Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen

Part 9

Chapter 94,029 wordsPublic domain

La princesse Kinsky, qui en est une autre que celle de Paris, qui est la plus charmante personne qu'il soit possible d'imaginer, est venue chez moi, et s'est tellement emparée de moi que nous ne nous quittons pas d'un seul instant.

Le prince Galitzin est la première personne considérable que j'ai vue; il est venu chez moi le soir même de mon arrivée. Il m'a priée à dîner pour le lendemain, il voulait m'emmener chez lui, mais n'ayant pas voulu accepter toutes ses offres, il m'a donné tout ce qui me manquait dans mon auberge. Il m'a envoyé tous les matins du café à la crême; son carrosse est le mien; enfin je suis comblée et accablée de ses attentions. Quand je ne dîne point chez lui, on le prie à dîner où je dîne, enfin nous ne nous quittons pas. C'est un homme adorable. Je vous prie de le dire au prince Galitzin, votre voisin, en voulant bien lui faire de ma part mille tendres compliments.

Le prince de Kaunitz, qui est ici non-seulement le premier ministre, mais aussi le premier ministre de tous les premiers ministres de l'Europe, a un pouvoir absolu et une représentation d'une dignité et d'une magnificence inimaginables. Il a un jardin à deux pas de Vienne, où on va dîner tous les jours; on y fait la meilleure chère possible et servie avec une élégance charmante; il a une soeur, qui est veuve, qui fait les honneurs de chez lui, et avec une politesse et une attention qui enchantent tout le monde.

Le prince, après le dîner, sur les cinq ou six heures, revient en ville pour ses affaires. La compagnie va de son côté faire chacun ce qui lui convient, et l'on revient le soir en ville dans son appartement au palais impérial. Cet appartement est superbe, bien éclairé et rempli de toute la cour et la ville, et on y est comme si on était dans son boudoir. On se cantonne, on demande une table sur laquelle on s'appuie sans jouer, et on cause jusqu'à onze heures. On ne soupe point; dans toute la ville on donne des rafraîchissements. J'y passe toutes mes soirées, et j'ai la distinction, dont tout le monde me fait de grands compliments, que le prince de Kaunitz est assis à côté de moi, et qu'il me parle avec beaucoup d'intimité; et là on me fait des présentations sans fin, en me parlant de ma grande réputation et de mon grand mérite.

Vous autres, qui vous moquez de moi toute la journée, vous seriez confondus, si vous voyiez le cas que l'on fait de moi ici! Le lendemain de mon arrivée, la princesse Kinsky avec le prince Galitzin m'ont menée promener à une promenade publique, qui est comme sont les Champs-Élysées. L'empereur y était avec une des archiduchesses en calèche; il venait à notre rencontre, je le vis autant qu'il m'était possible en passant; il me regarda et fit des mines à madame de Kinsky; après trente pas le carrosse s'arrêta et on cria: «Voilà l'empereur qui revient.» Je me mis sur le devant du carrosse pour le voir mieux, sa calèche s'arrêta. Il sauta en bas, et vint à la portière du carrosse et me dit, «que, comme il partait la nuit pour aller à un camp, il avait été très-empressé de me connaître.» Il me dit «que le roi de Pologne était bien heureux d'avoir une amie comme moi.» Je fus confondue et n'ai jamais été si bête; enfin je lui dis: «Comment est-il possible que Votre Majesté impériale sache que je suis au monde?» Il me dit «qu'il me connaissait très-bien, et qu'il savait tout ce que j'avais quitté en quittant ma maison.» Enfin il me parla comme s'il avait été à nos petits soupers du mercredi. Je voulus me jeter en bas du carrosse pour me prosterner, il m'en empêcha avec une grâce infinie.

Hier j'ai vu l'impératrice douairière régnante, et toute la famille royale à Schoenbrunn. L'impératrice m'a parlé avec une bonté et une grâce inexprimables; elle m'a nommé toutes les archiduchesses, l'une après l'autre, et les jeunes archiducs. C'est la plus belle chose que cette famille qu'il soit possible d'imaginer. Il y a la fille de l'empereur, arrière petite-fille du roi de France; elle a douze ans: elle est belle comme un ange. L'impératrice m'a recommandé d'écrire en France que je l'avais vue cette petite, et que je la trouvais belle. En quittant l'impératrice, elle m'a donné sa main à baiser, et comme je lui ai demandé la permission à mon retour de lui présenter mes respectueux hommages, elle m'a dit: «Je serais jalouse, si vous retourniez par un autre chemin.»

Enfin, je crois rêver. Je suis ici plus connue que je ne le suis dans la rue Saint-Honoré et de la façon du monde la plus flatteuse, et mon voyage y fait un bruit, depuis quinze jours, incroyable. En voilà bien long, mon cher petit ami, mais j'ai cru que je devais ce détail à votre amitié. A Varsovie, je vous en ferai un autre. Adieu jusque là. Je vous aime et vous embrasse, mon cher petit, de tout mon coeur, et, en vérité, cela est bien vrai.

Je dis hier au soir au prince de Kaunitz: «Mon prince, la reine de Trébisonde ne pouvait pas être mieux reçue que moi.» Il me répondit: «Personne ne peut être vu ici avec plus d'estime et de considération que vous; vous êtes respectée plus que vous ne pourrez jamais vous l'imaginer.» Il est bien sûr que je ne l'ai pas imaginé et que je ne l'imagine pas encore! Vraiment, vraiment, j'oubliais de vous parler de l'homme que le roi de Pologne m'a envoyé pour me conduire chez lui. C'est un gentilhomme qui a le titre de capitaine. Il parle toutes les langues; il est très-entendu: il a à sa suite des meubles pour meubler les auberges où je coucherai, vaisselle d'argent, cuisiniers, provisions, et généralement tout ce qu'il est possible d'imaginer pour rendre mon voyage très-commode.

Hé bien, mon cher petit ami, malgré mes succès, ma gloire et tous les honneurs que l'on me rend, je sens que le plaisir que j'aurai de vous revoir et tous mes amis, me sera bien plus sensible encore que tout cela, et que je vous aimerai tous encore, s'il est possible, plus que je ne faisais.

Mille tendresses à mon petit chat, à madame la vicomtesse, à M. votre frère et à madame votre belle-soeur, et dites à M. de Chauvelin que je compte sur son amitié, que j'en suis touchée et très-reconnaissante. Faites-lui part de mes succès, afin qu'il ne se repente pas de m'aimer.

Des compliments aussi, honnêtes et affectueux, à M. l'abbé Chauvelin; je n'ai que lieu de me louer de lui. Enfin, mon cher petit ami, entretenez-moi dans le souvenir de toutes les personnes qui m'honorent de leur bonté et de leurs amitiés.

Voilà encore que j'oubliais de vous dire que l'impératrice m'a trouvé le plus beau teint du monde. Vous voyez que ceci est une confession générale.

Enfin, je pars demain de Vienne.

IX

LE MARÉCHAL DE BRISSAC[7].

Jamais ridicules n'ont été respectés en France comme ceux du maréchal de Brissac. Ils étaient vraiment respectables, car ils avaient les grâces de la naïveté, les charmes du romanesque, et le mérite d'une réalité aussi estimable qu'extraordinaire.

[7] Jean-Paul-Timoléon de Cossé-Brissac, né en 1698, devint maréchal de France en 1768 et mourut en 1784.

Son style gaulois, ses phrases amphigouriques, ses bas ponceaux roulés, son juste-au-corps à grands parements, boutonné, les deux petites queues qui terminaient sa frisure exhaussée, tout cela allait parfaitement à l'air de son âme. De loin, on croyait voir un vieux fou; mais de près, c'était un homme du temps des Bayards, et ce qui rendait son héroïsme complétement aimable, c'est que les formes de sa vertu étaient assez grotesques, pour ne pas trop humilier l'amour-propre de ses contemporains.

On voulait un jour l'engager, par la crainte de déplaire à la cour, à une condescendance équivoque; il répondit: «J'ai tous les courages, hors celui de la honte.» Dans sa jeunesse, ayant pris querelle avec le prince de Conti, au sortir de l'Opéra, et proposé de se battre avec lui, il fut mené à la Bastille. Pour en sortir, il devait faire des excuses à ce prince devant toute la cour. Ses parents eurent bien de la peine à l'y résoudre; enfin, il promit d'obéir au roi. Arrivé dans la galerie de Versailles, il s'approcha du prince de Conti, et il lui dit: «Le roi m'a ordonné de vous demander pardon: je le fais, mais vous pouviez vous faire honneur à meilleur marché, car, en vérité, je ne vous aurais pas tué.» On le ramena à la Bastille: la guerre étant survenue, il fut envoyé à son régiment et on n'en parla plus.

X

LA FAMILLE DE MIRABEAU.

Une autre originalité gauloise, mais fort différente de celle du maréchal de Brissac, était le marquis de Mirabeau, surnommé «l'ami des hommes.»

Montaigne avait fait sur lui l'effet que les romans de chevalerie avaient fait sur Don Quichotte. Il aimait Montaigne et son style: il avait raison, mais il l'imitait assez mal, se croyait Montaigne, et avait doublement tort.

Le marquis de Mirabeau n'a été ni si bon, ni si méchant, que ses amis et ses ennemis l'ont dit. La faiblesse de son caractère le rendait l'un et l'autre, suivant l'impulsion des circonstances; il était vaniteux autant que son ami M. de Pompignan; dès leur tendre jeunesse, ils s'étaient admirés réciproquement, et avaient communiqué ce sentiment à leurs familles qui l'ont poussé jusqu'à l'adoration.

Maîtres dans leurs maisons, ils ont été gâtés par un encens domestique, qui est devenu puant au dehors. Si M. de Mirabeau a paru mauvais père et mauvais mari, il faut convenir aussi qu'il avait une femme débordée dans sa conduite, et un fils aîné, qu'il fallait empêcher d'aller à l'échafaud; mais la manière despotique, avilissante et haineuse, avec laquelle ce fils était traité et désespéré dans la maison paternelle, parce qu'il était laid et indomptable par les châtiments, étouffait en lui les sentiments d'honneur et d'ambition qui devaient se trouver au fond de son âme courageuse, aigrissait la violence de ses passions, et aiguisait son esprit si différent et si supérieur à celui de ses parents. Je leur ai dit souvent qu'ils en feraient un grand scélérat, pouvant en faire un grand homme. Il est devenu l'un et l'autre.

J'ai contracté une liaison intime dans la famille de Mirabeau, en opérant un raccommodement du chevalier de Mirabeau[8], mon ami, qui était brouillé à mort avec sa mère et ses frères, pour son mariage avec mademoiselle Navarre, ci-devant comédienne et maîtresse du maréchal de Saxe.

[8] Il avait été attaché à la cour de la margrave de Bayreuth, où j'avais fait sa connaissance.

La secte des économistes, dont le marquis était l'apôtre, m'avait rapproché de lui au point que j'étais devenu l'enfant de la maison; même la vieille mère, dévote et scrupuleuse à l'excès, m'honorait d'une amitié et d'une confiance qui étonnaient tout le monde, parce que j'étais hérétique et vivais avec les encyclopédistes, qui étaient ses bêtes noires. C'est surtout pour transmettre l'histoire de la maladie et de la fin de cette femme singulière, que j'écris cet article de sa famille. Elle avait été mariée fort jeune à un vieux militaire, capitaine aux gardes françaises, à la fin du règne de Louis XIV. On racontait de lui, comme des preuves de son originalité et de la considération qu'on avait pour lui, que passant un jour à la tête de sa troupe sur le Pont-Neuf, il s'arrêta devant la statue de Henri IV, et dit à ses soldats: «Mes enfants, saluons celui-ci, il en vaut bien un autre;» de plus, qu'il avait osé battre un jour, dans l'antichambre du roi, un garçon bleu qui lui avait manqué, et que rien de tout cela n'avait été ressenti par Louis XIV.

Il paraît de là que le vieux Mirabeau doit avoir été un peu brusque, emporté et sans doute jaloux. Il y a apparence que la jeune femme avait beaucoup de tempérament et qu'elle a dû appeler la religion au secours de sa vertu; car je l'ai connue stupidement dévote, en dépit d'une pénétration, d'une justesse et d'une force d'esprit étonnantes.

Sa maladie me paraît avoir développé les combats de son tempérament contre ses principes, et de sa philosophie contre la foi la plus aveugle. A l'âge de quatre-vingt-deux ans, elle tomba malade d'une goutte remontée, et que Bordeu prit pour une fièvre catarrhale maligne; il lui donna beaucoup de kermès minéral, qui subtilisa l'humeur goutteuse. Elle se répandit sur les nerfs, et se concentra ensuite dans le cerveau; elle devint folle, furieuse, enragée, elle arrachait tous ses vêtements; on fut obligé de la coucher sur la paille, et de la mettre sous la garde d'un vieux valet de soixante et dix ans, qui seul pouvait en venir à bout, parce qu'elle en était devenue amoureuse.

Elle était un squelette et n'avait plus qu'un souffle de vie, lorsque la rage la prit. Dès ce moment, sa santé physique changea si miraculeusement, qu'elle engraissa à vue d'oeil, devint fraîche comme une jeune fille, et tous les symptômes de son sexe et de la jeunesse lui revinrent.

Mais ce qu'il y a de plus merveilleux encore, c'est que sa folie portait précisément sur les deux points contraires de son caractère moral. Cette femme si vertueuse, si prude, qui s'offensait de l'ombre d'une expression équivoque, vomissait des paroles qui auraient révolté les oreilles d'un grenadier et qu'on aurait cru devoir lui être totalement inconnues, et caressait sans cesse son garde septuagénaire. Le second produit de sa rage était les blasphèmes les plus horribles, et quand quelqu'un venait la voir, elle lui criait de renier Dieu ou qu'elle l'étranglerait. Elle a vécu dans cet état jusqu'à l'âge de quatre-vingt-six ans, et c'est bien d'elle qu'on peut dire par excellence qu'elle a eu la tête tournée et l'esprit à l'envers.

XI

SAINT-GERMAIN.

Le penchant pour le merveilleux inné à tous les hommes en général, mon goût particulier pour les impossibilités, l'inquiétude de mon scepticisme habituel, mon mépris pour ce que nous savons et mon respect pour ce que nous ignorons, voilà les mobiles qui m'ont engagé à voyager durant une grande partie de ma vie dans les espaces imaginaires. Aucun de mes voyages ne m'a fait autant de plaisir; j'ai été absent pendant bien des années, et suis très-fâché de devoir maintenant rester chez moi.

Bien persuadé qu'on ne peut être constamment heureux qu'en poursuivant de près un bonheur, qui s'échappe sans cesse, sans jamais se laisser atteindre, je suis moins fâché de n'avoir rien trouvé de ce que je cherchais, que de ne plus savoir où aller et de n'avoir plus ni conducteur ni compagnon de voyage. Je suis seul, sédentaire dans des châteaux en Espagne, que j'élève et que je détruis comme un enfant qui bâtit et renverse ses châteaux de cartes.

Mais pour varier mes plaisirs, et pour rafraîchir mon imagination, je vais me retracer les souvenirs de quelques-uns des personnages principaux que j'ai rencontrés dans mes voyages, qui m'ont guidé, logé, nourri, et qui m'ont procuré des jouissances pas moins réelles que tant d'autres qui sont passées et qui n'existent plus.

Je commence par le célèbre Saint-Germain, non-seulement parce qu'il a été pour moi le premier en date, mais aussi le premier dans son genre.

Revenant à Paris en 1759, je fis une visite à la veuve du chevalier Lambert, que j'avais connue précédemment, et y vis entrer après moi un homme de taille moyenne, très-robuste, vêtu avec une simplicité magnifique et recherchée. Il jeta son chapeau et son épée sur le lit de la maîtresse du logis, se plaça dans un fauteuil près du feu et interrompit la conversation en disant à l'homme qui parlait: «Vous ne savez ce que vous dites, il n'y a que moi qui puisse parler sur cette matière, que j'ai épuisée tout comme la musique que j'ai abandonnée, ne pouvant plus aller au delà.»

Je demandai avec étonnement à mon voisin, qui était cet homme-là, et il m'apprit que c'était le fameux M. de Saint-Germain, qui possédait les plus rares secrets, à qui le roi avait donné un appartement à Chambord, qui passait à Versailles des soirées entières avec Sa Majesté et madame de Pompadour, et après qui tout le monde courait, quand il venait à Paris. Madame Lambert m'engagea à dîner pour le lendemain, ajoutant avec une mine glorieuse, que je dînerais avec M. de Saint-Germain, lequel, par parenthèse, faisait la cour à une de ses filles et logeait dans la maison.

L'impertinence du personnage me retint longtemps dans un silence respectueux à ce dîner; enfin, je hasardai quelques propos sur la peinture, et m'étendis sur différents objets que j'avais vus en Italie. J'eus le bonheur de trouver grâce aux yeux de M. de Saint-Germain; il me dit: «Je suis content de vous, et vous méritez que je vous montre tantôt une douzaine de tableaux, dont vous n'aurez pas vu de pareils en Italie.» Effectivement il me tint presque parole, car les tableaux qu'il me fit voir étaient tous marqués à un coin de singularité ou de perfection, qui les rendait plus intéressants que bien des morceaux de la première classe, surtout une sainte famille de Murillo, qui égalait en beauté celle de Raphaël à Versailles; mais il me montra bien autre chose, c'était une quantité de pierreries et surtout des diamants de couleur, d'une grandeur et d'une perfection surprenantes.

Je crus voir les trésors de la lampe merveilleuse. Il y avait, entre autres, une opale d'une grosseur monstrueuse et un saphir blanc de la taille d'un oeuf, qui effaçait par son éclat celui de toutes les pierres de comparaison que je mettais à côté de lui. J'ose me vanter de me connaître en bijoux, et je puis assurer que l'oeil ne pouvait découvrir aucune raison pour douter de la finesse de ces pierres, d'autant plus qu'elles n'étaient point montées.

Je restai chez lui jusqu'à minuit et le quittai son très-fidèle sectateur. Je l'ai suivi pendant six mois avec l'assiduité la plus soumise, et il ne m'a rien appris, sinon à connaître la marche et la singularité de la charlatanerie. Jamais homme de sa sorte n'a eu ce talent d'exciter la curiosité et de manier la crédulité de ceux qui l'écoutaient. Il savait doser le merveilleux de ses récits, suivant la réceptibilité de son auditeur. Quand il racontait à une bête un fait du temps de Charles Quint, il lui confiait tout crûment qu'il y avait assisté, et quand il parlait à quelqu'un de moins crédule, il se contentait de peindre les plus petites circonstances, les mines et les gestes des interlocuteurs, jusqu'à la chambre et la place qu'ils occupaient, avec un détail et une vivacité qui faisaient l'impression d'entendre un homme qui y avait réellement été présent. Quelquefois, en rendant un discours de François Ier, ou de Henri VIII, il contrefaisait la distraction et disant: «Le roi se tourna vers moi».... il avalait promptement le _moi_ et continuait avec la précipitation d'un homme qui s'est oublié, «vers le duc un tel.»

Il savait, en général, l'histoire minutieusement, et s'était composé des tableaux et des scènes si naturellement représentés, que jamais témoin oculaire n'a parlé d'une aventure récente, comme lui de celles des siècles passés.

«Ces bêtes de Parisiens, me dit-il un jour, croient que j'ai cinq cents ans, et je les confirme dans cette idée, puisque je vois que cela leur fait tant de plaisir; ce n'est pas que je ne sois infiniment plus vieux que je ne parais,»--car il souhaitait pourtant que je fusse sa dupe jusqu'à un certain point. Mais la bêtise de Paris ne s'en tint pas à lui donner quelque peu de siècles: elle est allée jusqu'à en faire un contemporain de Jésus-Christ, et voici ce qui a donné lieu à ce conte.

Il y avait à Paris un homme facétieux, nommé milord Gower, parce qu'il contrefaisait les Anglais supérieurement. Après avoir été employé dans la guerre de Sept ans par la cour, comme espion à l'armée anglaise, les courtisans se servaient de lui à Paris pour jouer toutes sortes de personnages déguisés, et pour mystifier les bonnes gens. Or, ce fut ce milord Gower que des mauvais plaisants menèrent dans le Marais sous le nom de M. de Saint-Germain, pour satisfaire la curiosité des dames et des badauds de ce canton de Paris, plus aisé à tromper que le quartier du Palais-Royal; ce fut sur ce théâtre que notre faux adepte se permit de jouer son rôle, d'abord avec un peu de charge, mais, voyant qu'on recevait tout avec admiration, il remonta de siècle en siècle jusqu'à Jésus-Christ, dont il parlait avec une familiarité si grande, comme s'il avait été son ami. «Je l'ai connu intimement, disait-il, c'était le meilleur homme du monde, mais romanesque et inconsidéré; je lui ai souvent prédit qu'il finirait mal.» Ensuite, notre acteur s'étendait sur les services qu'il avait cherché à lui rendre par l'intercession de madame Pilate, dont il fréquentait la maison journellement. Il disait avoir connu particulièrement la sainte Vierge, sainte Élisabeth, et même sainte Anne sa vieille mère. «Pour celle-ci, ajoutait-il, je lui ai rendu un grand service après sa mort. Sans moi, elle n'aurait jamais été canonisée. Pour son bonheur, je me suis trouvé au concile de Nicée, et comme je connaissais beaucoup plusieurs des évêques qui le composaient, je les ai tant priés, leur ai tant répété que c'était une si bonne femme, que cela leur coûterait si peu d'en faire une sainte, que son brevet lui fut expédié.» C'est cette facétie si absurde et répétée à Paris assez sérieusement, qui a valu à M. de Saint-Germain le renom de posséder une médecine qui rajeunissait et rendait immortel; ce qui fit composer le conte bouffon de la vieille femme de chambre d'une dame, qui avait caché une fiole pleine de cette liqueur divine: la vieille soubrette la déterra et en avala tant, qu'à force de boire et de rajeunir, elle redevint petit enfant.

Quoique toutes ces fables, et plusieurs anecdotes débitées sur l'âge de M. de Saint-Germain, ne méritent ni la croyance ni l'attention des gens sensés, il est pourtant vrai que le recueil de ce que des personnes dignes de foi m'ont attesté sur la longue durée et la conservation presque incroyable de sa figure, a quelque chose de merveilleux. J'ai entendu Rameau et une vieille parente d'un ambassadeur de France à Venise, assurer y avoir connu M. de Saint-Germain en 1710, ayant l'air d'un homme de cinquante ans. En 1759, il paraissait en avoir soixante, et alors M. Morin, depuis mon secrétaire d'ambassade, de la véracité duquel je puis répondre, renouvelant chez moi sa connaissance faite en 1735 dans un voyage en Hollande, s'est prodigieusement émerveillé de ne le pas trouver vieilli d'une année. Toutes les personnes qui l'ont connu depuis, jusqu'à sa mort, arrivée à Schleswig en 1780, si je ne me trompe, et que j'ai questionnées sur les apparences de son âge, m'ont toujours répondu qu'il avait eu l'air d'un sexagénaire bien conservé.

Voilà donc un homme de cinquante ans qui n'a vieilli que de dix ans dans l'espace de soixante-dix ans, et une notice qui me paraît la plus extraordinaire et la plus remarquable de son histoire.

Il possédait plusieurs secrets chimiques, surtout pour faire des couleurs, des teintures et une espèce de similor d'une rare beauté. Peut-être même était-ce lui qui avait composé ces pierreries dont j'ai parlé, et dont la finesse ne pouvait être démentie que par la lime. Mais je ne l'ai jamais entendu parler d'une médecine universelle.

Il vivait d'un grand régime, ne buvait jamais en mangeant, se purgeait avec des follicules de séné qu'il arrangeait lui-même, et voilà tout ce qu'il conseillait à ses amis qui le questionnaient sur ce qu'il fallait faire pour vivre longtemps. En général, il n'annonçait jamais, comme les autres charlatans, des connaissances surnaturelles.

Sa philosophie était celle de Lucrèce; il parlait avec une emphase mystérieuse des profondeurs de la nature, et ouvrait à l'imagination une carrière vague, obscure et immense sur le genre de sa science, ses trésors, et la noblesse de son origine.

Il se plaisait à raconter des traits de son enfance, et se peignait alors environné d'une suite nombreuse, se promenant sur des terrasses magnifiques, dans un climat délicieux, comme s'il aurait été le prince héréditaire d'un roi de Grenade du temps des Maures. Ce qui est bien vrai, c'est que personne, aucune police n'a jamais pu découvrir qui il était, pas même sa patrie.