Chapter 4
--Ah! mon Dieu! lui dis-je, où sommes-nous? Il paraît que c'est une de ces réunions dont nous avions entendu parler et auxquelles nous ne voulions pas croire; mais qu'allons-nous faire? S'ils se doutent que nous avons découvert ce secret, ils nous tueront peut-être, pour nous empêcher d'en parler. Partons, car il nous serait impossible de nous contraindre et de conserver notre sang-froid. Il leur suffirait de nous voir un moment pour se douter de la vérité. Mais, comment faire? partir sans rien dire, c'est aussi dangereux; je vais écrire.
--Que penseront-ils?
--Ma foi, ce qu'ils voudront. J'aimerais mieux passer la nuit sur la route que de rester ici; d'ailleurs on trouve plus de voitures pour retourner que pour venir.
J'écrivis donc que, dans la crainte d'être indiscrètes, et ne voulant point les gêner, nous avions pris le parti de nous dérober à leurs instances pour ne pas céder à la séduction. Je laissai ce sot billet sur la table, et nous partîmes avec plus de vitesse que nous n'étions venues, et croyant toujours qu'on nous poursuivait.
Lorsque nous fûmes en sûreté, je me rappelai les trente-deux assignats que j'avais cousus dans l'élégante ceinture de M. Aigré. Long-temps après j'appris qu'il avait été arrêté à Paris, ainsi que M. Blondel, et qu'ils avaient été jugés sous la prévention de fabrication de faux assignats. Comme c'était après le 10 avril, cela ne m'étonna point. Ce même Blondel, qui était encore à Sainte-Pélagie lors des horribles massacres de septembre, trouva le moyen d'échapper. Il harangua les gens assemblés autour de lui, leur dit qu'il était prisonnier pour avoir défendu leur cause; enfin il les persuada si bien par son éloquence, que plusieurs de ceux qui l'écoutaient le prirent sur leurs épaules et le portèrent en triomphe comme un martyr de la liberté. Il ne se laissa pas enivrer par cette ovation, et gagna au large aussitôt qu'ils l'eurent quitté. Lorsqu'on en vint à lire son écrou et que l'on vit qu'il était détenu pour faux assignats, on voulut le retrouver: fort heureusement il était alors à l'abri de toute poursuite. Les deux dames avaient été confrontées avec le chevalier Aigré, lors de son jugement; mais comme il s'était bien gardé de les compromettre, elles s'en étaient fort adroitement tirées. La femme de Blondel, qui était jolie et très spirituelle, avait victorieusement plaidé sa cause et celle de sa soeur. Ils trouvèrent tous trois le moyen de passer en Angleterre; mais le malheureux Aigré avait porté sa tête sur l'échafaud.
V
Je vais à Bordeaux.--Disette.--Arrivée dans une ferme.--Famille villageoise.--Ma guitare.--Puissance de la musique.--Je donne des représentations à la Rochelle.--Les fichus verts.--L'argent et les assignats.
Mon mari devant partir pour l'armée d'Italie, je me décidai à accepter un engagement à Bordeaux; mais une femme ne pouvait guère voyager seule à cette époque, même en diligence. Je ne savais quel parti prendre, lorsque je rencontrai, chez une personne de notre connaissance, un négociant qui partait pour la Rochelle. Il avait une très bonne voiture, et désirait lui-même trouver quelqu'un pour voyager à frais communs. Nos arrangements furent bientôt faits; mais, dans la crainte de manquer de chevaux de poste, car ils étaient souvent en réquisition, nous prîmes un voiturier, qui nous assura qu'il trouverait des relais sur la route. Nous nous munîmes de provisions, autant qu'il nous fut possible d'en emporter, car ce n'était pas chose facile: non-seulement elles étaient rares, mais on les enlevait à ceux qu'on supposait en avoir.
En faisant nos arrangements dans la voiture, mon compagnon de voyage voulut absolument me faire prendre ma guitare; je m'en souciais d'autant moins que c'était un embarras inutile.
--Qui sait, me dit-il, si nous étions obligés de rester en route, cela vous amuserait.
Ne pouvant la mettre dans un étui qui aurait tenu trop de place, on la suspendit au-dessus de nos têtes. Par un singulier hasard, ce fut une heureuse prévision d'avoir emporté cet instrument.
Tant que nous fûmes près de Paris, nous eûmes beaucoup de peine à nous procurer ce dont nous avions besoin; mais à mesure que nous avancions, cela devenait plus facile. Cependant, nos provisions commençant à s'épuiser, notre postillon nous conseilla d'en chercher d'autres avant d'aller plus loin, et nous indiqua une habitation où nous pourrions nous en procurer.
C'était une riche ferme, dans une position charmante. Mon compagnon de voyage descendit pour parler au maître de la maison.
«--J'ai dans ma voiture, dit-il à ce bon fermier, une dame fort indisposée par les fatigues et les privations de toute espèce que nous avons déjà endurées depuis notre départ.»
Il lui en fit un tableau touchant, et je crois même que, pour l'attendrir, il l'assura que j'étais enceinte.
«--Voyons, dit le vieux fermier, en se levant de son fauteuil et venant à la voiture. Descendez vous reposer, madame, et venez prendre des oeufs frais et du bon lait, cela vous rafraîchira.»
Il me conduisit dans une grande chambre où toute la famille était rassemblée. Cette belle ferme me rappelait nos opéras-comiques, surtout _les Trois Fermiers_, de Monvel.
Une jeune femme bien fraîche allaitait son enfant: c'était la bru. Une vieille mère, deux jeunes filles, un grand garçon et plusieurs petits enfants, composaient cette belle famille. Il y avait dans tout cela un air de propreté, d'aisance, qui faisait plaisir à voir. Le vieux père était du Languedoc; il me parla le patois de Toulouse, que j'avais habitée quelque temps.
Nous en revînmes aux difficultés du voyage, à la peine que l'on avait de se procurer les choses les plus simples, et nous demandâmes comment nous pourrions faire pour les acheter.
--Nous ne vendons rien, répondit le fermier, mais si madame veut nous jouer un petit air de c'te machine que j'ai vue dans la voiture: je ne sais pas comment vous appelez ça.
--Une guitare.
--Une guitare, soit. Eh ben, jouez-nous-en un petit brin, et j'vous donnerons des provisions pour votre voyage.
Mon compagnon, enchanté de cette représentation à notre bénéfice, courut vite chercher l'instrument[9].
Je leur chantai ce qui me vint à l'esprit de chansonnettes villageoises:
Sans un petit brin d'amour, On s'ennuierait même à la cour.
Cela les égaya fort, et me fit penser à la chanson du _Misanthrope_:
Si le roi m'avait donné Paris, sa grand'ville.
Mais ce qui enchanta surtout mon vieux fermier, ce fut une romance languedocienne, de Goudoulis, célèbre par ses poésies languedociennes:
Tircis est mort pécaïre: osulous ploura lous.
Je crois qu'il m'aurait donné sa ferme, et m'aurait gardée toute ma vie, si j'avais voulu y rester.
«--Saperbleu, madame, vous chantez joliment ça, me dit-il, j'en ai la chair de poulet.»
Les succès flattent, de quelque part qu'ils viennent, et ce n'est pas celui qui me flatta le moins, car il partait du coeur: c'est pour cela que je m'en vante.
Cette guitare devait être pour moi un talisman dans mon voyage. Elle me fut encore favorable à la Rochelle. M. D..., en me la faisant emporter, eut une prévision bien heureuse.
Comme il habitait la Rochelle, et que j'étais obligée d'attendre la diligence de Bordeaux, il me fit descendre à l'hôtel où elle devait arriver. On ôta de la voiture tout ce qui m'appartenait, excepté mes malles, qui devaient m'être envoyées dans la soirée.
Les garçons, ayant mis dans une salle basse le sac de nuit, la guitare et plusieurs autres bagatelles, ils furent avertir la maîtresse de la maison.
L'hôtesse, élégante et belle dame, me voyant un si mince bagage, n'augura pas beaucoup de mon séjour dans sa maison. Comme il était presque nuit, je lui demandai une chambre pour attendre l'arrivée de la diligence.
--Ah! Dieu sait quand elle viendra, me dit-elle.
--J'attendrai, lui répondis-je.
--Je ne puis vous donner de chambre à présent, car il n'y en a qu'une de libre, et le voyageur qui l'occupe ne part qu'après le souper; il est maintenant au spectacle.
--Il m'est cependant impossible de rester dans la salle à manger.
Elle m'ouvrit une pièce qui donnait sur cette salle.
--Veuillez, lui dis-je, m'envoyer de l'encre, du papier et de la lumière.
Cette dame avait l'air de mauvaise humeur et elle était assez peu polie; mais, en voyage, il faut prendre le temps comme il vient.
En attendant qu'on m'apportât de la lumière, ne sachant que faire, je pris ma guitare et me mis à fredonner et à essayer un accompagnement. Insensiblement, et sans même m'en apercevoir, je finis par chanter, mais à demi-voix. En me retournant, je crus voir de la lumière à travers les fentes de la porte; je me levai pour l'ouvrir, et je trouvai ma peu gracieuse hôtesse qui m'écoutait.
--Ah! pardonnez-moi, madame, me dit-elle, mais je craignais de vous interrompre, et j'avais tant de plaisir à vous entendre, que je serais restée là une heure.
De ce moment, elle me traita avec une politesse extrême, et ce fut bien autre chose lorsque l'on vit dessus mes caisses: «ARTISTE VENANT DE PARIS ET ALLANT À BORDEAUX.» À cette époque, le théâtre de cette ville était un des meilleurs de la province.
La nouvelle qu'une artiste de Paris était à la Rochelle se répandit bientôt. En province, les moindres choses deviennent importantes.
--J'espère, me dit mon hôtesse, que madame soupera à table d'hôte.
--Vous voyez, lui dis-je, car je ne me souciais pas de souper à table d'hôte, que je suis en habit de voyage, et je sais qu'il est d'usage en province d'avoir des habitués de la ville.
--Comme on ne soupe qu'à dix heures, madame a le temps de faire un peu de toilette; d'ailleurs, il y aura des dames à table, et moi-même j'en ferai les honneurs.
Je me laissai persuader. Elle m'aida à chercher ce qui m'était nécessaire pour un négligé de voyage, et fut aussi prévenante qu'elle l'avait été peu à mon arrivée. Elle s'extasiait sur chaque pièce de mon ajustement.
«--Ah! comme on voit que madame est une Parisienne, nos dames vont-elles vous regarder demain, au spectacle!»
Tout le monde arriva pour souper, et mon compagnon de voyage, tout fatigué qu'il devait être, ne manqua pas de s'y rendre. Il avait, à ce qu'il paraît, raconté mes succès dans la ferme. S'il n'avait cependant jugé mes talents que d'après cela, il ne pouvait s'en faire qu'une médiocre idée. Je ne m'attendais pas à ce qui allait arriver.
Il vint me chercher pour me placer à table, et me mit entre lui et un monsieur que je sus bientôt après être le directeur du théâtre, qu'on avait amené tout exprès pour me faire la proposition de jouer deux ou trois représentations. Je m'en défendis, prétextant mon engagement à Bordeaux, où j'étais attendue pour le commencement de mai.
--Pouvez-vous répondre des événements? me dit le directeur, et s'il n'y a pas de chevaux.
--Mais il en viendra, repris-je.
--Non pas de trois ou quatre jours, répliqua-t-il.
Enfin, on me fit des propositions si séduisantes, que je cédai, et l'on fixa le spectacle au surlendemain. Il fut question de trois traductions italiennes: _le Marquis de Tulipano_ d'abord, _la Frasquatane_ et _la Servante maîtresse_. M. de D... vint me voir le lendemain, et me dit:
--Vous faites révolution parmi nos dames: elles ne tarissent pas sur l'élégance de la Parisienne.
--C'est fort bien, repris-je, mais quel malheur pour mon élégance, que je n'aie pas ici de ces jolis fichus de taffetas vert: c'est un peu séditieux, mais c'est de la dernière mode.
--Eh bien! il faut acheter du taffetas et les faire vous-même; on croira que vous les avez apportés de Paris.
Nous courûmes en vain tous les magasins: il nous fut impossible de trouver un seul morceau de taffetas vert, de la nuance que je cherchais.
--Mais, s'écria tout à coup M. D..., il me vient une idée: vous faut-il beaucoup de taffetas?
--Non, vraiment, un carré suffit: cela se coupe en fichu simple.
--En ce cas, venez avec moi chez un marchand de parapluies.
--Auriez-vous un coupon de taffetas vert? demandai-je au marchand.
Il m'en montra un qui était précisément ce qu'il me fallait, et il ne lui restait que celui-là. Je m'emparai bien vite de ce trésor, puis je fus acheter de la petite blonde pour garnir mes fichus, et je m'enfermai afin que personne ne me vît travailler. J'en posai un coquettement sur ma tête et mis l'autre sur mon cou. J'étais bien sûre qu'on ne pourrait imiter ces fichus, de quelques jours, car personne n'aurait la pensée de les chercher chez un marchand de parapluies. Les femmes qui liront cela me comprendront facilement, car les femmes sont femmes dans tous les temps. J'eus un si brillant succès dans l'opéra de _Tulipano_, qu'on voulut me faire rompre mon engagement avec le théâtre de Bordeaux et m'en faire contracter un avec celui de la Rochelle, où les négociants m'assuraient la valeur de mon traitement au pair. C'était un grand avantage dans un temps où les assignats perdaient tous les jours.
--Vous avez, me dit un de ces messieurs, douze mille francs d'appointements, eh bien! dans trois mois, vos douze mille francs ne vaudront pas deux louis d'or.
Cela ne fut que trop vrai; à la vérité, on nous augmentait à mesure que les assignats baissaient, mais que faire avec du papier lorsque le pain se payait cinquante francs la livre, une douzaine d'oeufs cent écus, et un poulet cinq cents francs. Si j'avais gardé les reçus des centaines de mille francs que j'ai gagnés, pour les montrer à mes petits-enfants, ils auraient eu une haute idée d'une mère dont les appointements étaient aussi considérables. Je ne pus accepter les propositions qu'on me fit à la Rochelle, quelqu'avantageuses qu'elles fussent, parce qu'un engagement ne se rompt pas ainsi, lorsque l'on a de la probité et de la délicatesse.
Les assignats, qui, à cette époque, ruinèrent tant de personnes, causèrent aussi la ruine de ma famille.
VI
Scènes tumultueuses à Bordeaux.--L'opéra de _la Pauvre femme_.--Rencontre de Fusil et de madame Bonaparte sur la route de Milan.--Lettre de Julie Talma à ce sujet.--M. et madame Dauberval.--Le ballet du _Page inconstant_.--Anecdote.--Lettre de madame Talma sur son divorce.
J'arrivai donc à Bordeaux en mai 1795, c'était au plus fort de la disette et dans un moment où les esprits méridionaux étaient en fermentation, et où il y avait tous les jours des scènes tumultueuses. La terreur, quoique passée, pesait encore de tout son poids sur ces coeurs ulcérés, et cette disette factice, dont les effets n'étaient que trop réels, tenait les esprits dans une inquiétude continuelle. Le pain, comme je l'ai dit, coûtait cinquante francs la livre; il était plus rare encore qu'à Paris. Je me rappelle que, lorsque je venais dîner chez madame Talma, elle me disait en entrant:
«Apportes-tu ton pain?»
Lorsque j'avais l'étourderie de l'oublier, le poète Lebrun, Bitaubé ou Fenouillot de Falbert, me faisaient une petite part du leur, et j'avais vraiment honte de l'accepter; mais à Bordeaux on n'était point aussi hospitalier. Cependant d'aimables _muscadins_ (comme on les appelait alors) nous apportaient de temps en temps un morceau de pain blanc soigneusement enveloppé dans du papier, et cela s'acceptait comme on accepte des oranges, des bonbons ou des fleurs. Je m'attendais qu'on finirait par nous offrir des pommes de terre ou des oignons. Si les poètes lauréats avaient pu trouver là-dessus le sujet d'un madrigal ou d'un bouquet à Chloris, il aurait fallu qu'ils eussent l'imagination bien vive.
Jusqu'à cette époque j'avais peu joué la comédie, si ce n'est au Théâtre de la République, où je m'étais essayée dans ce genre; je n'étais donc connue que pour avoir chanté les traductions italiennes dans les opéras. J'allais à Bordeaux remplir l'emploi dit des Dugazon. On donnait à cette époque beaucoup de pièces de circonstance, et l'on sait que les pauvres acteurs sont obligés de chanter sur tous les tons: _Vive le roi! Vive la ligue!_ La pièce de _la Pauvre femme_, opéra de Marsollier, était un des ouvrages les plus courus à mon départ de Paris; madame Dugazon y était admirable: on voulut voir cette pièce à Bordeaux. Madame Dugazon ayant vieilli et étant devenue d'un embonpoint excessif, les auteurs étaient obligés de travailler uniquement pour elle: mais l'administration ne fut pas arrêtée par cette considération; elle me fit jouer _la Pauvre femme_, rôle qui aurait mieux convenu à une duègne, et cela parce que ce rôle portait le nom de madame Dugazon.
* * * * *
Les esprits étaient encore en fermentation, et les opinions divergentes. Ne pouvant attaquer l'auteur, on voulut s'en prendre à l'actrice: au moment où la pauvre femme s'écrie:
«La terreur ne reviendra jamais, j'en prends à témoin tous mes concitoyens.»
On applaudit avec fureur et l'on cria _bis_. Je répétai avec un très grand plaisir, et m'avançant sur la scène, je dis avec beaucoup d'énergie:
«Non, la terreur ne reviendra jamais!»
À peine avais-je terminé cette phrase, qu'on me lança une pièce de monnaie en cuivre, appelée _monneron_, et presque aussi grosse qu'un écu de cinq francs; elle me tomba sur la poitrine et me fit perdre l'équilibre. Fort heureusement j'avais un fichu très épais, mais si je l'eusse reçue à la tête, j'étais tuée. On ne peut se faire une idée des vociférations et du tumulte que cela occasionna: si l'on eût trouvé celui qui avait jeté ce _monneron_, il eût été écharpé. J'en éprouvai cependant beaucoup moins de mal qu'on pouvait le craindre ou qu'on l'avait espéré. On rejoua cette pièce le lendemain, et l'on peut penser combien je fus applaudie; mais lorsque je redisais les mêmes phrases, je jetais involontairement un coup-d'oeil furtif vers l'endroit d'où était parti le projectile.
«N'ayez pas peur, me criait-on, ils ne s'en aviseront pas.»
En effet, tout se passa sans opposition. On rejoua plusieurs fois cette pièce, et chaque soir j'étais accompagnée par une foule de jeunes gens qui me suivaient jusque chez moi, dans la crainte qu'il ne m'arrivât malheur. M. Brochon, ami de Barbaroux et de M. Ravez, me reconduisit pendant long-temps. C'était un avocat d'autant plus estimé à Bordeaux, qu'il avait été le défenseur officieux de plusieurs accusés, dans un temps où cette noble mission n'était pas sans danger; il fallait même avoir du courage pour accepter. Il eut le bonheur de sauver un assez grand nombre d'accusés: aussi était-il adoré des jeunes gens et considéré dans toute la ville.
On donna dans ce même temps l'opéra du _Brigand_, de Hoffmann; je me rappelle ce couplet, parce que c'était à moi qu'il s'adressait dans la pièce:
Plus de pitié, plus de clémence; Quand nous trouvons des factieux, Envoyons-les en diligence Aux enfers revoir leurs aïeux.
Des cris de ces jeunes vipères Que nos coeurs ne soient point émus; Ces enfans vengeraient leurs pères, Mais les morts ne se vengent plus.
L'auteur avait voulu faire allusion à ces mots de Barrère: «Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.»
J'étais encore à Bordeaux, lorsque le bruit des conquêtes du général Bonaparte en Italie donnait un démenti formel à ce mauvais jeu de mots:
«Il reviendra _sans gêne_, et fera la paix dans _mille ans_.»
Mon mari faisait partie d'une administration qui allait en Italie; c'était peu de temps avant l'affaire de Viterbe. Comme madame Bonaparte devait rejoindre le général à Milan, madame Talma et son mari donnèrent à Fusil des lettres où ils le recommandèrent auprès d'elle.
Les routes d'Italie étaient alors fort dangereuses; les _barbets_, troupe de pillards, y assassinaient journellement, arrêtaient les convois et commettaient toute sorte de désordres.
On sait que M. Méchin, sa femme, ainsi que ceux qui les accompagnaient, furent renfermés dans Viterbe, et ne durent leur salut qu'à l'évêque: sans lui, ils eussent été massacrés.
Ce fut par une lettre de madame Talma que j'appris tous ces détails.
«Ton mari, me disait-elle, ainsi que ses camarades, ont été dépouillés et maltraités par les _barbets_; ils ont voulu se faire recevoir dans une ambulance, mais on n'a admis que ceux qui, ne pouvant plus marcher, étaient hors d'état de se soutenir: on n'a pas voulu recevoir les autres. Le pauvre Fusil, qui était de ce nombre, s'est traîné comme il a pu le long de la lisière d'un bois, sur la grande route, afin d'éviter les partisans et dans l'espoir qu'il pourrait rencontrer quelqu'équipage allant à Milan; mais, épuisé de fatigue et ne se sentant plus la force de marcher, il allait succomber, lorsque le ciel prit pitié de lui, et lui envoya un secours inespéré. Il était depuis quelque temps sur la grande route, lorsqu'il vit à travers un nuage de poussière plusieurs voitures escortées par des militaires. Ne doutant pas que ce ne fussent des Français, il pensa qu'il pourrait obtenir quelque secours et demanda à un soldat quels étaient les personnes qui venaient de ce côté:
«Camarade, lui dit le soldat, ce sont les équipages de la femme du général en chef.
«Madame Bonaparte! s'écria-t-il.» Se souvenant aussitôt que fort heureusement nos lettres se trouvaient dans son portefeuille, il les prit, et les élevant en l'air, il fit signe qu'il voulait les remettre à madame Bonaparte. Cette dame fit arrêter sa voiture, et s'empressa de les ouvrir. Lorsqu'elle aperçut le nom de Talma, elle jeta les yeux sur celui qui lui avait présenté ces lettres, et le voyant dans un état aussi misérable, elle se douta de ce qui lui était arrivé. «Mon Dieu, monsieur, lui dit cette excellente femme, combien je me félicite de m'être rencontrée assez à temps pour vous secourir.» Elle le fit placer dans la voiture de mademoiselle Louise Davrignon, qui en prit le plus grand soin. À la station, il fut pansé par le docteur Yvan, qui accompagnait madame Bonaparte.
Ainsi la fortune, toujours capricieuse et bizarre, avait refusé la veille au pauvre soldat une place dans une ambulance, et le faisait entrer le lendemain à Milan, dans les équipages du général en chef.
Madame Bonaparte retint Fusil près d'elle tout le temps qu'elle resta à Milan; ces dames ayant eu la fantaisie de jouer la comédie pour se désennuyer, ce fut mon mari qui organisa leur spectacle, et il eut de charmantes écolières. Mademoiselle Paulette[10], qui était du nombre, avait de l'affection pour son professeur, parce qu'il la faisait rire et l'amusait beaucoup; elle lui donna pour moi une très belle parure en camée, et ce fut Julie qui me l'envoya. Ces dames avaient engagé mon mari à me faire venir en Italie; je l'aurais bien désiré, mais on courait de si grands dangers sur les routes, qu'il n'aurait pas été prudent d'entreprendre ce voyage.
La bienveillance de madame Bonaparte pour Fusil lui fut plus nuisible qu'avantageuse, car elle lui fit abandonner la place pour laquelle il avait fait le voyage d'Italie. «Je veux, lui avait-elle dit, vous en faire avoir une autre dont les appointements puissent vous être plus profitables; car vous êtes trop honnête homme pour tirer bon parti de celle qu'on vous a donnée.» Elle en parla à M. Alaire, je crois; mais au lieu de se la faire obtenir avant le départ de madame Bonaparte, il se reposa sur la parole du chef d'administration, qui, lorsqu'elle fut éloignée, oublia toutes ses promesses.
Il a conservé pendant bien long-temps dans son portefeuille une demande apostillée par le général Bonaparte, pour avoir de l'avancement dans les équipages d'artillerie; mais il n'en a jamais fait usage. J'aurais voulu au moins qu'il gardât cette apostille comme un autographe, mais je ne sais pas ce qu'il en a fait.
Fusil fut trop heureux de reprendre du service militaire auprès du général Muller.
Madame Talma m'avait donné une lettre charmante pour M. et madame Dauberval, que, d'après ce qu'elle m'en avait dit, je brûlais de connaître. Ce n'était plus cette jeune femme dont Julie m'avait fait le portrait, mais elle jouait avec tant d'art et de talent, qu'au théâtre elle faisait oublier son âge.