Souvenirs De La Duchesse De Dino Publies Par Sa Petite Fille La

Chapter 5

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Un mois après les fiançailles, Dorothée de Courlande épousa Edmond de Périgord. Là s'arrêtent les _Souvenirs_. Ainsi font les contes de fée: à peine unis ceux qui s'aiment et que le récit nous a fait aimer, il se termine. Pourquoi les contes, les moins ennuyeux et non les moins profonds des ouvrages philosophiques, s'achèvent-ils toujours au mariage? Est-ce parce que le bonheur, si nous le savons sûr, a fini de nous intéresser? Ou la vie, même quand elle accomplit les rêves, est-elle moins belle qu'eux? Posséder est-il moins que conquérir? Et mieux vaut-il ne pas décrire des félicités qui déclinent au moment où elles commencent? Ce ne furent pas ces raisons qui décidèrent le rédacteur des _Souvenirs_ à poser la plume. Le mariage lui avait apporté la grande déception, non la seule, sa vie entière avait de quoi captiver les lecteurs qui se plaisent aux épreuves des autres. Mais elle n'écrivait pas pour nous, elle écrivait pour elle. Pour elle, il eût été superflu de répandre sur le papier les tristesses de son âme, il eût été humiliant de rendre publiques des plaintes mises au secret par sa fierté, il eût été cruel de souffrir deux fois en racontant les douleurs qu'elle eût voulu oublier. Pour elle, c'était un oubli de fuir le présent dans le passé, c'était une douceur de revivre les rêves tués par les faits, c'était une consolation de se rendre ce témoignage que le premier espoir de son coeur avait été haut, désintéressé, pur. Et plus les réalités troublaient ou révoltaient la femme, plus elle aimait retourner, petite fille au bal blanc de ses souvenirs.

ÉTIENNE LAMY.

AVANT-PROPOS

_Mon père, le duc de Talleyrand, de Sagan et de Valençay, m'a légué ses papiers, parmi lesquels se trouvent des souvenirs et des lettres de ma grand'mère, qui fut comtesse Edmond de Périgord, et porta successivement les titres de duchesse de Dino, de Talleyrand et de Sagan_.

_Il estimait, avec une fierté bien naturelle, que les observations de sa mère sur les choses qu'elle avait vues et sur les personnages qu'elle avait approchés dans les différentes circonstances de sa vie, à Berlin au commencement du siècle, au Congrès de Vienne, à l'ambassade du prince de Talleyrand à Londres, en France sous la monarchie de Juillet, dans l'Allemagne de 1850, pourraient être un jour, une contribution utile à l'histoire de cette époque. Il m'a laissée libre de juger du moment où je pourrais le mieux honorer la mémoire de ma grand'mère. Je crois la servir aujourd'hui en publiant ses souvenirs d'enfance, de concert avec M. Etienne Lamy qui possède l'un des manuscrits originaux et qui a bien voulu écrire la préface_.

_J'accomplis, en outre, un devoir particulier de piété filiale. Ma mère avait eu pour la duchesse de Sagan les sentiments les plus respectueux et les plus tendres, bien avant de devenir sa belle-fille. Elle l'avait connue toute jeune encore, dans le salon de sa mère la comtesse de Castellane, où elle avait vu aussi le prince de Talleyrand. Ce fut sous son inspiration qu'elle épousa plus tard le comte Max de Hatzfeldt, ministre de Prusse à Paris. Mon enfance fut, par elle, comme imprégnée et nourrie de souvenirs qui me sont restés précieux et chers_.

_Ma mère aimait à me parler de la haute culture de ma grand'mère, de son grand air, de sa beauté, de l'élévation de son esprit, du charme puissant de sa conversation, qui agissait sur ses interlocuteurs à l'égal d'un bienfait_.

_J'ai conservé intacts ces sentiments d'admiration que m'a transmis son jugement, qui resta toujours étranger à la malice et à la variation des opinions du monde_.

_La publication de ces pages réalise d'ailleurs un désir de ma grand'mère: en tête de ses_ Souvenirs _elle écrivait ceci:_

«Je me flatte qu'il pourrait se trouver, parmi mes lecteurs, quelqu'un de plus ingénieux ou de plus indulgent, qui prendra, en me lisant, ma défense contre moi-même. C'est à ce lecteur bienveillant, inconnu et peut-être introuvable, que j'offre le travail que je vais entreprendre.»

_Jetée sur la scène du monde, dans d'exceptionnelles circonstances historiques, elle a voulu expliquer elle-même sa destinée. Fille du dernier duc régnant de Courlande, elle fut exilée de sa patrie avant même d'avoir vu le jour. Elle naquit à Berlin en 1793, presque à la veille du dernier partage de la Pologne. La famille royale de Prusse entoura son berceau de beaucoup de sollicitude et dès sa naissance se formèrent dans son coeur les liens profonds qui la retinrent toujours attachée au pays où elle avait trouvé un asile et d'illustres amitiés fidèles._

_Elle grandit pendant qu'on bouleversait l'Europe et, la diplomatie l'ayant mariée au neveu du plus fameux diplomate de son temps, elle devint Française en quelque sorte par voie de conquête impériale._

_Il ne sera peut-être pas sans intérêt de voir la répercussion de cette succession inouïe d'événements sur une femme que la nature avait faite pour en sentir tout le drame et que sa naissance avait placée pour les bien voir et s'y trouver mêlée quelquefois._

_Je tiens à remercier ici, tout particulièrement, monsieur Henri Moysset, qui a bien voulu se charger de toutes les recherches historiques et de toutes les notes qui éclaircissent le texte des_ Souvenirs.

COMTESSE JEAN DE CASTELLANE.

SOUVENIRS DE LA DUCHESSE DE DINO

INTRODUCTION

Paris, le 12 juillet 1822.

Il y a deux mois qu'un de mes amis, partant pour le Danemark et venant me dire adieu, entra assez inopinément dans ma chambre pour surprendre quelques larmes dans mes yeux. Inquiet de me voir de la peine et croyant avoir trouvé, depuis quelque temps, ma disposition plus sombre que de coutume, il voulut me questionner. La confiance qu'il m'inspirait, mais surtout l'émotion qu'il venait de remarquer et qui n'était point encore calmée, me firent lui ouvrir mon coeur. Il trouva en moi ce que saint Augustin dit, quelque part, avoir éprouvé: _le mécompte du passé, le tourment du présent, l'épouvante de l'avenir._

Après quelques consolations que je reçus, ce me semble, assez mal, et des exhortations que je repoussai avec une sorte de violence, il finit par me croire plus malade que malheureuse, et peut-être avait-il raison, quoique avec une bonne poitrine et un sang très pur on ne puisse, je crois, arriver à de la souffrance que par du chagrin. Il me demanda si j'avais un médecin.--Oui.--Et que vous ordonne-t-il?--De la distraction.--Eh bien! allez dans le monde?--J'en suis excédée.--Le spectacle, les promenades?--Me fatiguent.--Les paysages?--M'éloignent de ce que j'aime.--Mêlez-vous des affaires du temps!--Mon intrigue maintenant ne pourrait être qu'une conspiration, et où trouver dans ce pays-ci des conspirateurs?--Essayez de la coquetterie?--Je l'ai épuisée.--De la dévotion?--Je l'ai traversée.--Eh bien, écrivez?--Écrire, et quoi?--Vos mémoires.--Quelle folie!--Non, vous avez beaucoup vu le monde, vous avez vu beaucoup de choses, toute votre vie a été singulière, votre caractère est bizarre, rien en vous ni autour de vous ne ressemble à ce que je rencontre. Les douleurs passées ne sont pas d'une société importune; c'est la déplaisance du présent, c'est l'inquiétude de l'avenir qui vous tuent; eh bien! c'est de cette impatience, de cet effroi qu'il faut vous distraire; ne vivez que dans vos souvenirs et vous y parviendrez.

Je me promis de réfléchir à ce conseil, et je me suis peu à peu familiarisée avec cette pensée, d'abord assez effrayante, de devenir une sorte d'auteur. Toutes les difficultés, tous les inconvénients de cette entreprise, par mille raisons au-dessus de mes forces, se sont présentés en foule pour m'en détourner; et puis, cependant, je suis arrivée, non pas à accueillir ce régime déplaisant, mais à me soumettre à le suivre comme étant nécessaire à ma tête et à mes nerfs, dont l'agitation se trouvera peut-être calmée, pour un certain temps du moins, par ce nouvel emploi d'une surabondante activité!

En signalant les difficultés et les inconvénients on trouvera qu'il fallait être ou bien malade ou bien malheureuse, pour ne pas se laisser arrêter; c'est une manière comme une autre d'exciter la compassion, et après avoir, bien à tort, inspiré beaucoup d'envie, je ne serais pas fâchée de faire naître un peu de cette pitié qui aide l'indulgence.

Une manière de vivre toute d'interruptions, des soucis de tout genre, suffiraient seuls pour ôter à l'esprit et à la mémoire la suite nécessaire dans une semblable occupation; mais la plus grande de toutes les difficultés naît de la multiplicité des événements qui ont encombré les vingt-neuf années dont je veux me rendre compte. Ce n'est pas seulement la méthode à introduire, ce n'est pas l'effort de mémoire qui, seuls, m'effraient, mais c'est ce travail de conscience, c'est cette sincérité de confession à laquelle je veux me soumettre. Si cet examen scrupuleux peut souvent n'être pas satisfaisant, il aura du moins l'avantage de me reposer de la dissimulation forcée dans laquelle s'écoule une si grande partie de ma vie. Retrouver la sincérité au bout de la plume, c'est ne pas se brouiller tout à fait avec elle. Mais cette sincérité, qui me sourit, dépend-elle de moi? Si je puis n'omettre aucune action, pourrai-je me souvenir des motifs, des impressions qui m'ont dirigée? Mobile à l'excès, accessible de toute part, modifiée à l'infini par la toute-puissance des objets extérieurs, pourrai-je retrouver les degrés de l'échelle que je monte et descends sans cesse? Je ne le crois pas. Dès lors où sont les excuses? Elles me manquent à moi-même, ma vue trop courte ne les découvre pas. Alors mes lecteurs ne se présentent plus à moi que comme des juges sévères, leur arrêt sera rigoureux, et je le redoute. Cependant, je me flatte qu'il pourrait se trouver, parmi eux, quelqu'un de plus ingénieux ou de plus indulgent, qui prendra en me lisant ma défense contre moi-même. C'est à ce lecteur bienveillant, inconnu et peut-être introuvable, que j'offre le travail que je vais entreprendre. Je lui confie ma cause; je le remercie d'avance de se charger de la défendre; elle pourra paraître mauvaise à bien du monde!

I

Les ducs de Courlande.--Ernest-Jean Biren.--Son élévation.--Sa chute.--Exil en Sibérie.--Son retour dans le duché de Courlande.--Le duc Pierre.--Son mariage avec Anne-Dorothée de Médem.--Les quatre princesses de Courlande.--Annexion de la Courlande à la Russie.--Sagan.

J'ai eu si peu d'aïeux du nom de mon père que pour remonter à ce qui, dans ma famille, m'a précédé, il ne me faut ni de bien longues recherches, ni un grand effort de mémoire. Aussi ne me reste-t-il presque rien à dire sur l'origine de mon grand-père[3] sur ses talents, sa beauté[4], son courage; sur la faveur de l'impératrice Anne[5] qui fît sa fortune[6] et le maria à une fille de qualité[7]; sur la toute puissance dont il jouit en Russie, sur les trésors qu'il accumula, puis sur la rapidité de sa chute[8] et les dix-huit années de son exil en Sibérie[9], sur son retour inespéré, d'abord à Tobolsk, ensuite à Pétersbourg, et enfin dans son duché de Courlande. Tous ces faits appartiennent à l'histoire, ainsi que les malheurs qui frappèrent mon père, à la suite de ceux qui détruisirent la Pologne.

Dans un pays qui n'a pas encore atteint la civilisation, la tradition est bien plus abondante que l'histoire; elle fournit encore lorsque celle-ci semble épuisée. C'est ce qui me fait rechercher avec soin tout ce qui peut être resté dans ma mémoire des récits avec lesquels mon père et ma mère amusaient mon enfance et satisfaisaient ma curiosité. Mes grands-parents étaient morts longtemps avant ma naissance; je n'ai vu d'eux que des portraits. Celui de mon grand-père, Ernest-Jean Biren[10], duc de Courlande, se trouve maintenant à Valençay. Son visage annonce de l'esprit et de la volonté, on comprend en le regardant que ses conseils, leur hardiesse, disons même leur férocité[11], aient pu assurer à la duchesse Anne de Courlande la couronne de Russie[12]. Il fut, jusqu'à la mort de cette princesse, l'objet de sa faveur la plus signalée, et, à ce qu'on croyait généralement, de ses affections les plus vives. Par égard pour les apparences, elle eut l'air de faire participer ma grand'mère aux bontés dont elle comblait celui que, de simple écuyer, elle avait successivement élevé aux plus hautes dignités. Ma pauvre grand'mère, fort simple, fut aisée à tromper; elle aimait à parler de cette faveur, qu'elle attribuait à ses propres agréments. Sans cesse et jusqu'aux derniers jours de sa vie elle racontait les marques d'amitié et de familiarité qu'elle recevait de l'impératrice. Elle revenait, par exemple, avec une reconnaissance un peu singulière, sur le plaisir qu'avait cette princesse à venir manger de la pâtisserie que la duchesse de Courlande préparait elle-même. Passionnée pour son mari, cette bonne et simple personne le suivit courageusement avec ses enfants en Sibérie[13], où la première jeunesse de mon père se passa dans des privations de tout genre. Ayant résisté aux terribles épreuves du plus rude climat, il acquit une force qui permit à sa vieillesse de conserver les goûts et de pratiquer les exercices qui sembleraient n'appartenir qu'à l'entrée de la vie. Je me souviens de lui avoir entendu dire que la plus vive douleur qu'il eût éprouvée durant son exil, fut la perte du petit cahier sur lequel il avait écrit, en cachette, l'histoire de l'élévation et de la chute de sa famille, avec le récit détaillé de leur enlèvement de Pétersbourg. Ce cahier fut brûlé avec la mauvaise chaumière habitée par mes parents à Pélim[14], en Sibérie. Cet incendie me rappelle avoir souvent entendu raconter que ma grand'mère, douée de ce qu'en Écosse on appelle _the second sight_[15], avait prédit ce nouveau malheur. Ses prédictions étaient constamment le sujet des moqueries de mon grand-père, qui repoussait toute superstition; cependant, elles lui faisaient successivement connaître, mais sans fruit, puisque ces mystérieuses inspirations ne le disposaient à aucune précaution, les événements, tantôt heureux, tantôt sinistres, mais toujours imprévus et marquants, qui se pressaient autour de lui. C'est ainsi que, dans ses rêveries, ma grand'mère prédit le jour qui devait rendre la liberté à son mari, et, non seulement elle annonça la chute du général Münich[16], mais plus tard la mort de l'impératrice Elisabeth et le rappel de ma famille, qui eut lieu à l'avènement de Pierre III[17].

L'épée que rendit ce prince à mon grand-père, le jour qu'il le revit, se trouva, par un hasard singulier, être celle avec laquelle, dix-huit années auparavant, il avait cherché à se défendre contre les agents du général Münich, dans la nuit où il fut subitement attaqué, garrotté[18] et jeté dans le kitbitka[19] qui l'entraîna dans les déserts de Sibérie.

Réintégré dans le duché de Courlande[20] et ayant retrouvé une grande partie de ses immenses richesses, il songea à les mettre à l'abri de nouvelles vicissitudes du sort, et c'est à sa sagesse que nous devons l'acquisition qu'il fit à cette époque des terres considérables que nous possédons encore maintenant en Silésie, et qui, plus tard, ont offert à mon père un honorable asile.

Mon grand-père eut trois enfants: Pierre, qui lui succéda[21], Charles[22], et une fille qui se nommait Hedwige[23]. J'avais si peu entendu parler d'elle, qu'il y a quatre ans seulement que j'appris, par une jeune dame russe qui me priait de la mener dans le monde parce que j'étais, disait-elle, sa cousine, que la soeur de mon père avait épousé un Russe, nommé le prince Tcherkassof...

Mon père s'est marié trois fois; veuf de la fille du prince Yousoupoff, divorcé de la princesse de Waldeck, il n'eut d'enfants que de sa troisième femme[24]. Sept siècles d'une noblesse illustre, une figure charmante et une réputation de bonté établie dès l'enfance distinguaient ma mère et, si on avait dû supposer à mon père l'intention de chercher une alliance avec quelque maison souveraine, les grâces de la jeune Courlandaise et la considération dont jouissait la famille firent cesser toute surprise et le choix qu'il avait fait fut généralement approuvé. Une très grande différence d'âge, car ma mère épousa à dix-neuf ans un homme qui en avait plus de cinquante, ne nuisit en rien, si ce n'est au bonheur, du moins à la convenance de cette union, qui dura vingt années. Mon père avait été dans sa jeunesse d'une figure agréable; il avait conservé une tournure élégante; ses manières étaient nobles; grand chasseur, grand homme de cheval, adroit à toute sorte d'exercices, d'une santé parfaite, il ne sentit les infirmités d'un âge avancé que dans sa dernière maladie...

Ses moeurs étaient douces. Il aimait les arts et les encourageait; il a laissé à cet égard, en Italie, où il fit un assez long séjour[25], une réputation de bon goût naturel que l'on s'étonnait de trouver chez un homme dont la jeunesse s'était passée en Sibérie. Son esprit était peu orné, mais chez un grand seigneur fort riche qui a le bonheur d'avoir des goûts, le manque d'instruction se fait peu sentir, les heures se trouvent remplies; l'ignorance n'est embarrassante que dans une insouciante oisiveté. Mon père était occupé de ses quatre filles[26] et très fier de la beauté de l'aînée et des agréments des deux autres. Il cherchait aussi dans mon petit visage ce qui pourrait ne pas déparer la beauté qu'il disait être héréditaire dans sa famille et qu'il prisait si haut, que c'est à l'éclat de celle de ma soeur aînée, autant qu'à ses autres brillantes qualités, que nous attribuions la préférence qu'il lui montrait. Ses préventions paternelles ne lui permettaient pas de trouver dans les mariages qui se présentaient en foule pour ma soeur un parti convenable. À ses yeux, un trône était seul digne de la belle Wilhelmine. Aussi son extrême exigence le priva du bonheur de fixer lui-même le choix de ses filles, dont aucune n'était mariée au moment de sa mort[27], qui eut lieu en Bohême, dans l'année 1800.

Quoique je n'eusse alors que six ans j'ai cependant conservé un souvenir très vif de sa personne et de ses manières, et j'ai toujours gardé avec soin quelques ducats de Courlande[28] qu'il me donna en échange de deux écus qu'un jour il m'avait demandés, disant en plaisantant qu'il était ruiné. Le bon coeur avec lequel je lui remis mon petit avoir me valut un baiser fort tendre dont je sens encore l'impression.

J'aimais beaucoup mon père, et c'était toujours avec des cris de joie que je sautais dans la voiture de maman, qui me ramenait tous les hivers à Sagan où, depuis la perte de la Courlande[29], mon père avait fixé sa principale demeure. Il allait assez habituellement l'été dans ses terres de Bohême[30] avec mes trois soeurs, et c'était le temps de son absence que ma mère et moi passions en Saxe[31] dans une jolie maison de campagne que mon père lui avait achetée et qu'elle se plaisait à embellir.

Sagan était à la fois sérieux, imposant et magnifique[32]. Je l'ai revu il y a quelques années, et je n'ai pu m'empêcher de regretter la gothique splendeur qui éblouissait mon enfance et que remplace maintenant une élégante simplicité, plus d'accord sans doute avec les moeurs du temps, et avec nos fortunes actuelles, mais qui ôte à ce château ce caractère de grandeur et de solennité si bien en harmonie avec les vastes forêts de sapins qui l'environnent et la rivière impétueuse qui le borde[33]. Avant ces changements, le voyageur curieux comprenait que ce beau lieu était propre à servir d'asile à des êtres qui, ainsi que le premier possesseur de ce château, le grand Wallenstein, avaient été élevés et persécutés par les bizarreries de la fortune.

Il me souvient d'avoir vu à Sagan deux vieux fauteuils qui avaient servi à Wallenstein; ils étaient recouverts de drap rouge et portaient sur leur dossier un W en galons d'or. Indépendamment de quelques souvenirs de ce genre, intéressants par la tradition, Sagan offrait une réunion précieuse de tableaux et de marbres superbes, rapportés d'Italie[34]. La bibliothèque était considérable. Les nombreux appartements de cette vaste demeure étaient presque tous meublés des plus belles étoffes de Perse et de Chine, et renfermaient toutes les curiosités de l'Asie, qui avaient été offertes à mon grand-père pendant sa régence. J'ai encore sous les yeux, dans la chambre même où j'écris, quelques débris de ces magnifiques inutilités.

Notre existence à Sagan était à peu près celle des petites cours d'Allemagne, quoique la fortune de mon père lui permît une magnificence que l'on aurait vainement cherchée chez les princes que l'on a depuis appelés médiatisés et peut-être même chez des souverains plus considérables. La cour de Berlin, par exemple, était tellement endettée au moment de la mort du gros Guillaume[35] que l'on ne trouva pas dans le trésor de quoi subvenir au frais de ses funérailles, et c'est à Sagan que l'on expédia un courrier pour prier mon père d'avancer la somme nécessaire pour cette cérémonie.

Mon père accueillait chez lui, avec l'hospitalité abondante du Nord, non seulement toute la province, mais encore beaucoup d'étrangers qui, de Berlin, de Prague ou de Dresde venaient passer quelque temps à Sagan. Une troupe de comédiens assez passables, des chanteurs italiens et de bons musiciens attachés à la maison de mon père occupaient agréablement les longues soirées d'hiver[36] que des chasses superbes et des repas un peu longs avaient précédées. Mais le plus grand ornement de Sagan était, sans doute, ma mère charmante encore, entourée de mes trois soeurs éclatantes de jeunesse, de grâce et de talents. On disait même que j'étais une jolie enfant qui ne gâtait rien au tableau[37]. Mon père avait, comme je l'ai déjà dit, une telle aversion pour la laideur, qu'il voulait que ma mère ne fût entourée que de jolies personnes, qui, à titre de demoiselles d'honneur, la suivaient partout, comme c'est l'usage en Allemagne. Je vois encore les bals, les redoutes, les mascarades par lesquels on célébrait la naissance de mes parents et de mes soeurs; et si j'ai assisté depuis à des fêtes plus brillantes, aucune n'a laissé à mon imagination des souvenirs aussi vifs.

II

Le prince Louis-Ferdinand de Prusse.--Projet de mariage avec la princesse Wilhelmine de Courlande.--Opposition des ministres prussiens.--Mariage des princesses Wilhelmine, Pauline et Jeanne de Courlande.

Il eût été trop douloureux de rester à Sagan dans les premiers instants qui suivirent la mort de mon père; aussi ma mère nous mena-t-elle dans une maison que nous possédions à Prague, et où elle passa l'année de son deuil.

Notre fortune était intacte, les guerres qui, depuis, sont venues ravager l'Allemagne ne pouvaient être prévues[38] et nous étions, à cette époque, les quatre plus riches héritières du Nord. De tous côtés les plus grands partis se présentaient pour mes soeurs qui étaient d'âge à se marier. Ma mère, accoutumée à une longue soumission aux volontés de son époux, qui lui accordait bien peu d'autorité sur ses enfants, laissa, par habitude, une parfaite liberté à ses filles dans le choix, si important, d'un mari. Cependant elle vit avec plaisir et encouragea même le goût mutuel de sa fille Wilhelmine et du prince Louis-Ferdinand de Prusse[39]. Tous deux jeunes, beaux, doués de qualités semblables auxquelles la différence du sexe n'apportait que de légères nuances, ils paraissaient faits l'un pour l'autre. Jamais union ne sembla devoir être plus approuvée, jamais mariage n'eût donné plus d'espérance de bonheur. La soeur du prince[40], amie intime de ma mère, et de plus ma marraine, désirait vivement cette alliance qui, à la première ouverture, parut convenir également au roi de Prusse[41]. Mais le mariage d'un prince du sang est toujours l'objet d'une grave délibération, et les ministres prussiens appelés à donner leur avis s'opposèrent si fortement au mariage qu'on soumettait à leur décision que le roi retira trop positivement son consentement pour qu'on pût espérer de l'obtenir jamais.