Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen

Part 12

Chapter 123,921 wordsPublic domain

Mais madame de la Croix était bien plus forte pour la pratique que pour la théorie. Son affaire principale était de combattre le diable et de guérir les maladies. Elle croyait comme le P. Gassner, dont elle faisait grand cas, que le diable était cause de presque toutes les maladies, lesquelles avaient toujours leur source dans quelque péché, qui avait soumis la partie malade aux influences du démon. Elle opérait par des prières et par l'imposition de ses mains arrosées d'eau bénite et de saint chrême; mais quand elle rencontrait un possédé, et elle en nourrissait toujours quelques uns à la brochette, c'était alors qu'elle se croyait à sa véritable place; exorcisant et chassant ce diable du corps de ce pauvre malheureux, qui pour avoir fait un pacte avec lui, serait perdu à jamais, sans la puissance qu'elle avait reçue de Dieu de le délivrer. Ces cures de possédés étaient les plus difficiles, car pour les obsédés, lesquels par des pratiques de fausse magie n'avaient le diable que sur eux ou autour d'eux, il lui en coûtait beaucoup moins de peine de les en débarrasser, elle avait même le pouvoir de le montrer à la compagnie avant qu'il s'en allât, sous une forme qui n'effrayait personne. Je me souviendrai toujours d'une description charmante qu'elle m'a faite de l'apparition d'un de ces diablotins, dont elle avait délivré un certain consul de France à Salé, homme de lettres, que j'avais rencontré souvent chez les encyclopédistes. «Quand le mauvais esprit, me dit-elle, fut sorti de son corps, je lui ordonnai de nous apparaître sous la forme d'une petite pagode chinoise. Il nous fit la galanterie de prendre une figure vraiment délicieuse; il était habillé en couleurs de feu et or, son visage était très-joli, il remuait des petites mains avec beaucoup de grâce, et fut se sauver sous ce rideau de taffetas vert que vous voyez là, dont il s'enveloppa, et d'où il fit toutes sortes de grimaces à son ancien hôte; mais ce dernier, ayant sans doute commis de nouvelles fautes, resta obsédé; car, rentrant un soir au logis, il trouva la petite pagode sur son bureau, et je fus obligée de me transporter chez lui pour la chasser de sa chambre.» Nous avions été fort étonnés, M. le consul et moi, de nous rencontrer ensemble chez madame de la Croix, mais je le fus bien plus que lui, lorsqu'elle l'obligea à convenir en ma présence de la vérité de ce récit, et, par bien des raisons, j'ai lieu de croire qu'ils ne pouvaient pas être d'accord.

J'ai vu chez elle plusieurs personnages, qui se faisaient traiter de l'incarnation diabolique et qui m'ont surpris bien plus que le consul; entre autres, le maréchal de Richelieu, le chevalier de Monbarrey, le marquis, la marquise et le chevalier de Cossé. Madame de la Croix prétendait que bien du monde, et même des personnes de ma connaissance étaient obsédées, et avaient des apparitions, mais qu'elles n'osaient pas en parler de peur de se donner un ridicule. Elle me citait nommément le comte de Schomberg, qui occupait une place distinguée parmi les philosophes mécréants, et que je voyais beaucoup chez le baron d'Holbach. Cette dernière assertion me paraissait une absurdité vraiment choquante; mais, l'année d'après, me trouvant chez madame Necker, cette dame produisit une lettre de M. de Buffon, qui lui écrivait de Bourgogne et lui parlait de certaines visions, qui régnaient dans cette province, et que c'étaient toujours de vieilles femmes qui apparaissaient. Quelques gens de lettres qui n'aimaient pas M. de Buffon, parce qu'il était trop religieux, faisant quelques mauvaises plaisanteries sur son penchant à croire des choses incroyables, voici ce que M. de Schomberg nous dit à mon grand étonnement: «Vous me connaissez assez, messieurs, pour être persuadés que je ne crois pas aux revenants, cela n'empêche pas, que je ne voie et que je n'aie vu depuis longtemps, et presque chaque semaine, la figure de trois vieilles femmes, qui s'élèvent du pied de mon lit, et qui, se recourbant contre moi, me font des grimaces épouvantables.»

Ceci me rappelle un de mes amis, M. Tieman, qui voyait presqu'à chaque place qu'il regardait fixement, pendant quelques minutes, une tête, dont les yeux et les traits étaient si animés, qu'elle lui paraissait vivante. Sur la tache de sang, qu'on montre dans la chambre du château d'Édimbourg, où David Rizzio fut poignardé, il dit avoir vu une tête, qui exprimait les convulsions de la mort d'une manière effrayante; il retourna à différentes reprises à la même place et il revit toujours cette tête plus horrible qu'auparavant. M. Tieman, quoique entiché de la passion des sciences occultes, était un homme très-véridique, incapable de tromper qui que ce soit, et toujours en garde de se tromper lui-même. Quoi qu'il en soit, j'ai lieu de croire, qu'il voyait réellement ce qu'il disait voir. Eh! qui n'a pas rencontré bien des honnêtes gens, qui assuraient avoir eu des apparitions avec des circonstances et des protestations si persuasives, qu'on devait être fâché de les révoquer en doute? Mais ne pourrait-on pas, pour se mettre le coeur et l'esprit en repos, admettre qu'une conformation particulière de l'oeil, ou une concrétion compacte, qui se serait formée dans le cristallin ou dans l'humeur vitrée, pourraient produire la représentation d'un spectre? Cette concrétion opaque, qui aurait pris une forme déterminée, analogue à celle d'une figure humaine et interceptant les rayons de la lumière, me paraît surtout propre à produire ces sortes d'illusions. Ce spectre serait sans doute noir et mal dessiné, mais l'imagination, ce peintre rapide et habile, colorerait et achèverait bien vite l'ébauche d'une telle grisaille.

Madame de la Croix a été dans sa jeunesse ce qu'on nomme une beauté romaine, mais si parfaite comme on n'en a jamais vu une pareille. Elle avait une figure pleine de grâces et de caractère, l'oeil perçant, le nez aquilin, la tête altière, un port superbe, une démarche majestueuse, en un mot c'était l'idéal d'une belle impératrice. De tant de charmes, il ne lui restait dans sa vieillesse qu'une physionomie spirituelle et animée, une taille bien faite, un beau pied, un air impérieux, et beaucoup d'éloquence. Ces restes imposants et distingués convenaient merveilleusement au rôle qu'elle jouait, quand elle parlait au diable; son geste menaçant et l'accent de sa voix faisaient trembler, et il y avait tant de noblesse dans son maintien, tant d'élévation dans sa dévotion exaltée, et une expression si sublime de foi et d'assurance dans toute sa personne, qu'on croyait voir une sainte qui allait faire un miracle. Mais malheureusement je n'en ai vu aucun, quoique j'aie passé bien des journées chez elle, à attendre que le diable sortît du corps d'un possédé. Cependant j'ai été témoin de plusieurs guérisons de maux de tête et de dents, de coliques et de douleurs rhumatiques, opérées sur des personnes qui venaient chez elle en visite et qu'elle connaissait même très-peu. Je pense que ces sortes de guérisons peuvent s'expliquer assez naturellement par l'action du magnétisme animal secondé par l'imagination, cette fée puissante qui commande au génie et préside aux ressorts de notre organisme. Toutefois, si l'on considère combien l'amour-propre doit être flatté de l'honneur d'être un instrument de la divinité, on peut pardonner à madame de la Croix et compagnie de ne pas croire à des causes naturelles, quand il s'agit de miracles.

Madame de la Croix racontait avec une naïveté, une grâce et un art pittoresque, qui lui étaient propres, les particularités des visites qu'elle recevait des mauvais esprits, quand elle était seule. On voyait tout ce qu'elle disait, tant ses descriptions étaient vives et naturelles. Toutes les fois que je venais chez elle, je trouvais des nouvelles de sa société. Tantôt c'étaient des niches fort drôles qu'on lui avait jouées, et tantôt des persécutions effrayantes qu'elle avait essuyées. Souvent des processions entières de pénitents en grandes robes couleur de rose, ou de capucins fort puants, vêtus en bleu céleste, ou d'autres personnages ecclésiastiques ridiculement fagotés arrivaient chez elle de nuit et traversaient son lit, les capucins lui offraient des baisers et les pénitents flagellaient ses couvertures. Quelquefois on lui donnait un bal, où elle voyait les ajustements les plus curieux et les modes de tous les siècles; une autre fois, c'étaient un feu d'artifice magnifique, des pyramides de diamants et de bijouteries, des illuminations superbes ou des palais enchantés qu'on lui montrait. Elle dépeignait tout cela si vivement, avec tant de goût, de gaieté et d'éloquence, que ses récits valaient mieux que la plupart des descriptions d'une fête, ou de l'assemblée la plus brillante.

Je ris encore toutes les fois que je pense à une dispute théologique, qu'elle eut avec un de ses esprits familiers, masqué en docteur de Sorbonne, qui la traitait d'hérétique, en soutenant les opinions de l'Église romaine de la manière la plus orthodoxe: «Mais, lorsqu'il finit par y mêler des blasphèmes, je lui fermai la bouche avec un cadenas, me dit-elle, qu'il portera jusqu'au jour du jugement.--Et où avez-vous pris ce cadenas?» lui répliquai-je. «Ah! mon cher baron, que vous êtes peu instruit de la différence entre la réalité spirituelle et la matérielle; c'est un cadenas bien véritable que je lui ai appliqué: les nôtres n'en ont que la figure.»

Je ne m'ennuyais donc pas chez elle en attendant la chose principale, qui était le diable, qu'elle avait promis de montrer, d'autant plus que nous ne parlions pas toujours de ces choses-là, et que son esprit orné et fécond rendait la conversation aussi instructive qu'agréable; mais tout le monde n'était pas aussi bénévole que moi, et l'on se permettait de la donner en spectacle, en l'engageant à faire ses conjurations dans les maisons, où on lui faisait accroire qu'il revenait des esprits. Ces facéties se faisaient même si grossièrement, qu'elle s'en apercevait; mais elle mettait ces humiliations au pied de la croix, et m'en parlait avec une grande ouverture de coeur et beaucoup de bon sens. «Vous qui m'avez connue, disait-elle, si jalouse de ma gloire et de ma supériorité, qui savez que je me prive du moindre superflu pour le donner aux pauvres, qui voyez que le métier que je fais ne me rapporte que de la honte et du mépris dans un pays où, par mon rang et ma parenté, je pourrais jouer un tout autre rôle, ne sentez-vous pas, qu'une force très-supérieure doit m'imposer l'oeuvre que j'exerce? Dites-moi franchement, si mon esprit a baissé; trouvez-vous que je suis devenue folle?» Il était bien difficile de répondre à ces questions, d'autant plus que je trouvais son esprit plus brillant que jamais; mais, après lui avoir fait compliment, je ne pouvais pas me défendre de penser à part, qu'une idée fixe peut fort bien exister, sans troubler les autres, et qu'on peut être raisonnable avec un coin de folie.

Au reste madame de la Croix avait une charité si active, une piété si édifiante, une bonté d'âme si touchante, tant d'onction, de génie et de noblesse de caractère, qu'elle méritait les plus grands égards, et qu'on ne pouvait pas se défendre de l'aimer et de la respecter. Pour moi, je ne saurais penser à elle sans l'admirer et la regretter sincèrement. Je l'ai vue pour la dernière fois en 1791 à Pierry, en Champagne, chez M. Cazotte, ce charmant auteur du _Diable amoureux_ qui, de maître qu'il avait été chez les Martinistes, s'était fait disciple de madame de la Croix, et qui a péri dans les massacres du mois de septembre. Je crains fort que madame de la Croix, dont je n'ai pu avoir aucune nouvelle, n'ait péri de même; car elle avait tout ce qu'il fallait pour occuper une place parmi les martyrs, et elle travaillait de toutes ses forces contre la révolution, qu'elle regardait comme l'oeuvre du diable.

Une prouesse, dont elle se vantait particulièrement, était d'avoir détruit un talisman de lapis-lazuli, que le duc d'Orléans avait reçu en Angleterre du célèbre Falk Scheck, premier rabbin des Juifs. «Ce talisman, qui devait conduire le prince au trône, me disait-elle, fut brisé, par la vertu de mes prières, sur sa poitrine dans ce moment mémorable, où il lui prit un évanouissement au milieu de l'Assemblée nationale.»

Je finirai cet article par une scène, que je ne puis ni oublier ni m'expliquer. Madame de la Croix avait un possédé qui, induit par un meunier son voisin, avait formé un pacte avec le diable sans le savoir, et qui par conséquent pouvait être délivré. Toutes les fois qu'il venait chez elle, il se jetait à genoux, et sanglotait en racontant les tourments horribles qu'il souffrait sans cesse. Elle le couchait sur un canapé, lui découvrait le ventre, y appliquait des reliques et de l'eau bénite. Alors on entendait un gargouillement affreux dans le ventre, et le patient jetait des cris effroyables; mais le diable tenait ferme, et nos espérances de le voir sortir, furent toujours trompées. Un jour, ce possédé devint furieux, sauta à bas du canapé et fit mine de se jeter sur nous. Madame de la Croix se mit entre lui et nous, et d'un air menaçant le remit à sa place; alors il grinçait des dents avec une force si extraordinaire, que les passants dans la rue auraient pu l'entendre, et proférait en écumant des blasphèmes si horribles et si nouveaux, qu'ils nous faisaient dresser les cheveux sur la tête; de là il passa aux invectives les plus atroces contre madame de la Croix, et finit par l'énumération la plus scandaleuse de tous les péchés, que cette pauvre dame pouvait avoir commis dans toute sa vie, avec des détails, dont plusieurs m'étaient connus, et encore beaucoup d'autres capables de la faire mourir de confusion. Elle écoutait tout cela les yeux tournés vers le ciel et les mains croisées sur la poitrine, et pleurant amèrement. A la jeunesse près, elle ressemblait à sainte Madeleine. Quand le patient eut terminé son discours, elle se mit à genoux et nous dit: «Messieurs, voilà un châtiment de mes péchés bien juste, que Dieu accorde à ma pénitence; je mérite ces humiliations, que j'ai éprouvées devant vous, et je voudrais les essuyer devant tout Paris, si je pouvais expier par là toutes mes fautes.»

Qu'on réfléchisse sur tout ceci, et qu'on me dise, s'il est croyable qu'une femme, telle que je l'ai dépeinte, ait voulu violer à ce point tous les égards les plus sacrés dus à Dieu, à la pudeur et à sa réputation, pour nous tromper? Mais peut-on être trompé et se tromper soi-même, quand il s'agit de surmonter l'horreur que doivent exciter de pareilles épreuves, et de sacrifier tout ce qu'on a de plus cher, avec une abnégation de raison et d'amour-propre si révoltante et si épouvantable?

XVI

LES CONVULSIONNAIRES.

Monsieur de la Condamine, ce savant si connu par son voyage avec M. de Jussieu en Amérique, était dominé par une curiosité indomptable, qui était fort contrariée par sa surdité. Quand il voyait deux personnes qui se parlaient en particulier, non-seulement il s'approchait avec l'indiscrétion la plus déterminée, mais je l'ai vu prendre son acoustique, pour les mieux écouter. Lorsqu'il trouvait une lettre sur la table, il ne pouvait pas s'empêcher de l'ouvrir et de la lire.

Étant à Rome, M. de Choiseul lui donna une bonne leçon, et une excellente comédie à la société. Il avait surpris M. de la Condamine furetant et parcourant les papiers de l'ambassade dans le cabinet de ce ministre, chez lequel il vivait dans la plus grande intimité. M. de Choiseul, avec l'air le plus sévère et le ton le plus tragique, lui annonça, que son devoir l'obligeait à le faire arrêter, et de l'envoyer à la Bastille, vu que dans ce moment on traitait un secret d'État si important, que la possibilité de s'en être instruit, suffisait pour le faire enfermer jusqu'au développement de ce secret. Il avait beau protester qu'il n'avait rien lu, qu'il ne savait rien; on ordonna de chercher la garde, de faire préparer une chaise de poste, et enfin on lui donna une si belle peur, que rien ne manqua au divertissement de ceux qui furent témoins de cette scène plaisante.

On accuse M. de la Condamine d'avoir fait un petit vol à Constantinople, afin de se faire donner la bastonnade sur la plante des pieds pour pouvoir juger de l'effet de cette cérémonie. Lorsque Damiens fut exécuté, la curiosité le poussa à percer non-seulement la foule et l'enceinte de la garde, mais arrivé à un cercle que tous les bourreaux des environs de Paris, attirés à cette fête si solennelle pour eux, avaient formé autour de l'échafaud, il y pénétra par la protection de M. Charlot, bourreau de Paris qui, l'ayant reconnu, s'écria: «Messieurs, faites place à M. de la Condamine, c'est un amateur.»

Les convulsionnaires étaient un objet bien digne d'attirer notre observateur curieux; aussi se donna-t-il toutes les peines nécessaires pour être admis à leurs mystères, fort gênés alors par la police. Il promit le secret, et surtout de se conduire comme un prosélyte, qui venait s'édifier chez eux et se persuader de la vérité de leurs miracles. Mais, après avoir vu crucifier une jeune fille fort jolie, il s'approcha d'elle, après qu'elle fut détachée, et, comme il était sourd, il lui dit tout haut à l'oreille: «Mademoiselle, vous faites ici un bien vilain métier; si c'est pour gagner de l'argent, je vous en fournirai un autre qui assurément vous donnera beaucoup plus de plaisir.» Ce propos, qui fut entendu par toute l'assemblée, causa un si grand scandale, que M. de la Condamine pensa être assommé, qu'il fut chassé honteusement, et que, malgré toutes ses sollicitations, il ne put jamais obtenir l'entrée d'aucune des maisons où ces fanatiques se rassemblaient.

Me trouvant un jour de la semaine-sainte dans une société où l'on parlait d'un spectacle fort extraordinaire qui se donnerait le vendredi-saint dans une certaine assemblée de convulsionnaires, et que l'on crucifierait une jeune personne la tête en bas, les pieds en haut, et ayant témoigné quelque envie d'y aller, une dame me donna un billet qu'elle écrivit à un avocat de ses amis fort lié avec les convulsionnaires, pour le prier de m'introduire.

La veille du vendredi-saint, je rencontrai M. de la Condamine dans une maison, où l'on s'entretenait de l'étrange cérémonie, à laquelle je devais assister le lendemain. M. de la Condamine se désolait de son exclusion, et je ne pus me défendre le plaisir de lui montrer mon billet et de me moquer de lui; mais, ayant appris de moi, que l'avocat auquel j'étais adressé ne me connaissait pas, il lui passa par la tête, qu'il pourrait facilement prendre mon nom et se mettre à ma place. Partant de cette idée, il me pria à genoux de lui céder mon billet, me promettant qu'il serait bien sage et qu'il m'en aurait une obligation éternelle. Moi, qui étais alors jeune, fort attaché à mes plaisirs, qui prévoyais que je me coucherais tard et qu'il me serait pénible de me lever à six heures du matin pour me rendre dans une saison fort rude à l'Estrapade, où logeait l'avocat, pour voir des choses qui me tentaient médiocrement, je commis l'étourderie de céder aux persécutions de M. de la Condamine, et je lui abandonnai mon billet. Il se fit annoncer sous mon nom, l'avocat le reçut à merveille, le mena dans sa bibliothèque et lui montrant les ouvrages de plusieurs savants d'Allemagne, il l'interrogea sur leur compte. Mon autre moi-même lui répondit de son mieux, disant avoir étudié le droit chez l'un, la philosophie chez l'autre, et contrefit si parfaitement le rôle d'un voyageur allemand passablement instruit, que l'avocat y fut trompé. Chemin faisant il endoctrina son étranger sur la circonspection, avec laquelle il devait se conduire et sur la crédulité pieuse, qu'il devait affecter.

Mais notre malheur commun voulut que la maison, où ils arrivèrent, était précisément celle d'où M. de la Condamine avait été chassé si ignominieusement. L'apparition du diable n'aurait pas pu produire une sensation plus horrible que celle que produisit la vue de M. de la Condamine; tous s'élancèrent sur lui et accablèrent l'avocat des reproches les plus sanglants, de ce qu'il leur amenait leur plus cruel ennemi; un impie qui avait profané la sainteté de leurs mystères avec les intentions les plus scandaleuses. Le pauvre avocat ne comprenait rien à tout cela et se tuait de leur dire, qu'ils se trompaient, que ce monsieur était un Allemand de distinction, qui lui était fortement recommandé. Mais, quand ils lui apprirent que c'était M. de la Condamine, qu'il avait introduit, et qu'il leur eut expliqué, comme il avait été joué, il se joignit à toute la compagnie pour mettre M. de la Condamine dehors par les épaules, en le chargeant de malédictions et d'invectives à rapporter de sa part à la dame du billet et au seigneur allemand[11].

[11] On peut rapprocher ceci du procès-verbal de M. de la Condamine, dans la _Correspondance littéraire, philosophique et critique_ du baron Grimm, depuis 1753 jusqu'en 1789. Il paraît qu'il n'a pas jugé à propos de se vanter de ce qui lui est arrivé.

J'ajouterai à ceci ce que j'ai vu bien des années après chez les convulsionnaires, où je fus mené par le marquis de Nesle. Alors ils célébraient leurs mystères fort obscurément, réduits à cette extrémité, moins par la sévérité de la police, que par le ridicule qu'on avait eu l'adresse de jeter sur eux, et par la sagesse de ne les plus persécuter, mais de les traiter avec mépris. Ce fut chez un vieux conseiller au parlement, qui logeait dans le quartier de l'Isle, que le marquis de Nesle me conduisit. Il y avait là, dans une belle chambre meublée en damas cramoisi, le vieux conseiller, son neveu, avocat au parlement, une vieille parente et une blanchisseuse de dentelles, de la connaissance du marquis, laquelle devait être crucifiée. Comme on n'osait plus avoir des croix chez soi, on avait étendu une grande planche sur le parquet, pour en tenir lieu. D'abord, on nous fit examiner quatre clous de charrette; et, après avoir étendu la patiente sur la planche, l'avocat les lui enfonça à grands coups de marteau dans les mains et dans les pieds, pendant qu'on récitait des prières. Elle se plaignait tout bas et poussait de petits gémissements, contrefaisant la voix d'un enfant au maillot, qu'elle conserva tant qu'elle resta attachée sur la planche. Tout d'un coup, elle se mit à crier: «Papa Élie, où es-tu donc? tu dis que je suis une méchante petite fille, tu as raison, mon petit papa, mais je serai plus sage, dis-moi ce que je dois faire, je me soumets à tout.» Au bout de quelques minutes elle sortit la langue. «Elle veut qu'on la lui délie», dit l'avocat. Il y mit un rasoir, et, appuyant cette langue sur un mouchoir, il y fit par trois fois des coupures en croix, qui saignèrent beaucoup. Alors cette femme se mit à prophétiser toujours avec sa petite voix d'enfant, et le conseiller à écrire les bêtises qu'elle disait. On nous montra plusieurs volumes pleins de ces sortes de prophéties, qui étaient moins intelligibles que celles de Nostradamus. J'ai oublié de dire que la patiente après les premiers coups de rasoir, avait retiré sa langue et n'en montrait plus que le bout. «Allons, ne faites donc pas l'enfant,» lui dit l'avocat. «Non, non, lui répliqua-t-elle, c'est que vous me faites trop de plaisir,» et elle présenta la langue avec la meilleure grâce possible. Après avoir prophétisé une bonne demi-heure, elle s'arrêta tout court et demanda d'être soulagée. C'était avec de grosses lardoires, dont on lui perçait les bras, et avec de grandes bûches de bois, que s'opérait ce doux soulagement. On la frappait sur la tête et sur le sein d'une manière aussi barbare que merveilleuse par le peu de mal que cela lui faisait. Ces coups auraient dû l'assommer, mais elle priait de frapper encore plus fort, et puis se remit à prophétiser de plus belle. Toute la cérémonie dura une bonne heure.