Souvenirs d'une actrice (1/3)

Chapter 7

Chapter 73,782 wordsPublic domain

Barilli eut beaucoup de peine à remplacer Raffanelli. C'était cependant un fort agréable acteur, qui avait une très belle voix, et son devancier n'en avait pas du tout. Mengozzi, chanteur habile, en avait aussi très peu, mais une si excellente méthode qu'il remplaçait par l'art ce qui lui manquait de moyens naturels. Il était auteur de quantité de jolis morceaux.

Sé m'abandonne mio dolce amore,

était un des plus à la mode et des plus expressifs; il a bien voulu me donner quelquefois des conseils dont j'étais extrêmement reconnaissante. En général j'ai eu beaucoup à me louer de l'obligeance des acteurs du théâtre Italien.

Plus tard vinrent madame Strinasaci, et Tachinardi et cette charmante madame Barilli qui fut l'idole du public, non-seulement pour son talent, mais pour ses vertus privées, pour sa bonté et sa bienfaisance. Elle fut enlevée trop tôt à l'admiration du public. Elle eut pour cortége à son convoi, tous les malheureux qu'elle soulageait journellement, et qui la pleurèrent comme une mère; ce n'étaient point des pleurs payés, car ces pauvres gens étaient venus d'eux-mêmes. Ce fut une consternation dans le quartier de l'Odéon.

Nous eûmes, depuis madame Grassini, qui représentait si bien une reine par la noblesse de son port. Pour juger de sa beauté, il faut voir son portrait, fait par madame Lebrun-Vigée. Madame Catalani vint après; madame Catalani, que j'ai retrouvée dans les pays étrangère, toujours si bonne! si serviable! Elle y a joui d'une considération que l'on accorde rarement à ce degré. Elle était aimée pour elle-même, autant que pour son talent, et cet admirable gosier dont le larynx, selon l'opinion de plusieurs docteurs, était de la même nature que celui du rossignol.

Le désir de parler des chanteurs italiens m'a écartée de mon début au théâtre des élèves de l'Opéra et j'y reviens. La liberté de jouer tous les ouvrages me donna la facilité de choisir. J'avais assez de sûreté comme élève de Piccini pour ne pas craindre d'aborder des rôles importants. Je demandai donc celui de la _Serva Patrona_ qui n'avait encore été joué en français que par madame Davrigny, la Damoreau de l'époque, et celui de Colette du _Devin de village_ qui m'avait été montré par madame Saint-Huberty. Il paraissait si étrange, si audacieux alors que l'on osât jouer des ouvrages des grands théâtres, que la plus brillante société vint en foule pour se moquer de nous.

Dubuisson[42], auteur de _Tamas Kou-li-Kan_, traduisait tous les ouvrages italiens. C'était un homme fort brusque et fort peu poli, un véritable bourru bienfaisant. Lorsqu'il vit l'annonce de mes débuts dans la _Serva patrona_, il arriva chez notre impresario, chez qui je dînais, et son premier mot fut:

--Êtes-vous fou? est-il bien vrai que vous allez faire jouer ces deux ouvrages? et quelle est l'extravagante qui a la folle présomption de se mesurer avec madame Davrigny?

--Mais c'est celle qu'on a destinée à chanter les rôles de madame Balletti.

--C'est bien différent; on viendra pour connaître le sujet des ouvrages, on ne fera pas de comparaison.

--Eh bien! monsieur, c'est moi qui ai l'audace de jouer _la Servante-Maîtresse_.

--Tant pis pour vous, car vous serez sifflée.

--Peut-être: lorsqu'on débute à l'Opéra-Comique, ne joue-t-on pas les rôles des sujets qui ont le plus de faveur?

--Ce n'est pas de même.

Enfin il serait trop long de répéter toutes les choses aimables et encourageantes qu'il m'adressa à ce sujet. On le plaça à table à côté de moi, et, avec une coquetterie de femme, je fis ce que je pus pour le ramener de ses préventions. Je lui dis les raisons qui m'avaient déterminée, et je le priai de ne pas trop me décourager.

--Moi, me dit-il d'un ton plus radouci, je ne suis rien là-dedans, mais le public... Vous seriez à la hauteur de l'autre (ce que je ne crois pas), qu'on n'en conviendrait point.

--Enfin que faire? la représentation est annoncée. Eh bien, si je tombe, je suis assez jeune pour me relever plus tard.

Le jour approchait. Je suppliai l'administration de ne laisser entrer aucune personne étrangère à la répétition. Craignant les critiques anticipées, je ne répétai le grand morceau de la _Serva_ que pour les ritournelles et les rentrées; je ne chantai pas. Je dois dire cependant que plus le moment approchait, plus je sentais mon courage se ranimer. Si j'eusse cédé au sentiment de la peur, j'étais perdue. Comme j'étais musicienne assez adroite, je savais ce que je pouvais risquer. La salle était comble, et les premiers balcons étaient occupés par un certain duc de Grammont et sa société. Il donnait le ton, et les artistes les plus célèbres allaient faire de la musique chez lui. Il avait dans son château, à la campagne, près Paris, un petit théâtre sur lequel on essayait souvent les opéras nouveaux, comme on lit un manuscrit en société avant de représenter la pièce. Le balcon qui faisait face au sien était rempli d'habitués; ils parlaient si haut, que l'on entendait tout ce qu'ils disaient. Je ne descendis qu'au moment d'entrer en scène; et comme j'avais une jolie toilette, une assez jolie tournure, dit-on, il se fit un mouvement dans la salle qui n'était pas trop à mon désavantage (les femmes ne s'y trompent guère). Toutes les lorgnettes étaient braquées, toutes les oreilles tendues, mais je ne cherchai en entrant qu'un seul individu: c'était mon bourru de Dubuisson. Il était en face de moi à l'orchestre, le front appuyé sur sa canne. L'entrée de Zerbine commençant par un morceau d'action, une querelle entre le valet et la soubrette, il n'y avait donc encore rien à juger; mais le premier air, que peu important, est cependant du chant. On applaudit (un peu), seulement un encouragement. Dubuisson ne bougeait pas, il attendait le cantabile. Je le chantai sans fioriture, avec expression. Je fus très applaudie, et je vis mon bourru me faire: «_Hum! pas mal_.» Cela me donna du courage pour l'air de _Bravoura_, qui commence le second acte. Les ritournelles des anciens opéras sont interminables. Cela peut avoir son bon côté, en ce qu'elles donnent le temps de se rassurer.

Je vis que les physionomies n'étaient plus aussi hostiles dans les loges, et que le parterre était bien disposé: cette fois, je risquai tout. «Allons, me dis-je, il faut faire le saut périlleux, il en arrivera ce qu'il pourra.» J'obtins un succès complet. Moins on avait attendu de moi, plus on trouva bien ce que je fis. J'entendais bourdonner à mon oreille: _une jolie voix, de la légèreté, de la méthode, c'est au mieux_. Après l'acte, mon antagoniste, le duc de Grammont vint sur le théâtre, m'accabla d'éloges, et me prédit que je serais une chanteuse distinguée. Il m'engagea à lui faire _l'honneur_ de venir à ses soirées de musique, et dès ce moment il me prôna autant qu'il m'avait dépréciée auparavant.

Dans toute cette atmosphère d'éloges, je ne voyais pas celui que je cherchais; je le découvris enfin dans un coin, causant avec le directeur. Je ne lui demandai rien, mais il me tendit la main, en me disant: «C'est bien!» et j'avoue que cet éloge me flatta plus que les compliments qu'on venait de me prodiguer. Il n'est pas besoin de dire que dès-lors tout ce que je chantai fut applaudi. Je reçus une invitation du duc de Grammont, pour sa première soirée. Il avait appris que j'avais débuté à quinze ans au concert spirituel, que j'étais proche parente de madame Saint-Huberty, élève de Piccini; en fallait-il davantage?

Il eût été à souhaiter pour mon repos qu'il eût su tout cela plutôt. Une fluxion de poitrine fit craindre que je ne perdisse ma voix. Les médecins furent d'avis que je ne devais pas chanter, au moins d'une année. Ce fut cette circonstance qui me fit engager au nouveau théâtre de la rue de Richelieu, dirigé comme je l'ai déjà dit, par MM. Gaillard et Dorfeuil. Mademoiselle Fiat avait quitté ce théâtre après la mort de Bordier. Ce fut une perte. La femme de M. Monvel qui avait débuté n'avait pas réussi. Mademoiselle Saint-Per était malade; ce fut donc moi à qui l'on fit jouer la soubrette, dans la reprise de _Guerre ouverte_. Ce n'était pas une petite tâche que de remplir ce rôle, établi par mademoiselle Fiat avec un rare talent. Aussi, ce fut encore au chant que je demandai un soutien. L'auteur me permit de placer une romance à la scène de la fenêtre. Cette romance assura mon succès. Ces applications

«Il y a dans la rue un amateur qui t'applaudit. Puisqu'on a du plaisir à t'entendre, il faut en chanter un second.»

furent saisies avec empressement. Dès ce jour, je fus la prima dona du théâtre, et M. Ducis me fit chanter dans _Othello_ la romance du _Saule_, dans la coulisse, pour mademoiselle Desgarcins. Aussi dans le prologue de la réunion des deux théâtres, Dugazon ne manqua pas de me dire:

«--Ah! toi, je te connais, tu as débuté dans le chant.»

C'était heureux pour commencer l'emploi des soubrettes.

XII

La fête de la Fédération.--Les Comédiens au Champ-de-Mars.--Fête donnée par Mirabeau aux Fédérés Marseillais au théâtre de la rue Richelieu.--_Gaston et Bayard_.

J'étais encore aux élèves de l'Opéra, lorsqu'on s'occupait de fêter le premier anniversaire de la fête de la Bastille. L'époque de cette fameuse fête de la Fédération approchait et les travaux n'avançaient pas. On mit en réquisition tous les habitants de Paris: hommes, femmes, enfants, tout le monde fut travailler au Champ-de-Mars. On se réunissait par section en corporation. Les théâtres se signalèrent. Chaque cavalier choisissait une dame à laquelle il offrait une bêche bien légère, ornée de rubans et de bouquets, et, la musique en tête, on partait joyeusement. Tout devient plaisir et mode à Paris; on inventa même un costume qui pût résister à la poussière, car les premiers jours les robes blanches n'étaient plus reconnaissables le soir. Une blouse de mousseline grise les remplaça. De petits brodequins et des bas de soie de même couleur, une légère écharpe tricolore et un grand chapeau de paille, tel était le costume d'artiste.

Une partie de nos auteurs de vaudevilles se réunirent à nous. Le Cousin Jacques fut mon cavalier, il m'a même fait des vers à ce sujet. On bêchait, on brouettait la terre, on se mettait dans les brouettes pour se faire ramener à sa place, tant et si bien qu'au lieu d'accélérer les travaux, on les entravait. On nous dispensa bientôt des promenades au Champ-de-Mars, à notre grand regret, car cela était très amusant.

Je n'ai pas vu la fête de la Fédération. Voici ce que j'écrivais, à ce sujet, à madame Lemoine-Dubarry:

«Les journaux, madame, vous donneront assez de détails pour que vous puissiez vous passer des miens; d'ailleurs je ne pourrais vous en parler comme témoin oculaire, car je n'y ai pas assisté. Ces fêtes ne me tentent pas, et la foule me fait peur. Il a fait toute la journée une pluie horrible: voilà ce que je sais.

«Je ne vous entretiendrai donc que de la fête qui a été donnée chez Mirabeau aux Fédérés Marseillais. J'y ai joué dans une pièce faite pour la circonstance; mais ce qui m'a le plus étonnée dans cette solennité, ce n'est pas de m'y voir, comme le doge de Venise, c'est Mirabeau auquel je parlais pour la première fois; et, malgré toute votre humeur contre lui[43], je vous en demande bien pardon, mais je l'ai trouvé charmant. Quelle grâce, quelle expression sur cette figure repoussante au premier abord! que d'esprit répandu sur toute sa personne! Je ne suis plus surprise qu'il ait inspiré une si grande passion à Sophie[44].

«Je vous entends d'ici dire: _Eh bien! ne va-t-elle pas se passionner aussi?_ ne craignez rien, cela n'ira pas jusque-là, mais j'ai un plaisir infini à causer avec lui. Je m'en étais fait une toute autre idée. Je n'avais pas eu l'occasion de le voir chez Julie Talma. Depuis qu'il est enfoncé dans la politique et qu'il est devenu un célèbre orateur, il ne va guère dans le monde. Julie va chez lui; elle en parle toujours avec un grand enthousiasme; il demeure dans sa maison de la rue Caumartin[45].

«Voici les couplets que j'ai chantés à cette fête donnée chez Mirabeau; ils sont du Cousin Jacques:

«Tous ces Français que loin de nous L'espérance retient encore[46] Ils n'ont pas vu d'un jour si doux Briller la bienfaisante aurore, Pareils à ceux que le ciel fit Habitants d'un autre hémisphère, Ils sont au milieu de la nuit Quand le plein midi nous éclaire.

«Mais surtout n'oublions jamais Que chacun d'eux est notre frère: La voix du sang chez les Français Doit-elle un seul instant se taire? Loin d'avoir un cruel plaisir À les voir se troubler et craindre, Pour parvenir à les guérir, Il faut nous borner à les plaindre.

«Je veux vous conter une singulière scène qui est arrivée au théâtre du Palais-Royal[47] le jour où Mirabeau y a amené les Fédérés Marseillais, pour lesquels il avait demandé _Gaston et Bayard_. Ils étaient en grand nombre, et la salle était tellement remplie, qu'on avait été obligé d'en placer une partie sur le théâtre de manière à ne pas gêner la scène. La plupart d'entre eux ne se doutaient pas de ce que c'était qu'une représentation théâtrale, et n'y avaient jamais assisté. Aussi portaient-ils une grande attention à la pièce. Bayard était joué par un nommé Valois, acteur de province, qui n'était pas sans mérite[48].

«Nos Fédérés s'étaient tellement identifiés avec l'action, qu'ils ne pensaient plus qu'ils étaient sur la scène. Au moment où Bayard, blessé, étendu sur un brancard et couvert de trophées, est surpris par Avogard et les siens qui viennent pour l'assassiner, sur ce vers,

Viens, traître, je t'attends!

«tous les fédérés, comme si c'eût été pour eux une réplique, tirèrent leurs sabres et vinrent entourer le lit de Bayard. Ce mouvement spontané, auquel on était loin de s'attendre, donna un grand succès à ce nouveau dénoûment. Les applaudissements ne cessaient pas, et si Bayard ne leur eût assuré qu'il ne courait aucun danger, Avogard et ses soldats auraient mal passé leur temps.

«L. F.»

XVIII

Théâtre des Variétés au Palais-Royal.--Ouverture du théâtre de la rue de Richelieu.--Monvel, son retour de Suède.--Ses débuts au théâtre des Variétés.--Les chemises à Gorsas--Talma, Dugazon, Madame Vestris.--Le Foyer.--Mademoiselle Rachel.--Mademoiselle Sainval.--Monvel dans la tragédie.--Anecdote sur M. de la Harpe.--Les opéras-comiques de Monvel.--Blaise et Babet.--La Chanson de Lisette.

J'ai lu, dans plusieurs Mémoires contemporains, des récits tellement inexacts sur l'ouverture du théâtre de la rue de Richelieu, que l'on me permettra, je pense, d'en parler comme témoin oculaire, puisque j'en faisais partie à cette époque, lorsque la fraction des acteurs du Faubourg-Saint-Germain s'y réunit à ceux qui avaient ouvert ce théâtre. Voici donc très exactement les choses comme j'ai été à même de les voir et de les entendre.

MM. Gaillard et Dorfeuil étaient directeurs du théâtre des Variétés au Palais-Royal; on n'y avait encore joué que des pièces comiques dans lesquelles avaient brillé Volangos, Beaulieu et Bordier. Le mouvement de la révolution qui commençait à s'opérer leur donnait l'espoir d'être bientôt à la tête d'un second Théâtre-Français, car on se lassait de la tyrannie du premier, et les jeunes littérateurs qui éprouvaient tant de difficultés pour faire recevoir leurs ouvrages, le désiraient vivement aussi. La salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans faisait bâtir, fut donnée à MM. Gaillard et Dorfeuil. Ils n'attendaient donc que le décret sur la liberté des théâtres pour se mettre en mesure; ils avaient déjà quelques bons acteurs pour le genre qu'ils voulaient adopter, Michot, dont on se souvient toujours au Théâtre-Français; mademoiselle Fiat, charmante soubrette, bien digne de briller dans un plus grand cadre; monsieur et madame Saint-Clair, et plusieurs autres. On engageait les meilleurs acteurs de la province, où l'on jouait alors tout le grand répertoire tragique et comique.

Monvel arrivait de Suède; il voulait rentrer au Faubourg-Saint-Germain, mais de sévères règlements empêchèrent ce théâtre de s'attacher ce grand artiste. Il ne pouvait manquer d'être recherché par une entreprise rivale. On profita avec empressement de cette circonstance, et l'on fit à Monvel les propositions les plus brillantes. Il accepta, et commença même à jouer dans la salle des Variétés, où il débuta dans le rôle de Louis XII, espèce de tragi-comédie de Collot-d'Herbois, dans laquelle l'on chantait en choeur:

Vive à jamais notre bon roi: Il fait le bonheur de la France.

Monvel joua aussi _le Pessimiste_ de Pigault-Lebrun. Ce furent les seuls rôles qu'il établît dans cette salle[49]. Mademoiselle Contat, qui assistait à la représentation de _Louis XII_, disait à l'un de ses voisins:

Contemplez de Bayard l'abaissement auguste.

Il y avait alors une telle hiérarchie dans les théâtres du royaume, que les acteurs auraient cru déroger en jouant sur une autre scène que la leur. Le théâtre de la rue de Richelieu fut nommé d'abord théâtre du Palais-Royal. Il fit son ouverture au mois de mai 1790.

Les directeurs donnèrent aux artistes une fête brillante avant l'ouverture de la salle. Lorsque l'on vit arriver Talma, Dugazon, madame Vestris la tragédienne, et mademoiselle Desgarcins, on ne douta pas qu'ils ne se séparassent bientôt du Faubourg-Saint-Germain, car ils étaient au nombre des mécontents. Ils ne quittèrent cependant que l'année suivante, Cette fête fut donnée au nouveau théâtre; on dansa dans la galerie des bustes et dans le grand foyer, où l'on servit un très beau souper. Les joueurs de bouillotte se réfugièrent dans le foyer des acteurs; c'est le même qu'aujourd'hui. Il était disposé à peu de chose près comme il l'est maintenant; on a fait disparaître seulement les deux loges du fond, pour jouir des fenêtres qui les éclairaient. Une cloison a été pratiquée près de la cheminée pour établir le couloir qui va aux loges d'acteurs.

Plusieurs hommes de lettres et des journalistes avaient été invités à la fête; de ce nombre était Gorsas dont le nom fut si plaisamment chanté dans les _Actes des Apôtres_, sous le titre des _Chemises à Gorsas_. Lorsque les tantes du roi, mesdames Adélaïde et Victoire, émigrèrent, Gorsas dit dans un journal, que tout ce qu'elles emportaient de France appartenait à la nation; qu'elles n'avaient rien à elles, et il finissait par cette phrase: «_Jusqu'à leurs chemises, tout est à nous_». Alors dans le numéro des _Actes des Apôtres_ qui suivit cette réclamation, on supposait que Mesdames était arrêtées à la frontière, et qu'un officier municipal leur disait sur l'air: _Rendez-moi mon écuelle de bois:_

Rendez-nous les chemises à Gorsas; Rendez-nous les chemises; Nous savons, à n'en douter pas, Que tous les avez prises. Rendez-nous, etc.

Alors Madame Adélaïde répondait:

Je n'ai pas les chemises à Gorsas, Je n'ai pas les chemises.

Madame Victoire ajoutait d'un air surpris:

Avait-il des chemises, Gorsas, Avait-il des chemises?

--Oui, mesdames, n'en doutez pas, il en avait trois grises.

Mesdames le regardaient d'un air surpris:

--Ah! il avait des chemises, Gorsas, Il avait des chemises.

On ajoutait que ces trois chemises lui avaient été données par le club des Cordeliers. Hélas! lorsqu'il allait à l'échafaud, la foule impitoyable pour tous lui chantait _les Chemises à Gorsas!_

Quelqu'un à qui j'énumérais la liste des artistes qui composaient ce théâtre en 1790 et en 1791, et dont aucun n'existe aujourd'hui, me disait:

--Vous avez donc vécu cent ans pour avoir vu et connu tous ces gens-là[50]?

--Non, pas tout à fait, mais les générations se succèdent rapidement au théâtre, car elles ne peuvent passer une époque voulue sans risquer de décroître; plus d'un grand artiste nous en a donné la preuve.

Il est pourtant des talents tellement heureux qu'ils achèvent leur carrière sans s'affaiblir. Ce privilège appartient principalement à ceux qui ont reçu de la nature des dons précieux que l'étude n'a pas détruits; car une trop grande recherche peut nuire au naturel; il est si facile de dépasser le but! _L'esprit ne s'apprend pas_, a dit un auteur; la sensibilité, la chaleur, la simplicité de la diction, le goût enfin ne s'apprennent pas non plus. Un maître habile empêche de s'égarer; il fait valoir les qualités, détruit les défauts: c'est déjà un assez grand bien; mais il ne peut donner ce qu'on n'a pas. Le talent vrai, est comme l'éloquence, il persuade, il émeut, il entraîne. Ne voyons-nous pas de nos jours une jeune fille dont le génie a deviné tout cela? Pour son bonheur elle n'a pas vu ses devancières, et son guide[51] a su développer en elle les qualités dont la nature l'a si abondamment pourvue. Elle a compris qu'une princesse n'exprime pas ses sentiments par des cris de rage et des hoquets fatigants pour le spectateur; qu'il n'y a que les passions fortes, comme la jalousie, l'ambition déçue, qui puissent entraîner quelquefois hors des bornes, des femmes d'un rang illustre. Si l'on examine avec attention les caractères tracés par nos grands maîtres, on verra que ces élans de l'âme sont presque toujours réprimés par la fierté, par la crainte, par la dissimulation de la politique. L'amour maternel est le seul qui ne connaisse point de bornes.

Aussi barbare époux qu'impitoyable père, Venez, si vous l'osez, l'arracher à sa mère.

C'est ainsi que doit parler Clytemnestre; mais ce n'est qu'après une scène d'ironie, si parfaitement rendue par mademoiselle Rachel, qu'Hermione cède aux transports d'un amour méprisé. C'est avec modération qu'Agrippine reproche à Néron son ingratitude, et Cléopâtre nous dit d'une manière concentrée dans _Rodogune_:

Serments fallacieux, salutaire contrainte, Que m'imposa la force et que dicta la crainte.

C'est par cette simplicité noble que Monvel était admirable, et ce sont ses conseils et son exemple qui ont amené Talma à suivre ses traces; il en convenait souvent lui-même.

Dans la nomenclature des acteurs que j'ai vus se succéder, Monvel devait être le premier qui s'offrit à moi; il a laissé une réputation assez brillante pour croire qu'il n'y ait plus rien à en dire; mais tous les détails intérieurs de la vie d'un grand artiste sont toujours intéressants à connaître lorsqu'ils tiennent surtout à son art. Je me fais gloire d'avoir retenu ses préceptes, car il a quelquefois abaissé avec moi la dignité de son genre pour me guider dans les jolis opéras dont il était l'auteur. Il démontrait et ne montrait pas; la multiplicité des gestes, me disait-il, nuit au jeu de la physionomie. Le regard a bien plus d'expression, lorsqu'il n'est pas accompagné d'un geste inutile qui en détruit l'effet. Et il me citait mademoiselle Sainval dans la scène d'Emilie avec Cinna, lorsqu'on lui nomme ceux des leurs qui sont mandés par Auguste; elle écoutait, sa main gauche appuyée sur son coude, dans l'attitude de l'attention, et répondait lentement sans les regarder, et comme à elle-même:

Mandez... les chefs de l'entreprise... Tous deux en même temps,

Elle tournait vivement la tête vers Cinna;

Vous êtes découverts!...

Cela faisait un effet prodigieux: de même que dans _Sémiramis_, lorsqu'elle voyait le billet entre les mains d'Arsace, et qu'elle lui disait:

D'où le tiens-tu?

--Des Dieux.

--Qui l'écrivit?

--Mon père.

--Que dis-tu?

C'était un des grands effets de mademoiselle Sainval.

Quelle simplicité noble Monvel déployait dans la scène d'Auguste avec Cinna! quelle énergie dans don Diègue du _Cid_! Comme il était touchant dans _Fénélon!_ aussi le public ne manquait-il jamais de saisir cette application:

Où prenez-vous ce ton qui n'appartient qu'à vous?