Chapter 5
M. Dauberval était le plus habile chorégraphe que nous ayons eu: ses ballets étaient des poëmes. C'est à Bordeaux qu'il en a composé la plus grande partie.
Sa pastorale de _la Fille mal gardée_ est restée au théâtre, et l'on a fait sur ce sujet un vaudeville et un opéra; c'est surtout dans ce rôle de Lise et celui de Louise, du _Déserteur_, que madame Dauberval était admirable; c'est aussi dans ces deux rôles que madame Quiriau, que nous avons admirée à Paris, a le mieux suivi les traces de son modèle.
_Paul et Virginie_, et plusieurs autres ouvrages du même auteur, ont été remis à la Porte Saint-Martin en 1804, par M. Homère, élève de M. Dauberval, et y ont obtenu un grand succès; mais _le Page inconstant_, qui a fait courir tout Paris, mérite une mention particulière par l'anecdote qui a engagé M. Dauberval à composer ce charmant ballet pour le théâtre de Bordeaux.
À cette époque, il y avait dans cette ville un luxe de spectacle qui rivalisait avec Paris; mais quoique l'Opéra de Bordeaux eût d'excellents chanteurs, on avait toujours donné la préférence aux ballets. La plupart des sujets qui ont brillé dans la capitale s'étaient formés dans cette ville, surtout dans le temps de M. Dauberval, dont la réputation a été européenne. Il avait composé pour sa femme ses plus jolis ballets. Dans la Suzanne du _Page inconstant_, elle était si ravissante, que personne ne pouvait lui être comparé; il y avait une telle expression sur sa spirituelle figure, que l'on aurait pu écrire le dialogue de sa scène avec le page, de même que celle de la comtesse avec Marceline.
On venait de défendre _le Mariage de Figaro_ dans toutes les villes de province; le roi cependant en avait permis la représentation à Paris. Les Bordelais étaient désespérés de ne pouvoir faire représenter sur leur théâtre, un ouvrage dont le spectacle se prêtait si bien à leur goût pour la danse: d'ailleurs ce qui est défendu aiguillonne bien plus la curiosité. M. et madame Dauberval, étant un jour à dîner chez un des premiers négociants de la ville, la conversation tomba naturellement sur le sujet qui occupait tout le monde, la pièce interdite qui faisait un si grand bruit.
«--Vous devriez nous la mettre en ballet, monsieur Dauberval, dit en riant un de ces messieurs (comme il lui aurait dit: vous devriez mettre l'_Encyclopédie_ en vaudeville).
--Pourquoi pas, répondit l'artiste en continuant la plaisanterie.»
Dès ce moment, sa tête commença à travailler, il devint pensif, lui si gai, si aimable d'ordinaire, et il ne proféra plus une parole jusqu'à la fin du dîner. Rentré chez lui, il prend la pièce de _Figaro_, la relit, et passe la nuit à calculer le parti qu'il en peut tirer; il dresse son plan, fait ses notes, écrit une espèce de programme qu'il communique le lendemain à sa femme; elle trouve l'idée parfaite, rectifie, donne ses avis; Dauberval se dit malade, afin de pouvoir se livrer tout entier à son travail.
Une semaine après, _Le Page inconstant_ étant presque achevé, il fait venir chez lui les premiers sujets, distribue les rôles, cherche surtout à leur faire bien comprendre le caractère et l'esprit de chaque personnage. Labory, beau danseur et fort joli homme, bien connu alors à Paris, fut chargé du rôle de Figaro, et il le jouait d'une manière charmante. J'ai déjà dit combien madame Dauberval était admirable dans celui de Suzanne; ce ballet produisit un grand enthousiasme et fit la fortune du théâtre de Bordeaux; on venait des villes environnantes pour connaître l'ouvrage de M. Caron de Beaumarchais, que sous cette nouvelle forme on ne pouvait plus défendre.
Vingt ans plus tard, et sous le même attrait de curiosité, cet ouvrage produisit un grand effet à Paris; madame Dauberval y était toujours charmante, ainsi que dans le rôle d'Isaure, de _Raoul Barbe-Bleue_. Elle n'avait pas besoin de parler pour être comprise et attendrir.
Quoique le ballet de _la Fille mal gardée_ soit un ouvrage bien ancien, ce petit tableau pastoral n'en a pas mains la fraîcheur des tableaux du Poussin, et Fanny Essler a su le rajeunir encore par le charme qu'elle répand sur tous ses rôles.
Je recevais souvent des lettres de madame Talma. Le besoin d'épancher son coeur dans celui d'une amie avait établi entre nous une correspondance suivie. Avant mon départ, Talma n'était déjà plus un mari fidèle: il se laissait facilement séduire, mais elle l'ignorait. Il était rempli d'égards pour sa femme et lui cachait ce qui aurait pu l'affliger. Ses amis lui en dérobaient la connaissance par la même raison, car du moment qu'elle l'aurait appris, son bonheur eût été détruit. Une personne indiscrète se chargea de ce soin; elle crut bien faire peut-être; mais dès ce moment la jalousie s'empara du coeur de cette pauvre femme, incapable de la dissimuler. Les reproches se succédèrent; les reproches ne ramènent pas celui qui n'a plus d'amour: aussi dès que son mari se vit découvert, il ne se contraignit plus. Cette conduite amena une rupture; il quitta la maison et fit demander ses meubles; Julie, si généreuse, si délicate, si désintéressée, se sentit cependant blessée d'une semblable réclamation; elle lui écrivit que, s'il voulait bien désigner les meubles qu'il avait apportés, elle s'empresserait de les lui faire remettre.
Comme Talma avait trouvé la maison toute meublée, la liste de ce qui lui appartenait ne fut pas longue à faire. Sa femme lui renvoya ses casques, ses armures, tout cet attirail théâtral qui meublait une très grande pièce, et qui avait coûté tant d'argent. Quant à la maison de la rue Chantereine, elle appartenait à Julie avant son mariage. Ce fut elle qui la vendit au général Bonaparte, à son retour d'Égypte. J'ai vu signer le contrat de vente et je me rappelle fort bien l'homme d'affaire qui fit le marché pour le général. Après avoir quitté cette maison, elle fut loger rue de Matignon, chez madame de Condorcet, qui avait beaucoup d'estime et d'amitié pour elle, de même que madame de Staël, qui la voyait souvent. Lorsque son divorce fut prononcé, elle me l'écrivit.
«Nous avons été, me disait-elle, à la municipalité dans la même voiture; nous avons causé, pendant tout le trajet, de choses indifférentes, comme des gens qui iraient à la campagne; mon mari m'a donné la main pour descendre, nous nous sommes assis l'un à côté de l'autre, et nous avons signé comme si c'eût été un contrat ordinaire que nous eussions à passer. En nous quittant il m'a accompagnée jusqu'à ma voiture.
«--_J'espère_, lui ai-je dit, _que vous ne me priverez pas tout à fait de votre présence, cela serait trop cruel; vous reviendrez me voir quelquefois, n'est-ce pas?_
«--_Certainement_, a-t-il répondu d'un air embarrassé, _toujours avec un grand plaisir_.
«J'étais pâle, et ma voix était émue malgré tous les efforts que je faisais pour me contraindre. Enfin je suis rentrée chez moi, et j'ai pu me livrer tout entière à ma douleur. Plains-moi, car je suis bien malheureuse.»
Lorsque je revins à Paris, je trouvai Julie entourée de ses enfants et de ses amies; elle était calme, mais on voyait qu'elle cachait sa blessure au fond de son coeur, et qu'elle n'en guérirait jamais. Talma la voyait souvent, et sa présence était toujours un adoucissement à ses chagrins.
VII
Paris sous le Directoire.--Les Incroyables et les merveilleuses.--Le Jardin Boutin.--Frascati.--Carnaval de Venise à l'Élysée-Bourbon.--Concerts Feydeau.--Concerts Cléry.--Garat.--Une nuit au violon.--Les soirées du grand monde.--M. de Trénis.
La rapidité des événements a été telle, que je suis quelquefois tentée de croire que j'ai vu plusieurs siècles passer devant moi. La plupart des noms que j'ai entendus retentir à mon oreille ne se retrouvent plus maintenant que dans les générations qui leur ont succédé: ils appartiennent déjà à la postérité. Les révolutions emportent rapidement les hommes; celle de 89 a même emporté les femmes. Mais une époque porte long-temps l'empreinte de celle qui l'a précédée. 88 se ressentait encore du contact du règne de Louis XV et des Dubarry par ses modes, sa littérature, bien qu'une jeune reine en eût déjà commencé la réforme. 91 nous transforma en Spartiates et en Romains; tout nous rappelait les temps antiques, les tableaux de David, les meubles des appartements, les costumes de Talma, le théâtre, où l'on ne jouait guère que des sujets analogues, _Brutus, la Mort de César, Manlius, Caïus-Gracchus, Épicharis et Néron_; à l'Opéra, _Milthiade à Marathon, Horatius Coclès_, etc., etc. Les femmes s'occupaient de l'histoire romaine, dont beaucoup d'entre nous, et moi la première, se souvenaient à peine d'avoir lu un abrégé qui s'était légèrement gravé dans notre mémoire; mais quand les proscriptions de Marius et de Sylla n'eurent que trop d'imitateurs, nous apprîmes ces siècles par un triste parallèle. Quant aux années 93, 94 et 95, elles traînèrent tant de calamités à leur suite, que chacun ne fut occupé que du soin de sa propre conservation, car on avait à trembler à tout moment pour sa famille, pour ses amis et pour soi-même. C'est avec une grande conviction que madame Roland a dit sur l'échafaud:
«Ô liberté! que de crimes on commet en ton nom.»
Après les échafauds, nous reprîmes un peu de calme, et avec ce calme un besoin de distraction, de plaisir même; on voulait tâcher de s'étourdir et d'oublier cet affreux cauchemar. Les privations amènent souvent un excès contraire; nous sortions d'un temps où la toilette la plus simple faisait crier haro sur les _muscadins_ et les _muscadines_, pour peu que leur tournure fût un peu distinguée; mais, sous le directoire, en 97, nous nous transformâmes en Athéniens. La poésie, la littérature, Périclès, Socrate, Aspasie, Alcibiade, les tuniques, les peplums, les bandeaux, les sandales, les camées, tout fut grec.
Un auteur à dit, je ne sais où: «On sait que, dans ces temps de trouble, nos généraux avaient conquis leurs titres à la pointe de leur épée; leur gloire empêchait d'apercevoir ce qui manquait à leur éducation.»
Mais leurs femmes n'avaient pas le même avantage, et leurs manières n'étaient rien moins qu'en harmonie avec leur fortune: aussi leurs brillantes toilettes prêtaient-elles souvent à la plaisanterie, et l'esprit français, qui se retrouve dans toutes les circonstances, ne les ménageait pas. Les costumes grecs et romains avaient été mis en vogue par Joséphine Beauharnais, mesdames Tallien, Regnault Saint-Jean d'Angely, Enguerlo, et autres femmes du monde élégant. Toutes les nouvelles enrichies n'avaient pas manqué de les adopter. Parmi elles, il s'en trouvait beaucoup dont les maris avaient fait fortune à la bourse ou dans les fournitures et les _riz-pain-sel_, et leurs femmes étaient l'objet de tous les quolibets auxquels ces dernières surtout donnaient un vaste champ par leurs manières et leurs façons de s'exprimer. Voici des vers qui peignent parfaitement ce temps où l'on disait toujours: «C'est incoyable, c'est impaable.» Ils sont intitulés _le monde incroyable_. J'en donne les fragments tels que je me les rappelle, mais il y manque plusieurs vers:
Le Monde incroyable.
Liberté, voilà ma devise; Tous les costumes sont décents. Pourquoi porterions-nous des gants? Ces dames sont bien sans chemise. Dans le pays des Esquimaux On a sous le bras sa culotte Comme nous avons nos chapeaux; Il se peut faire qu'on y vienne! À propos de culotte, eh! mais, Il n'est pas sûr que désormais Chacun de nous garde la sienne. Aux moyens de vivre exigus Qui restent à maint pauvre diable Dont on sabra les revenus[11], Il me paraît presque incroyable Qu'ils soient encore un peu vêtus. [...] Arrière ces faits désastreux Que retracera notre histoire, Ces noms horriblement fameux Et qui souilleront notre gloire Jusques à nos derniers neveux. J'aime bien mieux pour ma santé M'amuser de nos ridicules Qui pour avoir plus de gaîté Pourront chez la postérité Trouver encor des incrédules, Quelle est cette grecque aux gros bras? L'art qui nuance sa parure Distingue fort peu sa figure Et ses très rustiques appas. Elle singe la financière, Mais un invincible embarras Trahit sa contenance altière Et la décèle à chaque pas. À table hier elle feignait De ne pas voir monsieur son frère Dans le laquais qui la servait: Feu son époux très misérable À la Bourse très lestement S'enrichit incroyablement Avec un honneur incroyable. Plaisant séjour que ce Paris! Je suis badaud, moi, tout m'étonne, Et sur tout ce qui m'environne Je porte des yeux ébahis, Et plus je vois, plus je soupçonne Qu'il est des vertus, des talents Et des mérites éminents Dont ne s'était douté personne. Nos plans pour réformer l'état Sont d'une incroyable évidence, Et quelques membres du sénat D'une incroyable intelligence. On ne rencontre qu'orateurs D'une faconde inconcevable. Que jouvenceaux littérateurs D'une modestie incroyable. À voir nos bals, nos bigarrures, Nos cent mille caricatures, Le scandale de nos gaîtés La moralité de nos drames Puis le trafic de nos beautés, Et le sel de nos épigrammes, [...] À voir nos laquais financiers Dans des wiskis inexcusables, La cuisine de nos rentiers Qu'on paie en billets impayables, Et nous, au sein de tout cela, Faisant les beaux, les agréables, Sur le cratère de l'Etna, Sans boussole et sans almanach, Dansant gaîment sur le tillac, Quand des forbans coupent les câbles De notre nef en désarroi, Prête d'aller à tous les diables. À voir enfin ce que je voi, Mes chers concitoyens, ma foi! Nous sommes tous bien incroyables!
Les tuniques de ces dames étaient en effet tellement claires, que l'on ne pouvait pas leur dire, comme Pygmalion à Galathée:
«Ce vêtement couvre trop le nud, il faut l'échancrer davantage.»
Elles étaient en mousseline légère; on portait des bandeaux, des diadèmes, des bracelets à la Cléopâtre, des ceintures agrafées par une antique, les châles de cachemire drapés en manteau, ou des manteaux de drap brodés en or et jetés sur l'épaule, des sandales avec des plaques de diamants; telle était la toilette des femmes riches et de bon goût; mais celles qui étaient plus raisonnables suivaient cette mode de loin[12]. Une simple tunique avec des arabesques en laine de couleur, attachée par une cordelière pareille, fermée par une agrafe en or, les cheveux relevés à la grecque et retenus par un réseau, les écharpes jetées sur les épaules, telle était l'élégance de ces dames à ce beau Tivoli, nommé primitivement _Jardin Boutin_, où l'on payait six francs d'entrée. Il n'y avait ni danses ni consommation; mais une très bonne musique et un feu d'artifice qui se tirait à minuit.
La grande allée du milieu, plus éclairée que les autres, était bordée de chaises, où toutes les dames formaient un charmant coup-d'oeil. Les autres se promenaient au milieu d'un foyer de lumière et d'une musique harmonieuse. Lorsque le feu d'artifice était tiré, on montait en voiture pour se faire conduire au Frascati de la rue de Richelieu, chez Carchi, où l'on prenait d'excellentes glaces dans un fort joli jardin; on y prenait aussi des fluxions de poitrine dont on mourait fréquemment. Mais la mode exigeait que l'on eût les bras nus et que l'on fût très légèrement couverte. Les médecins ont prêché long-temps sans se faire écouter. L'expérience a fini cependant par être plus forte, et elle a convaincu. Il y eut à peu près dans ce temps-là aussi des fêtes charmantes à l'Élysée-Bourbon, mais elles coûtèrent si cher, que l'entrepreneur se ruina. Voici en quoi elles consistaient. C'était un carnaval de Venise; on avait placé un théâtre immense sur la pelouse qui fait face au palais. Cette fête commençait par l'arrivée de l'empereur et de l'impératrice de la Chine, et leur nombreux cortège qui exécutait des danses chinoises. Venait ensuite la Folie suivie du Carnaval, et les quadrilles commençaient. Ils étaient formés par des Polichinelles, des dames Gigognes et leurs enfants, des Arlequins, Arlequines, Isabelles, Colombines, Gilles, Gillettes, des Cassandres, des Mézetins, des Pierrots, des Pierrettes, des Crispins, des Matamores et autres costumes de caractère. Tout ce joyeux cortège exécutait des pantomimes fort amusantes et analogues à leur rôle. Ces pantomimes terminées, la Folie passait au milieu d'eux en agitant ses grelots; alors s'allumaient de tous côtés des feux de Bengale, et une danse générale commençait sur une musique qui invitait à la gaieté. C'était un coup-d'oeil ravissant, et véritablement le temple de la Folie. Par exemple, il y avait un inconvénient: c'est que, le théâtre n'étant pas couvert, on avait à craindre l'orage ou la pluie. À ces belles fêtes, qui réunissaient le monde le plus choisi, succéda le Hameau de Chantilly; mais il tomba ainsi que Tivoli. D'autres jardins, dans les prix de deux francs, s'ouvrirent et furent fréquentés par une autre classe; mais les entrepreneurs gagnèrent davantage et cela leur suffit. La modicité du prix fit qu'il se forma une multitude d'entreprises de ce genre, telles que le jardin Marbeuf, Paphos, Idalie, Mousseaux, mais elles firent toutes de mauvaises affaires.
On chantait au Vaudeville:
À Paphos on s'ennuie. On s'ennuie à Mousseaux. Le Jardin d'Idalie Remplume ses oiseaux,
Dans la foule abusée J'ai vu des curieux Bâiller à l'Élysée Comme des bienheureux.
Le beau monde ne fut plus qu'à Frascati et dans l'allée du boulevart qui est encore en vogue aujourd'hui, et que l'on nommait dans le temps l'allée de Coblentz.
Les concerts de la rue de Cléry se donnaient le matin; ils eurent une grande vogue, ainsi que ceux du théâtre Feydeau, qui étaient publics. Les billets se payaient six francs à toutes places, encore fallait-il s'y prendre du matin pour en avoir de bonnes; les trois rangs de loges étaient loués. La salle était resplendissante de lumière, et les toilettes des femmes de la plus grande élégance.
Lorsque le parterre, qui était composé d'hommes, s'ennuyait d'attendre, il examinait les dames, et les accueillait à leur entrée par un murmure flatteur ou improbateur.
C'était à l'époque la plus brillante de Garat; ses succès étaient d'autant plus grands, qu'il avait failli être une des victimes de la terreur. Il avait été dénoncé et arrêté, mais grâce à son talent il s'était heureusement tiré de ce mauvais pas.
C'était à l'occasion de cette aventure qu'il avait composé sa romance du _Troubadour en prison_, qu'il chantait d'une manière charmante. On lui demandait toujours cette romance à la fin du concert.
Vous qui savez ce qu'on endure Loin de l'objet de son amour, Oyez la piteuse aventure D'un infortuné troubadour. En butte à notre calomnie, Bien qu'innocent, est arrêté; Il a perdu sa douce amie Son talent et sa liberté.
Le troubadour, dans son enfance, Douces chansons d'amour chantait, Et quand ce vint l'adolescence, L'amour à son tour il faisait; Fut toujours heureux dans sa vie, Pourvu que sa belle il chantât; Las! chanter, aimer son amie, Ce ne sont là crimes d'état.
Quand il vit contre sa patrie S'armer de méchants étrangers, Le troubadour quitta sa mie Pour chanter chansons aux guerriers. Mais vieux troubadour, par envie, Du juge a surpris l'équité, Et la liberté fut ravie, À qui chantait la liberté.
Garat se mettait de la manière la plus recherchée; il exagérait les modes des dandys d'alors, prononçait les mots à moitié, disait: «ma _paole_ d'honneur, c'est _incoyable_,» et portait un habit bleu barbot. Il était extrêmement laid, et semblait prendre plaisir à se rendre ridicule; mais lorsqu'il chantait:
Laissez-vous toucher par mes pleurs,
on ne voyait plus qu'Orphée, et on l'écoutait toujours avec un nouveau plaisir.
Dans le temps qu'on ne pouvait sortir la nuit sans une carte de sûreté, Garat, ayant oublié la sienne, fut arrêté par une patrouille, qui le conduisit au corps-de-garde le plus voisin. Il pensa qu'il lui suffirait de se nommer pour être mis en liberté; mais les gardes nationaux du poste, qui l'avaient fort bien reconnu, firent semblant, pour s'amuser, de douter qu'il fût véritablement Garat, comme il le disait; il eut beau protester qu'il était bien lui, ils voulurent toujours avoir l'air de n'en rien croire.
--Vous n'avez qu'un moyen de nous le prouver, lui dit l'officier de service.
--Et lequel?
--Chantez-nous quelque chose, et nous verrons bientôt si vous êtes en effet Garat.
--Volontiers.
Et il leur chanta la _Gasconne_.
Un soir de cet automne, De Bordeaux revenant.
On applaudit beaucoup.
--Ah! c'est fort bien, dit l'officier; mais ne pensez-vous pas, mes camarades, qu'il faudrait encore quelque chose pour nous convaincre tout à fait.
--Cela est vrai, répondirent les autres; l'officier a raison.
Garat se prêta de fort bonne grâce à la plaisanterie. Pendant ce temps, on avait envoyé chercher du vin de Champagne, et il passa gaiement la nuit au corps-de-garde.
C'est Garat lui-même qui nous raconta le lendemain cette aventure nocturne.
On a parlé de tant de façons différentes des personnes de cette époque, que je n'en veux rien dire que d'après les rapports directs ou indirects que j'ai eus avec elles, et l'impression que j'ai pu en éprouver.
La musique a le privilège de réunir ceux qui aiment à la cultiver; elle ouvre la porte des salons aux artistes, et les met en relation intime avec les dilettanti et les amateurs. J'étais accueillie avec une bienveillante amitié dans la maison de madame de P..., qui occupait tout le premier étage des bâtiments qu'on nommait alors les _Écuries d'Orléans_, rue Saint-Thomas du-Louvre; j'y logeais moi-même depuis le départ de mon mari pour l'armée. Je donnais des leçons de chant à mademoiselle de P..., et nous exécutions ensemble des duos, des nocturnes et des romances à deux voix, dans les soirées que donnait sa mère, qui recevait beaucoup de monde.
Je connaissais à peu près toutes les dames de la société d'alors. J'avais souvent entendu parler de madame de Récamier, mais je ne l'avais jamais vue que de loin; c'était au temps du Directoire. Madame de P... avait projeté une soirée de musique et de danse; deux Directeurs y étaient attendus, car on traitait ces messieurs avec beaucoup de cérémonie: c'étaient les souverains du moment. Cette soirée promettait donc d'être extrêmement brillante. Nous étions sur l'estrade de l'orchestre; je m'étais établie dans un coin, à l'abri d'une contrebasse, afin de mieux observer les arrivants. J'aime à me trouver ainsi, seule au milieu du monde, lorsque chacun, occupé du mouvement d'une grande réunion, ne pense qu'à soi. À cette époque, la danse était une véritable frénésie; elle faisait un des points principaux de l'éducation; on s'en occupait comme à l'Opéra. Il y avait des réputations de salon, et chaque mère briguait cet honneur pour sa fille. On réglait les pas comme ceux d'un ballet; on faisait des battements. On se réunissait le matin pour répéter, et le coeur palpitait de l'espoir d'être engagée par M. de Trénis, célèbre danseur de salon. Il n'accordait cette faveur qu'avec _un extrême discernement_, et choisissait, après un _mûr examen_, les danseuses qui devaient faire partie de la contre-danse dans laquelle il voulait bien avoir la _condescendance_ de danser.