Chapter 6
Je faisais chaque jour de nouvelles découvertes. C'était une manière d'écrire en chiffres d'une espèce bizarre. Quand j'eus bien classé toutes mes richesses, je fus, toute fière de mon savoir, m'en vanter à M. Millin qui se moqua de moi, comme on peut le penser.
--Mais enfin, lui disais-je, les anciens ne prêtaient-ils pas des symboles aux fleurs? En Allemagne, on attache encore une idée de sentiment à l'arbre planté le jour de la naissance d'un enfant; il croit avec lui et on s'attriste s'il dépérit; on se réjouit s'il prospère: il semble qu'une sorte de magnétisme agisse sur ces deux plantes d'une si différente espèce. Combien de fleurs dont les noms nous expriment une pensée! Un souci, un cyprès, un saule pleureur, ne sont-ils pas l'expression muette de la mélancolie? Une pâquerette, cette marguerite des champs, est un présage pour les jeunes filles. Le chèvre-feuille peint la persévérance; une petite _Ne m'oubliez pas_, se nomme ainsi dans toutes les langues.
--Vous êtes folle, me disait M. Millin, vous vous occupez de niaiseries, plutôt que de choses utiles.
Je me trouvai fort désappointée, et me promis bien à l'avenir de ne plus faire part de mes découvertes à ce sévère professeur.
Cependant, il était un peu comme ces maris qui se moquent de leurs femmes, en les voyant tirer les cartes, et qui regardent de côté.
«Eh bien, me disait-il, la science des symboles fait-elle des progrès? il faut publier cette nouvelle _Flore des Dames_, je vous réponds du succès.»
Notre sorcellerie était bien innocente. Hélas! il ne prévoyait pas alors que cette folie dont il se moquait, deviendrait plus tard un moyen de communication pour donner des avis précieux à des amis renfermés dans les prisons, dans celle surtout du Luxembourg, dont la position permettait de s'apercevoir de loin.
Tous les jours cette allée du milieu, qui fait face au palais, était remplie de femmes, d'enfants, de vieillards; on se voyait à peine à travers des carreaux grillés, mais le coeur devinait ce que les yeux n'apercevaient qu'avec difficulté. On errait le soir comme des ombres silencieuses. Une corde tendue empêchait d'avancer, et des sentinelles placées de distance en distance épiaient le coup-d'oeil ou le mouvement furtif de ces malheureux.
Cependant on trouvait moyen de tromper leur vigilance. C'est d'une de ces fenêtres que M. M. de C. guettait un regard d'une jeune et belle femme qui donnait la main à un joli enfant, et en portait un autre près de devenir orphelin. Elle m'inspirait un vif intérêt; elle s'en aperçut et chercha les moyens de venir causer avec moi. Le malheur rend communicatif. Ayant remarqué que j'avais toujours des fleurs à la main, elle m'en demanda le motif, et je lui racontai ce que j'ai dit plus haut. On peut penser combien elle fut charmée de cette découverte. De ce moment, nous ne nous occupâmes plus que des moyens de faire parvenir un alphabet de fleurs. Ce n'était pas chose facile, car tout paraissait suspect. Cependant, avec de l'argent, nous parvînmes à persuader un des hommes employés au service des prisons.
--Cela ne peut en rien vous compromettre, lui dis-je, il n'y aura aucun papier caché. S'il y en avait, il vous serait bien facile de vous en apercevoir. Des fleurs, cela fait tant de plaisir à un pauvre prisonnier! seulement à les voir, à les respirer! C'est un souvenir de sa femme et de ses enfants.
Enfin, à force de pérorer, il finit par y consentir. Nous parvînmes au moins à nous distraire par cette occupation, et nous consultions nos oracles. Je ne suis pas superstitieuse, mais le hasard produit quelquefois des rapprochements si bizarres, que, lorsqu'ils se rapportent à notre pensée, on est entraîné sans même s'en apercevoir. Si l'on n'y croit pas, au moins cela charme un moment nos ennuis, surtout si nous y trouvons du rapport avec ce qui nous intéresse. Mais, lorsqu'on est accablé sous le poids de l'adversité, c'est alors que l'âme est plus entraînée à la faiblesse; on croit découvrir une inspiration céleste dans chacune des idées qui frappent notre pauvre imagination malade. Casanova n'a-t-il pas cru voir le jour et l'heure de sa délivrance dans l'arrangement et le nombre de lettres d'un vers italien? Si les plus grands hommes même se sont souvent laissés bercer par ces illusions, on peut bien nous les pardonner à nous, faibles femmes, toujours séduites par un sentiment.
Ce fut, hélas! par une scabieuse, symbole de veuvage, et un souci, que l'on m'apprit la mort de M. M. de C. Je la cachai le plus long-temps que je pus à cette pauvre jeune mère, qui était dans son lit en ce moment, et fort heureusement incapable d'en sortir. Elle ne le sut que lorsque le char funèbre emporta un si grand nombre de victimes, qu'il n'était plus possible de rien ignorer ni de tromper personne.
On n'a vraiment pas rendu assez de justice aux femmes de cette époque. J'en ai connu, vivant mal avec leurs maris, s'étant même séparées d'eux pour différence d'opinion. Et bien! lorsque ces mêmes maris se trouvèrent compromis, ou coururent des dangers, on les vit s'employer pour eux avec un zèle admirable, rester aux portes de ceux dont elles espéraient la plus faible grâce, Par tous les temps, par toutes les saisons, cette malheureuse madame Dubuisson[38], si petite maîtresse, si élégante, courait dans la boue, par la pluie; par la neige, supportait toutes les intempéries des saisons, toutes les humiliations, pour porter quelque adoucissement au sort de son mari. Cela n'aurait eu rien d'étonnant s'ils eussent bien vécu ensemble, mais depuis long-temps ils étaient séparés; elle habitait Bruxelles, et n'avait aucune relation avec lui. Elle accourut, lorsqu'elle le sut en péril; elle ne put le sauver, et mourut de douleur quelques temps après lui. L'amitié se réveille, les torts s'oublient dans de pareils moments.
X
Le comte de Tilly.--Rivarol.--Vers d'une dame à Rivarol.--Champcenetz.--Tours que jouait Champcenetz à ses créanciers.--Ses bons mots en allant à l'échafaud.--Le chevalier de Saint-Georges.--Son talent musical.--_Les amours et la mort du pauvre oiseau_.--Son ami Lamothe.
Les personnes que je rencontrais le plus fréquemment dans la société de madame de Chambonas étaient généralement remarquables par leur amabilité et leur esprit. Plusieurs d'entre elles ont même joué dans le monde un rôle assez important. Mais toutes n'avaient pas, comme M. Millin, les qualités solides qui inspirant la sympathie et l'attachèrent. Le comte de Tilly, auteur de la romance qui a eu une si grande vogue:
Tu le veux, je pars pour l'armée.
Le comte de Tilly avait, comme Champcenetz, un esprit mordant qui lui faisait de nombreux ennemis. Lorsqu'il prenait quelqu'un à tic, il était d'une amertume extrême et disait des choses blessantes, s'embarrassant peu si ses pointes acérées ne pénétraient pas trop avant. Il fallait se garder de le provoquer, car il était toujours sur la défensive et espadronnait à droite, à gauche. C'était un bel homme, de tournure élégante, d'une figure distinguée; aussi les femmes l'avaient gâté, et malgré beaucoup d'esprit et de tact, il ne pouvait éviter un air de fatuité et de distraction qui visait à l'impertinence. Il a paru long-temps jeune; à cinquante ans, on lui en aurait à peine donné trente. Avec tous les moyens de plaire, il déplaisait[39].
Rivarol avait aussi quelque suffisance, mais il était plus aimable; il prodiguait de ces mots heureux qui se retiennent et se répètent.
Une femme aimable devant laquelle il avait dit qu'il n'aimait pas les femmes d'esprit; qu'il préférait une niaise, avec quinze ans et de la fraîcheur, lui avait écrit ces vers sur son album:
Cette morale peu sévère Séduira plus d'un jeune coeur. Il est commode et doux de n'employer pour plaire Que ses quinze ans et sa fraîcheur. Mais un amant que l'esprit indispose Peut-il être constant! oh! non! Celui qui, pour aimer, ne cherche qu'une rose, N'est sûrement qu'un papillon!
Rivarol était l'un des rédacteurs des _Actes des Apôtres_ avec Champcenetz, Mirabeau-_Tonneau_, etc. Celui-ci devait ce surnom à sa prodigieuse grosseur et à son incontinence; si l'on doit croire le bon public, car je n'en ai rien entendu dire dans ces réunions particulières. Au reste, c'était aussi, dit-on, un homme d'un très grand mérite. Tous les gens de lettres qui travaillèrent depuis à ce journal en vogue, se rencontraient alors chez la marquise de Chambonas.
M. Champcenetz avait un esprit de critique d'autant plus désespérant qu'il frappait souvent juste; il ne ménageait personne: aussi était-il fort peu aimé des artistes. Ses mots passaient de bouche en bouche, de salon en salon, et gagnaient toutes les classes. Comme ils étaient méchants, ils ne s'oubliaient jamais; ils étaient souvent de mauvais goût, comme celui-ci, par exemple:
Une demoiselle Dufay débutait à l'Opéra-Comique (alors Favart); elle avait choisi le rôle de Lucette, dans l'opéra de la _Fausse Magie_, pour le morceau de chant qui commence le second acte:
Comme un éclair, la flatteuse espérance...
Ce qui a fait donner à cet air, le nom de _l'Éclair_. M. de Champcenetz était à la porte du balcon, appuyé contre une colonne; il écoutait en bâillant, lorsque M. de Narbonne qui s'intéressait à ce début, arrive tout essoufflé et dit à M. de Champcenetz:
--Mademoiselle Dufay a-t-elle chanté, _comme un éclair_?
--Non, mon cher, comme un cochon.
Cela fut entendu de ses voisins qui ne manquèrent d'en rire et de le répéter.
Il avait beaucoup de créanciers, et il leur jouait des tours de page. Les voyant arriver de sa fenêtre, il faisait chauffer la clef de sa porte, de manière à leur brûler outrageusement la main; il les entendait dégringoler les escaliers, en grommelant et le menaçant des huissiers, ce qui ne l'inquiétait guère.
Un jour, apercevant un de ses plus tenaces créanciers, il prend son manteau, car il commençait à pleuvoir, et s'empresse de le joindre dans la cour. Bientôt la pluie tomba à verse, et le créancier furieux fut obligé de lâcher prise. Alors M. de Champcenetz se mit à chanter le morceau de _Didon_:
Ah! que je fus bien inspirée, Quand je vous reçus dans ma cour.
Il était bien l'homme le plus gai, le plus amusant que j'aie jamais connu. Hélas! il porta cette gaîté jusqu'au pied de l'échafaud. Il disait au prince de Salm, dont la charette précédait la sienne: «Donne donc pourboire à ton cocher, ce maraud ne va pas.» Et au président Fouquier-Tinville, qui lui ôtait la parole: «Ah ça, ne plaisantez pas, c'est qu'il n'y a pas moyen de se faire remplacer comme dans la garde nationale.»
Quelques temps avant d'être arrêté, il disait d'un député, envoyé en mission dans les Pyrénées: «Il va y faire des cachots en Espagne.»
Je revins à Amiens, où Saint-Georges et Lamothe m'attendaient pour organiser leurs concerts.
Saint-Georges et Lamothe étaient Oreste et Pylade; on ne les voyait jamais l'un sans l'autre. Lamothe, célèbre cor de chasse de cette époque, eût été aussi le premier tireur d'armes, disait-on, s'il n'y avait pas eu un Saint-Georges. La supériorité de Saint-Georges au tir, au patin, à cheval, à la danse, dans tous les arts enfin, lui avait assuré cette brillante réputation dont il a toujours joui depuis son arrivée en France. Il était un modèle pour tous les jeunes gens d'alors, qui lui formaient une cour; on ne le voyait jamais qu'entouré de leur cortège. Saint-Georges donnait souvent des concerts publics ou de souscription; on y chantait plusieurs morceaux dont il avait composé les paroles et la musique; c'étaient surtout ses romances qui étaient en vogue. Celle que je vais citer, est une des plus faibles dont j'ai conservé la mémoire, il me la fit chanter dans une de ses soirées chez la marquise de Chambonas.
L'autre jour sous l'ombrage Un jeune et beau pasteur Soupirait ainsi sa douleur À l'écho plaintif du bocage. Bonheur d'être aimé tendrement, Que de chagrins vont à ta suite. Pourquoi viens tu si lentement Et t'en retournes-tu si vite?
Ma maîtresse m'oublie, Amour fais-moi mourir Quand on cesse de nous chérir, Quel cruel tourment que la vie. Bonheur d'être aimé tendrement, etc.
Saint-Georges possédait le sentiment musical au plus haut degré, et l'expression de son exécution était son principal mérite. Un morceau qui lui valut de grands succès sur le violon, c'était _les Amours et la mort du pauvre oiseau_. La première partie de cette petite pastorale s'annonçait par un chant brillant, plein de légèreté et de fioritures; le gazouillement de l'oiseau exprimait son bonheur de revoir le printemps, il le célébrait par ses accents joyeux.
Mais bientôt après venait la seconde partie où il roucoulait ses amours. C'était un chant rempli d'âme et de séduction. On croyait le voir voltiger de branche en branche, poursuivre la cruelle qui déjà avait fait un autre choix et s'enfuyait à tire d'ailes.
Le troisième motif était la mort du pauvre oiseau, ses chants plaintifs, ses regrets, ses souvenirs où se trouvaient parfois quelques réminiscences de ses notes joyeuses. Puis sa voix s'affaiblissait graduellement, et finissait par s'éteindre. Il tombait de sa branche solitaire; sa vie s'exhalait par quelques notes vibrantes. C'était le dernier chant de l'oiseau, son dernier soupir[40].
Je fis un nouvel engagement avec Saint-Georges et Lamothe pour des concerts, à Lille, en 1791. Lorsqu'ils furent terminés, Saint-Georges comptait les renouveler à Tournay. Cette ville était alors le rendez-vous des émigrés[41]. Ils ne voulurent point y admettre le créole. On lui conseilla même de n'y pas faire un plus long séjour.
Ce fut à son retour à Paris que Saint-Georges forma un régiment de mulâtres dont on le nomma colonel; il revint à Lille au moment du siège, et son régiment se battit contre les Autrichiens. J'appris depuis que Saint-Georges et Lamothe étaient partis pour Saint-Domingue qui était en pleine révolution; on répandit même le bruit qu'ils avaient été pendus dans une émeute. Depuis assez long-temps je les croyais donc morts, et je leur avais donné tous mes regrets, lorsqu'un jour que j'étais assise au Palais-Royal avec une de mes amies, et que notre attention était fixée à la lecture d'une gazette, je ne remarquai pas tout de suite deux personnes qui s'étaient placées devant moi. En levant les yeux, je les reconnus, et je jetai un cri comme si j'eusse envisagé deux fantômes; c'étaient Lamothe et Saint-Georges, qui me chanta:
À la fin vous voilà! Je vous croyais pendus. Depuis bientôt deux ans qu'êtes-vous devenus?
--Non leur dis-je, je ne vous croyais pas précisément pendus, mais bien morts, et je vous ai pris pour des revenants.
--Nous le sommes en effet, car nous revenons de loin, me dirent-ils.
Je les revis plusieurs fois encore, mais nous fûmes bientôt tous dispersés. À mon retour de Russie, en 1813, Saint-Georges ne vivait plus, Lamothe était attaché à la maison du duc de Berry. Après l'horrible catastrophe de ce prince, Lamothe alla à Munich, où Eugène Beauharnais l'accueillit avec empressement: mais destiné à survivre à tous ses protecteurs, je le retrouvai en passant dans cette ville. Le roi de Bavière actuel lui avait conservé sa place. C'est lui qui nous fit voir ce beau théâtre où l'on joue le grand opéra. Le roi est passionné pour la musique, et l'on y exécute quelquefois ses partitions; mais cette vaste salle est d'un aspect bien triste, par le peu de monde qui s'y trouve réuni.
XI
Talma dans _Charles IX_.-Il est admis sociétaire du Théâtre Français.--Le théâtre des Élèves de l'Opéra.--Le théâtre de Monsieur.--Préville et Raffanelli.--Mon début dans la _Serva Patrona_ et dans _le Devin du village_.--Dubuisson.--Le comte de Grammont.--Anecdotes.--Je prends l'emploi des soubrettes: Mon début au théâtre de la rue Richelieu dans _Guerre ouverte_.
Je reprends ma correspondance avec madame Lemoine-Dubarry.
À madame Lemoine-Dubarry, à Toulouse.
Paris, ... mai, 1790.
«Chère madame Lemoine.
«Me voici enfin de retour à Paris, et mon premier soin est de vous donner des nouvelles, non sur la politique (que je ne comprends pas et dont je suis ennuyée d'entendre parler sans cesse), mais sur les événements qui en sont les résultats, ceux surtout, qui concernent les arts et la littérature.
«On parle d'un décret qui autoriserait à jouer les anciens ouvrages sur d'autres théâtres que ceux qui jusqu'à ce jour se sont seuls emparés de cette propriété. Il me semble, moi, que cela serait fort heureux, et permettrait au moins aux talents ignorés, faute de pouvoir se produire, de se montrer dans un jour favorable. Les gens de lettres usent de toute leur influence pour obtenir ce résultat. Cela doit se décider dans quelques jours; je ne manquerai pas de vous l'écrire.»
«L. F.»
À la même.
«Je suis allée hier au Théâtre-Français voir cette pièce de _Charles IX_, dont j'avais tant entendu parler. C'est le premier rôle important que Talma ait créé. J'avais un grand désir de connaître cet acteur et de causer avec lui. L'occasion s'en est présentée, et je l'ai saisie avec empressement. Il a un tel amour pour son art, qu'il ne manque aucune occasion de l'exercer; et comme il joue fort agréablement dans la comédie, on le sollicite souvent de donner des représentations à Versailles et à Saint-Germain. Elles sont montées avec des amateurs et quelques acteurs qui, n'étant point employés, peuvent disposer de leur temps. On vient de Paris pour voir Talma dans les grands rôles qu'il ne joue point au Théâtre-Français.
«On est venu dernièrement me demander si je voulais jouer la soubrette dans _la Pupille_, avec Talma, qui jouait le rôle du marquis. J'ai accepté, comme vous pouvez croire, car c'était une véritable partie de plaisir pour moi. Il est marié depuis peu de temps. Madame Talma est venue me chercher dans sa voiture: c'est une femme charmante, et qui m'a plu au premier abord. Il est des personnes qui ne vous semblent pas étrangères, et que l'on ne croit jamais voir pour la première fois; cette attraction est aussi inexplicable que le sentiment répulsif que nous éprouvons parfois pour quelques autres; il est rare cependant que ce premier mouvement ne se trouve pas justifié par la suite.
«On se dispose à faire l'ouverture du nouveau théâtre de la rue de Richelieu. L'on y répète des ouvrages de Pigault-Lebrun, _la Joueuse, l'Orpheline, Charles et Caroline_.
«L. F.»
À la même.
«Je vais beaucoup chez Julie Talma. C'est une aimable femme; elle a un esprit qui sait se mettre à la portée de tous les âges. Elle m'a prise en amitié, et j'en suis toute fière. C'est la seule personne qui pouvait me faire supporter votre absence; elle est aussi pour moi un excellent guide. Ses conseils sont toujours justes; elle connaît si le bien monde! Je rencontre chez elle une société qui pourra me mettre à même rendre notre correspondance plus intéressante.
«Puisque vous voulez que je vous écrive tout ce qui me frappe ou m'intéresse, pour commencer, je vous parlerai des succès de Talma auquel vous trouvez tant d'avenir; vous savez comme il se fait remarquer dans les moindres rôles. Le public, qui le voit toujours avec plaisir, lui a fait dernièrement une application flatteuse dans le petit rôle d'amoureux de _l'Impromptu de campagne_. Lorsque le baron lui dit:
Vous avez du talent, et je jure ma foi Que vous serez reçu comédien _françois_.
On a applaudi à trois reprises, et ses camarades voulant ratifier la réception du public l'ont admis à l'unanimité. Mais il ne trouvera jamais le moyen de faire valoir ses belles dispositions; on ne lui permettra pas de paraître dans aucun rôle de quelqu'importance. Les jeunes auteurs qui composent la société de Julie Talma voudraient lui en donner dans leurs pièces; mais ce serait un titre d'exclusion pour leurs ouvrages. Je vous dirai mieux cela dans quelque temps
«L. F.»
À la même.
«Madame,
«Le fameux décret dont il est question depuis long-temps vient de passer. Vous ne pouvez vous faire une idée de la révolution que cela a produit. La gaze derrière laquelle on jouait et l'on chantait sur un petit théâtre du boulevard a été déchirée par des jeunes gens. Les Beaujolais où l'on mimait sur la scène, tandis que l'on chantait dans la coulisse, se sont mis à parler et à chanter eux-mêmes. Enfin ils sont tous comme des fous.
«M. de Renier, surnommé _le Cousin Jacques_, titre qu'il prend dans son journal des _Lunes_, a déjà commencé. On engage tous les sujets à réputation: on prétend que de brillantes propositions ont été faites aux mécontents du faubourg Saint-Germain; les gens de lettres le désirent beaucoup, parce que cela les affranchirait des entraves qu'ils éprouvent pour faire jouer leurs ouvrages.
«L. F.»
_P. S_. Ce que je vous disais au commencement de ma lettre est maintenant certain. Tout est en rumeur au faubourg Saint-Germain, on crie à l'ingratitude, surtout pour Talma, qui demande qu'on le classe dans un emploi, ou qu'on le laisse libre. Dugazon, son professeur et son ami, l'excite à s'affranchir des entraves qui l'empêchent de paraître avec avantage. Le Théâtre-Français fait valoir son engagement; un procès va dit-on s'en suivre. L'on ne parle pas d'autre chose, et chacun prend parti dans cette affaire selon son opinion. David, Chénier Ducis, tous les amis de Talma enfin, le poussent à rompre, mais le pourra-t-il? Je vous écrirai tout cela avant peu; puisqu'il faut toujours vous dire adieu.
L. F.
Au moment où je faisais part à madame Lemoine-Dubarry de cette révolution dramatique, le théâtre des élèves de l'Opéra reparaissait sous une nouvelle forme. On cherchait des chanteuses, j'y fus engagée. Avec la liberté des théâtres, on avait pris la liberté de tout jouer, mais les élèves devaient représenter plus particulièrement des traductions italiennes; spéculation assez heureuse, attendu que l'opéra-buffa était en grande faveur et que fort peu de personnes entendaient à cette époque l'italien. On venait à notre théâtre pour comprendre les ouvrages que l'on représentait à la salle de _Monsieur_ aux Tuileries, qui fut le premier théâtre où parurent les chanteurs italiens.
Comme nous devions jouer les traductions, on nous avait donné la facilité d'assister aux répétitions des ouvrages nouveaux; cela nous formait le goût, car il y avait d'excellents chanteurs, Mengozzi, Viganoni, Nozzari, mesdames Baletti et Morichelli, et puis Raffanelli, ce délicieux acteur qui a laissé une réputation dont on se souvient encore et qui était si comique sans charge, si admirable dans le _Matrimonio Secreto_ et dans Bartholo du _Barbier de Séville_. Préville qui l'entendait vanter, voulut le voir dans ce rôle dont il pouvait apprécier les moindres détails.
À la scène où il ouvre la fenêtre: «cette jalousie qui s'ouvre si rarement,» Préville remarqua qu'il en épousseta l'appui avec son mouchoir, Il se dit: «Voilà un acteur qui réfléchit sur son art; il doit mériter sa réputation.» En effet il en fut enchanté, et il répétait souvent cette première remarque en disant aux jeunes gens auxquels il donnait des conseils: «Voilà comme l'on joue la comédie! il ne suffit pas de dire passablement un rôle, il faut s'occuper des moindres détails qui vous ramènent à la vérité de la vie réelle.»
Raffanelli fut extrêmement flatté d'avoir obtenu le suffrage de ce grand comédien.