Souvenirs d'une actrice (1/3)

Chapter 3

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Ce fut à cette époque que madame Saint-Huberty me présenta chez madame Lemoine-Dubarry, qui réunissait l'élite des célébrités musicales. Parmi tous ceux que je rencontrai chez elle, je ne remarquai alors que le comte de Tilly, Gluck, Rivarol, Grétry, le prince de Ligne et ce malheureux M. de Cussé, député peu d'années après, qui a péri sur l'échafaud; il était excellent musicien et faisait de très jolis vers. Un jour il eut la malice de m'en faire chanter avant de me les offrir; comme ces vers, dont il avait fait la musique, sont inédits, et valent la peine d'être conservés, les voici:

Vous retracez tous les appas De cette nymphe agile, Dont Apollon suivait les pas Sans la rendre docile; Vous avez les traits aussi doux Et la taille aussi belle, Mais qu'il faudrait nous plaindre tous, Si vous couriez comme elle!...

De la même légèreté, Dussiez-vous être sûre, Que le prix m'en soit présenté, Je tente l'aventure. L'amour me rendra plus léger; J'en attends la victoire; Et si vous devenez laurier, Je revole à la gloire.

Ah! n'empruntez pas le secours Des antiques prestiges! Croyez-moi, n'ayez point recours À de pareils prodiges. Connaissez mieux tout le danger D'une métamorphose: Vous ne pouvez jamais changer Sans perdre quelque chose.

Comme il y avait déjà une crainte vague dans tous les esprits, mon père qui s'était remarié ne voulut pas me laisser à Paris. Ma tante me ramena à Toulouse où elle allait donner des représentations. Elle me fit jouer quelques petits rôles dans des pièces qui furent montées à cet effet, telles que la Nymphe des eaux dans _Armide_, l'Amour dans _Orphée_ et la soeur de Didon. Cela me rappelle un incident assez burlesque.

Messieurs les capitouls voulurent se signaler par un hommage à l'actrice célèbre, mais il était d'une nature si singulière que quelques personnes, et particulièrement mon père, cherchèrent à les en détourner, ou tout au moins à attendre la fin de l'opéra pour n'en pas interrompre l'action, mais il n'y eut pas moyen. Ils me firent entrer avec la chanteuse qui jouait une des confidentes de Didon. Nous portions une corbeille de fleurs surmontée d'une couronne, et je dus adresser à la reine de Carthage ce discours qui me fut dicté par un de ces messieurs:

«Ma chère soeur, recevez ce tribut de la patrie reconnaissante qui vous est offert par les mains de messieurs les capitouls.»

Madame Saint-Huberty se pinçait les lèvres pour garder son sang-froid. Le public n'osait pas rire d'un hommage offert à la grande actrice, quelque ridicule qu'il y eût à le présenter de cette manière; de sorte qu'il se fit un moment de silence pendant lequel j'eus l'heureuse idée de poser la couronne sur sa tête. Alors les applaudissements éclatèrent de toutes parts et la pièce continua.

On donna une superbe fête d'adieux à madame Saint-Huberty. Hélas! je ne la revis plus depuis ce temps[16]; elle quitta l'Opéra en 1790 et partit avec la comte d'Entraigues qu'elle épousa à Lausanne. «Elle ne cessa d'être une grande actrice que pour se placer parmi les grandes dames», comme a dit un écrivain du temps[17].

Cette grandeur, hélas! lui fut fatale: elle périt assassinée dans sa maison de Barnner-Tearace, ainsi que le comte d'Entraigues; j'ai lu sur cette malheureuse catastrophe plusieurs versions qui m'ont paru peu exactes.

Lorsqu'on revient après dix ans d'absence, on doit s'attendre à trouver les choses bien changées; surtout si une interruption de correspondance, vous empêche de connaître les événements survenus pendant cet intervalle. C'est ce qui m'arriva en 1812, à mon retour de l'étranger: je ne pouvais faire un pas sans rencontrer un malheur; il semblait que le sort les eût semés sur ma route. Triste moisson à recueillir!

Cette année 1812 devait m'être fatale; j'arrivais de Russie, où j'avais vu mon existence se briser en si peu de temps. À peine entrée à Francfort, j'appris la mort de cet oncle qui m'avait accueillie avec tant de bienveillance, à mon passage, dix ans auparavant. Sa femme l'avait suivi de près, et leur fortune était tombée dans la famille de madame Fleury.

Arrivée à Metz, je trouvai mon père dans un état d'inertie complète. Il est à remarquer que les hommes d'esprit et d'imagination finissent souvent de cette manière, et, sans vouloir faire de comparaison, Monvel et autres ont terminé ainsi une carrière brillante.

Ces malheurs étaient la suite de l'ordre immuable de la nature, qui nous a destinés à subir des pertes douloureuses; mais comment prévoir celles qui sont causées par la perversité des hommes.

Qui m'eût dit, lorsque j'assistai aux triomphes de madame Saint-Huberty, lorsque je la voyais entourée d'hommages, excitant l'admiration de toute la France, recevant des honneurs que jamais aucune artiste n'avait obtenus avant elle, qui m'eût dit que cette reine des arts, qui avait abdiqué la gloire pour devenir simplement une grande dame, périrait victime des événements politiques et par la main d'un misérable qui la sacrifia à sa propre sûreté? Car ce fut au moment où sa trahison allait être découverte qu'il frappa le comte et la comtesse d'Entraigues, dont il était l'homme de confiance.

Cette nouvelle me causa une bien vive douleur; le souvenir du temps que j'avais passé près de madame Saint-Huberty, se retraçait à mon imagination pour déchirer mon coeur.

Lorsque les communications furent rétablies, je fus à Londres, où j'espérais obtenir des renseignements sur la cause qui avait provoqué ce meurtre.

Toutes les versions se rapportaient sur le fait principal, aucune n'était exacte sur les détails, qui semblaient enveloppés d'un mystère impénétrable. On ne pouvait donc se livrer qu'à des conjectures. Je vis madame Bellington, célèbre chanteuse à Londres, qui avait eu des relations d'amitié avec ma tante. Je fus aussi à Grillon-Hôtel où logeaient le comte et la comtesse, lorsqu'ils venaient à Londres. On n'y savait non plus rien de positif. Ce fut long-temps après que le rédacteur du _Monitor_, M. G., me fit lire un article de son journal où les faits étaient exactement détaillés; il me permit de les traduire, et je les joins ici.

On sait que le comte d'Entraigues était entièrement dévoué à la maison de Bourbon; il avait servi dans les armées et portait la décoration de l'ordre de Saint-Louis. Sa fortune était considérable avant la révolution. Le comte était un homme d'esprit, d'une imagination ardente; les premiers élans de la révolution de 1789 le trouvèrent dans les rangs, à côté de Mirabeau. Né dans le Vivarais, le comte y avait été nommé député de la noblesse; il se fit souvent remarquer au milieu des grands orateurs de cette Assemblée constituante qui en comptait un si grand nombre.

Lorsque les événements politiques prirent une tournure qui n'était plus dans les opinions du comte, il quitta la France pour aller en Suisse. Ce fut à Lausanne qu'il épousa madame Saint-Huberty, mais son mariage ne fut déclaré qu'en 1797, après l'arrestation du comte à Trieste. C'est à l'occasion de ce mariage que madame Saint-Huberty reçut le cordon de l'Aigle-Noir, distinction qui n'avait encore été accordée qu'à mademoiselle Quinault[18].

Le comte d'Entraigues fût à Venise en 1795. Nommé secrétaire d'ambassade en Espagne, il ne quitta ce pays qu'à la paix. Il fut alors attaché à l'ambassade de Russie. Il partit pour Vienne; mais, arrêtés sur la route, ses papiers furent saisis, et on le renferma dans la citadelle de Milan.

Napoléon, dit-on, avait trouvé dans ses papiers la preuve d'une connivence avec Pichegru dans l'affaire de Moreau. Pour constater un fait qui y était relatif, on avait besoin de la signature du comte; il la refusa obstinément, bien qu'on eût mis sa liberté à ce prix. Cependant il trouva le moyen de s'échapper de sa prison. On soupçonna le général Kailmain d'avoir favorisé son évasion. Le comte vint ensuite à Leybach et à Vienne en 1801.

Il était en grande intimité avec Fox, Grenville et Canning. On peut penser d'après toutes ces liaisons, s'il pouvait manquer d'être entouré de gens intéressés à épier ses moindres démarches, et à pénétrer ses secrets en corrompant ses domestiques; c'est ce qui arriva pour ce misérable Lorenzo, qui attenta aux jours de ses maîtres afin de cacher sa trahison. Un émigré vénitien, espèce d'intrigant comme il s'en rencontre malheureusement trop souvent, gagna ce valet de chambre à force d'argent et de promesses; Lorenzo lui remettait les lettres écrites et reçues par le comte[19], il les décachetait et gardait le dessus. Quelques jours avant l'événement, on avait remarqué que deux étrangers étaient venu chercher Lorenzo et l'avaient conduit dans un _public house_ (espèce de café).

La famille était dans ce moment à Barnner-Tearace, habitation du comte, dans le comté de Surry. La veille du jour fatal, il reçut des dépêches scellées d'un cachet particulier, et qui nécessitaient son départ pour Londres. Tout fut disposé pour le lendemain matin. Lorenzo voyant que ses infidélités allaient être découvertes, frappa son maître de deux coups de poignard qui le renversèrent baigné dans son sang sur les marches de l'escalier; mais craignant qu'il ne respirât encore, il remonta pour prendre un pistolet afin de l'achever, et courut à la comtesse qu'il frappa dans la poitrine comme elle allait monter en voiture; pour empêcher, sans doute, qu'elle ne le fit découvrir. Il avait totalement perdu la tête, car, entendant le tumulte causé par cet événement, il se servit du pistolet qu'il avait été chercher, pour se brûler la cervelle. Le comte et la comtesse ne survécurent que quelques heures.

Ce fut sous le ministère de lord Liverpool et de Castelreagh que se passa cette cruelle catastrophe, dont les motifs furent un mystère pendant fort longtemps. On se livra à différentes conjectures. L'émigré dont le nom était vénitien, mais que l'on disait né en Suisse, fut fortement soupçonné d'avoir été le provocateur de ce crime: il s'est jeté par la fenêtre il y a peu d'années. C'est une consolation de croire que le remords d'avoir causé tant de malheurs l'a conduit au suicide.

VI

Lettre à Fanny.--Mon genre de vie à Toulouse.--M. de Cazalès.--Le marquis de Grammont.--Je suis présentée à madame Dubarry.--Les Capitouls.--La tragédie de _Samson_.--Combat d'arlequin et du dindon.--Mariage de Fanny.--Son mari périt sur l'échafaud.

Revenons à Toulouse dont je me suis bien éloignée. Pour reprendre mon sujet au point où je l'ai quitté, je joins ici la lettre que j'écrivais à la comtesse Fanny Darros, ma jeune compagne d'enfance à Metz.

À la Comtesse Fanny Darros.

Toulouse, ... décembre, 1788.

«Je vous ai écrit de Paris, ma chère Fanny, que madame Saint-Huberty m'avait présentée chez madame Lemoine-Dubarry: je l'ai retrouvée à Toulouse. Ma belle-mère va beaucoup chez elle; sa maison est une des plus agréables de la ville. On voit bien qu'elle arrive de Paris, car sa toilette et ses manières sont d'une élégance simple et de bon goût qui fait contraste avec celles de toutes ces dames de province. Cela me va bien, à moi, de parler ainsi; qu'en pensez-vous? Parce que je viens de passer quelque temps à Paris, je dirais volontiers, _nous autres Parisiennes_. Madame Lemoine m'a prise en amitié tout de suite, malgré la disproportion de nos âges, mais je suis tellement à mon aise avec elle, elle sait si bien se rapprocher de moi, qu'il me semble que je suis quelque chose lorsque nous sommes ensemble; mais aussi avec les autres je me trouve _Gros Jean comme devant_. Elle doit me mener à sa charmante campagne, où elle donne des bals champêtres. J'ai vu chez elle le marquis de Grammont, premier capitoul gentilhomme. C'est un homme de quarante ans qui a dû être fort beau; son air noble est imposant, mois il ne faut pas l'entendre parler, car son ton est des plus communs. Quelle différence avec le prince de Ligne! Quant à M. de Cazalès[20], c'est un officier de dragons, gros et court; on dit qu'il a beaucoup d'esprit. Jusqu'à présent je ne m'en suis pas aperçue, car je le vois toujours dormir. C'est bien l'homme le plus distrait, le plus original et le plus _sans gêne_ que l'on puisse rencontrer, mais on lui passe tout. J'ai vu aussi le comte Jean dont j'avais entendu parler, et que je n'avais jamais eu l'occasion de rencontrer. Vous ne vous douteriez pas de la première impression qu'il m'a fait éprouver. Son ton est si singulier, ses manières sont si libres, que l'on ne sait comment lui répondre; il parle sans cesse du duc de Richelieu, qui est gouverneur à Bordeaux. Il n'est marié que depuis un an avec mademoiselle de Montoussin, jeune fille noble, jolie et pauvre. Un parent de sa femme, le comte de Lacase, dont tout le monde se moque, est toujours avec lui.

«J'oubliais de vous dire que j'ai vu cette fameuse madame Dubarry, dont nous avons si souvent entendu parler dans notre enfance. Voici comme cela est arrivé. Mademoiselle Chon avait fait prier mon père de passer à son hôtel, pour l'engager à composer un intermède, destiné à être joué dans une fête que l'on donnait à madame Dubarry, dans le château du duc d'Aiguillon. Mon père m'y avait fait un petit rôle de paysanne où je chantais de fort jolis couplets. Après la pièce, on me conduisit auprès de madame Dubarry; elle est encore fort belle, quoiqu'elle ne soit plus très jeune. Je lui trouve trop d'embonpoint; mais la coupe de son visage est charmante. Ses yeux sont doux, et expressifs, et lorsqu'elle sourit, elle laisse apercevoir des dents éblouissantes de blancheur. Le duc d'Aiguillon est aussi un fort bel homme, d'une politesse et d'une galanterie de cour. Excepté le comte Guillaume et madame Lemoine, toute la famille Dubarry était là; le comte Jean, ses soeurs et un beau-frère, qui ressemble assez à ce paysan d'un de nos opéras auquel on a mis un bel habit brodé (_Nanette et Lucas_, je crois). Tout le monde m'a embrassée, m'a fêtée; madame Dubarry m'a donné de jolies boites de Paris, et une parure en satin, où il se trouve un de ces manchons qu'on appelle un _petit baril_, les cercles sont en cygne.»

À la Même.

Toulouse, ... janvier, 1789.

«Il faut que je vous raconte un drôle d'épisode sur messieurs les capitouls, qui sont souvent en possession d'exciter l'hilarité des jeunes gens de l'Université.

«Selon les règlements et les privilèges du Théâtre-Français, les Italiens ne peuvent jouer ni tragédies, ni comédies à moins qu'il ne s'y trouve un arlequin, c'est pourquoi l'on voit ce personnage dans les pièces de Marivaux, ce qui est très invraisemblable, dans _les Jeux de l'amour et du hasard_ surtout, où il doit être pris pour Dorante. Il faut y mettre beaucoup de bonne volonté pour se faire illusion; mais messieurs les comédiens français, dans leur hiérarchie superbe, s'embarrassent peu des autres.

«Dans la tragédie sainte de _Samson_, il y a aussi un arlequin. On joue rarement cet ouvrage parce qu'il entraîne de grandes dépenses. _Samson_ est donc la providence des bénéfices d'artistes, et c'est la pièce qui est toujours en possession d'attirer la foule par la variété de toutes ses merveilles[21]. La défaite des Philistins par une mâchoire d'âne, la destruction du palais ébranlé par la force de Samson; mais surtout le combat d'arlequin avec le dindon excitent toujours une grande joie[22].

«Quelque temps après l'ovation de madame Saint-Huberty, que je vous ai racontée, on donnait la tragédie de _Samson_. Le dindon fort ennuyé d'être ainsi harcelé prend son vol et va se mettre sous la protection de messieurs les capitouls, en se perchant sur leur loge. Alors tout le parterre de chanter:

Où peut-on être mieux, qu'au sein de sa famille?

«LOUISE FLEURY.»

Notre correspondance fut interrompue pendant quelque temps. Voici la dernière lettre que je reçus de la jeune comtesse Darros; elle m'annonçait son mariage. Cette nouvelle qui aurait dû m'inspirer de la joie par la tendre amitié que j'avais pour la compagne de mon enfance me remplit de tristesse; cette lettre semblait être le chant du cygne par la teinte mélancolique dont son style était empreint. Elle, Fanny, toujours si folle! Je sentais mon coeur se serrer, et je ne pouvais me rendre compte du sentiment que j'éprouvais.

À mademoiselle Fleury, à Toulouse.

Metz, ... novembre, 1789.

«Il me semble, ma chère amie, que la nouvelle liaison que vous avez contractée, vous éloigne de tous vos amis. Quoique depuis plus d'un an je n'ai point reçu de vos nouvelles, je me reprocherais cependant de ne pas confier à la compagne de mon enfance l'action la plus importante de ma vie. Je vais me marier. J'espère être heureuse; mais il me faudra quitter mon père, et cette idée empoisonne tout mon bonheur. J'épouse le fils de M. de Beaurepaire que vous avez vu si souvent à la maison. Son régiment est en Franche-Comté. Mon père m'a laissée entièrement maîtresse et n'a voulu influencer mon choix en aucune manière. Tous les préparatifs, les cadeaux, cette agitation qui précède toujours un pareil moment ne peuvent me distraire d'une mélancolie qui vient sans doute du changement qui va se faire dans ma vie et dans mes habitudes les plus chères. Hélas! Dieu veuille que ce ne soit pas un triste pressentiment.

«Adieu, ma chère Louise, combien je regrette de n'avoir pas près de moi l'amie de mon enfance. Vous trouveriez mon caractère bien changé, vous qui m'avez vue si gaie, si folle, mais vous pourriez peut-être me rappeler quelques-uns de nos bons rires. Je suis persuadée que vous ferez des voeux pour mon bonheur: puissent-ils s'accomplir!

«FANNY DARROS.»

La comtesse Fanny Darros était une fort belle personne. Son père avait un esprit et un caractère distingués. Il était grand partisan des encyclopédistes et nullement imbu des préjugés de la noblesse d'alors, ce qui choquait beaucoup celle de sa province qui l'appelait _le philosophe_; cela n'empêchait pas cependant que l'on ne fût enchanté de venir à ses soirées. On y faisait d'assez bonne musique. On y lisait des poésies des meilleurs auteurs, puis on dansait: comment résister à tout cela? Le comte avait beaucoup voyagé, particulièrement dans les Indes. C'était là qu'il avait épousé une femme charmante qui mourut en donnant le jour à sa fille.

Ils étaient intimement liés avec une famille dont le chef, le général Beaurepaire, a fait une si belle défense à Verdun, à l'époque de nos premières guerres. La jeune Fanny avait été à peu près élevée avec son fils qui n'avait quitté Metz que pour entrer dans les pages. Les deux familles avaient projeté dès ce temps là même, cette union qui eut, hélas! de si tristes résultats. Ils se marièrent en 1789, et furent les derniers à émigrer, mais la force des choses les entraîna. Ils habitaient une petite ville d'Allemagne, peu distante de Metz. Ce jeune homme n'avait point voulu porter les armes contre son pays, mais il n'en était pas moins sur la liste des émigrés. Sa mère était mourante et sa soeur imprévoyante du danger que son frère pouvait courir, le sollicitait vivement d'entreprendre un voyage auquel il n'était que trop disposé.

«Rien qu'un jour, mon frère, lui écrivait-elle, un seul jour, une heure; ma mère sera si heureuse de te voir. Personne ne saura que tu es parmi nous: déguise-toi de manière à n'être pas reconnu.»

Il vint donc, malgré les tristes pressentiments de sa femme qui n'osait entièrement s'y opposer, connaissant sa tendresse pour sa mère. Hélas! il fut reconnu par un misérable qui avait été au service de sa famille. Dénoncé, arrêté, il fut condamné sur la simple identité de son nom[23]. Qui aurait pu croire que le fils du défenseur de Verdun périrait sur un échafaud? On voit, dans la lettre qu'elle m'écrivait à l'occasion de son mariage, qu'une idée vague de malheur la poursuivait comme une seconde vue.

Cet événement me causa un bien vif chagrin, mais je ne l'appris que long-temps après; car l'on n'osait pas écrire sur de semblables sujets. La jeune comtesse alla en Italie. Je n'ai pu savoir depuis ce qu'elle est devenue. L'on était tellement dispersé qu'on était souvent surpris de retrouver vivante une personne que l'on croyait morte.

VII

Un tour de M. de Cazalès.--Je lui rends la pareille.--Un prince de Rohan.--M. de Rolin, avocat-général au parlement de Grenoble.--Le comte de Lacase.--Son mariage avec une grisette.--M. de Catelan, avocat-général au parlement de Toulouse.

Madame Lemoine partit pour Paris et me fit promettre de la tenir au courant de toutes les petites anecdotes de la société que nous voyions habituellement; c'est à elle que mes lettres ont presque toujours été adressées jusqu'en 1795.

À madame Lemoine-Dubarry, à Paris,

Toulouse, ... novembre 1780.

«Madame,

«Depuis que nous sommes revenus des eaux de Bagnères et que vous êtes retournée à votre Paris, nous sommes tristes et maussades. Nous n'avons plus ces aimables soirées à la campagne, où vous nous entreteniez des plaisirs de la capitale, que nous autres, pauvres provinciaux, n'avons qu'entrevue et que nous regardons comme la terre promise. Je désirais bien revoir Paris avant que vous y fussiez; mais jugez combien je le désire davantage à présent que vous pouvez me rendre ce séjour plus agréable encore, par l'amitié que vous voulez bien me témoigner et la réunion de votre société. Si je ne suis pas dans l'âge où l'on se fait écouter, je suis déjà dans celui où l'on peut apprécier les autres. Ce n'est qu'à Paris que l'on rencontre les artistes distingués, et tout cet appareil de fête et de cour. À propos de cour et de princes, puisque vous voulez que je vous entretienne de tout ce qui se passe dans notre cercle, il faut que je vous raconte le tour que m'a joué M. de Cazalès, que je commence à aimer un peu plus cependant, parce qu'il est fort aimable et fort gai; mais je dois dire en toute humilité que s'il me fait rire, il s'amuse souvent aussi à mes dépens, et je soupçonne qu'il me croit un peu niaise.

«Vous savez qu'on ne voit pas de prince en province, et quoique mon oncle en ait élevé deux, j'en ai peu rencontré sur mon chemin. Il me semblait donc qu'un prince devait être environné d'une suite nombreuse, tout chamarré d'or et de croix et qu'il ne pouvait marcher sans ce pompeux appareil. Il y a quelques jours M. de Cazalès vint me dire d'un air de confidence que l'on attendait un prince à Toulouse et qu'il viendrait chez M. de Grammont. Je voulus savoir s'il ne m'avait pas fait une mystification, et je fus aux informations. On m'assura que c'était la vérité.

«--Et comment donc ferai-je pour le voir?

«--Rien de plus facile, vous êtes souvent à la campagne avec votre belle-mère: vous serez invitée ce jour là.