Souvenirs de la duchesse de Dino publiés par sa petite fille, la Comtesse Jean de Castellane.

Part 9

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M. d'Avaray, petit, fort laid, toujours malade, avait un peu d'esprit, assez d'ambition et beaucoup d'intrigue; il venait se faire soigner chez moi, et s'y reposait de la faveur dont il était à la fois jaloux et fatigué. Quel était cependant le véritable motif qui attirait le favori dans l'intérieur d'une jeune personne et de sa gouvernante? Les temps sont si changés que j'éprouve quelque embarras à le dire. En se reportant à l'époque dont je parle, on a pu voir que j'étais regardée comme fort grande dame et comme une riche héritière par une famille dont les malheurs suspendaient la fierté et que de nombreux besoins rendaient sensible à la fortune. D'ailleurs les espérances des Bourbons diminuaient chaque jour, les souverains se réconciliaient chaque jour avec Napoléon, ils le reconnaissaient et jamais dynastie ne parut mieux affermie que la sienne.

Dans cet état de choses, M. le duc de Berry, alors en Angleterre, n'était pas facile à marier; on désirait cependant qu'il eût des enfants et qu'une femme riche vînt adoucir les rigueurs de l'émigration. Le choix du roi, ou plutôt celui de M. d'Avaray, tomba sur moi. Mademoiselle Hoffmann, dont l'amour-propre était si aisé à flatter, touchée des soins de M. d'Avaray et des bontés du roi, devint infidèle à ses premiers voeux; elle cessa de me parler du prince Czartoryski et promit de me faire abandonner tout projet qui pourrait contrarier celui qu'on présentait.

La guerre finie, M. le duc de Berry devait venir à Mittau et la grande question s'y déciderait. Ne professant aucun culte, il aurait été facile de me faire changer de religion et ce point, ainsi que le fond de l'affaire, étaient convenus à mon insu. Je n'ai eu connaissance de ces arrangements que beaucoup plus tard, par les lettres que M. d'Avaray écrivait à ma gouvernante, de Strasbourg et de Suède, où il avait suivi Louis XVIII et par quelques mots de regret échappés à mademoiselle Hoffmann lorsque la famille royale ayant rejoint le roi en Angleterre, les communications se trouvèrent coupées et qu'elle ne reçut plus aucune nouvelle. Ce ne fut même qu'après la mort de M. d'Avaray qu'elle me montra les lettres qu'il lui avait écrites et m'expliqua l'espèce de chiffre dont il se servait.

La personne de M. le duc de Berry ne m'a jamais, depuis, inspiré de regret. J'avoue cependant que le rôle politique que sa femme pouvait être appelée à jouer aurait plu à mon ambition. Je ne sais si j'aurais convenu au prince; mais j'ai souvent pensé que ne plaçant pas mon origine dans les nuages et ne me croyant pas précisément et entièrement une émanation de la Divinité, j'aurais pu être assez utilement le lien intermédiaire entre ces demi-dieux et le reste des humains[96].

VIII

Le prince Adam Czartoryski à Mittau.--La princesse Dorothée quitte la Courlande pour retourner à Berlin.--Elle fait route par Memel où se trouve la famille royale de Prusse.--Portrait de la reine Louise.

Cependant, l'hiver était fini et, sans printemps, nous étions arrivés à un été brûlant. On annonçait l'entrevue de Tilsit et l'on commençait à parler de paix. Le prince Czartoryski qui, jusque-là, avait toujours suivi l'empereur Alexandre, voyant que le système français, auquel il était opposé, allait prévaloir, donna sa démission. Rester à proximité des nouvelles, retrouver son ami Piattoli et voir enfin cette jeune personne dont il serait peut-être un jour le mari, tels furent les motifs qui l'engagèrent à attendre à Mittau l'issue des conférences. Je sentis pour la première fois de l'embarras et une extrême timidité, lorsqu'en entrant à l'heure du dîner dans le salon de ma mère, je vis le prince et qu'à table ma place se trouva à côté de la sienne. Pendant les trois semaines qu'il resta à Mittau, il n'eut d'autre maison que celle de ma mère, non qu'elle voulût encourager ses vues sur moi, mais parce qu'elle fut enchantée de saisir une occasion de se montrer reconnaissante des bons offices qu'il lui avait rendus à Pétersbourg.

Le prince m'a assuré, depuis, qu'il m'avait trouvée agréable; je ne sais s'il m'a dit vrai, car je ne remarquais alors en lui qu'une grande attention à m'examiner. Il ne m'adressait jamais la parole et, la veille de son départ seulement, il me demanda, avec une sorte d'instance, de retourner à Berlin, par Varsovie; sa mère était dans cette dernière ville et il désirait qu'elle me vît.

Les manières froides, le silence presque maussade du prince Adam et l'examen dont il me rendait l'objet, auraient dû éloigner une personne moins prévenue en sa faveur. Le contraire arriva; sa gravité, son air sombre m'intéressaient, je croyais saisir sur son visage les traces de grandes passions, de malheurs touchants, et je ne voyais dans son regard observateur qu'une curiosité flatteuse. J'étais trop jeune pour m'attendre à une proposition formelle. Le prince, tout en souhaitant de la faire bientôt, voulut avant de prendre une sorte d'engagement, que sa mère, qu'il adorait, m'eût vue et eût approuvé son choix. Assuré de son consentement, il aurait à l'instant demandé celui de ma mère qui, sans motifs suffisants à opposer, me voyait avec déplaisir au moment d'entrer dans une famille qui avait la réputation de n'être pas facile à vivre et qui, de plus, professait une sorte de dédain pour ce qui était allemand.

Pendant que nous étions silencieusement à nous observer et à nous deviner, le traité de Tilsit[97] fut rendu public et bientôt l'empereur traversa Mittau pour retourner dans sa capitale. Il s'arrêta chez ma mère, fut charmant pour elle et pour moi, et m'aurait complètement enchantée si je ne lui eusse trouvé de la froideur pour le prince Adam dont les opinions politiques, trop différentes de celles qu'Alexandre rapportait de Tilsit, n'avaient été pour ce monarque aussi déplaisantes qu'importunes.

Le prince Czartoryski suivit l'empereur à Pétersbourg où il voulut terminer quelques affaires; son projet était de quitter ensuite le service de Russie et de venir en Allemagne où il annonçait sa visite à ma mère.

Après son départ, nous ne restâmes à Mittau que le temps nécessaire pour laisser les troupes se retirer et ne pas rencontrer trop d'obstacles sur la route. Je quittai sans regrets la Courlande au mois de septembre 1807 et ma mère me suivit six semaines plus tard. Mon désir était, sans aucun doute, de traverser la Pologne et de voir la vieille princesse Czartoryska. Mais l'abbé Piattoli, que je ne revis qu'un an après et qui alors était à Pétersbourg pour y suivre quelques petites affaires, n'avait pu me donner ses conseils sur le voyage que j'allais entreprendre: ma mère, que j'avais consultée, avait gardé le silence et montrait ne vouloir se mêler en rien de cette question. Il ne me restait que mademoiselle Hoffmann qui, depuis quelque temps n'entendant plus parler de M. d'Avaray, avait repris ses premiers projets. Elle était enchantée de me suivre et si des impossibilités matérielles, suites inévitables de la guerre, ne m'avaient pas fermé la porte de Varsovie, je serais parvenue à connaître cette mère impérieuse qui, sous le prétexte de ne vouloir se décider qu'après m'avoir vue, a contrarié les projets de son fils jusqu'à ce qu'ils fussent impossibles à réaliser.

Nous reprîmes le chemin par lequel nous étions venues de Berlin. Les sentiments qui nous avaient portées à fuir, n'étaient pas changés et nous prévoyions... que partout sur notre passage nous trouverions les Français maîtres du pays. À peine Napoléon avait-il laissé à la famille royale la ville de Memel, pour y attendre que d'énormes contributions eussent racheté la liberté du royaume. Je passai un jour dans cette ville, auprès de la princesse Louise; nous pleurâmes ensemble, sur son frère[98]... J'eus aussi l'honneur de voir la reine: qu'elle me parut touchante! qu'elle était grande dans le malheur! Forcée au coeur de l'hiver et au troisième accès d'une fièvre putride de quitter Koenigsberg qui était menacé par les Français, elle avait été transportée mourante à Memel; échappée comme par miracle à des crises si dangereuses, elle ne reprit jamais sa santé première et conserva, depuis cette maladie, le germe destructeur qui, à la fleur de l'âge, la conduisit au tombeau[99]. Lorsque je la vis à Memel elle était encore profondément blessée de l'inutilité de son voyage à Tilsit[100]; ses devoirs de reine, d'épouse et de mère avaient eu seuls le pouvoir de lui faire oublier les injures dont elle avait été si injustement l'objet et de la déterminer à une démarche qui fit tant souffrir sa dignité[101]. Dans ce voyage elle força ses plus cruels détracteurs à rendre hommage à l'éclat de sa beauté et à la grâce incomparable de ses manières, et surtout à la noblesse de son langage et de ses sentiments. Du jour où l'empereur Napoléon vit la reine de Prusse, il cessa ses indécentes attaques[102] et ne parla d'elle qu'avec une sorte d'admiration et de respect. Il aurait désiré qu'elle fût son amie, parce qu'il redoutait sa puissance morale; il connaissait si bien l'influence que la reine pouvait exercer, qu'en apprenant sa mort il ne put s'empêcher de dire: «Me voilà avec une grande ennemie de moins.»

Quelle personne charmante que cette princesse! Jamais femme ne fut si heureuse dans son intérieur, jamais reine ne fut si persécutée sur son trône. Sa beauté était véritablement royale. Plus grande qu'on ne l'est ordinairement, sa taille était dans des proportions parfaites; ses épaules, sa poitrine, étaient incomparables; son teint était éblouissant; ses cheveux étaient à peine châtains, son front était noble, ses yeux pleins de douceur, ses lèvres vermeilles; rien n'égalait l'élégance de son cou et des mouvements de sa tête; peut-être ses dents n'avaient-elles pas tout l'éclat que l'on aurait pu désirer; ses mains, quoique blanches, étaient un peu trop fortes, et son pied était plutôt mal. Mais que ces légères imperfections étaient grandement rachetées par l'ensemble majestueux de toute sa personne[103]. Bonne à l'excès, polie comme je n'ai jamais vu personne l'être aussi bien, obligeante, souvent affectueuse, elle n'était jamais familière. Je l'ai vue parfois plus imposante que qui ce fut. Je ne sais si elle avait beaucoup d'esprit, mais ses sentiments étaient toujours si nobles, elle se montrait toujours si bien inspirée, que je ne puis croire qu'elle en ait jamais manqué. Admirable pour le roi, dévouée à ses enfants, fille respectueuse, excellente soeur, amie parfaite et courageuse, passionnée pour l'honneur de son pays, elle faisait le bonheur de son intérieur, le charme de la cour et la gloire de ses sujets. Qu'ils étaient fiers ces sujets, lorsqu'elle paraissait en public, qu'elle se montrait au spectacle, et qu'elle y excitait l'admiration et peut-être l'envie des étrangers! Qu'ils étaient vifs et sincères les transports qui l'accueillaient! Le souvenir seul de cette princesse que l'Allemagne regardait comme martyre de la bonne cause a suffi pour électriser une généreuse jeunesse[104]... On invoquait la reine Louise, on se disait que du haut du ciel elle bénissait la noble entreprise dont le succès eût comblé tous ses voeux. Chantée par tous les poètes, représentée par tous les peintres[105], par tous les sculpteurs, mais vivante surtout dans le coeur de tout ce qui l'a connue, jamais on ne laissa autant de souvenirs, autant de regrets. Jamais on ne fut autant aimé, autant adoré. La malveillance l'accusait d'un goût de parure excessif et d'un peu de coquetterie. Quel goût de parure que celui qui se refusa toujours à porter les belles robes de dentelle que Napoléon lui avait envoyées! Un reproche plus grave lui a été adressé, celui d'avoir par d'imprudents conseils attiré sur la Prusse les malheurs d'une guerre longue et désastreuse. Mais elle-même a trouvé la plus noble excuse lorsqu'elle répondit à Bonaparte qui lui adressait si indélicatement le même reproche: «Sire, la gloire de Frédéric II nous avait égarés sur notre propre puissance.» Le jour où je la vis, hélas! pour la dernière fois à Memel, elle avait une robe très simple de mousseline blanche et portait à son cou un rang de perles; je les admirais: «Oui, me dit-elle, je me suis permis de les conserver: les perles, en Allemagne, signifient des larmes, elles peuvent me servir de parure.» En effet tous ses autres bijoux furent remis au Roi pour les besoins de l'État. Le noble exemple de la reine fut imité par beaucoup de femmes allemandes. Tous les vains ornements furent sacrifiés, jusqu'aux anneaux d'or, gages de la fidélité conjugale, qui furent remplacés par des anneaux de fer. Une jeune fille qui ne possédait rien qu'une chevelure magnifique la coupa, la vendit et porta au Trésor les dix écus, qu'elle en obtint[106].

Plusieurs années après la mort de la reine, le roi créa l'ordre de Louise[107], destiné uniquement aux femmes qui, par leurs efforts et leurs conseils, avaient puissamment contribué à la délivrance de la Prusse. Ma soeur aînée, qui avait levé et soudoyé une petite troupe de 500 hommes et recueilli dans son château un grand nombre de blessés qu'elle soigna pendant plusieurs mois, fut une des premières à recevoir et porter la croix de Louise.

Je quittai Memel, désolée de me séparer de la famille royale et frémissant à l'idée de rencontrer à quelques lieues de là les avant-postes français. Je traversai ce même pays, si florissant il y avait un an, maintenant dévasté, ruiné par la guerre. Le chaume des cabanes était enlevé, des villages entiers étaient déserts, d'autres réduits en cendres. Les petites croix des cimetières semblaient plus pressées. La disette et une horrible épidémie régnaient dans ces malheureuses contrées. Les hommes, les animaux, mouraient avec une effrayante rapidité. Nous n'osions nous arrêter nulle part, et ne quittions plus notre voiture. Le lait, le beurre, la viande, tout était infecté. Nous n'avons eu, pendant les trois quarts du voyage, d'autre nourriture que du pain d'orge, et d'autre boisson qu'un peu de rhum mêlé dans de l'eau.

IX

Arrivée à Berlin.--La ville est occupée par les Français, et la maison de la princesse par le général commandant la place.--Première communion de la princesse Dorothée.

Enfin nous arrivâmes à Berlin. On m'avait assuré que le commandant français, M. de Saint-Hilaire, était un homme fort poli qui, prévenu de mon arrivée, s'empresserait de me rendre mon appartement. D'ailleurs ma maison, bâtie par Frédéric II pour sa soeur la princesse Amélie, est tellement vaste que plusieurs familles pourraient l'habiter commodément. Je ne faisais donc aucun doute de m'y retrouver dans mes habitudes. Seulement je désirais y arriver de nuit, pour retarder, autant qu'il dépendait de moi, le moment où il me faudrait voir Berlin peuplé d'étrangers. Je sentais que ce spectacle me serait affreux; aussi je ne sortis de ma mauvaise chambre, au fond d'une seconde cour, la seule que l'on ait pu obtenir pour moi... que huit jours après y être entrée, tant j'avais peur d'entrevoir mes hôtes. À force de représentations et d'instances, nous obtînmes deux chambres pour moi et deux pour ma mère que nous attendions; ces chambres étaient celles que dans d'autres temps nos femmes de chambre avaient occupées.

J'étais indignée de mon mauvais établissement, de l'horrible saleté de ma maison, des dégâts que l'on commettait journellement et des plaintes qui arrivaient de partout. Mes tuteurs gémissaient de la ruine que la guerre appelait à sa suite et dont j'avais plus particulièrement souffert que beaucoup d'autres propriétaires par la position de mes terres, situées sur les routes militaires, et par l'établissement dans ma maison du commandant français et d'un nombreux état-major, dès les premiers moments de l'occupation de Berlin.

Je ne sortais plus, je ne m'habillais que de noir. Je ne cherchais de distractions que dans le travail et dans les rêves d'un meilleur avenir. Beaucoup de mes amis étaient dispersés; mais le petit nombre de ceux qui se trouvaient à Berlin venait le soir gémir avec moi sur le malheur du temps.

Ma mère, qui n'était pas Prussienne et qui était entrée dans les combinaisons nouvelles de l'empereur de Russie, n'éprouvait d'ailleurs que de légers changements dans son existence, allait souvent dans la société française. C'est là, qu'éblouie par les succès de Napoléon, son désir de le voir et de connaître la France s'augmentait chaque jour et devint bientôt une sorte de passion. Je venais d'avoir quatorze ans, on songeait à me marier et personne n'avait encore pensé à me faire faire ma première communion. En Allemagne, cette cérémonie marque l'entrée dans le monde d'une jeune personne; à dater de ce jour elle y est complètement admise; elle est présentée à la cour, va partout, et pour peu qu'elle soit un bon parti, les maris arrivent en foule. Mademoiselle Hoffmann crut avec raison qu'un temps de deuil public ne pouvait guère être mieux employé que par les instructions religieuses nécessaires pour recevoir la confirmation. Ce sacrement précède la première communion chez les luthériens. Un pasteur respectable, M. Riebeck, vint passer une heure chez moi deux fois par semaine; il me fit lire l'Ancien et le Nouveau Testament et, sans discuter les autres cultes, sans me faire connaître les dogmes des autres religions, ses instructions se bornaient à des exhortations morales qui auraient pu convenir également à un calviniste, à un catholique ou à un grec. Le vendredi saint n'était pas pour les protestants un jour qui exclût la consécration; on le choisit pour me donner le sacrement de confirmation. Je le reçus seule dans la grande église Saint-Nicolas[108] et fus ensuite à la sainte table avec tous les fidèles, parmi lesquels il s'en trouvait beaucoup que l'intérêt et la curiosité y avaient attirés. Cette cérémonie fut singulière et j'en conserve un souvenir très vif. Au lieu de me faire apprendre par coeur, comme c'est l'usage, les réponses aux questions que le pasteur vous adresse, celui qui m'avait instruite m'engagea à dresser moi-même une sorte de profession de foi: elle montrait le désir d'un jeune coeur d'être utile au prochain et agréable à Dieu qu'il commençait à connaître. Je ne me proclamais que chrétienne: il n'y avait pas un mot dans mon petit discours qui me fit appartenir à une secte plutôt qu'à une autre; il était simple, on en fut touché, car, pendant que je le disais à haute voix, j'entendis sangloter autour de moi. J'étais entourée de tous les serviteurs de notre maison qui, de bonne heure, s'étaient rendus à l'église pour être plus près de moi. Mes maîtres, mes amis, tout Berlin voulait me voir et m'entendre. Cette cérémonie fut à la fois imposante et triste. Suivant l'usage pratiqué le vendredi saint dans notre Église, tout le monde était en deuil; moi-même j'avais une longue robe noire et un voile de la même couleur. Une chaîne qui suspendait une croix à mon cou complétait mon vêtement funèbre, et me donnait presque l'air d'une religieuse. Des cierges nombreux répandaient par intervalles une vive clarté, mais laissaient dans les ténèbres les voûtes gothiques de l'église. Le jour était bas et nébuleux, et aucun rayon de soleil ne venait diminuer cette solennelle obscurité. Tout dans cette enceinte attristait la pensée. J'éprouvais tout à coup les impressions les plus sombres; l'avenir sembla se dévoiler à mes yeux dans l'instant où le pasteur, après avoir appelé sur moi la bénédiction du Très-Haut, me déclara reçue dans la communion des fidèles; je compris que c'était pour combattre, pour lutter péniblement que l'on me faisait entrer dans la vie, et non pour y parcourir une carrière heureuse et brillante telle que tout semblait me l'annoncer. Les prestiges de mon enfance s'évanouirent; je perdis connaissance vers la fin de la cérémonie. Je n'ai eu depuis que trop de raisons de me convaincre que le cri de mon avenir s'était fait entendre.

Le lendemain, ma mère me dit que Berlin ne lui convenait plus, qu'elle y était mal établie pour le moment, et qu'après le départ des Français, lorsque la cour serait revenue, la froideur que ses opinions politiques avaient inspirée à la reine, dont elle avait été l'amie intime, lui rendrait désormais le séjour de cette ville désagréable; qu'elle allait donc se fixer dans ses terres en Saxe, jusqu'à ce que mon mariage lui donnât une liberté plus absolue de voyager et d'aller en France, ce qu'elle souhaitait ardemment. Elle me montra, en même temps, un grand désir que je vinsse la rejoindre et, comme je possédais une jolie maison de campagne, à une demi-lieue de la sienne, dans laquelle je serais indépendante de fait et cependant sous l'aile maternelle, ce que mon âge rendait de plus en plus nécessaire pour moi et plus convenable, je l'assurais que je ne tarderais pas à la suivre. Je me réservai, cependant, de venir encore passer l'hiver suivant à Berlin, pour y trouver les maîtres dont j'avais besoin.

Les plus grands méfaits qui s'étaient passés dans ma maison dataient du premier commandant français, le général Hulin[110]. Je n'avais pas eu trop à me plaindre de son successeur le général Saint-Hilaire; et cependant je ne l'avais vu qu'une fois, à mon arrivée, car mon accueil maussade et fier ne l'avait pas engagé à renouveler ses visites. Je n'avais donc aucun rapport avec lui, lorsqu'il entendit parler de mon départ pour la Saxe; il sut que je devais traverser un pays infesté de malfaiteurs qui profitaient des désordres de la guerre pour dévaliser impunément les voyageurs et il m'offrit, sans rancune et de fort bonne grâce, deux de ses aides de camp pour m'accompagner... J'acceptai et j'eus raison, car nous fûmes attaqués à une demi-journée du but de notre voyage. M. Lafontaine, un des aides de camp du général, tué depuis à Wagram, fut dangereusement blessé par un des brigands qui voulaient nous dévaliser. Nous leur échappâmes, mais ce ne fut qu'avec peine que nous parvînmes à transporter le pauvre blessé. Il resta dix semaines chez nous à la campagne; en le soignant nous primes en amitié lui et son général, avec lequel cet accident nous mit en correspondance.

X

Séjour au château de Löbikau.--Arrivée des prétendants.--Dorothée reste fidèle au souvenir du prince Adam Czartoryski, envers lequel elle se croit engagée.--Intervention de l'empereur Alexandre en faveur du prince de Talleyrand qui demande la main de la princesse de Courlande pour son neveu, le comte Edmond de Périgord.--Le mariage a lieu à Francfort, le 22 avril 1809.

Je touchais à ma quinzième année et, malgré les ravages de la guerre, on me croyait encore assez de fortune pour que des grands seigneurs ruinés, tels que les princes de Hohenlohe et de Solms, désirassent rétablir leurs affaires en m'épousant. Mon éducation que l'on savait avoir été soignée et ma position qui était brillante me faisaient aussi rechercher par des princes plus considérables, tels que les ducs de Cobourg et de Gotha et le prince Auguste de Prusse.

J'avais une de ces figures qui, sans plaire à tout le monde, étaient toujours remarquées; elle parut faire assez d'impression sur le jeune prince Florentin de Salm, pour que j'eusse quelque raison de soupçonner qu'il était amoureux de moi.