Chapter 11
Rien ne pouvait me faire sortir de ma sécurité: hélas! si je me fusse doutée de ce qui devait arriver et de ce qui était peut-être déjà, quelle affreuse nuit j'aurais passée. On voulait me laisser des forces pour le lendemain. Ma fidèle Marianne, une bonne Languedocienne qui avait sevré ma fille, une de ces femmes qui nous aiment comme si elles étaient de la famille, notre pauvre Marianne, dis-je, se doutait, d'après tout ce qu'elle avait entendu dire, qu'il devait y avoir du bruit; elle appelait cela du bruit! mais elle me laissa dormir, car on lui avait bien recommandé de se taire.
De grand matin elle entre dans ma chambre et ouvre mes rideaux; elle était si pâle, la pauvre fille, qu'elle me fit peur.
--Que se passe-t-il donc? lui dis-je tout effrayée, en jetant une robe de chambre sur moi; où est mon père?
--Il est sorti depuis plus d'une heure.
Je courus à la porte et voulus descendre, mes genoux fléchissaient sous moi.
--Où voulez-vous aller, madame, vous ne trouverez pas M. Fleury, et l'on promène des têtes jusque sous les galeries du théâtre.
J'ouvris précipitamment mon secrétaire, me rappelant que mon mari avait écrit toute la soirée: que devins-je lorsque je vis que cet écrit était un testament et des renseignements sans fin, que je ne pus même lire, tant ma vue était troublée et ma tête en feu.
J'étais folle, ma pauvre petite criait dans son berceau; enfin, je m'échappai des mains de Marianne, et descendis les escaliers telle que j'étais. Des enfants, des femmes aussi effrayées que moi, encombraient les marches et ne pouvaient me donner aucun renseignement; seulement on me dit que les grilles étaient fermées et que l'on tirait sur la maison comme sur un château fort dont on voudrait faire le siége. Je fus jusqu'en bas et j'appris qu'il y avait un passage ouvert sur la rue Saint-Honoré; j'y courus. Heureusement, je vis mon père, qui, me trouvant dans cet état, me fit remonter et remonta avec moi; mais ce ne fut que pour un moment, car on appelait tous les hommes aux armes; l'on venait les chercher jusque dans les maisons, et quoique nous fussions au cinquième étage, il craignait d'y attirer ces furieux; il n'eut que le temps de me dire que la section de mon mari était aux Champs-Élysées. Je rapportai ma pauvre enfant, qui avait trouvé moyen de sortir de son berceau et pleurait au haut de l'escalier. Son grand-père avait pris un fusil, mais il m'avait promis de ne pas quitter la rue Saint-Honoré tant que cela lui serait possible, ou du moins les alentours de la Cour-des-Morts. C'était ainsi qu'on appelait le côté que nous habitions; il n'était, hélas! que trop bien nommé en ce moment, car c'était là qu'il y avait le plus de malheurs. Marianne avait eu la précaution d'aller chercher du pain et des provisions dès le matin, prévoyant bien que plus tard elle trouverait les boutiques fermées. C'est en sortant dans cette intention qu'elle avait rencontré des misérables portant au bout des piques la tête de Duvigier et celle de l'abbé de Bouillon, qu'elle connaissait très bien et qu'elle voyait souvent à la maison; ce furent les deux premières victimes de cette affreuse journée.
Le plus grand tumulte était près de nous, à cause du voisinage des Tuileries; ceux qui étaient parvenus à se sauver s'étaient réfugiés derrière les grilles, et l'on tirait des deux côtés. Malgré cela cependant, la petite Sophie, femme de Michot, trouva le moyen d'arriver jusque chez moi avec une de ses amies qui demeurait dans la même maison. Ces deux jeunes dames, toutes frêles, toutes mignonnes, étaient d'une intrépidité qu'on n'aurait pas supposée à les voir. Une d'elle s'intéressait vivement à un officier de service chez le roi, ce qui lui causait de grandes inquiétudes. Elles avaient été obligées de passer au milieu des boulets, de la fusillade, des dangers de toute espèce, dans l'espoir d'apprendre quelque chose. Une personne que Sophie me nomma lui avait dit que son mari et le mien avaient failli être massacrés par le peuple pour avoir voulu sauver des Suisses; mais qu'il était arrivé du renfort, et qu'ils étaient parvenus à enfermer ces malheureux Suisses dans l'écurie d'une maison du Faubourg-Saint-Honoré, où ils les gardaient avec ceux qui étaient venus à leur aide, ayant dit au peuple qu'ils en répondaient. La foule s'était enfin portée ailleurs; nous ne sûmes rien de plus sur eux de tout le jour.
Mon père montait de temps en temps; je le vis arriver vers trois heures avec un nommé Molin, avocat, de notre connaissance, homme de beaucoup d'esprit, qui travaillait aux _Actes des Apôtres_. Ce n'était pas une recommandation dans ce moment; il était avec M. Coupigny[61], que je connaissais peu alors; il arrivait d'Amérique. Nous accueillions avec empressement tous ceux qui se présentaient, car nous espérions toujours apprendre quelque chose de nouveau; mais les récits sont si peu fidèles dans les premiers instants de trouble! on répète ce que l'on a entendu, on accueille ce que l'on désire ou ce que l'on craint; la même circonstance se redit de vingt manières différentes: ces versions ne servaient qu'à nous alarmer davantage. Coupigny et Molin n'étaient rien moins que rassurants ni rassurés, bien qu'ils aient voulu me persuader depuis qu'ils n'avaient pas eu la moindre peur; mais c'est toujours ainsi lorsque le danger est passé: tout le monde veut y avoir pris part ou l'avoir supporté courageusement.
Il y avait à la maison un petit Savoyard, âgé tout au plus de huit ans, dont j'avais fait un jockey. C'était un enfant intelligent et dévoué qui n'avait peur de rien. Depuis le matin il me tourmentait pour le laisser aller du côté des Champs-Élysées, parce qu'il avait entendu dire que Monsieur y était.
«--Mais, mon pauvre enfant, tu te feras tuer, lui disais-je, tu vois bien que l'on tire des coups de fusil, ça attrape tout le monde.
«--Oh! que non, je passerai entre les jambes des chevaux. N'ayez pas peur, Madame.
«--Eh bien, puisque tu veux absolument sortir, va au Faubourg-Saint-Germain, chez mes belles-soeurs qui doivent être bien inquiètes de nous.»
De ce côté d'ailleurs il ne courait pas autant de danger. Il y alla en effet, mais il commença par les Champs-Élysées, ce que je ne sus que le lendemain. Toute la soirée il ne fit qu'aller et venir du Carrousel à la place du Louvre; il se fourrait partout, il écoutait tout. C'est lui qui nous a donné les nouvelles les plus exactes. La fureur et l'aveuglement étaient tels, qu'on tuait ceux qui portaient des habits rouges. Ces habits ayant été à la mode un an auparavant, beaucoup de personnes en avaient encore. Les malheureux restaurateurs auxquels l'on donnait le nom de _Suisses_, les concierges des grandes maisons, rien ne fut épargné. Il n'était pas possible de faire entendre la moindre raison à ces furieux: les hommes sont comme les tigres, lorsqu'ils ont senti l'odeur du sang, l'on ne peut plus les arrêter.
Il était aussi très dangereux d'être rencontré en habit militaire; M. de Sercilly et M. D...[62] étaient renfermés avec le roi dans la salle des députés.
«--Ils seront massacrés, disait cette pauvre petite dame, s'ils traversent la place du Louvre en uniforme: mon Dieu, que faire?
«--Nous déguiser toutes les deux en poissardes, lui dit madame Michot, et leur porter des habits bourgeois dans nos tabliers.»
Elle lui sauta au cou et se disposa à aller rue Saint-Thomas du Louvre chercher des habits pour ces deux officiers. Elle savait que M. D... ne voudrait pas quitter son ami, s'il courait quelque danger. On fit ce que l'on put pour détourner ces deux têtes exaltées d'un projet aussi dangereux, car, malgré leur dévouement, elles pouvaient ne point parvenir jusqu'à eux, et, si elles eussent été reconnues, travesties de cette manière, elles eussent été perdues. Elles ne voulurent rien entendre. La jeune dame courut chercher tout ce qu'il fallait et revint habillée avec les vêtements de sa cuisinière. Sophie mit ceux de Marianne, qui voulait lui donner les plus beaux et s'indignait fort qu'elle voulût prendre son bonnet enfumé. Elles se salirent la figure et les mains; malgré cela elles avaient bien de la peine à n'être pas jolies.
Elles prirent les allures poissardes le mieux qu'il leur fut possible. On jouait encore dans ce temps des pièces de Vadé. Elles se disposèrent à partir après avoir mis les habits d'homme dans un mauvais tablier de cuisine. Nous les vîmes descendre en frémissant, car en vérité nous ne croyions pas les revoir, et cette idée était affreuse. Je dis à mon petit Pierre de les suivre de loin et d'attendre pour nous en donner quelques nouvelles. Le ciel protégea leur bonne action; elles eurent le bonheur, à la faveur du désordre, de parvenir jusqu'à ces Messieurs, par des corridors obscurs, et de leur faire savoir l'endroit où elles s'étaient réfugiées.
Ce fut M. de Sercilly qui vint le premier et qui fit un signe à son ami. Leur changement s'opéra sans inconvénient, mais il s'agissait de rapporter les uniformes qui auraient pu mettre sur la trace de ceux auxquels ils appartenaient. Les deux amis voulaient absolument s'y opposer. Comme on n'avait pas beaucoup de temps pour délibérer, elles s'enfuirent en les emportant. Il n'y a pas de doute que, si elles eussent été arrêtées en chemin par quelques-unes de ces horribles femmes, plus cruelles encore que les hommes, elles eussent été massacrées. La Providence veillait sur elles! nous les vîmes revenir saines et sauves. Je courus les embrasser; j'en pleurais de joie et je sentais mon coeur soulagé d'un grand poids. C'était une crainte de moins, il nous en restait encore assez!
J'admirais le courage de l'une de ces dames, mais je blâmais l'imprudence de l'autre, qui n'avait pas pour s'exposer à une mort presque inévitable un aussi puissant intérêt. Les femmes ont montré dans toutes ces funestes occasions une abnégation d'elles-mêmes qui était vraiment admirable. Mon petit Pierre m'avait apporté une lettre de mes belles-soeurs. On ne connaissait encore aucun détail au Faubourg-Saint-Germain; toutes les issues étaient gardées et l'on y abordait difficilement. Elles m'écrivaient qu'elles entendaient dire des choses qu'elles ne pouvaient croire. Malheureusement il était difficile de rien inventer qui ne fût surpassé par une triste réalité. Les places, les rues étaient jonchées de morts, la place du Palais-Royal surtout. Il faut tirer le rideau sur ces détails; le souvenir de cette journée pèse encore sur mon coeur en la retraçant. Nous n'étions pas éloignés cependant de tableaux encore plus funestes, car si ce 10 août était une fièvre de rage, l'on pouvait au moins vendre cher sa vie; mais les 2 et 3 septembre on égorgeait de sang-froid des malheureux sans défense, et cela a duré trois jours!
Aussi je passerai rapidement sur ces horribles époques, je dirai seulement que M. de Sercilly et M. D..., que ces pauvres femmes avaient sauvés du danger, au péril de leur vie, se trouvaient alors à Sainte-Pélagie. N'étant point sortie de chez moi, je ne savais aucun détail précis. Quelques jours après, je priai mon mari de s'en informer, autant qu'on pouvait le faire cependant sans se compromettre. On lui dit que M. D... avait été vu parmi les morts; un garde national assura qu'il l'avait reconnu. Lorsqu'on put aborder les prisons, cette jeune dame, qui n'avait encore aucune certitude qu'il eût été arrêté, vint me supplier d'y aller avec elle. On lui avait donné des nouvelles directes de M. de Sercilly qui était à Sainte-Pélagie, et elle espérait avoir de lui quelques éclaircissements. Nous nous assurâmes d'abord de la possibilité d'entrer dans cette prison, et nous nous hasardâmes enfin à demander M. de Sercilly. Il vint dans une cour où l'on nous avait permis de l'attendre; il nous fit un horrible récit de ce qu'il avait vu et souffert dans ces affreuses journées, puis il ajouta:
«--Je n'ai pas la certitude que mon ami ait été arrêté en même temps que moi; il aura peut-être eu le bonheur de se sauver. Mais il me fit un signe qui me confirma ce qui m'avait été dit[63].» Je revins chez moi la tête en feu.
«--Si je reste ici, dis-je à mon mari, je deviendrai folle.
«--Mais je le crois bien, tu vas dans un endroit qui ne peut te rappeler que d'horribles scènes; ça ne change rien aux événements et cela te fait beaucoup de mal: retourne à Lille chez lady Montaigue, si tu le veux.
C'était bien mon projet, mais je ne pus l'exécuter dans ce moment, car je tombai très malade. J'étais à peine remise, lorsque Dumouriez arriva de la Belgique, et qu'une fête lui fut donnée chez Talma. Julie voulut absolument que je ne partisse qu'après, et je lui fis volontiers ce sacrifice.
XX
Fête donnée par Talma à Dumouriez, après les conquêtes de la Belgique.--Entrée de Marat; ses paroles adressées à Dumouriez.--Plaisanterie de Dugazon.--Comment l'on écrit l'histoire.--Le siége de Lille.
J'ai retrouvé le récit de la fête donnée par Talma, le 16 octobre 1792, dans une lettre que j'écrivais le lendemain à madame Lemoine-Dubarry.
À madame Lemoine-Dubarry, à Toulouse.
«Je ne sais comment vous raconter la scène la plus bizarre et la plus effrayante qui se soit encore vue, je croîs. Pour fêter le général Dumouriez après ses conquêtes de la Belgique, Julie Talma et son mari avaient réuni tous leurs amis dans leur jolie maison de la rue Chantereine. Vergniaud, Brissot, Boyer-Ducos, Boyer-Fonfrède, Millin, le général Santerre, J.-M. Chénier, Dugazon, madame Vestris, mesdemoiselles Desgarcins et Candeille, Allard, Souque, Riouffe, Coupigny, nous et plusieurs autres faisaient partie de cette réunion. Mademoiselle Candeille était au piano, lorsqu'un bruit confus annonça l'entrée de Marat, accompagné de Dubuisson, Pereyra[64] et Proly, membres du comité de sûreté générale. C'est la première fois de ma vie que j'ai vu Marat, et j'espère que ce sera la dernière. Mais, si j'étais peintre, je pourrais faire son portrait, tant sa figure m'a frappée. Il était en carmagnole, un mouchoir de Madras rouge et sale autour de la tête, celui avec lequel il couchait probablement depuis fort long-temps. Des cheveux gras s'en échappaient par mèches, et son cou était entouré d'un mouchoir à peine attaché. Je n'ai pas oublié un mot de son discours, le voici:
«--Citoyen, une députation des Amis de la Liberté s'est rendue au bureau de la guerre, pour y communiquer les dépêches qui te concernent. On s'est présenté chez toi; on ne t'a trouvé nulle part. Nous ne devions pas nous attendre à te rencontrer dans une semblable maison, au milieu d'un ramas de concubines et de contre-révolutionnaires[65].»
«Talma s'est avancé et lui a dit:
«--Citoyen Marat, de quel droit viens-tu chez moi insulter nos femmes et nos soeurs?
«--Ne puis-je, ajouta Dumouriez, me reposer des fatigues de la guerre, au milieu des arts et de mes amis, sans les entendre outrager par des épithètes indécentes?
«--Cette maison est un foyer de contre-révolution.»
«Et il sortit en proférant les plus effrayantes menaces.
«Tout le monde resta consterné, car on ne doutait pas qu'une dénonciation ne s'ensuivît. Quelqu'un voulut plaisanter, mais il riait du bout des lèvres. Dugazon, qui ne perd jamais sa folle gaîté, prit une cassolette remplie de parfums pour purifier les endroits où Marat avait passé. Cette plaisanterie ramena un peu de gaîté, mais notre soirée fut perdue. Nous avons chanté des romances de Garat; mademoiselle Candeille a touché du piano admirablement, comme à son ordinaire, et le gros Lefèvre a joué de la flûte.
«Le lendemain, on criait dans tout Paris: _Grande conspiration découverte par le citoyen Marat, l'ami du peuple. Grand rassemblement de Girondins et de Contre-révolutionnaires chez Talma_.
«Jusqu'à présent, personne n'a encore été arrêté, mais quelle perspective pour ceux qui faisaient partie de cette réunion, et pour le maître de la maison.
«Adieu.
«L. F.»
Je fus bien surprise en lisant, il y a quelques années, dans un ouvrage intitulé _les Girondins_, les phrases suivantes sur cette soirée:
«On donnait un bal chez mademoiselle Candeille, de qui Talma avait emprunté la maison pour y fêter le retour du général Dumouriez. Les femmes y étaient costumées à la grecque, et dans une nudité complète. Talma animait cette fête, dans laquelle se rencontraient madame Roland, mademoiselle Monvel et beaucoup d'autres.»
Alors suit un dialogue fort bizarre, dans lequel Talma dit: «Allons, mesdemoiselles, on vous attend pour danser.»
Si l'on eût mieux connu les faits, on n'aurait pu ignorer que Julie Talma possédait encore sa jolie maison de la rue Chantereine, dont elle faisait trop bien les honneurs pour que son mari eût besoin de s'adresser à mademoiselle Candeille, qui, d'ailleurs, n'avait pas de maison, et qui, seulement, était au nombre des invités.
On devait faire de la musique, et tous les artistes se firent un plaisir d'être agréables à Julie dans cette soirée. Les dames n'y étaient pas en costume romain ni grec, attendu que nous étions en 1792, et que ces modes ne furent adoptées qu'au temps du Directoire, et au commencement du Consulat, en 1797, par mesdames Tallien, Beauharnais, Regnault de Saint-Jean-d'Angély et autres femmes élégantes qui donnaient alors le ton. L'_immodestie_ de ce costume ne se fit donc pas remarquer dans cette réunion. Il n'y eut point de bal, et madame Roland ne s'y trouvait pas. Talma ne put donc dire: «_Venez, mesdemoiselles, on vous attend pour danser_.» Mademoiselle Monvel avait alors quatre ans, et madame Roland m'a toujours paru peu disposée à la danse. D'ailleurs madame Roland venait rarement chez Talma, et je ne l'y ai même vue qu'une seule fois.
Les paroles adressées par Marat à Dumouriez furent imprimées le lendemain dans l'_Ami du peuple_, mais le citoyen Marat se garda bien de publier la réponse de Talma et celle de Dumouriez.
Le jour des funérailles de Marat, on arrêta Dugazon et il passa la journée au corps-de-garde du Palais-Royal. On le remit le soir même en liberté. Lorsqu'il s'informa du sujet pour lequel on l'avait arrêté, on lui dit qu'il n'était pas digne d'assister à l'apothéose de ce grand homme.
J'ai été témoin oculaire de tous les faits que je raconte, et je défie qu'on puisse les démentir. Je puis avoir mal jugé, mais les lettres que j'écrivais étaient le récit fidèle de ce qui s'était passé sous mes yeux. Ne voulant pas répéter ce que d'autres ont déjà dit, beaucoup mieux sans doute, j'ai parcouru toutes les anecdotes contemporaines, non celles de l'Empire (qui ne les connaît, bon Dieu!): on les a commentées de toutes les façons. La plupart des témoins et des acteurs existent encore, et les faits sont trop récens pour qu'on puisse se tromper, à moins qu'on ne le veuille absolument. Mais, lorsqu'on remonte aux temps de la République, du Directoire, même du Consulat, tous ces noms doivent être bien surpris de se trouver ensemble. On réunit des gens qui ne se sont jamais connus, et on est étonné de trouver dans cette galerie de tableaux, que l'on fait dater de 1792, des femmes qui n'existaient déjà plus, et d'autres qui n'existaient pas encore. Mesdemoiselles Luzy, Arnould, Guimard, étaient déjà des douairières; mademoiselle Olivier était morte. Enfin, on se contente des faits matériels, tout le reste est d'invention, ou bien pris au hasard dans ce qu'on a entendu raconter, comme on raconte les choses que l'on n'a pas vues. On fait un joli roman qui a d'autant plus d'intérêt, que ce sont des gens d'esprit qui l'écrivent.
La plupart des détails dont je parle se retrouvent dans des ouvrages sérieux, et ce serait le cas de dire: «_Voilà comme on écrit l'histoire!_» si les faits politiques et militaires ne se recueillaient dans les pièces authentiques et dans le _Moniteur_.
Mais, par le temps qui court, bien heureuses sont celles qui, par le nom, la fortune ou la beauté n'ont pas été assez célèbres pour qu'on s'en souvienne, car ce n'est pas toujours avec indulgence ni même avec vérité qu'on les reproduit sur la scène du monde.
J'étais encore sous l'impression des tristes événements qui venaient de s'accomplir, lorsque je partis pour Lille où je devais donner des concerts. Des émotions nouvelles m'attendaient. J'en adressai le récit à madame Lemoine.
À madame Lemoine-Dubarry, à Toulouse.
Lille, ... octobre, 1792.
«Chère madame Lemoine,
«Lorsque vous recevez une lettre de moi, vous devez dire: Allons, elle s'est encore trouvée dans un nouvel événement. Mais pourquoi ne reste-t-elle pas tranquille à Paris?... Tranquille! cela vous est bien aisé à dire. Que l'on voyage ou que l'on reste chez soi, ne doit-on pas toujours s'attendre à voir des choses qui sortent de l'ordre habituel? Il faut convenir que nos pères ont été bien heureux de n'en avoir pas vu de semblables de leur temps! Les chanteurs ne sont-ils pas devenus des peuples nomades? Enfin, pour en finir de mes doléances, je vous dirai donc que j'arrive du siége de Lille, car mon génie malfaisant me conduit toujours où il y a des dangers à courir. Cependant j'étais déjà depuis quelque temps à Lille, lorsque ce siége nous est arrivé tout d'un coup, et c'est bien le cas de dire, comme une bombe, car il me semble qu'on ne s'y attendait pas le moins du monde; cependant on s'y est bientôt accoutumé. Dans le premier moment, les boulets rouges nous ont un peu surpris, mais ensuite on les prenait sur une poêle à frire ou sur toute autre machine en tôle, après qu'ils avaient un peu tourbillonné; c'est de cette manière qu'on les empêchait d'éclater. Vous voyez que voilà une nouvelle découverte dont je ne me doutais pas; faites-en votre profit, s'il vous arrive jamais, ce dont Dieu veuille bien vous garder, de vous trouver au milieu d'un siége. Je vous prie de croire que ce n'était pas moi qui les prenais ainsi; je n'en ai été que le témoin oculaire.