Souvenirs De La Duchesse De Dino Publies Par Sa Petite Fille La

Chapter 15

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Votre jolie fleur, chère aimable enfant, fut rendue au bon tuteur dès le moment même qu'elle fut arrivée. M. de G. était précisément chez moi en conférence d'affaires avec quelques amis, et votre chef-d'oeuvre fut accepté avec reconnaissance, loué et admiré de notre petit cercle; ensuite, la fleur est très bien faite, et je vous en dois mes tendres félicitations. Il faut espérer que le bon tuteur retrouvera dans sa santé assez de forces pour remercier en vers et consigner les louanges de cet ouvrage de sa pupille aux siècles les plus éloignés. Il ne tient qu'à lui de la transmettre aux générations à venir et de lui donner l'immortalité. Nous lisons encore, petite amie, de charmants vers chantés sur une rose par Anacréon, il y a à peu près vingt-cinq siècles.

La justice que le public a rendue à madame Flek dans le rôle de Jeanne d'Arc est confirmée par la figure et la taille de cette actrice. Ses traits, sa voix n'ont rien de héroïque. Les rôles tendres, neufs ou gentils et mignons, voilà ce qui lui va à merveille.

Je suis bien charmé, bonne enfant, que votre société du soir recommence à se rassembler. Elle en deviendra d'autant plus intéressante.

Adieu, chère aimable enfant. Il est tard et je suis extrêmement fatigué. Hier soir on m'entraîna au concert spirituel. On y donna la Création de Haydn. L'orchestre est vraiment un des meilleurs que l'on puisse avoir. La salle est superbe. Mais le billet est à cinq roubles et on donne ces soirées au profit des veuves et des enfants des musiciens.

Adieu, encore une fois; voilà encore Pauline à Berlin? Elle est donc bien? Je vous prie de lui dire mille choses de la part de votre bon ami, ainsi qu'à toute votre aimable société.

Saint-Pétersbourg, 4/16 avril 1805.

... Vivant en Allemagne, il est très difficile, bonne enfant, de se défendre des _germanismes_ qui se glissent, malgré nous, dans la langue française. Observez toujours la bonne amie et ne vous écartez pas de ses expressions. Je ne sais quels sont vos progrès en allemand et en anglais; mais il parait que vous parlez le français de préférence. Il faut parler, du moins, ce _qu'on a choisi pour sa langue_ le plus correctement qu'il est possible.

Et les huîtres? et le Champagne qui a dû pétiller de suite? Tandis que vous _nagez_ dans un délire, petite amie, n'oubliez pas le bon tuteur et votre vieil ami qui font tête-à-tête un premier dîner d'auberge, où c'est un prodige si l'on attrape un morceau de bouilli mangeable et où de tant de poissons délicats dont on abonde en Russie, on vous sert du brochet et de l'anguille. Un peu de saumon ne s'obtient que par hasard et après des négociations, ou bien il faut le payer à part.--Voilà donc la belle maison de M. de Massow achetée et vous voilà chez vous à Berlin, dans toute la rigueur du mot. Je suis charmé du joli cabinet que vous allez avoir. Vous le meublerez avec goût, et par conséquent avec simplicité et sans le surcharger. L'exemple de maman surtout peut vous guider. Je me fais une fête d'aller vous y rendre visite, y admirer l'arrangement, l'ordre, la propreté, si le sort me ramène sain et sauf jusqu'à Berlin.--La reprise de vos leçons du soir vous a fait grand plaisir, chère enfant, et à moi aussi, infiniment. Mais je viens d'apprendre par M. de Goeckingk, que vers la fin du mois de mai prochain, sa famille partira pour la campagne où l'on doit tout préparer pour la noce de mademoiselle Wilhelmine. Cette perte vous sera fort sensible ainsi qu'à la bonne amie. C'est un vide qu'on ne remplacera point.--Madame Herz a gagné en jouant avec vous au piquet! Je trouve cela fort naturel, chère enfant. Elle doit savoir mieux _écarter_, mieux choisir ses _suites_ et réussir à mettre _quatre choses ensemble_ mieux que vous. Avez-vous continué, du moins de temps en temps, les échecs? le jeu n'est sans doute pas pour votre âge, mais vous qui avez tant de dispositions pour la géométrie vous pourriez, peu à peu, vous accoutumer à ce jeu, qui apprend surtout à ne jamais faire un pas sans réfléchir et sans regarder tout autour de soi pour en prévoir les suites.--Dites, je vous prie, bien des choses de ma part à madame Herz. Adieu, chère aimable petite amie. Ne manquez pas de me donner es nouvelles exactes de la santé de notre excellente amie. Elle souffrait d'un affreux mal de tête le 2 du courant. Elle me le mande en deux lignes. Un post-scriptum de votre main eût pu me tranquilliser. Le bon tuteur vous embrasse très tendrement. Il se porte bien et la saison lui permet de faire des courses qui finiront par le rétablir tout à fait. Je voudrais pouvoir en dire autant pour mon compte. Mais cela n'ira pas si vite. Adieu, chère enfant, votre cabinet donne-t-il sur la rue ou sur la cour? car on me dit que la cour est très vaste, mais pas une toise de jardin. Aimez toujours votre ancien ami qui vous chérit de tout son coeur.

P.

Saint-Pétersbourg, 18/30 avril 1805.

Lorsque vous aurez lu la vie de Marie Stuart, chère petite amie, vous aurez la bonté de me rendre vos réflexions sur le malheureux sort de cette princesse qui semblait avoir été formée par la nature et par la fortune à tout ce que nous appelons _bonheur véritable_ sur la terre, sans compter ce _bonheur factice_ qui est pourtant aussi quelque chose parmi les hommes.

La bonne _Frau_ Pauline s'en retourne à Prague. Mais n'ira-t-elle pas du tout aux eaux, à la campagne, de cette année?--Je vous félicite, petite amie, de la jolie robe que vous a faite madame Aglaé.--Il faut aussi des robes comme il faut des fracs et des habits. Hélas! les miens commencent à m'en avertir. Je fais la sourde oreille, chère enfant, mais ils crient plus fort que je ne voudrais; et cependant je tiens ferme et tant que je suis ici, où tout est d'une extrême cherté, je les ferai aller. Adieu, chère enfant. Le bon tuteur vous rend mille embrassements pour un. Dites tout plein de belles choses à mademoiselle Julie, à toute la société. Adieu.

Votre

P.

Saint-Pétersbourg, 22 avril/3 mai.

Tandis que je vous écris, chère petite amie, il neige ici comme il n'a pas neigé en décembre. Si cela dure deux heures encore, les traîneaux vont reparaître pour la troisième fois et nous ne saurons que par l'almanach que nous sommes au mois de mai.--Merci, bonne enfant, de ce que vous me mandez sur vos efforts dans l'étude de la musique. Vous faites en même temps une exclamation qui m'a fait bien rire: _quelle patience il faut_, dites-vous, pour apprendre?--Jugez, chère enfant, de celle qu'il faut avoir pour enseigner! Un bon esprit, et surtout un bon coeur n'oubliera jamais cette deuxième partie que j'ajoute à votre réflexion. À l'heure qu'il est les _violettes_ sont arrivées, elles ont été admirées et accueillies par le bon tuteur avec la plus tendre reconnaissance. Je suis charmé, bonne amie, que vous ayez commencé à lire quelque chose de la vie de l'infortunée Marie Stuart. C'est une histoire bien intéressante et capable d'instruire toutes les jeunes personnes de votre sexe et de votre rang, pour qui la nature et la fortune ont tout fait. En comparant l'enfance, la jeunesse de cette Reine avec sa fin tragique, en suivant la marche et les progrès de ses défauts jusqu'à ses crimes et à ses malheurs, on apprendrait à se vaincre, à se modérer, à réfléchir, et surtout à ne se point livrer au sentiment s'il n'est pas approuvé par la raison. Adieu, chère aimable enfant. Bien des choses à madame Herz, etc., etc. Encore une fois adieu, chère petite amie; le bon tuteur vous embrasse. Il est bien triste de tout ce qui vous arrive et qui retarde son retour. Oh! quand vous saurez tout ce que cet homme respectable a dû souffrir ici!--Aimez votre bon ami, comme il vous aime et comme il vous aimera toute sa vie.

P.

Saint-Pétersbourg, 28 avril/10 mai 1805.

Deux numéros à la fois, chère aimable petite amie? Cela s'appelle payer généreusement capital et intérêts à la fois. N'en attendez de moi que des félicitations, car, pour des remerciements, ce n'est pas marchandise qui doive courir entre nous.--J'ai été charmé, chère enfant, de trouver _six jours_ de suite où vous n'avez eu rien du tout à vous reprocher. Comme je suppose que vous n'êtes pas indulgente là-dessus et que vous ne glissez pas trop légèrement dans votre examen, je dois vous encourager, bonne enfant, à tenir constamment à cette habitude et à prendre au vif, surtout, les défauts que vous trouverez vous être les plus familiers, afin de les pourchasser et les détruire de préférence. Quelle phrase consolante, pour une belle âme, que celle-ci: «Je n'ai rien à me reprocher!» Mais aussi quelle sévérité, quelle attention ne faut-il pas employer sur soi-même avant de porter ce jugement que tant de petits intérêts, tant d'habitudes rendent si souvent suspect.--L'aventure de la malheureuse prière qui vous a paru si terriblement bête m'a fait un peu rire à vos dépens. D'abord, le titre seul pouvait vous dire ce que vous en deviez attendre; et si vous vous y attendiez, petite amie, c'était là qu'il fallait s'amuser; car tout ce qui est parfait, même en bêtise, peut avoir son mérite par cela même qu'il est parfait dans son genre. Mais avez-vous pensé, chère enfant, aux sensations d'amour-propre que l'auteur aura eues peut-être en écrivant ce morceau? C'est là une réflexion utile à faire en cas pareil. L'amour-propre se plaît à nous jouer des tours affreux et, dès que nous nous y abandonnons, nous faisons les plus grandes sottises et nous croyons faire les plus belles choses du monde.--Vous vous plaignez du froid; je vous ai parlé des neiges et des frimas que nous avions les semaines dernières; depuis hier il paraît que nous avons de nouveau le printemps. Il est sept heures et demie du matin et je vous écris ayant un grand _was-ist-das_ ouvert, pourtant la chambre avait été chauffée dès les quatre heures du matin. Mais chère enfant, pas une feuille aux arbres, pas un brin de gazon. On colporte les fleurs dans des vases, comme en plein hiver. Cependant, dès que l'air est plus doux, je suis beaucoup mieux et mes nerfs semblent se calmer. Dès que la saison sera tant soit peu fixée, je prendrai une douzaine de bains et j'en attends de grands avantages pour ma santé.

Il y a apparence, chère bonne amie, que je devrai prolonger encore mon séjour ici; vos commissions me parviendront toujours à temps, si vous les envoyez même la veille de votre départ de Berlin.--Bien des choses, chère amie, à madame Herz. Fera-t-elle des courses, l'été prochain? Vous serez à Löbikau, ce cher bienheureux Löbikau. Qui sait, bonne enfant, quand je le reverrai! On ne part pas si aisément de Saint-Pétersbourg, dit-on, lorsqu'on y a des affaires et surtout des procès. Le bon tuteur, qui vous embrasse tendrement, est bien affligé des retards qui l'arrêtent de huit en huit jours. Mais qu'y faire? Lorsque le mal est sans remède et qu'il n'y a pas de notre faute, un esprit bien fait n'a qu'à se résigner.

Toujours votre

P.

Saint-Pétersbourg, 5/17 mai 1805.

Le soin que vous avez pris, chère bonne enfant, de répondre un peu tous les jours à mon dernier numéro, a été bien aimable, et je vous en dois mes félicitations. Soyez toujours exacte à ce qu'on appelle les _soins de la société_ et vous trouverez dans le monde les agréments solides qu'on doit y chercher; soyez-le aux soins de l'amitié et vous aurez des amis.--La _Frau_ Pauline a donc trouvé sa petite Dorothée bien grandie! jugez comme je vous trouverai, moi, surtout si nos affaires nous retardent, encore longtemps, le plaisir de vous revoir! Je crois, chère petite amie, que vous pourrez être de retour de Löbikau avant que nous le soyons, ou du moins votre ancien bon ami, de Pétersbourg. Le temps se dépense ici avec une sorte de prodigalité et les affaires vont très lentement à leur terme. L'Empire de Russie est le plus vaste que l'on connaisse de notre globe. Il contient au delà de 42 millions d'habitants, répandus sur une surface immense depuis la Nouvelle Zemble jusqu'aux limites nord de la Perse, et depuis les côtes occidentales d'Amérique septentrionale jusqu'aux frontières de la Laponie norvégienne et suédoise et à celles de la Pologne prussienne et autrichienne. La bonne amie vous montrera cela sur la carte. Toutes les affaires aboutissent à la capitale, pour peu qu'elles soient importantes. Jugez, chère enfant, de la masse qui s'en accumule ici, et du travail prodigieux qu'il faut pour les expédier l'une après l'autre!

Le printemps a recommencé, les arbres s'habillent, la terre fait sa toilette. Mais nous avons encore froid et rien ne se combine avec nos superbes et longues journées. Le bon tuteur se promène beaucoup. J'en ferais autant, si j'en avais la force. Dans quelques jouis, on attend l'arrivée des navires marchands de la Baltique et du golfe de Finlande jusqu'ici. Déjà, on les a fait devancer par les huîtres qui n'ont pas la patience d'attendre, comme les autres marchandises. Avec ces vaisseaux on a tout ce qu'on peut désirer, dit-on; et l'on va les voir et faire ses emplettes comme à une foire. Je vous en rendrai compte dès que nous les aurons vus.--Mon dîner n'y gagnera pas grand'chose, malgré cela, parce que notre maître d'auberge paraît avoir fait son menu pour toute l'année, comme si la mer était toujours fermée. Le bon tuteur a ri de bien bon coeur, lorsque je lui si lu votre prière de _faire venir souvent du saumon_. Mais nous devons ménager et, cependant, on dépense prodigieusement.

Je n'ai jamais rencontré de _germanismes_ dans les lettres de la bonne amie. Si elle en fait en parlant, à ce qu'elle dit, c'est qu'il est presque impossible de les éviter, vivant longtemps en Allemagne et parlant plusieurs langues. Mais, ma petite amie m'en a fait en écrivant et c'est ce que la bonne amie ne fait pas. Les lettres de madame de Sévigné et les écrits de madame de Genlis pourront vous tenir sur la ligne, si vous les prenez de temps à autre pour rafraîchir votre style.

La perte de madame de G., de mademoiselle Minna et de mademoiselle Julie doit vous être bien sensible, d'autant plus que mademoiselle Minna sera longtemps peut-être sans revenir à Berlin.

Je suis sûr, chère bonne enfant, que je trouverai _tout l'ordre possible_ dans votre cabinet. C'est un des premiers mérites d'une personne raisonnable et c'est une grande économie de temps et de mémoire.--Si j'arrive que vous soyez encore à Löbikau, j'attendrai à le voir quand vous serez de retour. Alors il aura tout son prix pour moi.

Adieu, bonne enfant. Le bon tuteur dîne aujourd'hui chez le prince Czartoryski, à un grand dîner diplomatique. Il vous dit mille choses, ainsi qu'à la bonne amie,--et moi j'en fais les honneurs en attendant mon pauvre dîner solitaire. Il y a longtemps que je n'en ai pas fait un pareil. Adieu, chère, chère enfant. Politesse, réflexion, et surtout _point d'humeur!_

P.

Saint-Pétersbourg, 5/17 août 1805.

Un mot à ma bonne petite amie, pour la remercier des jolies lettres que je viens de recevoir d'elle à mon arrivée ici. Il est vrai qu'elles ne sont pas si bien écrites que plusieurs de ces charmants billets qui les ont précédées; mais elles ont le mérite d'avoir été dictées sans brouillon et, sous ce point de vue, elles ont le mérite d'avoir été improvisées. C'est un titre précieux qu'elles ont à ma tendre reconnaissance.--J'attends, chère aimable enfant, la description des réjouissances du 21 de ce mois.--Mon Dieu, que nous étions tous loin de penser que cette année-ci je partagerais cette journée de Pétersbourg!

La bonne amie a eu grand raison de réformer la pensée obligeante, si vous voulez, mais franche en elle-même, de vouloir faire le bien et s'abstenir du contraire pour plaire à ses amies.--Si vous aviez une dette et que votre créancier dans le besoin demandât son argent, pourriez-vous dire à une amie: «Je le payerai pour faire plaisir?» Il faut remplir ses devoirs non seulement sans se soucier de plaire par là à qui que ce soit, mais souvent avoir le courage de déplaire à ce qu'on aime le mieux. Mais aussi, bonne enfant, il faut être bien sûr qu'on remplit un vrai devoir et que nos petites passions ne s'en mêlent point.

Mes compliments à toute votre société.

Le 21 août 1805.

Dorothée II entre aujourd'hui dans sa XIIIe année. Son ancien bon ami partage en esprit les réjouissances et les félicitations de ce beau jour.

Les voeux qu'il forme sont aussi vrais, aussi ardents que le sentiment qui les lui inspire.

Puisse ce jour revenir pendant de longues années, riche des progrès des jours qui l'auront précédé!

Puisse Dorothée II mériter toujours mieux ce nom en ressemblant à son adorable maman! enfin, qu'elle puisse répondre aux soins de son excellente amie et combler les espérances de tout ce qui l'aime, comme:

PIATTOLI!

Le 6 février 1806.

Trois petits cachets seront l'hommage qu'un ancien ami offre aujourd'hui à Dorothée II, en lui portant ses félicitations et ses voeux.

Je la prie de les agréer et de les garder toujours, après avoir fait graver _trois lettres_ qui lui rappellent trois qualités qu'elle voudra se donner ou trois défauts dont elle voudra se défaire de préférence, pour s'en rendre compte à pareil jour.

P.

K. 11/23 septembre 1806.

Chère aimable amie, votre dernier numéro m'a fait le même bien que fait la rosée sur un terrain brûlé dans un long jour d'été. Je n'ai que le temps de vous dire ces deux mots et de vous remercier. Aussitôt que je rencontrerai un bon petit quart d'heure, vous aurez une épître qui, j'espère, ne sera pas pour vous sans quelque intérêt, surtout si je l'écris en italien pour vous donner un exercice en l'honneur de madame de T., à qui je vous prie de présenter mes hommages. Rappelez-moi à toute votre société, là où vous serez. Vous savez que je suis toujours votre vieil ami.

P.

Saint-Pétersbourg, 29 déc. 1806/10 janv. 1807.

Votre petit billet du 14/26 du mois passé, aimable Dorothée, m'a fait verser des larmes bien douces. Il m'a prouvé que, malgré mon âge et les vicissitudes de ma vie, j'ai un coeur capable des émotions les plus vives, de la tendresse et de la reconnaissance. La pensée charmante, «je suis bien aise qu'aucun malheur ne t'est arrivé dans ma maison», cette pensée est jolie! Je ne l'oublierai de ma vie! C'est la maman, votre adorable maman tout pure. Conservez, cultivez toujours soigneusement cette belle partie de la bonté, n'y mêlez point, autant que vous le pourrez, la faiblesse, et mettez le plus grand choix dans les objets, comme le tact le plus sûr dans les occasions et dans les formes.

Je suis charmé, chère Dorothée, que vous ayez des nouvelles consolantes de nos amis éloignés. C'est tout ce que les bonnes gens peuvent désirer dans le moment affreux où nous vivons. Je conçois qu'on est dans une sorte de tranquillité à Berlin. Mais cet état, bonne enfant, tient à tant de causes! Il peut être envisagé sous tant d'aspects différents! Il y a des vallons paisibles que les poètes se plaisent à décrire: il y a aussi la sombre tranquillité des tombeaux!

Vous trouvez bien laide la Courlande! Chère petite amie, si vous étiez venue à la belle saison, je suis sûr que vous en jugeriez moins sévèrement. Mais vous y êtes arrivée, après un voyage pénible, dans les plus tristes dispositions! Vous avez trouvé un vilain automne au lieu d'un hiver tel que le climat le porte. De plus, vous y avez vu tous les visages allongés, toutes les conversations, toutes les sociétés dans la tristesse! Vous savez qu'on n'est jamais bien quand on n'est pas ce qu'on doit être, d'autant plus si la négligence personnelle s'est jointe aux événements actuels. C'est le cas, me dit-on, en Courlande; car on a beaucoup négligé les embellissements d'un pays qui en était susceptible.

Embrassez la bonne Jeannette et félicitez-la aussi de ma part de ce qu'elle est revenue de si loin! Espérons qu'on vous l'a conservée pour vous être utile à son tour, et pour vous témoigner sa reconnaissance. Mille choses à tout ce qui vous entoure, et mes respects à la si digne madame de Goeckingk.--Chère enfant, voici un petit billet qui a couru beaucoup de pays et qui m'est revenu. Vous verrez la date et combien nous étions loin de ce qui nous arrive. Je me borne à envoyer à la bonne amie la lettre dans laquelle le petit billet était inclus. Je ne lui écris point, car je sais qu'elle n'est pas bien et qu'elle est peu disposée à écrire. Je vous prie de l'embrasser de ma part et de lui dire que sans me répondre directement, je lui demande de me faire savoir par vous, avec tous les détails possibles, l'état de sa santé. Tâchez, bonne Dorothée, de la consoler et de lui rendre tous les soins qu'elle vous a prodigués depuis tant d'années. Bonne enfant, parlez-moi aussi de votre clavecin! Jouez-vous avec maman, dont le goût est si parfait et si noble?

Le bon chevalier de Marnem vous porte des voeux pour la nouvelle année, ainsi qu'à la bonne amie. Il les joint à ses hommages pour votre angélique maman. Cet ami précieux est toujours le même. Il est pour moi ce que sera pour vous toute sa vie.

Votre vieux

SCIPION.

Le 5/17 mai 1808.

Croyez, bonnes amies, que l'acquisition de l'ouvrage d'Humboldt, avec tous les cahiers, est d'un luxe excessif pour moi, sans entrer dans l'esprit de ma collection. Il me serait plus agréable de recevoir les bienfaits de notre petite amie d'une manière plus analogue à la collection des cartes que je voudrais compléter pour mon angélique amie.--Ainsi, si je puis prendre le seul voyage, Part. I, avec la carte, je me réserverai de vous demander le reste pour d'autres cartes que je prendrai chez Schropp ou à des ventes.

Mais il n'est pas dit que j'en aurai besoin. Un mot là-dessus de votre part.

Votre toujours

P.

10 novembre 1808.

Il y a cinquante-neuf ans, chères aimables amies, que j'ai commencé mon pèlerinage dans ce bas monde. J'ignore si j'achèverai la soixantaine, que je vais compter dès ce soir. Ma vie a été remplie d'événements bons et mauvais, comme celle de presque tous les hommes. Je dois cependant remercier le Ciel de ce que j'ai eu en partage le bonheur essentiel dans presque toutes les époques de ma carrière. Le moment même où ce souvenir se retrace dans ma pensée est un des plus délicieux. Je puis vous le dire en vous embrassant. Tous les sentiments de l'amitié la plus vraie, la plus tendre, la plus invariable remplissent mon coeur!

[_S. d._]

Bonne Dorothée, il faut nous donner cette preuve de l'extrême confiance que j'ai dans votre caractère et dans votre discrétion. Toutes les nouvelles qui me sont revenues de différentes personnes, après avoir répondu à votre billet, concourent à m'assurer que Koenigsberg est perdu. On prétend même en avoir des détails et surtout de deux actions très meurtrières à notre désavantage, du 13 et du 14. Malgré cela nous attendons que la chose soit certaine et connue pour y croire tout à fait. Vous jugez bien, bonnes amies, de mon affliction et du mélange de sentiments qui travaillent mon âme.--Oh! si du moins tout ce que les individus peuvent se faire de bien dans le particulier affaiblissait chez moi les impressions déchirantes des affaires générales!--Mais non, il faut que tout se réunisse pour éprouver la sensibilité d'un homme qui n'a jamais cessé de penser et de vouloir du bien et d'être honnête à tout prix!--Adieu, bonne Dorothée, bonne amie. Le docteur dînera chez nous. Je n'ai pu lui trouver quelque chose de bien digne de sa friandise! Mais il aura du Champagne!

Adieu encore une fois. Allez-vous au spectacle?

Votre ancien et vieux bon ami pour la vie,

P.

Altenbourg, 28 déc. 1808/9 janv. 1809.

Les deux mots que vous m'écriviez le premier jour de l'an, chère aimable Dorothée, m'ont pénétré. Vous aviez besoin de me dire ces deux mots! C'est ce qui m'a touché bien plus encore, et vous me connaissez assez pour juger de ce que j'ai dû éprouver en vous lisant.