Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen

Part 13

Chapter 133,812 wordsPublic domain

L'ayant déclouée, il n'y eut qu'un pied qui saigna, et les autres plaies paraissaient prêtes à se fermer. Elle remit ses bas et ses souliers, et, sans vouloir accepter de nous la moindre chose, nous la vîmes trotter sur le pavé, et s'en allant d'un pas si léger, comme si elle n'avait pris qu'un bain de pieds.

XVII

ALCHIMIE.

J'ai connu particulièrement dans le temps de mes recherches hyperscientifiques un nommé Duchanteau, homme assez extraordinaire pour que j'en conserve le souvenir. Il était bel homme, spirituel, aimable, éloquent, et passionné pour les sciences occultes. Après avoir longtemps étudié l'hébreu, et surtout les cabalistes, il se fit circonscrire à Amsterdam, parce qu'il s'était mis en tête qu'il fallait être juif pour obtenir d'être initié par les rabbins dans tous les mystères de la cabale. Mais celle-ci n'ayant pas suffisamment satisfait son désir de franchir les bornes de notre savoir, il s'adonna à l'étude de l'alchymie, et se créa un procédé pour produire la pierre philosophale, aussi singulier qu'ingénieux, parce qu'il s'accorde réellement avec tous les passages essentiels des livres alchymiques, et qu'il explique assez bien leurs énigmes principales. Tous s'accordent à dire, qu'on doit réunir sans cesse l'inférieur avec le supérieur, et que le feu, le vase et la matière doivent se trouver dans le même sujet.

Or, Duchanteau disait: Ce sujet mystérieux, c'est moi, et tout homme mâle, qui est bien constitué, a le pouvoir, depuis l'âge de vingt ans jusqu'à cinquante, de faire la pierre philosophale, sans avoir besoin d'autre chose que de lui-même. Qu'on me fasse entrer tout nu dans une chambre, qu'on m'y enferme ou qu'on m'y surveille, sans me donner la moindre chose à boire ni à manger, et j'en sortirai au bout de quarante jours avec la pierre philosophale!

Voilà ce qu'il a entrepris de prouver à la loge des _Amis réunis_ et ce que malheureusement on n'a pas pu lui laisser achever jusqu'au bout. Mais ce qu'il nous a montré est assez curieux et presque merveilleux. Son procédé et son secret consistaient à se nourrir uniquement de son urine; il buvait sans cesse ce qu'il rendait: Voilà la coovation du supérieur avec l'inférieur, nous disait-il, mon urine est la matière, mon corps est le vase, et ma chaleur est le feu; c'est ainsi que ces trois choses principales se trouvent dans un seul sujet.

Duchanteau ayant été mis dans une chambre comme dans un bain, on lui donna des vêtements, et des frères se relayaient pour le surveiller et s'assurer que rien n'entrait dans son corps, ni dans la chambre, qui pût altérer la vérité de ses assertions. Dans les premiers jours il souffrait cruellement de la faim et d'une soif brûlante, mais son urine commençant à s'épurer et à s'épaissir, le martyre de ses besoins se calma peu à peu; toutes les facultés de son esprit s'exaltèrent; tous les jours il devint plus gai, plus spirituel, plus éloquent; et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est que sa force corporelle augmenta prodigieusement. Mais tout cela était accompagné d'une fièvre qui, toujours croissante, devint enfin si forte qu'elle parut dangereuse. La crainte que cet homme ne mourût dans son opération, et des réflexions très-sérieuses de ce qui pourrait en arriver, déterminèrent le conseil de la loge à forcer Duchanteau de quitter son entreprise. Il l'avait soutenue jusqu'au vingt-sixième jour, sans avoir rien pris que son urine, laquelle s'était réduite à la valeur d'une demi-tasse; elle était d'un rouge extrêmement foncé, épaisse, gluante et d'une odeur balsamique et excellente; on l'a déposée et conservée précieusement dans nos archives, mais la révolution a détruit cette urine anoblie qui, peut-être, était une médecine admirable, et je n'ai jamais pu apprendre ce qu'elle est devenue.

Après que Duchanteau eut terminé son jeûne de vingt-six jours, il mangea et but le même soir autant que les six convives ensemble, qui soupèrent avec lui; et, ce qui est encore remarquable, c'est que cette intempérance ne lui fit pas le moindre mal. Au désespoir d'avoir manqué son but qu'il avait été si près d'atteindre, il voulut absolument renouveler son expérience; mais il ne put la soutenir que jusqu'au seizième jour, où ses forces l'abandonnèrent tout à coup; et, comme il mourut peu de temps après, il y a apparence que cette épreuve lui a coûté la vie.

Je ne puis pas m'empêcher de faire mention d'un autre procédé pour obtenir la pierre philosophale, aussi ingénieusement exposé que le précédent, mais plus extraordinaire, plus difficile et plus dangereux. Un nommé Clavières, Genévois, depuis ministre des finances durant la révolution, était possesseur du manuscrit qui contenait ce secret, et il le vendit à la loge des _Amis réunis_, dans le temps qu'il n'était qu'un pauvre petit commis au trésor royal. Voici à quoi ce procédé bizarre et horrible se réduisait: il fallait avoir un jeune homme et une jeune fille tous deux vierges, les unir par le mariage sous une constellation marquée. Il fallait que leur premier enfant fût mâle, et cet enfant devait en naissant entrer dans un récipient de verre, promptement luté contre une retorte, et ensuite mis au feu, pour calciner ce malheureux enfant, lequel, à ce que disait l'auteur du manuscrit, deviendrait le bienheureux sauveur du monde. Car, après un procédé alchymique fort étendu, par conséquent trop long à rapporter, et dont même je ne me rappelle plus, l'enfant devait se convertir en un trésor suffisant, pour enrichir et immortaliser tout le genre humain, puisque, non-seulement il serait médecine universelle et pierre philosophale, mais ses vertus se multiplieraient à l'infini, étant décuplées à chaque procédé réitéré. Tout cela était présenté sous des formes si spécieuses, et avec des explications si ingénieuses de diverses allégories de la fable, et surtout des douze travaux d'Hercule, qu'on ne pouvait pas s'empêcher d'admirer l'esprit et l'érudition de l'auteur en détestant sa folie et sa cruauté.

Un associé de Clavières, dont j'ai oublié le nom, avait porté depuis le même manuscrit à C....., et j'ai appris, à mon grand étonnement, qu'une princesse fort avide de richesses et un ministre fort peu religieux, avaient pensé sérieusement à entreprendre ce grand oeuvre, qui pourtant les a épouvantés par son incertitude et le nombre de ses difficultés.

Chemin faisant dans la route du merveilleux, j'ai aussi fait des recherches en alchymie, mais je n'ai trouvé sur la transmutation des métaux rien qui méritât une place dans mes souvenirs, qu'une seule preuve de la possibilité de changer le cuivre en argent. Le comte Kolowrat, ministre de Saxe en Espagne, m'a montré deux monnaies de cuivre, qui avaient incontestablement subi cette transmutation, laquelle il m'a assuré avoir vu opérer en sa présence. Les deux monnaies étaient au coin d'Espagne, l'une entièrement convertie en argent, tandis qu'on n'en a jamais frappé de cette espèce qu'en cuivre; l'autre était teinte au milieu, de part en part, en argent, et, étant coupée en deux, on voyait distinctement que le morceau d'argent n'était point incrusté, mais que la goutte qui a produit cette transmutation avait percé d'outre en outre.

XVIII

ANECDOTES ET PETITES HISTOIRES.

Lors de mon séjour à Genève, en 1757, j'ai vu souvent aux Délices, chez M. de Voltaire, un conteur d'histoire fort recherché par les sociétés genévoises, et dont j'ai oublié le nom, de quoi je suis bien fâché, car on devrait toujours savoir nommer les personnages d'une anecdote: cela ajoute au caractère de vérité.

Souvent, après que cet homme avait achevé une histoire, M. de Voltaire lui disait: Voilà un canevas charmant; mais permettez-moi de vous enseigner comment il faut le mettre en oeuvre. Alors, il reprenait l'histoire, et nous montrait par sa manière de la refondre, comment on doit dans le commencement détailler beaucoup, et même longuement, tout ce qui peut servir à l'intelligence exacte du conte; comment il faut faire connaître les acteurs principaux, en peignant leurs figures, leurs gestes et leurs caractères; comment on doit exciter, suspendre et même tromper la curiosité; que les épisodes doivent être courts, clairs, et placés à propos, pour couper la narration au milieu d'une grande attente; comment il faut en presser la marche à mesure qu'on tire vers la fin, et que la catastrophe doit être énoncée aussi laconiquement que possible. C'est ainsi que M. de Voltaire mêlait l'utile à l'agréable en donnant par des exemples, délicieux à entendre, les véritables règles dogmatiques de l'art de raconter. Que ne puis-je, pour le plaisir de mes lecteurs, leur montrer, aussi bien que je voudrais, que j'ai su profiter de ses instructions!

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Un échantillon précieux de la politesse du bon vieux temps, qui mérite d'être conservé, sont les compliments que firent le duc d'Ormont et son ami le chevalier d'Airague en se quittant pour toujours.

Ce duc, après avoir terminé son rôle de favori de la reine Anne, s'était retiré à Avignon, où il tenait un grand état, et le chevalier s'était fait son commensal complaisant et son ami intime. Malgré cela, ils étaient ensemble sur le pied cérémonieux de l'ancienne cour, et ne cessaient de se faire des compliments. Apprenant que son patron allait expirer, le chevalier accourt, entre précipitamment, et le duc agonisant lui dit d'une voix obligeante: Hélas! mon ami, je vous demande pardon d'être obligé de mourir devant vous. L'autre, pénétré et confondu de tant de politesse, répliqua: Ah, milord, pour l'amour de Dieu, ne vous gênez pas!

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L'abbé de Saint-Pierre, le meilleur humain, après la Fontaine, parmi les gens de lettres en France, sentait dans sa vieillesse qu'il commençait à radoter. Il s'était voué au silence, mais il aimait à écouter en compagnie. Un jour, il était resté le dernier chez ma voisine, madame de Lémeri; il poussa un grand soupir et lui dit: Je sens que je vous ennuie; mais, ajouta-t-il, les larmes aux yeux et avec une voix suppliante, mais je m'amuse.

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Il y avait à l'université de Halle un professeur qui montrait des revenants. Frédéric II, qui avait entendu raconter à des officiers, dont le courage et l'esprit lui étaient connus, qu'ils en avaient réellement vu, fit venir ce professeur à Berlin, et le pria de lui montrer quelques-unes de ces apparitions merveilleuses. Comme je ne suis pas tout à fait sûr, répliqua le professeur, que mon secret ne puisse produire un peu de mal sur le cerveau, et que, par cette raison, je ne l'emploie qu'à mon corps défendant, Dieu me préserve d'en faire usage sur Votre Majesté, mais je ferai mieux, je vous l'expliquerai.

Il consiste en une fumigation qu'on répand dans la chambre obscure, où l'on fait entrer l'homme qui demande à voir. Cette fumée, dont voici la recette, a deux propriétés: celle de jeter le patient dans un demi-sommeil assez léger pour entendre ce qu'on lui dit, et assez profond pour l'empêcher de réfléchir; et celle de lui échauffer le cerveau, au point que son imagination lui peint vivement l'image des paroles qu'il entend, et y ajoute la représentation qui sert à poursuivre et à compléter l'objet de son intention; il est dans l'état d'un homme qui compose un rêve, d'après des impressions légères qu'il reçoit en dormant.

Après avoir, poursuivit le professeur, tiré de mon curieux dans la conversation le plus de particularités qu'il m'est possible de la personne, qui doit lui apparaître, et lui avoir demandé la forme et les habits avec lesquels il veut la voir, je le fais entrer dans la chambre obscure.

Quand je crois que la fumée a commencé son effet, je le suis, en me préservant de l'impression de la fumée, avec une éponge trempée dans la liqueur que voici. Alors je lui dis: Vous voyez un tel, fait et habillé de telle manière: et la figure se peint ainsi à son imagination altérée; puis je lui demande avec une voix rauque: Que me veux-tu? il est persuadé que c'est l'esprit qui parle, il répond, je réplique, et, s'il a du courage, la conversation continue, et finit par un évanouissement.

Ce dernier effet de la fumigation jette un voile mystérieux sur ce qu'il a cru voir et entendre, efface les petites imperfections qu'il pourrait se rappeler, et lui laisse à son réveil une conviction mêlée de crainte et de respect contre laquelle il ne lui reste aucun doute.

J'ai appris tout ceci de la margrave de Bayreuth, soeur de Frédéric II, et que le roi, après avoir vérifié cette opération, en a déposé la recette et la méthode sous une enveloppe cachetée dans sa bibliothèque de manuscrits. Il y a apparence que Bischofswerder et compagnie ont trouvé ce secret dans la bibliothèque du roi, ou peut-être à Halle, et qu'ils s'en sont servi pour produire les apparitions extraordinaires avec lesquelles ils ont mystifié et subjugué Frédéric Guillaume II.

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Le baron de Thugut, envoyé de la cour de Vienne à Varsovie, avait à son début, et avant d'avoir vu le roi, rencontré dans la société le comte de Stackelberg, ambassadeur de Russie, et était tombé dans l'erreur de le prendre pour le roi, avec lequel l'ambassadeur avait quelque ressemblance, et par la figure et par la taille et le port. S'étant aperçu qu'on avait remarqué cette méprise, il coupa, en faisant le soir la partie du roi avec M. de Stackelberg, comme par mégarde, une dame avec un valet, et dit: Ne voilà-t-il pas aujourd'hui qu'il m'arrive encore de prendre un valet pour un roi[12].

[12] Cette anecdote a été contée par le baron de Thugut lui-même, à une personne d'un nom illustre qui vivait encore en 1846, et qui avait eu des rapports intimes avec ce ministre. (_Note de l'éditeur allemand._)

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Egizielo, émule de Farinelli à Lisbonne, partant de là, reçut le singulier honneur d'une escorte de cavalerie commandée par un officier. L'orgueilleux chanteur crut qu'il était de sa dignité de faire un présent à l'officier, et lui offrit une belle montre. Celui-ci lui dit: Gardez votre montre; mais si vous voulez me récompenser de la peine que j'ai eue, je vous prie de me chanter un petit air.

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Le baron de Thun, qui a été longtemps ministre de Wurtemberg à Paris, était un homme assez singulier, très-aimable pour ceux qui l'ont connu aussi particulièrement que moi, mais excessivement spéculatif pour l'économie. Il avait mis toute sa fortune en rentes viagères, car il était fort égoïste.

Ayant la fantaisie de vouloir être enterré dans son lieu natal en Poméranie, mais trop juste pour causer autant de dépenses qu'aurait exigées le transport de son cadavre, à son neveu, auquel il ne laissait rien du tout, il ordonna en mourant de le couper en pièces, de le bien saler, de le mettre dans un tonneau, et de l'embarquer ainsi sur le premier vaisseau qui partirait pour aller en Poméranie. Durant la route, les matelots visitèrent le tonneau, et, croyant que c'était du boeuf salé, ils mangèrent la moitié du baron de Thun.

C'est son neveu qui m'a raconté cette histoire.

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Une ancienne prophétie qui existait à Lyon disait, que le sang coulerait dans les rues, quand le Rhône et la Saône se trouveraient réunis dans l'hôtel de ville.

Or, ce bâtiment est si élevé au-dessus du lit de ces fleuves qu'il aurait fallu une inondation presque incroyable pour les faire arriver jusque-là.

Cette prophétie s'est pourtant accomplie en 1793 d'une manière assez singulière. Lorsque le peuple abattit la statue de Louis XIV à la place de Belcour, on porta les figures en bronze de ces deux fleuves, qui étaient placées aux deux côtés de la statue, à la maison de ville, et, peu de jours après, les rues furent inondées de sang, par le premier massacre que firent les jacobins.

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Une preuve de l'indolence avec laquelle Louis XV régnait, est une réponse qu'il fit un jour au duc de Choiseul, qui voulait lui arracher une décision contraire aux intrigues de ses adversaires; et, après lui avoir démontré que les appréhensions qu'on lui inspirait, étaient fausses, et qu'il commettrait une injustice en s'y livrant, le roi lui répliqua: Mais ils m'ont dit qu'il y a du danger à le faire, et ce n'est pas la peine d'avoir des ministres, pour que je réponde des événements.

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M. de Fontenelle répliqua à un homme qui l'avait ennuyé par une longue diatribe contre le diable: N'en disons pas tant de mal, c'est peut-être l'homme d'affaires du bon Dieu.

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Voici un mot bien philosophique de l'abbé Galiani: Le chien qui s'imagine qu'il tourne le rôti, ne sait pas que c'est le rôti qui le fait tourner.

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Entendant dire à un homme qu'on questionnait sur les effets de la nouvelle salle d'Opéra de Paris, qu'elle était sourde, Galiani qui ne pouvait pas souffrir la musique française, s'écria: Qu'elle est heureuse!

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Dans le temps qu'il s'agissait de mettre une inscription sur cette nouvelle salle, Diderot fit la suivante:

_Hic Marsyas Apollinem._

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Un pauvre valet de louage à Rome avait acheté à la place Navone un camée antique superbe, pour très-peu de chose. On lui en avait déjà offert un prix considérable, mais il voulut pourtant consulter auparavant M. Jenkins, riche et célèbre antiquaire, qui était son patron.

Cet homme honnête lui dit: Votre pierre vaut beaucoup davantage, vous êtes un pauvre homme, je puis faire votre fortune sans y perdre; voilà 4000 écus romains. Le valet de louage se retira dans sa patrie avec cet argent, l'employa à se faire bâtir une maison, et mit au-dessus de la porte l'inscription suivante:

_Questa casa è fatta d'una sola pietra._

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M. Naigeon, homme de lettres, grand bibliologue, et petit athée, a composé le Système de la nature, avec le baron d'Holbach et Diderot. Il avait une vanité insupportable, et M. d'Holbach disait de lui, qu'il lui déplaisait parce qu'il était si fier de ne pas croire en Dieu.

Le même a dit un joli mot sur l'abbé Morellet, dont l'amour-propre perçait trop à travers ses belles qualités. Son attitude favorite était de se serrer les côtes avec les deux mains fourrées sous son habit. Quelqu'un ayant remarqué cette contenance, dit à M. d'Holbach: «Je crois que l'abbé a froid.--Non, répliqua-t-il, il se tient comme cela pour être plus près de soi.»

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Dans les cérémonies de la semaine sainte on porte le pape d'un endroit du Vatican à l'autre, sur une espèce de palanquin, sous un dais, et ombragé des deux côtés par des éventails faits de plumes de paon. Cet appareil a un air tout à fait chinois. Il fut copié avec une exactitude frappante dans un opéra bouffon nommé: _L'Idole chinoise_, qu'on donna à Naples précisément dans le temps où le marquis Tanucci était le plus enclin à maltraiter la cour de Rome. Le nonce, informé de cette farce indécente, s'en plaignit amèrement à ce ministre. Celui-ci, qui mourait d'envie de repaître ses yeux de ce spectacle, dont la simple description l'avait extrêmement diverti, répondit au nonce: Ah, Monseigneur, que me dites-vous là! Cela n'est pas possible: mais pour vous prouver mon intérêt, je me rendrai moi-même au théâtre, moi, qui n'y vais jamais, pour me convaincre de la vérité incroyable d'un tel scandale. Ce ministre se procura donc par là la jouissance qu'il désirait, et le lendemain il dit au nonce: J'y ai été, vous pouvez être tranquille, il n'y a pas un mot de vrai à ce qu'on vous a dit, je vous assure que c'est une grande méchanceté.

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Le marquis de Bombelles m'a fait la description de deux robes à panier, qu'il a vues, à la cour de Lisbonne, porter à la reine, où il était ambassadeur de France. Sur l'une, on avait représenté en broderie une espèce de péristyle, dont les deux colonnes suivaient la direction des jambes, surmontées d'un fronton, duquel tombait une cascade de gaze d'argent.

L'autre représentait Adam et Ève, au milieu d'eux l'arbre de la science du bien et du mal, et le serpent qui y grimpait en remontant vers le sommet.

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Parmi la foule de solliciteurs qui attendaient la mort ou la guérison du maréchal de Belle-Isle, alité depuis très-longtemps, il y avait un pauvre Gascon réduit à la dernière misère, en mangeant d'avance une pension qu'il n'avait pas encore. Un jour que, dans un café, on faisait l'éloge du maréchal, le Gascon s'écria: Oh, cadédis, c'est un Dieu! tout-puissant, invisible, éternel!!

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La faveur du duc de Choiseul avait attiré tant de cousins, qui portaient son nom, que, pour les distinguer, on leur avait donné des sobriquets: Il y en avait un qu'on appelait Choiseul bon-Dieu. On importunait à outrance le maréchal de Belle-Isle pour faire avoir un régiment à ce cousin de son ennemi. Ce ministre étant à la mort, on lui apporta le viatique, et on lui annonça le bon Dieu, comme c'est l'usage à Paris, où le valet de chambre, qui est à la porte, nomme toujours les arrivants à haute voix. Le maréchal agonisant crut que c'était ce Choiseul qui venait le relancer, et cria de toutes ses forces: Qu'il s'en aille, qu'il me laisse en repos! dites que je lui donne un régiment.

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Le marquis Manfredini, ministre du grand-duc de Toscane, a eu beaucoup à traiter avec Bonaparte, lorsqu'il commandait en Italie.

Après nombre de preuves d'amitié, et surtout de loyauté, qu'il avait reçues de ce général, ce dernier fut dans le cas de manquer malgré lui à une promesse qu'il lui avait faite, forcé par des ordres du Directoire qu'il avait reçus depuis. Le marquis se plaignant amèrement, Bonaparte lui dit: Vous pouvez toujours compter sur ma parole militaire; mais ne comptez jamais sur ma parole politique.

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Un officier de la garde bourgeoise de Bayreuth était un homme facétieux et extrêmement poltron, ce qui l'avait constitué le bouffon et le souffre-douleur en titre de tous les officiers.

Dans ce temps il y avait à Bayreuth un joueur, qui s'était rendu célèbre par quantité de duels, et dont tout le monde redoutait l'épée qu'il maniait avec beaucoup d'adresse et de bonheur. On aurait bien voulu en être débarrassé, mais personne n'osait se mesurer avec lui.

Un jour qu'on manifestait ce désir en présence du capitaine bourgeois, celui-ci s'offrit de délivrer la ville de ce dangereux personnage. Pressé sur les moyens qu'il emploierait, il surprit extrêmement en disant qu'il se battrait contre lui, et qu'il le chasserait. D'abord, on se moqua de notre poltron, mais celui-ci proposa un assez gros pari si sérieusement, qu'il fut accepté avec une extrême curiosité de voir comment il s'en tirerait. Le joueur fut insulté le lendemain, et appelé en duel par le capitaine.

Le margrave, instruit par ce dernier de ce qu'il comptait faire, permit que les deux champions se battraient sur la place, en présence de la ville et de la cour. A peine le capitaine eut-il tiré son épée, que le joueur pâlit, lui tourna le dos, et, s'enfuyant à toutes jambes, fut poursuivi par son adversaire et chassé par toutes les rues de la ville. Cet événement incroyable parut un prodige à tous les spectateurs, et le paraîtra à mes lecteurs, à moins que je ne leur explique comment ce miracle s'est opéré.

Le capitaine savait que le joueur avait une antipathie naturelle et insurmontable contre la simple vue d'une carotte rouge, au point qu'il s'évanouissait quand il en paraissait sur la table. Que fit-il? il coupa une bonne tranche bien ronde d'une belle carotte bien rouge, l'enfila dans son épée pour qu'elle couvrît parfaitement la garde inférieure. Il en résulta que, dès qu'il eut tiré son épée et présenté la pointe à son ennemi, celui-ci fut frappé de la vue si redoutable pour lui, et obligé de s'enfuir à toutes jambes.

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