Souvenirs De La Duchesse De Dino Publies Par Sa Petite Fille La

Chapter 14

Chapter 143,911 wordsPublic domain

Je sais aussi que vous faites des progrès dans le reste, autant que votre santé le permet.--Gardez-vous surtout, bonne enfant, de ce qui peut vous causer une maladie; vous pouvez apprécier vous-même la brèche que cela fait nécessairement dans toutes vos occupations.--La charmante pensée de la petite croix, qui vous a fait plaisir, appartient toute à la bonne amie, et je sais qu'on peut s'en lier à son goût et à son amitié. Elle est donc bien jolie? Chère enfant, pensez quelquefois que dans cet ornement votre imagination peut rassembler utilement une foule d'idées religieuses et morales qui ont de grands droits sur nous et qui influeront sur votre carrière jusqu'à la fin de vos jours.--Un mot sur une _grossièreté involontaire_ sans doute, aimable amie; voyez à n'en commettre jamais d'autres. Mais de toutes nos distractions, car c'en est une, ce sont celles-là qu'il faut éviter le plus, parce que le doute seulement d'une mauvaise volonté, que l'amour-propre des autres est toujours propre à présumer, est terrible pour une âme délicate. Adieu, chère enfant, soignez bien votre santé! C'est dire le repos et le bonheur de tout ce qui vous aime, entre autre de votre vieil et bon ami.

Saint-Pétersbourg, 14-26 février 1805.

Vos nouvelles, chère bonne enfant, sont toujours intéressantes et font le plus grand plaisir à votre vieil et bon ami. Il m'est impossible de vous rendre la pareille, car tantôt malade, tantôt convalescent et tantôt garde-malade, je mène une vie monotone si nulle, que mes journées ne présentent pas même des nuances pour les distinguer. Les fêtes du 3 et du 6 ont été célébrées chez nous par de pauvres petites santés, telles que des valets ordinaires peuvent en porter. Elles n'ont pas été moins portées par le coeur le plus vrai et accompagnées par les voeux les plus sincères. Vous avez passé des soirées charmantes chez madame de Goeckingk. Je le crois bien. La seule mademoiselle Julie, à ce que me dit son oncle, pourrait répandre sa charmante gaieté sur la plus morne société.--Oh! combien de fois, ces jours-ci, le bon tuteur l'a souhaitée auprès de lui, dans sa fluxion aux yeux qui le tourmente et qui l'empêche d'écrire à sa famille. Ayez soin, chère enfant, de le dire à madame de Goeckingk et aussi en même temps, que nous espérons que cette maladie, suite de la saison et des neiges, ne sera pas longue et qu'elle a déjà du soulagement. Je vous félicite de bien bon coeur, chère aimable amie, de ce que vous apprenez le jeu de piquet. Parmi tant de choses que vous devez savoir dans le monde, celle-là en est une. Vous observerez en vous amusant à ce jeu, qu'il importe infiniment de savoir _écarter_ et de mettre de la _suite_ dans vos cartes. La bonne amie ne manquera sans doute pas de vous faire tirer cette _morale_ de ce jeu qui n'est intéressant que par là.

Adieu, bonne et chère enfant. Ne vous plaignez pas du mauvais temps. En moins de deux fois vingt-quatre heures nous avons passé de 23 degrés de froid à 4 degrés de chaleur.--Il faut se soigner et s'habiller selon le temps. Je vous remercie de ce que vous lisez les lettres choisies de madame de Sévigné. Elles seront toujours des modèles de naturel et de goût. Mais on ne les imite pas, chère enfant.

Avec beaucoup de culture, avec un grand usage de la bonne société et un grand fonds de bienveillance pour les personnes à qui l'on écrit, on parvient à faire de jolies lettres, sans en avoir la prétention.

Adieu encore une fois, bonne enfant. Le bon tuteur attendra que vous soyez rétablie pour lire votre réponse. C'est vous dire qu'il l'attend avec impatience. Le bon chevalier est affligé de se trouver oublié dans les lettres de la petite société de Berlin.

_Franchise dans l'aveu de ses fautes!_--Adieu, adieu.

Saint-Pétersbourg, 21 février/5 mars 1805.

Vous m'avez écrit, chère bonne enfant, deux charmantes lettres qui m'ont fait grand, grand plaisir. Tout en vous remerciant, permettez que je vous exprime le désir que j'aurais d'y pouvoir rencontrer quelques traces du bon M. Maréchant.--C'est là, je crois, le vrai moyen de vous témoigner ma tendre reconnaissance. Je sais qu'on ne se gêne pas avec ses amis, mais à votre âge, bon enfant, tâchez de soigner votre écriture et votre orthographe; dans quelques années d'ici vous n'en aurez ni le temps ni la patience et vous aurez beaucoup de peine, toutes les fois que vous aurez une lettre importante à faire. L'exemple de l'adorable maman, de l'excellente amie, doivent vous conduire et vous encourager.

La perte d'une ancienne amie est un malheur très grand, très grand, chère enfant, surtout à un certain âge. Il est donc tout simple que la digne madame de Goeckingk ait été bien abattue, bien triste par la mort d'une amie respectable, d'une compagne de sa jeunesse qu'on ne remplace plus!--Vos cheveux longs et séparés sur le front vous accoutumeront à cette belle simplicité, qui fait le vrai mérite et le charme de tout ce qu'elle touche.

--Comment donc? bonne enfant, jusqu'au _21_! Passe pour le piquet. Mais je vous félicite de ce que vous ne vous fâchez plus si vous perdez. C'est le plus vilain, le plus désagréable défaut dans la grande société; et comme on n'est censé jouer que pour s'amuser, on ne craint rien tant qu'un mauvais joueur qui de ce même amusement fait une occupation ou une peine à ses partenaires.--Il faudra, bonne enfant, que vous connaissiez tous ces misérables suppléments de notre nullité dans les assemblées de parade; mais vous aurez le bon esprit de ne vous y attacher nullement.

Un collier de feuilles de roses _desséchées_ (c'est ainsi qu'il faut écrire) doit être un très joli collier. Je n'en ai pas d'idée. Vous me le montrerez et je vous devrai cette nouvelle connaissance.--Votre partie de traîneau et l'anecdote des gauffres m'ont beaucoup amusé. Mais, particulièrement, cette victoire de la paresse sur la gourmandise. Le temps viendra que celle-ci prendra bien sa revanche. Merci, bonne enfant, de ce que vous me dites sur votre oubli à l'article franchise dans l'aveu de vos fautes. Donnez-vous-en l'habitude, soyez fière de cette qualité. En les avouant, vous les expiez, et en sentant votre tort, vous prenez des forces pour n'y pas retomber; quand on nie sa faute, l'amour-propre est la dupe de lui-même. Notre conscience nous le reproche et la honte que nous avons de nous-même augmente en raison de celle que nous avons voulu nous épargner vis-à-vis des autres. Mille choses à toute la société du mercredi et du soir.

Saint-Pétersbourg, 24 février/8 mars 1805.

Une rose pour le général de Driesen; une _pensée_ pour votre bon ami, une fleur pour le tuteur souffrant et malade, voilà, chère bonne enfant, des ouvrages bien intéressants, et des soins bien aimables. C'est ainsi que les talents doivent servir au sentiment et embellir les divers rapports de la vie. Je vous remercie bien tendrement pour ma part, ainsi qu'au nom du tuteur qui ne peut écrire et qui voudrait deviner quelle fleur sa charmante pupille lui pourrait destiner.--Votre grande promenade en traîneau vous a fait du bien, chère enfant, je n'en doute pas. L'air sec et un bon froid fortifient la tête et donnent du ton. Nous nous promenons aussi quelquefois dans cette immense ville, mais en voiture, glaces et rideaux fermés, comme des recluses, ou des prisonniers.--Il nous faut cependant nous en contenter, bonne petite amie, faute de mieux. Car le malade ne saurait supporter le soleil, et le soleil est nécessaire d'un autre côté pour rendre l'atmosphère plus supportable.--Savez-vous que depuis mon arrivée à Saint-Pétersbourg je n'ai écrit qu'une seule et unique fois au Bon oncle, et à mademoiselle Sidonie?--Mais, voulant écrire des épîtres je n'ai pas même fait des lettres et j'en suis tout honteux. Si vous avez l'occasion d'écrire encore une fois à votre aimable _Futur_, dites-lui, ainsi qu'à la bonne soeur, que jeté dans un nouveau monde, sans oublier un instant tout ce que je dois aux habitants de l'ancien, je n'ai pas su trouver un moment d'écrire encore une fois, et que ce n'est pas joli à moi,--que je le sais, je l'avoue, et tâcherai de réparer par un gros volume le silence de presque trois mois. Comment donc, chère enfant, vous voudriez déjà être à Löbikau? Est-ce que la fin de février est si belle chez vous qu'elle vous donne les premières envies de la campagne? Chez nous, l'hiver a repris et nous sommes de nouveau aux 8 et 12 à 13 degrés au-dessous de _0_ du thermomètre inventé par le célèbre physicien français, M. de Réaumur.--Le zéro est le point de la glace. Ce qui est au-dessus marque la chaleur, ce qui est en dessous le froid.

Les assurances que vous me donnez, bonne petite amie, sur l'état de votre santé, me sont précieuses. Comme il ne s'agit que d'un peu de faiblesse aux jambes, la danse y mettra bon ordre et tout ira parfaitement bien.--Dans vos batailles avec la bonne amie, n'oubliez jamais, je vous prie par tout ce que vous aimez le plus au monde--c'est sans doute la bonne angélique maman--n'oubliez jamais la modération et l'adresse. Vous devez être désormais aussi grande et presque aussi forte que la bonne amie et un coup de votre main pourrait me faire peur à moi-même.

Je vous félicite, chère enfant, des jours où vous ne trouvez rien à vous reprocher. Je les compte avec soin; et sûr, comme je le suis, que vous ne l'écrivez qu'après y avoir bien pensé, je me réjouis de voir qu'il y en a un si grand nombre.--Puissiez-vous en compter de pareils jusqu'à l'âge où la réflexion, cette douce compagne, cette fidèle amie de l'homme aura pris cette heureuse consistance, ce tact exquis, dont dépend la vertu solide et la véritable félicité. La mort de la reine douairière nous a été apportée hier soir par un courrier parti le 26 février de Berlin.

On dit qu'elle sera regrettée, car elle faisait beaucoup de bien. Elle avait aussi beaucoup souffert dans sa belle jeunesse.

Adieu, chère aimable enfant. Soignez la bonne amie. Elle se plaint de maux de tête. Et vous savez s'ils sont terribles! Adieu, adieu.

Saint-Pétersbourg, 17/29 mars 1805.

Vous avez pleuré, bonne aimable enfant, à la tragédie de _Marie Stuart_! Cela m'a fait désirer que vous lisiez la vie de cette Reine infortunée, pour qui la nature avait tout fait, pour qui la fortune s'était en quelque sorte épuisée et qui par la violence de ses passions a fini sur un échafaud, après une captivité d'environ dix-huit ans.

Cette histoire est très instructive, chère petite amie, pour des personnes surtout qui dès le berceau semblaient avoir été appelées aux plus heureuses destinées.

Je vous félicite, chère enfant, de tous les amusements que vous procure votre angélique maman et des jolies soirées que vous avez au milieu de l'aimable jeunesse qui vous entoure. Soyez toujours envers les autres ce que vous voudriez que les autres fussent envers vous. La prévenance, la complaisance, le plaisir de faire plaisir doivent vous guider dans vos jeux, comme dans vos entretiens. Comment va le _piquet_? Comment va le _21_?

Mademoiselle Julie de Hardenberg prend vos leçons. Vous aurez par là, chère enfant, une bonne occasion de vous fortifier dans l'étude de ce que vous avez appris. Vous ne me parlez pas de la petite Pauline; non plus que de la grande Pauline, dont je vous ai prié de me donner des nouvelles. Aurez-vous l'amitié pour moi de lui dire bien des choses en mon nom, ainsi qu'à sa digne maman et à toute son estimable famille! Le bon tuteur vous embrasse bien tendrement. Il a attendu la _rose_: mais il s'est consolé de ne pas la voir, pensant bien que ce n'est pas encore la saison chez vous, et moins encore au 60e degré de latitude Nord.

Voyez-vous, bonne enfant, je vous parle le langage de la Géographie savante et je suis sûr que vous me comprenez à merveille.

Cela fait du bien à mon coeur et vous vous en trouverez un jour beaucoup mieux encore que moi.--Adieu, chère bonne enfant. Le temps s'approche que le petit jardin de la maison de verre commencera à devenir si non habitable, du moins _courable_. Je vous vois sauter et bêcher, courir et arracher les mauvaises herbes! Cela me donne un joli moment. Si vous avez de bonnes nouvelles de la princesse de Hohenzollern, mandez-les-moi, je vous prie. Mes amitiés à toute votre société.

Votre vieux ami

P.

Saint-Pétersbourg, 28 fév./12 mars 1805.

Votre lettre du 24 février passé, chère aimable petite amie, est fort bien écrite et bien orthographiée; je vous en remercie tendrement, parce que je sens que c'est aussi pour me faire un peu de plaisir que vous soignez votre écriture. Ce motif est si obligeant! Il est si digne d'un coeur tel que le vôtre!

J'ai été peiné de l'incommodité du bon prince de Rohan. Mais les parties de chasse à pareille saison ne sont pas pour tout le monde. Il y a Louis et Louis, comme il y a âge et âge, n'est-ce pas, chère petite amie? J'ai été sincèrement touché de ce que vous me dites au sujet de la reine-mère. Elle était bonne, elle était bienfaisante. Ce sont nos plus beaux titres à l'estime, aux regrets de nos semblables. Quand même l'injustice des hommes nous refuserait ces sentiments, le seul témoignage que nous emporterons avec nous suffirait pour nous dédommager de tout. Mais, chère enfant, la reine-mère avait été à l'école du chagrin et de la gêne dans sa jeunesse. La vertu en a souvent besoin, et il est bien des malheurs, dans la vie, qui nous donnent ou développent chez nous de grandes qualités.

Vous avez montré, dites-vous, trop sensiblement votre ennui et même un peu d'humeur dans une société. Voilà, bonne enfant, un apprentissage pour vous. On est très souvent dans le cas de rencontrer des sociétés qui ne nous amusent point, qui peut-être même nous déplaisent. Vous n'avez, Dieu merci, de plus grands chagrins à craindre ou à éprouver habituellement à votre âge. Qu'ils vous servent d'occasion de vous exercer à l'art essentiel de vous posséder et de vous accommoder au goût des autres, par obligeance et par bonté. Le bon tuteur se porte un peu mieux aujourd'hui. Nous nous promenons presque toujours ensemble, glaces fermées, rideaux baissés, dans la ville. Ce matin, je n'ai pu l'accompagner et j'en suis bien fâché, car il n'aime pas se promener tout seul. Il a été très sensible aux jolies lignes que vous lui avez écrites et que je courus lui lire à son lit. Il les a relues dans la matinée et il est passé chez moi pour me recommander de vous en remercier de sa part.

Saint-Pétersbourg, 3/15 mars 1805.

Je réponds en hâte, chère aimable enfant, à votre jolie lettre du 21 février-12 mars. Merci des détails que vous me donnez sur les honneurs qu'a reçus M. Iffland à Dresde, et sur les distinctions que lui a accordées le plus réservé, le plus mesuré peut-être des princes de la Terre. Ces distinctions, tout en encourageant les talents et le mérite, font la gloire des grands qui savent les distribuer. Les artistes sont faits pour obtenir les récompenses dues à la peine qu'ils se sont donnée pour se perfectionner. Les princes sont faits pour partager avec jugement et sobriété ces récompenses. C'est un tact bien difficile à acquérir, chère enfant, que celui de ménager ces distinctions.

Vous l'apprendrez aussi, vous surtout à qui le sort impose des mesures encore plus sévères.

Ne soyez pas étonnée, petite amie, si dans huit jours de temps la princesse W. n'a point vu cet homme célèbre, quoique accompagné d'une lettre de maman. Huit jours passent bien vite et la manière de vivre retirée, à ce qu'on dit, de la princesse, et les occupations pressées de M. Iffland ont été la cause de cette privation des deux côtés. Tout en m'écrivant, chère enfant, qu'on n'est pas mécontent de votre _ortographe_, vous faites une faute; et je vous y attrape,--on écrit _orthographe_. Au reste, j'en suis content aussi, mais pas toujours.

Le bon tuteur, qui se porte un peu mieux, vous remercie de votre embrassement. Le bon et excellent chevalier a été sensible à votre souvenir; il vous dit mille choses et vous prie de le mettre aux pieds de l'adorable maman.

Saint-Pétersbourg, 7/19 mars 1805.

Oh! la charmante, la jolie _pensée_ que je reçois avec votre lettre du 3 de ce mois, aimable petite amie! N'attendez pas des remerciements qui ne valent rien entre nous. Mais agréez mes félicitations bien sincères ainsi que celles de tous ceux qui ont admiré votre ouvrage. Les mots que vous y avez ajoutés m'ont vraiment touché. Mon estime, chère bonne enfant, vous est assurée dès que vous tâcherez de mériter la tendre approbation de votre adorable maman et de répondre aux soins de votre bonne amie. Tâchez de vous donner les qualités de caractère et les connaissances indispensables, avec la même attention que vous mettez aux talents d'agrément, et vous serez heureuse et vous ferez le bonheur de tout ce qui vous entourera, et l'ornement de votre maison.

La société de mademoiselle Julie de Hardenberg ne peut que contribuer à rendre plus brillantes vos soirées, chère petite amie. Je l'ai trouvée à Hambourg extrêmement aimable, parce qu'elle était bonne, simple, douce, sans prétention. Je vous prie de la remercier du souvenir qu'elle veut bien conserver de moi et de l'assurer du parfait retour de ma part. Vous donnerez aussi un baiser à la chère et spirituelle Pauline; et vous ne m'oublierez pas auprès de Monsieur et de madame la Comtesse.

Bonne enfant, comme il n'est jamais permis de mentir, je vous dirai que je ne puis dire du bien de ma pauvre santé. Je ne me reconnais pas. Je n'existe plus qu'autant que je parle et que j'écris. C'est assez si je puis aller ainsi jusqu'au bout. Espérons que le voyage de retour me rendra tout ce que le séjour d'ici m'a fait perdre. Merci, petite amie, pour tout ce que vous me dites d'aimable à ce sujet. Mon coeur en est pénétré et ne l'oubliera jamais. Bien des choses à madame et à mademoiselle de G., ainsi qu'à tout le reste de votre société.

Saint-Pétersbourg, 21 mars/2 avril 1805.

Vos promenades en voiture et surtout à pied, chère aimable enfant, m'ont fait grand plaisir. Il faut profiter de la belle saison, d'autant plus que le mois où nous entrons et presque toujours le mois suivant ne sont pas les plus agréables à Berlin. Nous avons présentement de belles journées à notre tour; mais les rivières, les canaux ont encore pris et couverts de neige; et la glace qui se fond lentement dans les rues ne permet presque de promenades qu'en voiture ou en petite troïka, qui peu à peu remplace le traîneau.

On donne ici, depuis quelque temps, des concerts célèbres. C'est une passion presque générale chez les grands d'ici. J'ai entendu parler d'un Anglais (dont je n'ose estropier le nom, car je ne l'ai lu nulle part) qui joue parfaitement le clavecin, et qu'on met au-dessus de Clémenti. Cela se pourrait. Mais je doute fort qu'il ait la sensibilité et l'âme de ce dernier. Chère petite amie, il y a des siècles que vous ne m'avez pas dit un seul mot sur vos progrès dans ce talent précieux. C'est apparemment pour préparer une surprise à votre ancien bon ami, lorsqu'il sera de retour.

Le bon tuteur a espéré trouver sa jolie rose dans une de vos lettres. Malgré sa longue et ennuyeuse maladie, je suis sur qu'à cette vue, de charmants vers eussent exprimé sa joie et sa tendre reconnaissance. Mon Dieu! chère enfant, il mérite bien tous ces soins de votre part! C'est pour vous qu'il n'a presque qu'un oeil pour regarder vos ouvrages!

Je suis bien charmé aussi, bonne enfant, que l'angélique maman dîne souvent chez sa Dorothée. C'est une occasion très agréable d'entendre mille propos obligeants, d'observer mille traits de bonté, d'apprendre tout plein de choses, dont son esprit s'est enrichi et qui acquièrent des charmes inexprimables en passant par son coeur.

Oui, chère petite amie, c'est la vieille maxime de votre bon ami. La tête doit penser, mais c'est par le coeur qu'elle doit transmettre ses pensées. Le coeur doit sentir, mais c'est avec la tête qu'il doit perfectionner et conduire ses sentiments.

Adieu, chère bonne enfant. Voici le tuteur qui entre chez moi et qui vous dit mille tendresses. Il vous prie aussi de présenter ses hommages à l'adorable maman et de dire bien des choses de sa part à votre excellente amie.

Votre

P.

Saint-Pétersbourg, 24 mars/5 avril 1805.

Oui, mon aimable petite amie, la faute n'en a été qu'à la poste, si vous avez manqué de mes lettres. J'ai écrit régulièrement plus ou moins, tous les courriers; mais il est mille raisons qui arrêtent ou retardent les lettres et, pour un ordinaire, il ne faut pas s'inquiéter. Bien, bien obligé, chère enfant, de la commission dont je vous avais priée, pour la bonne amie, et de la manière dont vous l'avez remplie, et plus encore, s'il se peut, de l'exactitude obligeante avec laquelle vous m'en rendez compte.

Le déjeuner donné par madame la comtesse C. était donc bien nombreux! Mon aimable amie, il faut _pourtant_ que vous vous fassiez peu à peu à ces grands rassemblements qui sont, au fond, une _bruyante_ solitude. C'est dans ces rassemblements-là qu'on peut beaucoup observer et entendre, pour consulter ensuite votre bonne amie et lui confier vos observations et vos jugements. L'avantage des grandes sociétés est de s'apercevoir qu'on peut se passer de nous; celui des petites sociétés bien choisies est de multiplier les lumières et les jouissances, par l'effusion et l'abandon même qu'elles permettent.

Je dois vous remercier aussi, chère bonne enfant, de votre jolie écriture. Elle est soignée et l'orthographe en est correcte.

La pièce de l'Abbé de l'Épée, ce bon prêtre français qui eut le courage de rendre utiles les sourds-muets par une patience héroïque, est vraiment touchante. J'ai lu, dans je ne sais quelle feuille, qu'on l'a donnée à Lindau, si je ne me trompe (vous saurez trouver cette ville sur la carte du _lac de Constance_), où un véritable sourd et muet et son instituteur ont joué. C'est là ce qu'on appelle être dans son rôle!

Adieu, chère petite amie. Le bon tuteur écrit aussi peu qu'il est possible; mais il écrit toujours, quoique à bâtons rompus, et prenant du repos.

Votre

P.

Saint-Pétersbourg, 28 mars/9 avril 1805.

Vous m'avez fait le plus grand plaisir, aimable petite amie, en m'annonçant dans votre _Post-Criptum_ (que vous orthographierez _Post-Scriptum_) [après-écrit], l'amour que vous prenez pour la musique. Dans mon dernier numéro, précisément, je vous avais demandé des nouvelles de ce charmant talent, dont vous ne m'aviez plus parlé depuis longtemps. C'est une marque, chère enfant, que vous commencez à y faire des progrès sensibles; la musique est comme un ami qui est attentif à nos moindres fautes, pour qui rien n'est petit, qui passe même pour pétillant. Il nous ennuie, il nous excède même parfois; mais à mesure qu'on se perfectionne, nous commençons à en connaître le prix et nous l'aimons tous les jours davantage. Je vous félicite de bien bon coeur, bonne enfant, de cette jolie affection. Elle est bien placée et vous y trouverez votre compte dans l'avenir.

Adieu. J'écris à la hâte parce que j'ai beaucoup à courir encore et mon âme est en l'air. Elle vous suit partout, petite amie, et il n'est pas un moment où elle ne fasse de voeux pour votre vrai bonheur et de tout ce qui vous entoure.

Sans adieu jusqu'à vendredi.

Mille choses à votre charmante petite et grande société.

Saint-Pétersbourg, 31 mars/12 avril 1805.