Chapter 7
J'entendis tout à coup un bruit sourd causé par l'entrée du général Augereau, qui était alors comme vice-roi de Francfort. Il était suivi de son brillant état-major, composé de jeunes gens des grandes familles. Leur éducation et leurs manières contrastaient beaucoup avec celles de leur chef; mais c'était une espèce de coquetterie de nos généraux de l'empire de s'entourer ainsi; leur haute réputation militaire couvrait suffisamment ce qui manquait à l'éducation privée de quelques-uns d'entre eux.
Après le premier intermède, on se leva, et le général, m'ayant aperçue, me reconnut et enjamba les bancs pour venir à moi.
--Comment, madame, me dit-il, vous êtes à Francfort, et vous ne m'avez pas fait l'honneur de venir me voir?
Je m'excusai sur le peu de temps que j'avais à rester dans cette ville, où je n'étais demeurée que pour ma famille.
--Je ne me paie point de cette raison, et j'espère bien que j'aurai l'avantage de vous avoir demain à dîner, ainsi que monsieur et madame Fleury.
Je m'excusai encore sur ma toilette de voyageuse; mais il n'en tint compte, et comme sa superbe habitation était à quelques milles de la ville, il me demanda la permission de m'envoyer chercher. Mon oncle me fit signe d'accepter; quant à ma tante, pour rien au monde elle ne voulut m'accompagner: elle avait en horreur tous ces militaires qui étaient venus ravager son duché des Deux-Ponts, et elle les confondait tous dans le même anathème. M. Fleury ne les aimait pas trop non plus; mais il ne voulut pas me laisser aller seule, pour la première fois du moins. Il vint donc le lendemain à mon hôtel d'Angleterre, et bientôt nous vîmes arriver un superbe landau à quatre chevaux, et deux jeunes aides-de-camp à cheval, qui venaient nous chercher. Nous brûlions le pavé; tous les chapeaux se levaient à notre passage. Je riais en moi-même, en pensant que c'était au landau du général que s'adressaient ces honneurs, et je comparais cette course triomphale avec la charrette dans laquelle j'avais fait mon entrée à Francfort. Jeu bizarre de la fortune! Nous trouvâmes chez le général des ambassadeurs et tous les grands dignitaires du pays; mais celui que nous fûmes charmés de rencontrer parmi eux, fut M. Haüy, l'instituteur des aveugles, qui allait en Russie, où il était appelé par l'empereur Alexandre. C'était un homme très remarquable. Mon oncle et lui étaient bien faits pour s'apprécier, et, comme la femme de M. Haüy était avec lui, nous allions ensemble chez le général, où je faisais de la musique presque tous les soirs; car, parmi ces messieurs, il y avait d'excellents amateurs.
Je quittai ces bons parents, que j'avais si peu connus, au moment où j'étais d'âge à les apprécier et lorsqu'ils venaient de me revoir avec tant d'intérêt.
X
Mon arrivée à Hambourg.--Le vieux Durand.--M. de Bourienne.--Les émigrés français, commerçants à Hambourg.--Mon arrivée à Saint-Pétersbourg.--Le marquis de la Maisonfort.--La princesse Serge Galitzine.--La princesse Nathalie Kourakine.--Le comte Théodore Golofkine.
Arrivée à Hambourg, quelques Français de ma connaissance vinrent me voir. C'étaient des émigrés qui s'étaient faits négociants.
--Comment, me dit-on, n'avez-vous pas demandé des lettres de recommandation, il n'y a pas de pays où l'on en ait plus besoin.
--Je ne connaissais personne, répondis-je, qui pût m'en donner, excepté M. Audras.
--M. Audras! celui qui fait toutes les affaires de M. Talleyrand?
--Justement!
--Eh bien! c'était lui qui pouvait vous être le plus utile ici.
--Mais ne savez-vous donc pas que c'est un original! il se met dans la tête des lubies dont on ne peut jamais le faire départir. Savez-vous ce qu'il m'a dit lorsque je l'ai prié de m'adresser à quelqu'un?--Vous demanderez le vieux Durand. L'on m'aurait prise pour une folle comme M. Audras.
--Le vieux Durand! mais c'est ce qu'il vous faut, il peut tout ici. C'est la plus belle connaissance qu'il ait pu vous donner. Un millionnaire, un homme excellent d'ailleurs, et qui jouit de la plus grande considération. Il est l'ami intime de M. Audras.
--Il me suffira de demander le vieux Durand et il ne se fâchera pas?
--Mais non.
--Il paraît que ce nom est aussi puissant à Hambourg, que celui d'Ilbondokani, du _Calife de Bagdad_.
Le lendemain je fus chez le vieux Durand, qui me reçut parfaitement; il me rendit tous les services dont j'eus besoin, et m'aplanit toutes les difficultés qui se présentèrent sur mon chemin.
Son abord n'était pas imposant: il avait l'air d'un ancien drapier de la rue Saint-Denis, retiré du commerce. Il allait toujours à pied, un parapluie sous le bras, mais il avait une voiture pour ses amis et pour les dames qui lui faisaient l'_honneur_ de venir dîner chez lui (comme il me le dit fort obligeamment). Il recevait tout ce qu'il y avait de personnes marquantes à Hambourg. Je dînai chez lui avec M. de Bourienne, qui paraissait avoir de l'humeur contre le gouvernement français, quoiqu'il fût au service de la France.
--Les artistes quittent la France pour l'étranger, me dit-il, cela ne prouve pas qu'ils y soient heureux.
--Cela prouve aussi qu'ils sont trop nombreux et qu'ils ne peuvent pas tous être au premier rang, lui répondis-je.
Le vieux Durand recevait tous les émigrés qui lui étaient recommandés. Ceux que je rencontrai à l'étranger avaient changé d'état, souvent d'une manière fort bizarre. Un maistre-de-camp était marchand de vin, un colonel tenait un café, d'autres faisaient ce qu'on appelait des affaires. Le marquis d'Osmont, ambassadeur à Londres, nous à raconté qu'il ne faisait pas d'autre industrie que de raccommoder des parapluies.
Je vis chez le vieux Durand un chevalier de Saint-Louis, homme fort aimable, dont M. Durand faisait grand cas. Il voyageait pour des affaires de commerce, et connaissait parfaitement la Russie. On m'assura un passage sur le vaisseau à bord duquel il devait partir, et l'on me recommanda particulièrement à ses soins.
Je souffris beaucoup dans le voyage. Enfin, après bien des fatigues, j'arrivai à Saint-Pétersbourg. J'apportais de Paris les plus élégantes toilettes, les modes les plus nouvelles. Qui aurait dit, en voyant cette belle dame descendre de voiture, parée d'un châle de cachemire, d'un voile d'Angleterre sur un très beau chapeau de paille d'Italie[15], que le joli petit sac qu'elle tenait à la main renfermait toute sa fortune... Vingt ducats de Hollande, à huit cent lieues de mon pays, de ma famille, de mes amis, et dans une ville où je ne connaissais personne; car celles auxquelles j'étais recommandée étaient dans leurs terres ou en voyage.
Je ne perdis pas courage. Je me rappelai qu'en partant de Paris, une dame m'avait priée de me charger d'une lettre pour sa soeur, marchande de mode sur la perspective de Newsky. Je pensai qu'elle pourrait peut-être me donner les renseignements dont j'avais besoin. Comme j'étais dans ce moment sur le canal de la Moïka, et qu'il fallait le traverser en bateau, je renvoyai ma voiture. Je réfléchissais à la manière dont je m'y prendrais pour me faire comprendre de ces mariniers, lorsqu'un monsieur qui m'examinait fort attentivement m'offrit ses services.
C'était le docteur Legros, excellent chirurgien, et, de plus, homme d'esprit, ce qui ne gâte rien. Nous avons ri souvent de notre première rencontre _sur les bords escarpés de la Moïka_. Il me conduisit chez cette dame qui m'accueillit comme une bonne compatriote, et m'offrit ses services.
Elle me combla de prévenances et m'apprit que M. de la Maisonfort était en ville. Je lui écrivis pour le prévenir que j'avais une lettre pour lui.
Comme j'avais donné mon adresse chez une marchande de modes, il pensa que j'étais venue à Saint-Pétersbourg pour être demoiselle de magasin; il ne crut donc pas devoir agir avec beaucoup de cérémonie. Quoique M. de la Maisonfort ne fût plus jeune, c'était encore un de ces charmants Français de l'ancien régime, de ces caractères légers à la Bièvre; il passait pour un homme d'esprit, et il avait fait quelques mauvaises pièces et de jolies chansons. Il arriva le lendemain, et s'annonça d'une manière assez bruyante. Étant à broder dans une pièce voisine du magasin, j'entendis qu'il disait:
«--Une dame qui doit me remettre une lettre, elle aurait bien pu me l'envoyer. Où donc est-elle, cette dame?»
Je me levai pour le recevoir, et lui dis avec beaucoup de dignité:
«--Cette lettre est de madame de la Maisonfort, monsieur le marquis; comme il n'y est question que de moi, j'ai dû vous la remettre moi-même.»
Madame de la Maisonfort faisait de moi un éloge que la modestie m'empêche de répéter, mais qui produisit sur son mari une métamorphose complète.
--Je suis trop heureux, madame, que la marquise de la Maisonfort m'ait procuré l'avantage de pouvoir faire quelque chose pour une personne à laquelle elle s'intéresse aussi vivement. Je suis assez répandu dans la société russe pour pouvoir vous y être utile.
M. de la Maisonfort me quitta en me disant qu'il allait réfléchir à ce qui pourrait me convenir le mieux.--J'aurai l'honneur de vous revoir dans quelques jours, ajouta-t-il.
Il revint en effet; il avait parlé de moi à la maréchale Koutouzoff, à la princesse Nathalie Kourakine, mais surtout à la princesse Serge G... C'était sur elle qu'il réunissait tous ses projets pour moi. Elle avait témoigné un grand désir de me connaître, d'après ce que lui avait dit M. de la Maisonfort. Il vint donc me prendre le lendemain pour me conduire à la Carpofka, maison de campagne de la princesse, à quelques verstes de la ville.
--C'est une charmante personne, me dit-il, chemin faisant, fort instruite, qui a beaucoup voyagé, une personne d'un grand nom; mais elle a quelque chose d'original; elle ne fait rien comme une autre, et rarement on la voit dans le jour. On se réunit chez elle à minuit, on soupe à deux ou trois heures du matin, et l'on ne se sépare qu'au grand jour.
Nous fûmes reçus par la comtesse Wraschka, dame polonaise qui demeurait avec elle: c'était une personne charmante, remplie de grâce, et possédant des talents d'agrément.
Après le déjeuner elle me fit voir le jardin et de jolis kiosques placés sur les îles. Cette campagne était ravissante, comme toutes celles des alentours de Saint-Pétersbourg. M. de la Maisonfort était retourné en ville. La princesse, en ma faveur, descendit un peu plus tôt que de coutume. Je trouvai que le portrait qu'on m'avait fait d'elle n'était pas flatté. Ses beaux cheveux d'un noir d'ébène, si soyeux et si fins, tombaient en boucles sur un cou bien arrondi; sa figure était pleine de charme et d'expression; il y avait un mol abandon dans sa taille et dans sa démarche, qui n'était pas sans grâce; et lorsqu'elle levait ses grands yeux noirs, on retrouvait cet air inspiré que lui a donné Gérard dans un de ses beaux tableaux où il l'a représentée.
Lorsque je la vis arriver au jardin, elle était vêtue de mousseline de l'Inde qui se drapait élégamment autour d'elle. Dans aucun temps sa mise n'a été semblable à celle des autres femmes; mais, jeune et belle comme elle l'était alors, cette simplicité des statues antiques lui seyait à merveille. Elle m'adressa les choses les plus obligeantes et m'engagea à venir tous les jours.
--Je ne sais pas encore, me dit-elle, si je passerai l'hiver à Saint-Pétersbourg; j'ai le projet d'aller en Grèce et à Constantinople. Aimeriez-vous à faire ce voyage?
Je l'assurai que j'en serais enchantée, et qu'il me serait extrêmement agréable. La princesse se retira chez elle, car elle paraissait rarement à dîner, et je restai avec madame Wraschka. La promenade, la lecture et la causerie nous occupèrent jusqu'au moment où le monde commença à arriver. Nous étions dans un cabinet d'étude donnant sur le jardin; une petite bibliothèque, des portefeuilles, des gravures, une multitude d'instruments de musique auxquels la princesse ne touchait presque jamais, et quelques corbeilles de fleurs, en faisaient l'ornement. Elle ne pinçait de la harpe ou de la guitare que lorsqu'elle était seule; elle n'en faisait jamais jouir les autres.
Le prince d'E... nous a raconté que, pendant une saison de Toeplitz, où était la princesse, on l'avait vainement sollicitée de chanter la _Belle de Scio_; qu'on s'était mis à ses genoux, qu'on avait employé toutes les séductions sans pouvoir rien obtenir; mais que, quand tout le monde se fut retiré, et qu'elle supposa qu'on était enseveli dans un profond sommeil, elle ouvrit ses fenêtres, prit sa harpe, et se mit à chanter non-seulement le morceau pour lequel on l'avait vainement sollicitée, mais une foule d'autres, et finit par réveiller tous ses voisins.
La princesse ne parut que lorsque tout le monde fut rassemblé. On servit des mousses de chocolat, des fruits glacés. On se répandit çà et là dans les jardins, au bord des îles. Nous étions alors en juin, le plus joli mois de l'année en Russie, et où il n'y a pas de nuits, le soleil se couchant vers dix heures et demie du soir, le crépuscule commençant à minuit.
Lorsque M. de la Maisonfort, qui était revenu, me ramena en ville, il faisait grand jour. Il fut convenu que dorénavant on m'enverrait une voiture pour me conduire chez ces dames.
Ce fut chez elles que je rencontrai cette charmante princesse Nathalie Kourakine, et le comte Théodore Golofkine, qu'on aimait tant à Paris, et qui ont fait le charme de la société, pendant leur séjour en France. Comme ils recherchaient les artistes et les gens de lettres, on les rencontrait souvent aux soirées du madame Lebrun-Vigée et du peintre Gérard. Ils avaient l'un et l'autre des talents que l'on ne trouve pas toujours chez les personnes du grand monde. La princesse Nathalie était excellente musicienne, composait de fort jolies romances et jouait de plusieurs instruments. Le comte était littérateur agréable, et dessinait très bien pour un amateur. Il avait été ambassadeur à Naples, et parlait parfaitement l'italien.
Il avait la réputation de dire rarement la vérité; mais ses mensonges étaient si spirituellement racontés, qu'on ne pouvait lui en vouloir d'improviser des romans comme tant d'autres en composent avec la plume, et qui souvent ne sont pas aussi amusants.
Lorsque je vis pour la première fois le comte Théodore Golofkine, je le pris pour un Français. Il m'a assuré depuis qu'il en avait été extrêmement flatté. Le fait est que, connaissant alors peu de Russes, je ne m'étais pas aperçue que la plupart s'énoncent avec grâce, facilité, et qu'ils parlent notre langue avec beaucoup de pureté. Mais la petite gloriole et l'amour du pays font que l'on est toujours tenté de s'approprier ce que l'on trouve de remarquable chez les autres. Je voyais souvent le comte Théodore pendant mon séjour à Pétersbourg, et lorsqu'il vint à Moscou j'étais depuis long-temps admise dans la maison de sa femme, la comtesse Golofkine, ce qui me mit à même d'apprécier mieux encore les qualités aimables de son mari.
XI
Saint-Pétersbourg.--La musique de cors russes.--La fête de Péterhoff.--Détails.--La nappe d'eau.--Les costumes.--La Niouka.--Les plaisirs de l'hiver.--Les Glaces.--La foire de Noël.--Le froid en Russie.--Les parties de traîneaux.--Les émigrés.--Madame de Staël.
L'année 1806, que je passai à Saint-Pétersbourg, fut pour moi un temps d'enchantement, et j'en jouissais comme si j'eusse prévu qu'il ne devait pas avoir une longue durée; tant il est dans notre nature de n'éprouver un bonheur qu'avec la crainte de le perdre.
Saint-Pétersbourg est une magnifique cité, et tout y annonce la richesse: c'est le séjour de la cour. Tous les agréments y sont réunis, et les modes les plus nouvelles y arrivent en dix jours. Les spectacles sont splendides et les salles magnifiques; les danseurs français, les chanteurs allemands et italiens viennent y apporter le tribut de leurs talents. Cette ville renferme les plus beaux monuments, et les quais de granit qui bordent la Néva ont un aspect grandiose. La place où Pierre-le-Grand gravit un rocher[16], l'Amirauté, les ponts jetés sur la Néva, le palais de marbre, la grille du Jardin d'été, sont si remarquables, que je ne pouvais me lasser de parcourir cette superbe ville, la plus extraordinaire et la plus belle que j'aie rencontrée dans les pays étrangers.
Comme chaque chose était nouvelle pour moi, on se plaisait à me montrer tout ce qui pouvait m'intéresser.
Le mois de juin n'ayant presque pas de nuits, ainsi que l'ai déjà dit, les promenades sur la Néva, dans des gondoles à la vénitienne, avaient un charme qui échappe aux détails, car il faut l'avoir éprouvé pour le comprendre.
Comment peindre cette atmosphère si pure, ce calme, ce paysage qu'on entrevoit à la lueur du crépuscule, comme à travers une gaze légère; cette musique de cors, particulière à la Russie, dont l'harmonie, qui s'entend de loin sur l'eau, semble venir du ciel.
Quarante musiciens ont chacun un tube plus ou moins long, qui donne le ton le plus grave ou le plus aigu, et tous les tons intermédiaires; mais il ne peut en donner qu'un seul. Leur musique n'est pas notée, et cela serait inutile, puisque le musicien peut ignorer et ignore souvent quelle note il fait; il suffit que celui qui en est le chef compte ses mesures bien ostensiblement: c'est là seulement ce qui guide le musicien pour donner la note, lorsque son tour vient.
La magie de cette musique est telle, qu'à une certaine distance on n'imaginerait jamais une composition d'orchestre aussi bizarre. La précision de ces musiciens est si grande qu'ils peuvent exécuter toute sorte de musique. La musique de l'empereur Alexandre était de plus de trois cents cors, celle du régiment des gardes était aussi fort belle.
Bientôt arriva la fête de Péterhoff, qui a lieu au mois de juillet, et dont j'entendais parler depuis long-temps. Cette fête, l'objet de la curiosité de tous les étrangers, est une véritable féerie, où la nature est venue en aide à l'art. Ces grottes, ces rochers, semblent appartenir à une île enchantée, tant ils sont éclairés d'une manière savante par des lampions que l'on n'aperçoit pas, et dont la lumière fait scintiller, comme une cristallisation, l'eau qui jaillit de tous côtés, et jusque dans les profondeurs de la grotte; mais ce que l'on ne peut comparer à rien, c'est une nappe d'eau qui s'élance du haut d'un rocher dons un canal, avec un bruit épouvantable, et forme une voûte sous laquelle on peut passer sans se mouiller. L'illumination que l'on aperçoit à travers cette nappe est d'un effet magique. Une musique de cors russes, dispersée de différents côtés, et cachée par des arbustes, laisse parvenir à l'oreille une harmonie douce et suave.
Lorsque le temps le permet, on fait venir de Saint-Pétersbourg le corps de ballets et les enfants de l'école de danse, habillés en nymphes, en dryades, en faunes et en sylvains, pour compléter l'illusion. La cour assiste toujours à cette fête, où l'on passe la nuit; on y est costumé comme pour un bal, mais personne ne porte de masque.
Ces costumes de caractère sont riches et élégants; le soir, on illumine les bâtiments, ainsi que le château et le parc.
Les personnes aisées louent une maison ou un logement pour une semaine; car autrement il serait difficile de s'en procurer; c'est ce que faisaient toujours les dames qui me menèrent à cette fête. Nous restâmes deux jours, afin de voir tout en détail.
Au temps de la moisson nous parcourions les campagnes avec la princesse Kourakine, dont la conversation était si aimable, les connaissances si étendues, et l'esprit rempli de poésie. Elle me faisait remarquer ces costumes qui nous reportent aux beaux jours de la Grèce antique. En apercevant au milieu d'un champ de blé les moissonneuses couvertes d'une courte tunique de lin, attachée sous le sein avec une ceinture, les cheveux séparés et les tresses pendantes; les hommes, vêtus de même, la tunique serrée sur les reins par une ceinture de cuir, les jambes nues, et des sandales aux pieds, faites d'écorce de bouleau, et rattachées par des courroies, et les cheveux coupés en rond, on se serait cru dans les champs de l'Arcadie. Les costumes en général ont une variété agréable, et chaque classe en a un qui lui est particulier. Celui des marchandes russes est riche, celui des jeunes filles est joli, celui des nourrices est le plus élégant. Leur saraphane est d'une belle étoffe, ou de velours, garnie de galons d'or. Leur bonnet a la forme d'un diadème; il est couvert le plus souvent de pierreries et de perles fines, suivant la fortune de ceux auxquels elles appartiennent; car on met un grand luxe à les parer. Elles accompagnent toujours la mère à la promenade ou dans ses visites, mais il y a une femme, que l'on nomme la nienka, qui suit la nourrice et prend soin de l'enfant. Cette nienka reste attachée à la famille, qui la regarde comme la véritable nourrice; elle conserve toujours une grande influence sur les enfants, et possède toute leur confiance, surtout près des jeunes demoiselles, qu'elle soigne jusqu'à ce qu'elles aient une gouvernante.
Vers la fin d'août, le temps commença à se refroidir. J'avais vu tout ce qui peut exciter la curiosité d'une étrangère pendant l'été. Bientôt vinrent les plaisirs de l'hiver. On ne peut se faire une idée de la beauté de ces sites glacés sans les avoir vus, non pas au travers des doubles croisées, mais dans les jardins, dans la campagne, sur les lacs, dans les forêts qui semblent être de stuc, tant le givre en enveloppe la moindre branche, et que le soleil fait scintiller comme des diamants et des émeraudes. C'est surtout sur cette belle rivière de la Neva qu'il fallait voir dans le temps dont je parle la foire de Noël.
On pratique sur la Neva, lorsqu'elle est entièrement glacée, des allées d'arbres de sapins, plantés à quelques pieds dans la glace; comme c'est au fort de l'hiver, les provisions qui arrivent de toutes les parties septentrionales de l'empire sont entièrement gelées, et se conservent ainsi pendant plusieurs mois.
L'un des carêmes russes finissant à cette époque, le peuple, qui les observe régulièrement, cherche à se dédommager de la mauvaise chère qu'il a faite. C'est dans ces allées pratiquées sur la glace que ces provisions sont rangées. Les animaux de toute espèce y sont placés avec symétrie; le nombre des boeufs, cochons, volailles, gibier, moutons, daims, chevreuils, est considérable. Ils sont posés sur leurs pattes dans ce parc d'une nouvelle espèce, et forment un coup-d'oeil fort bizarre. Comme c'est un but de promenade, on voit à la file les plus riches traîneaux, recouverts de belles fourrures; des voitures sur patins, à quatre et même à six chevaux.
Les plus grands seigneurs viennent par plaisir faire leurs emplettes à cette foire, et il est assez commun de les voir revenir avec un boeuf ou un cochon gelé, debout derrière la voiture comme un laquais, ou un coq perché sur l'impériale.
La perspective de Newsky est bordée de monde des deux côtés; les domestiques portent des flambeaux devant, pour éclairer cette marche triomphale, qui fait toujours beaucoup rire les spectateurs. «--Ah! c'est le comte un tel, avec un veau, dit l'un.--C'est le prince un tel, avec un mouton, dit l'autre.--La princesse a pris un boeuf.» Cela dure une partie de la nuit. Les navires qui avoisinent cette foire sont illuminés en verres de couleur: c'est la chose la plus originale à voir.
* * * * * *
Le froid n'est jamais dangereux; il faut seulement se prémunir contre ses effets. Quelquefois les étrangers veulent braver les usages reçus et se vêtissent comme dans les climats tempérés: ils sont souvent dupes de cette petite gloriole, et paient la leçon un peu cher. Les appartements sont ordinairement chauffés à douze ou quinze degrés réaumur, et la chaleur ne varie pas. Les poêles, car on n'y connaît les cheminées que comme un objet d'agrément, sont faits avec les fondements de la maison; le tuyau circule dans la cheminée, de manière que la chaleur parcourt beaucoup de chemin avant de sortir de l'appartement. Si l'on restait enfermé pendant l'hiver, ce serait un printemps continuel.