha de mépris.

--Allons, le travail que vous faites ne vous tuera pas! Oh! quelles gens! quelles gens!--grommela-t-il d'un air de mauvaise humeur; il fit un geste de la main et s'en fut à la forteresse en brandissant son bâton.

Au bout d'une heure arriva le conducteur. Il écouta tranquillement les forçats, déclara qu'il donnait comme tâche quatre liures entières à dégager, sans qu'elles fussent brisées, et une partie considérable de la barque à démolir; une fois ce travail exécuté, les détenus pouvaient s'en retourner à la maison. La tâche était considérable, mais, mon Dieu! comme les forçats se mirent à l'ouvrage! Où étaient leur paresse, leur ignorance de tout à l'heure? Les haches entrèrent bientôt en danse et firent sortir les chevilles. Ceux qui n'avaient pas de haches glissaient des perches épaisses sous les liures, et en peu de temps les dégageaient d'une façon parfaite, en véritable artiste. À mon grand étonnement, elles s'enlevaient entières sans se casser. Les détenus allaient vite en besogne. On aurait dit qu'ils étaient devenus tout a coup intelligents. On n'entendait ni conversation ni injures, chacun savait parfaitement ce qu'il avait à dire, à faire, à conseiller, où il devait se mettre. Juste une demi-heure avant le roulement du tambour la tâche donnée était exécutée, et les détenus revinrent à la maison de force, fatigués, mais contents d'avoir gagné une demi-heure de répit sur le laps de temps indiqué par le règlement. Pour ce qui me concerne, je pus observer une chose assez particulière: n'importe où je voulus me mettre au travail et aider aux travailleurs, je n'étais nulle part à ma place, je les gênais toujours; on me chassa de partout en m'insultant presque.

Le premier déguenillé venu, un pitoyable ouvrier qui n'aurait osé souffler mot devant les autres forçats plus intelligents et plus habiles, croyait avoir le droit de jurer contre moi, si j'étais près de lui, sous le prétexte que je le gênais dans sa besogne. Enfin un des plus adroits me dit franchement et grossièrement: «-- Que venez-vous faire ici? allez-vous-en! Pourquoi venez-vous quand on ne vous appelle pas?»

--Attrape! ajouta aussitôt un autre.

--Tu ferais mieux de prendre une cruche, me dit un troisième, et d'aller chercher de l'eau vers la maison en construction, ou bien à l'atelier où l'on émiette le tabac: tu n'as rien à faire ici.

Je dus me mettre à l'écart. Rester de côté quand les autres travaillent, semble honteux. Quand je m'en fus à l'autre bout de la barque, on m'injuria de plus belle: «Regarde quels travailleurs on nous donne! Rien à faire avec des gaillards pareils.»

Tout cela était dit avec intention; ils étaient heureux de se moquer d'un noble et profitaient de cette occasion.

On conçoit maintenant que ma première pensée en entrant au bagne ait été de me demander comment je me comporterais avec de pareilles gens. Je pressentais que de semblables faits devaient souvent se répéter, mais je résolus de ne pas changer ma ligne de conduite, quels que pussent être ces frottements et ces chocs. Je savais que mon raisonnement était juste. J'avais décidé de vivre avec simplicité et indépendance, sans manifester le moindre désir de me rapprocher de mes compagnons, mais aussi sans les repousser, s'ils désiraient eux-mêmes se rapprocher de moi; ne craindre nullement leurs menaces, leur haine, et feindre autant que possible de ne remarquer ni l'un ni l'autre. Tel était mon plan. Je devinai de prime abord qu'ils me mépriseraient si j'agissais autrement.

Quand je revins le soir à la maison de force après le travail de l'après-dînée, fatigué, harassé, une tristesse profonde s'empara de moi. «Combien de milliers de jours semblables m'attendent encore! Toujours les mêmes!» pensai-je alors. Je me promenais seul et tout pensif, à la nuit tombante, le long de la palissade derrière les casernes, quand je vis tout à coup notre Boulot qui accourait droit vers moi. Boulot était le chien du bagne; car le bagne a son chien, comme les compagnies, les batteries d'artillerie et les escadrons ont les leurs. Il y vivait depuis fort longtemps, n'appartenait à personne, regardait chacun comme son maître et se nourrissait des restes de la cuisine. C'était un assez grand mâtin noir, tacheté de blanc, pas très-âgé, avec des yeux intelligents et une queue fournie. Personne ne le caressait ni ne faisait attention à lui. Dès mon arrivée je m'en fis un ami en donnant un morceau de pain. Quand je le flattais, il restait immobile, me regardait d'un air doux et, de plaisir, agitait doucement la queue. Ce soir là, ne m'ayant pas vu de tout le jour, moi, le premier qui, depuis bien des années, avais eu l'idée de le caresser,--il accourut en me cherchant partout, et bondit à ma rencontre avec un aboiement. Je ne sais trop ce que je sentis alors, mais je me mis à l'embrasser, je serrai sa tête contre moi: il posa ses pattes sur mes épaules et me lécha la figure.-- «Voilà l'ami que la destinée m'envoie!»--pensai-je; et durant ses premières semaines si pénibles, chaque fois que je revenais des travaux, avant tout autre soin, je me hâtais de me rendre derrière les casernes avec Boulot qui gambadait de joie devant moi; je lui empoignais la tête, et je le baisais, je le baisais; un sentiment très-doux, en même temps que troublant et amer, m'étreignait le coeur. Je me souviens combien il m'était agréable de penser,--je jouissais en quelque sorte de mon tourment,-- qu'il ne restait plus au monde qu'un seul être qui m'aimât, qui me fût attaché, mon ami, mon unique ami,--mon fidèle chien Boulot.

VII--NOUVELLES CONNAISSANCES.--PÉTROF.

Mais le temps s'écoulait, et peu à peu je m'habituais à ma nouvelle vie; les scènes que j'avais journellement devant les yeux ne m'affligeaient plus autant; en un mot, la maison de force, ses habitants, ses moeurs, me laissaient indifférent. Se réconcilier avec cette vie était impossible, mais je devais l'accepter comme un fait inévitable. J'avais repoussé au plus profond de mon être toutes les inquiétudes qui me troublaient. Je n'errais plus dans la maison de force comme un perdu, et ne me laissais plus dominer par mon angoisse. La curiosité sauvage des forçats s'était émoussée: on ne me regardait plus avec une insolence aussi affectée qu'auparavant: j'étais devenu pour eux un indifférent, et j'en étais très-satisfait. Je me promenais dans la caserne comme chez moi, je connaissais ma place pour la nuit; je m'habituai même à des choses dont l'idée seule m'eût paru jadis inacceptable. J'allais chaque semaine, régulièrement, me faire raser la tête. On nous appelait le samedi les uns après les autres au corps de garde; les barbiers de bataillon nous lavaient impitoyablement le crâne avec de l'eau de savon froide et le raclaient ensuite de leurs rasoirs ébréchés: rien que de penser à cette torture, un frisson me court sur la peau. J'y trouvai bientôt un remède; Akim Akimytch m'indiqua un détenu de la section militaire qui, pour un kopek, rasait les amateurs avec son propre rasoir; c'était là son gagne-pain. Beaucoup de déportés étaient ses pratiques, à la seule fin d'éviter les barbiers militaires, et pourtant ces gens-là n'étaient pas douillets. On appelait notre barbier le «major»; pourquoi,--je n'en sais rien; je serais même embarrassé de dire quels points de ressemblance il avait avec le major. En écrivant ces lignes, je revois nettement le «major» et sa figure maigre; c'était un garçon de haute taille, silencieux, assez bête, toujours absorbé par son métier; on ne le voyait jamais sans une courroie à la main sur laquelle il affilait nuit et jour un rasoir admirablement tranchant; il avait certainement pris ce travail pour le but suprême de sa vie. Il était en effet heureux au possible quand son rasoir était bien affilé et que quelqu'un sollicitait ses services; son savon était toujours chaud; il avait la main très-légère, un vrai velours. Il s'enorgueillissait de son adresse, et prenait d'un air détaché le kopek qu'il venait de gagner; on eût pu croire qu'il travaillait pour l'amour de l'art et non pour recevoir cette monnaie. A--f fut corrigé d'importance par le major de place, un jour qu'il eut le malheur de dire: «le major», en parlant du barbier qui nous rasait. Le vrai major tomba dans un accès de fureur.

--Sais-tu, canaille, ce que c'est qu'un major? criait-il, l'écume à la bouche, en secouant A--f selon son habitude; comprends-tu ce qu'est un major? Et dire qu'on ose appeler «major» une canaille de forçat, devant moi, en ma présence!

Seul A--f pouvait s'entendre avec un pareil homme.

Dès le premier jour de ma détention, je commençai de rêver à ma libération. Mon occupation favorite était de compter mille et mille fois, de mille façons différentes, le nombre de jours que je devais passer en prison. Je ne pouvais penser à autre chose, et tout prisonnier privé de sa liberté pour un temps fixe n'agit pas autrement que moi, j'en suis certain. Je ne puis dire si les forçats comptaient de même, mais l'étourderie de leurs espérances m'étonnait étrangement. L'espérance d'un prisonnier diffère essentiellement de celle que nourrit l'homme libre. Celui-ci peut espérer une amélioration dans sa destinée, ou bien la réalisation d'une entreprise quelconque, mais en attendant il vit, il agit: la vie réelle l'entraîne dans son tourbillon. Rien de semblable pour le forçat. Il vit aussi, si l'on veut; mais il n'est pas un condamné à un nombre quelconque d'années de travaux forcés qui admette son sort comme quelque chose de positif, de définitif, comme une partie de sa vie véritable. C'est instinctif, il sent qu'il n'est pas chez lui, il se croit pour ainsi dire en visite. Il envisage les vingt années de sa condamnation comme deux ans, tout au plus. Il est sur qu'à cinquante ans, quand il aura subi sa peine, il sera aussi frais, aussi gaillard qu'à trente-cinq. «Nous avons encore du temps à vivre», pense-t-il, et il chasse opiniâtrement les pensées décourageantes et les doutes qui l'assaillent. Le condamné à perpétuité lui-même compte qu'un beau jour un ordre arrivera de Pétersbourg: «Transportez un tel aux mines à Nertchinsk, et fixez un terme à sa détention.» Ce serait fameux! d'abord parce qu'il faut près de six mois pour aller à Nertchinsk et que la vie d'un convoi est cent fois préférable à celle de la maison de force! Il finirait son temps à Nertchinsk, et alors... Plus d'un vieillard à cheveux gris raisonne de la sorte.

J'ai vu à Tobolsk des hommes enchaînés à la muraille; leur chaîne a deux mètres de long; à côté d'eux se trouve une couchette. On les enchaîne pour quelque crime terrible, commis après leur déportation en Sibérie. Ils restent ainsi cinq ans, dix ans. Presque tous sont des brigands. Je n'en vis qu'un seul qui eût l'air d'un homme de condition; il avait servi autrefois dans un département quelconque, et parlait d'un ton mielleux, en sifflant. Son sourire était doucereux. Il nous montra sa chaîne, et nous indiqua la manière la plus commode de se coucher. Ce devait être une jolie espèce!--Tous ces malheureux ont une conduite parfaite; chacun d'eux semble content, et pourtant le désir de finir son temps de chaîne le ronge. Pourquoi? dira-t-on. Parce qu'il sortira alors de sa cellule basse, étouffante, humide, aux arceaux de briques, pour aller dans la cour de la maison de force, et... Et c'est tout. On ne le laissera jamais sortir de cette dernière; il n'ignore pas que ceux qui ont été enchaînés ne quittent jamais le bagne, et que lui il y finira ses jours, il y mourra dans les fers. Il sait tout cela, et pourtant il voudrait en finir avec sa chaîne. Sans ce désir, pourrait-il rester cinq ou six ans attaché à un mur, et ne pas mourir ou devenir fou? Pourrait-il y résister?

Je compris vite que, seul, le travail pouvait me sauver, fortifier ma santé et mon corps, tandis que l'inquiétude morale incessante, l'irritation nerveuse et l'air renfermé de la caserne les ruineraient complètement. Le grand air, la fatigue quotidienne, l'habitude de porter des fardeaux, devaient me fortifier, pensais-je; grâce à eux, je sortirais vigoureux, bien portant et plein de sève. Je ne me trompais pas: le travail et le mouvement me furent très-utiles.

Je voyais avec effroi un de mes camarades (un gentilhomme) fondre comme un morceau de cire. Et pourtant, quand il était arrivé avec moi à la maison de force, il était jeune, beau, vigoureux; quand il en sortit, sa santé était ruinée, ses jambes ne le portaient plus, l'asthme oppressait sa poitrine. Non, me disais-je en le regardant, je veux vivre et je vivrai. Mon amour pour le travail me valut tout d'abord le mépris et les moqueries acérées de mes camarades. Mais je n'y faisais pas attention et je m'en allais allègrement où l'on m'envoyait, brûler et concasser de l'albâtre, par exemple. Ce travail, un des premiers que l'on me donna, est facile. Les ingénieurs faisaient leur possible pour alléger la corvée des nobles; ce n'était pas de l'indulgence, mais bien de la justice. N'eût-il pas été étrange d'exiger le même travail d'un manoeuvre et d'un homme dont les forces sont moitié moindres, qui n'a jamais travaillé de ses mains? Mais cette «gâterie» n'était pas permanente; elle se faisait même en cachette, car on nous surveillait sévèrement. Comme les travaux pénibles n'étaient pas rares, il arrivait souvent que la tâche était au-dessus de la force des nobles, qui souffraient ainsi deux fois plus que leurs camarades. On envoyait d'ordinaire trois, quatre hommes concasser l'albâtre; presque toujours c'étaient des vieillards ou des individus faibles:--nous étions naturellement de ce nombre;-- on nous adjoignait en outre un véritable ouvrier, connaissant ce métier. Pendant plusieurs années, ce fut toujours le même, Almazof; il était sévère, déjà âgé, hâlé et fort maigre, du reste peu communicatif, et difficile. Il nous méprisait profondément, mais il était si peu expansif, qu'il ne se donnait même pas la peine de nous injurier. Le hangar sous lequel nous calcinions l'albâtre était construit sur la berge escarpée et déserte de la rivière. En hiver, par un jour de brouillard, la vue était triste sur la rivière et la rive opposée, lointaine. Il y avait quelque chose de déchirant dans ce paysage morne et nu. Mais on se sentait encore plus triste quand un soleil éclatant brillait au-dessus de cette plaine blanche, infinie; on aurait voulu pouvoir s'envoler au loin dans cette steppe qui commençait à l'autre bord et s'étendait à plus de quinze cents verstes au sud, unie comme une nappe immense. Almazof se mettait au travail en silence, d'un air rébarbatif; nous avions honte de ne pouvoir l'aider efficacement, mais il venait à bout de son travail tout seul, sans exiger notre secours, comme s'il eût voulu nous faire comprendre tous nos torts envers lui, et nous faire repentir de notre inutilité. Ce travail consistait à chauffer le four, pour calciner l'albâtre que nous y entassions.

Le jour suivant, quand l'albâtre était entièrement calciné, nous le déchargions. Chacun prenait un lourd pilon et remplissait une caisse d'albâtre qu'il se mettait à concasser. Cette besogne était agréable. L'albâtre fragile se changeait bientôt en une poussière blanche et brillante, qui s'émiettait vite et aisément. Nous brandissions nos lourds marteaux et nous assénions des coups formidables que nous admirions nous-mêmes. Quand nous étions fatigués, nous nous sentions plus légers: nos joues étaient rouges, le sang circulait plus rapidement dans nos veines. Almazof nous regardait alors avec condescendance, comme il aurait regardé de petits enfants; il fumait sa pipe d'un air indulgent, sans toutefois pouvoir s'empêcher de grommeler dès qu'il ouvrait la bouche. Il était toujours ainsi, d'ailleurs, et avec tout le monde; je crois qu'au fond c'était un brave homme.

On me donnait aussi un autre travail qui consistait à mettre en mouvement la roue du tour. Cette roue était haute et lourde; il me fallait de grands efforts pour la faire tourner, surtout quand l'ouvrier (des ateliers du génie) devait faire un balustre d'escalier ou le pied d'une grande table, ce qui exigeait un tronc presque entier. Comme un seul homme n'aurait pu en venir à bout, on envoyait deux forçats,--B..., un des ex-gentilshommes, et moi. Ce travail nous revint presque toujours pendant quelques années, quand il y avait quelque chose à tourner. B... était faible, vaniteux, encore jeune, et souffrait de la poitrine. On l'avait enfermé une année avant moi, avec deux autres camarades, des nobles également.--L'un d'eux, un vieillard, priait Dieu nuit et jour (les détenus le respectaient fort à cause de cela), il mourut durant ma réclusion. L'autre était un tout jeune homme, frais et vermeil, fort et courageux, qui avait porté son camarade B..., pendant sept cents verstes, ce dernier tombant de fatigue au bout d'une demi-étape. Aussi fallait-il voir leur amitié. B... était un homme parfaitement bien élevé, d'un caractère noble et généreux, mais gâté et irrité par la maladie. Nous tournions donc la roue à nous deux, et cette besogne nous intéressait. Quant à moi, je trouvais cet exercice excellent.

J'aimais particulièrement pelleter la neige, ce que nous faisions après les tourbillons assez fréquents en hiver. Quand le tourbillon avait fait rage tout un jour, plus d'une maison était ensevelie jusqu'aux fenêtres, quand elle n'était pas entièrement recouverte. L'ouragan cessait, le soleil reparaissait, et on nous ordonnait de dégager les constructions barricadées par des tas de neige. On nous y envoyait par grandes bandes, et quelquefois même tous les forçats ensemble. Chacun de nous recevait une pelle et devait exécuter une tâche, dont il semblait souvent impossible de venir à bout; tous se mettaient allègrement au travail. La neige friable ne s'était pas encore tassée et n'était gelée qu'a la surface; on en prenait d'énormes pelletées, que l'on dispersait autour de soi. Elle se transformait dans l'air en une poudre brillante. La pelle s'enfonçait facilement dans la masse blanche, étincelante au soleil. Les forçats exécutaient presque toujours ce travail avec gaieté: l'air froid de l'hiver, le mouvement les animaient. Chacun se sentait plus joyeux: on entendait des rires, des cris, des plaisanteries. On se jetait des boules de neige, ce qui excitait au bout d'un instant l'indignation des gens raisonnables, qui n'aimaient ni le rire ni la gaieté; aussi l'entrain général finissait-il presque toujours par des injures.

Peu à peu le cercle de mes connaissances s'étendit, quoique je ne songeasse nullement à en faire: j'étais toujours inquiet, morose et défiant. Ces connaissances se firent d'elles-mêmes. Le premier de tous, le déporté Pétrof me vint visiter. Je dis visiter, et j'appuie sur ce mot. Il demeurait dans la division particulière, qui se trouvait être la caserne la plus éloignée de la mienne. En apparence, il ne pouvait exister entre nous aucune relation, nous n'avions et ne pouvions avoir aucun lien qui nous rapprochât. Cependant, durant la première période de mon séjour, Pétrof crut de son devoir de venir vers moi presque chaque jour dans notre caserne, ou au moins de m'arrêter pendant le temps du repos, quand j'allais derrière les casernes, le plus loin possible de tous les regards. Cette persistance me parut d'abord désagréable, mais il sut si bien faire que ses visites devinrent pour moi une distraction, bien que son caractère fût loin d'être communicatif. Il était de petite taille, solidement bâti, agile et adroit. Son visage assez agréable était pâle avec des pommettes saillantes, un regard hardi, des dents blanches, menues et serrées. Il avait toujours une chique de tabac râpé entre la gencive et la lèvre inférieure (beaucoup de forçats avaient l'habitude de chiquer). Il paraissait plus jeune qu'il ne l'était en réalité, car on ne lui aurait pas donné, à le voir, plus de trente ans, et il en avait bien quarante. Il me parlait sans aucune gêne et se maintenait vis-à-vis de moi sur un pied d'égalité, avec beaucoup de convenance et de délicatesse. Si, par exemple, il remarquait que je cherchais la solitude, il s'entretenait avec moi pendant deux minutes et me quittait aussitôt; il me remerciait chaque fois pour la bienveillance que je lui témoignais, ce qu'il ne faisait jamais à personne. J'ajoute que ces relations ne changèrent pas, non-seulement pendant les premiers temps de mon séjour, mais pendant plusieurs années, et qu'elles ne devinrent presque jamais plus intimes, bien qu'il me fut vraiment dévoué. Je ne pouvais définir exactement ce qu'il recherchait dans ma société, et pourquoi il venait chaque jour auprès de moi. Il me vola quelquefois, mais ce fut toujours involontairement; il ne venait presque jamais m'emprunter: donc ce qui l'attirait n'était nullement l'argent ou quelque autre intérêt.

Je ne sais trop pourquoi, il me semblait que cet homme ne vivait pas dans la même prison que moi, mais dans une autre maison, en ville, fort loin; on eût dit qu'il visitait le bagne par hasard, pour apprendre des nouvelles, s'enquérir de moi, en un mot, pour voir comment nous vivions. Il était toujours pressé, comme s'il eût laissé quelqu'un pour un instant et qu'on l'attendit, ou qu'il eût abandonné quelque affaire en suspens. Et pourtant, il ne se hâtait pas. Son regard avait une fixité étrange, avec une légère nuance de hardiesse et d'ironie; il regardait dans le lointain, par-dessus les objets, comme s'il s'efforçait de distinguer quelque chose derrière la personne qui était devant lui. Il paraissait toujours distrait; quelquefois je me demandais où allait Pétrof en me quittant. Où l'attendait-on si impatiemment? Il se rendait d'un pas léger dans une caserne, ou dans la cuisine, et s'asseyait à côté des causeurs; il écoutait attentivement la conversation, à laquelle il prenait part avec vivacité, puis se taisait brusquement. Mais qu'il parlât ou qu'il gardât le silence, on lisait toujours sur son visage qu'il avait affaire ailleurs et qu'on l'attendait là-bas, plus loin. Le plus étonnant, c'est qu'il n'avait jamais aucune affaire; à part les travaux forcés qu'il exécutait, bien entendu, il demeurait toujours oisif. Il ne connaissait aucun métier, et n'avait presque jamais d'argent, mais cela ne l'affligeait nullement.--De quoi me parlait-il? Sa conversation était aussi étrange qu'il était singulier lui-même. Quand il remarquait que j'allais seul derrière les casernes, il faisait un brusque demi-tour de mon côté. Il marchait toujours vite et tournait court. Il venait au pas et pourtant il semblait qu'il fut accouru.

--Bonjour!

--Bonjour!

--Je ne vous dérange pas?

--Non.